Furia Corolis 1.

Forêt primaire et carnivore, odeur de fruit pourri, quarante-deux degrés à l’ombre, hydrométrie trente-sept pourcent, des perles de sueur grosses comme des ongles qui roulent sur les éclats zèbres du camouflage, les pieds qui s’enfoncent dans la mousse spongieuse et jaune, entre les racines monstres des arbres cathédrales, les cuisses flagellées par les herbes éléphant coupantes et bleutées, le poids du paquetage et des armes, les kilomètres depuis le point de chute, le muscle chaud et souple, méthacaïne et barre énergisante Slurp, le petit déjeuner des champions. Groupe d’Assaut Aéroporté Thor, 11ème Bataillon, unité de reconnaissance Zulu Bravo. Plongée en forêt profonde, mission d’observation. Drone K90 relâché dans les airs, quadrillage du secteur, relais rétinien par lentille sensible, quatre objectifs se déplacent vers l’est, hachette, sarbacane, arc et flèches, machette, probablement des chasseurs. D’autres drones ont déjà inspecté la planète, des modèles C130, observation et analyse, leur rapport expédié au vaisseau-mère et réexaminé par des exobiologistes. Evaluation des civilisations en présence, leur avancement technologique et selon eux, pour reprendre l’expression du chef d’unité, le lieutenant Coldwater, Corolis ça va être du beurre. Pastille de sel, sangsues grosses comme des doigts, la boue argileuse, orange uranium, les semelles qui sucent le sol, et ça et là, au hasard de la canopée, les pointes cinglantes et acérées d’un soleil blafard. Elles dansent sur les feuilles tranchantes des fougères géantes, le lit épais et pourrissant qui tapisse en ruisseaux la forêt de couleurs flamboyantes, les replis noueux des arbres-monstres qui se dressent devant eux comme une armée de géants attendant leur heure, éclaboussent en constellation les rivières de champignons et de plantes grasses, de bouquets de fleurs puantes et vénéneuses comme des cobras qui coulent tout du long jusqu’au fleuve, quinze kilomètres plus au nord. Corolis, satellite de Z141, une chiure de mouche sur la carte stellaire, un détail dans le paysage des objectifs militaires de l’Empire. Même pas deux minutes au flash-info. Mais la planète doit tomber quand même. On a découvert des gisements sur Z141, baryum, titanium, pétrole, Corolis servira de base arrière. Toute la question reste à savoir si les autochtones poseront problème ou collaboreront. La mission de reconnaissance doit en partie répondre à cette question. Signe, poing levé, stop, tout le monde accroupi, arme en position. Le sergent-chef Tokarev fait glisser le mitrailleur GM80 de ses épaules noueuses et rondes, les lourdes batteries en cartouchières qui ballent contre ses seins. Silence. Rien. Puis, imperceptiblement, des pas, deux êtres qui portent ce qui ressemble à un cochon sauvage. Des homidés, deux bras, deux jambes, une tête, mais beaucoup plus grands, entre deux mètres cinquante et trois, avec des membres longs et fins qu’on devine puissants et une queue courte qui leur sort du pagne comme une chose un peu obscène. Ils ont les yeux larges et jaunes avec des pupilles comme celle des chats et la peau sombre. L’unité les laisse passer, transmission directe des images au commandement perché dans l’espace. Ceux-là on les aura pas au corps à corps, pense Coldwater avant de reprendre la marche. Ils cheminent d’un pas assuré à travers la forêt, des ombres, grimpent une colline bouleversée de rochers moussus avant de parvenir sur un plateau recouvert de fleurs rouges et jaunes au parfum poivré et semé de quelques arbres jeunes au tronc pâle. La fosse s’ouvre sous les pieds de Tokarev sans énergie, un glissement de terrain qui la prend de cours. Ils la voient se faire engloutir par la terre puis elle pousse un hurlement. Coldwater se précipite. Elle se tortille, la jambe et l’épaules transpercées au milieu d’une forêt de pals enduits d’excrément. Ses hommes sont déjà en position quand c’est au tour du 1er classe Kruger de se prendre le cou dans un collet suspendu au-dessus de lui dans les branches touffues. L’attaque suit, brutale. Nuage mortel de carreaux d’arbalètes, de lances, flèches et aiguillons à sarbacane. Les armures tiennent le coup sauf pour le caporal Woerth qui est épinglé comme un insecte contre un tronc d’arbre par une lourde lance, et c’est l’attaque au corps à corps. Sauvage, à coups de hache, de gourdin long, de machette, de pic. Ils sont entrainés, bien armés mais ils arrivent de partout, géants, féroces, affamés. Huit minutes de combat, quinze morts, et deux prisonniers dont Coldwater. Ils les ramènent au village où ils les égorgent, dépècent et cuisinent avec des épices et des bananes-songes, enfin ils les dégustent pour moitié, réservant le reste dans des cruches de sel. Dix minutes plus tard une escadrille de bombardiers-robots Hitler surgissent des soutes du vaisseau-mère, les ailes chargées de méta-bombe, napalm V8 High Power, et vitrifient la jungle et le village, réduisent le fleuve à un torrent de flammes rugissantes sur cent kilomètres, retournent la terre comme une main géante, la forêt carbonisée de la canopée à la quatrième couche de sédiment. La minute suivante, des transports de troupe Zeus crachent sur ce monde brûlé des grappes de méchas pilotés par des Légions Noires burinés aux plus grandes conquêtes de l’Empire. Ils avancent vers la partie encore boisée, les collines, en ravageant tout ce qu’ils trouvent sur leur chemin. Cette fois pas question de piège à homme ou de corps à corps, les méchas sont aussi hauts que les autochtones, pèsent une tonne et surtout sont équipés d’un arsenal digne d’un bataillon au complet. Le secteur Delta a été rasé au napalm, la zone Charlie est sous contrôle alors que l’après-midi commence à tomber. Des pelleteuses et des bulldozers sont parachutés pour creuser des fosses et pousser les cadavres dedans, aplatir les villages sur pilotis et commencer la création d’un astroport de campagne. Vers onze heures du soir, heure locale, deux sentinelles sont attaquées par un groupe d’autochtones. Ils blessent une des sentinelles et laissent trois d’entre eux à terre. Un quart d’heure plus tard, nouvelle attaque au nord de la base de fortune. Cette fois ils parviennent à tuer deux soldats. Ils se sont contentés de les provoquer, les deux ont essayé de les poursuivre sans réaliser qu’ils ont déplacé les mines dans la direction du camp. La déflagration alerte tout le monde Et ainsi de suite jusqu’à le commandant Rockatanski, le chef de la base Charlie commande un raid aérien. Le jour en pleine nuit. Bombe au phosphore et napalm. Au matin il ne trouve pas le moindre cadavre sinon celui de quelques animaux grillés. L’astroport est construit dans la journée, les attaques continuent sporadiques. Cette fois le commandant envoie des unités de combat dans ce qui reste de la forêt. Elles reviennent bredouilles, même pas une échauffourée Une seule unité mécha manque à l’appel, impossible qu’elle ait été balayée par ces primitifs avec leurs lances et leurs flèches. Drone K90 et C130, nouvel analyse, secteur Charlie Delta. On retrouve l’engin à cent cinquante kilomètres de la zone quadrillée, englué dans un marais où on le regarde sombrer lentement sans pouvoir récupérer sa boîte noire. Pas de trace de son occupant jusqu’au lendemain. Le ciel est couleur plomb, les soldats sont nerveux, il a plu durant la nuit et la matinée, la base Charlie est un cloaque dans lequel ils pataugent tous, les bulldozers manœuvrent pour désengluer les plaques d’acier de la piste quand soudain un cri déchire l’air. Une masse grise et ailée au crâne et au bec effilé, de grands yeux aveugles et sombres, l’oiseau hurle comme un singe. Sur son dos juché un autochtone qui jette des choses par-dessus bord. Des choses sanguinolentes, une tête, un bras, un tronc, sur les hommes ahuris. Puis l’oiseau repart, sitôt prit en chasse par deux Raptors. La poursuite s’engage dans une vallée encaissée, le vol de la bête est lourd mais son cavalier connait chaque relief, profite de plus petite couche d’air chaud et soudain un essaim de carreaux d’arbalètes accueille les chasseurs. Une piqûre de moustique sur la peau d’un éléphant, un des Raptor balance une bombe SK pour Serial Killer. L’engin relâche un nuage de phosphore blanc suivi de volées de micro mines qui éclatent dans les branches des arbres géants. Grossière erreur. La sève chargée d’octane s’embrase comme un cyclone de flamme qui happe les deux chasseurs. Ce jour-là l’Hyper Maréchal Klantz apprend que les résidents de Corolis sont prêts à l’ultime sacrifice pour défendre leur terre. La nouvelle n’est pas bonne. Son budget pour pacifier la planète est calculé selon un ratio coût/bénéfice par les compagnies minières autorisées par l’Empire à exploiter Z141, et il sait déjà qu’il va exploser son enveloppe budgétaire s’il veut venir à bout de toute la planète. Un changement de stratégie s’impose.

 

Le prince Volodys faisait face à l’horizon immaculé de l’Océan des Eternités., sa pipe sculptée entre ses dents acérées, il tripotait un crâne-dé taillé dans une tête de singe-pouce. Derrière lui sir Borgeille se tenait un genou à terre, sa tête légèrement inclinée vers le sol, comme il convenait devant un prince de sang. Le clan de Fleuh a pris des initiatives qu’il n’assume pas et me demande aujourd’hui d’en supporter les conséquences. Les Fleuh sont fidèles alliés de votre Maison, leur plus fidèles, ils protègent la Forêt Sacrée. Les envahisseurs d’un autre temps la découvriront tôt ou tard vous venez de leur donnez en pâture ! Borgeille grogna de satisfaction, que nenni, Urun a sondé l’esprit de leurs machines, ils ne savent que la géante. Qu’ont-ils l’intention d’y faire ? Manger la terre. Le prince tira sur sa pipe d’une longue inspiration vénéneuse. Dans son esprit se dessinait des plans dans des plans. Les envahisseurs d’un autre temps étaient donc ignorants, voilà qui devenait intéressant… Que dit votre chamale ? Que nous ne vaincrons pas sans l’aide des Maisons. Et que disent mes cousins ? Borgeille réprima un juron, une bulle mentale violette qui disparue dans un fondu enchainé de paysages d’océans et de montagnes. De nous débrouiller seul, grogna-t-il d’une voix de gorge. Le prince sursauta légèrement, il usait si peu de sa propre voix. Et je suis tenté de vous répondre la même chose… dites à Urun que je vais réfléchir. Le temps presse messire. Préférez-vous que je ne réfléchisse point ? Borgeille ne sut quoi répondre, il était moins homme d’esprit que d’action. Urun l’avait bien choisi, un autre que lui aurait essayé de jouer au plus fin, celui-ci s’était laissé lire comme un enfant. Allez… il fit un signe de la main, à pas menus les esclaves s’approchèrent et le firent disparaître sous un châle de feuilles tressé de fils d’or. Borgeille se redressa, la tête toujours inclinée et quitta la cabine à reculons.

 

Les exobiologistes de l’Empire ne sont plus complètement humains. Ils présentent les traits caractéristiques d’un front bulbeux, les narines rongées par les vapeurs d’arbonate dont ils se gavent pour améliorer les performances de leurs lobes préfrontaux, avec des yeux globuleux et laiteux. Ils ne regardent plus les écrans tridi, ils fondent littéralement à l’intérieur de l’IA et communiquent avec elle par voie mentale. Leur péché mignon la marque de cigarette Atlas à l’arbonate, une réunion d’exo est toujours très enfumée. Assis en rond dans une salle de réunion du vaisseau-mère Napoléon, dans les circonvolutions des calculateurs, palpant les données de leurs doigts mentaux fins et soyeux, ils cherchent compulsivement où ils ont failli. Deux continents, trois océans, une poignée d’îles et d’îlots vers l’ouest, trois fleuves géants, des zones montagneuses avec un pic à 8753 mètres, codé Relief Bravo 8, et la jungle. La jungle et rien d’autre. Avec en son cœur des tribus primitives prêtes à tout et visiblement bien organisées. Mais maintenant on sait que les C130 ont mal interprété certains sites, certaines observations et les ont transmis de façon erronée. Les exobiologistes fouillent dans les archives de la terre, organisation féodale, navire marchand, libre-échange, analyse des idiomes, recommandation d’expédier unité Lumière Noire en prévision émissaire. Trois heures plus tard, le haut commandement suit la recommandation. Des soutes du Napoléon se détachent un appareil furtif de poche. A son bord deux jaggernauts coulés dans des combinaisons Ghost et une sonde Lord. L’appareil entre dans l’atmosphère de Corolis et survole la forêt jusqu’à la côte, parfaitement invisible même des drones qui surveillent le secteur. Il fait nuit noire, les jaggernauts sautent avec la sonde et l’appareil repart. L’eau est tiède, ils nagent jusqu’à quai pendant que la sonde plane au-dessus d’eux avant de les dépasser et de se positionner quelque part dans le ciel. Parvenus sur la terre ferme d’une cité lacustre ils branchent leur combinaison et se mêlent à la foule d’une démarche de chat. Ils passent devant des étals de poissons et de viandes, d’épices. Ils enregistrent tout, langues, échanges, odeurs, disposition des rues et des canaux qui court entre les habitations, visages, tenues vestimentaires. Six mille téra octets de mémoire vive, transmission au vaisseau-mère à travers la sonde. Rapport ultra confidentiel, vision restreinte, exo de catégorie un et deux uniquement, bureau des directeurs. Lumière Noire dépend du renseignement impérial, l’Hyper Maréchal ne plaisante pas avec son usage mais l’heure est grave pour sa carrière et il le sait. L’Empire est l’Empire, il tolère mal l’échec. Les jaggernauts sont des clones mimétiques, ils peuvent prendre à peu près n’importe quel aspect physique bipède ou quadrupède. Une heure après leur arrivée, ils sont visibles, haut de trois mètres et portent des tuniques aux reflets vert sombre. Ils les ont volés, la mimétique ils se sont arrangés dans une ruelle à l’abri des regards, et ils parlent déjà couramment la langue locale. Ils ont été cultivés en cuve, élevés et dressés dès leur plus jeune âge par des maîtres jaggernauts, greffés avec des nano puces, réajustés à mesure de leur croissance. Mais on leur a laissé une partie de leurs émotions, de leurs sentiments. Après des centaines d’essais on a enfin compris qu’on ne fabrique pas d’arme humaine sans humanité. On leur en a laissé vingt pour cent. Ce sont des monstres, ils en ont parfaitement conscience et ça leur plaît. On ne leur a pas donné de nom, seulement des numéros de série A1804 et A2547, alors ils se sont baptisés eux-mêmes, Nirvana et Prana. Des noms dont ils ne comprennent pas le sens mais qui les fait rêver, vingt pour cent de rêve. Bientôt ils logent dans une pension de famille les pieds dans l’eau et poursuivent leur observation. La nuit ils sortent sous leur aspect physique normal, au couvert de leur combinaison spéciale. Les forces en place, les embarcations, la technologie. Bas moyen-âge peut-être, et une poignée d’hommes en arme et entrainés, chargés de maintenir l’ordre. Ils notent les mœurs aussi. Exécutions publiques, esclavage, cannibalisme institutionnalisé. Ce n’est pas la première fois que l’Empire se heurte à ce genre de civilisation, le cannibalisme est étrangement répandu dans l’univers connu. Quatrième jour d’observation, un navire accoste, une grande voile rouge marquée d’un sceau, un buffle à longue corne dans un cercle noir. La poupe est sculptée du même bestiau, les cornes majestueuses hérissées de chaque côté, chamarrées de pierres violettes et roses sang. Les jaggernauts font leur rapport. Nirvana, sans qu’il ne sache trop pourquoi, a un mauvais pressentiment, Prana est confiant. L’émissaire arrive par térajet spécial, toujours depuis le Napoléon. Discrètement, en silence. Un modèle Tristar, cyborg dernière génération, fibre scaline, tissu plastomère, muqueuse invitation, etc…Un deux faces comme dit Prana, mi ange mi démon. Il se présente le lendemain à quai et demande à rencontrer le propriétaire du navire. Il a appris l’idiome local à travers les rapports des jaggernauts, il en connait déjà toutes les subtilités.

 

Qui le mande ? L’envahisseur d’un autre temps se tenait en bas du bastingage, sir Borgeille le regardait depuis le pont supérieur dans sa côte de cuir, un espadon fourré dans son dos, lame nue. Sir Castor, je suis envoyé par monseigneur l’Hyper Maréchal Klantz, je dois m’entretenir avec une autorité. Et qui te dis qu’il y a autorité ici ? Lança le quartier-maître. La majesté de votre monture messire, retoqua le cyborg avec esprit. Je ne suis pas sire ! Et encore moins le tient ! Il suffit Droh, coupa sir Borgeille. Tu lui veux quoi étranger ? Négocier. Borgeille le considéra de tout son haut, ses yeux irisés de vert, signe qu’il était un Enfant de la Forêt Sacrée. Il n’est pas là. Alors conduisez-moi à lui. Dis donc maraud pour qui tu nous prends !? Tonna le quartier-maître. C’est dans notre intérêt à tous j’en ai peur, répondit l’envahisseur d’un autre temps en levant un doigt vers le ciel. Il y eu un bruit, comme un grondement, ils levèrent tous la tête sauf l’émissaire. Des monstres à ailes d’acier, en escadrille qui se dévoilaient du ciel comme par magie, sir Borgeille en comptait une douzaine. Négocier vous dites ? Si vous me conduisez à votre maître et seulement si. Je n’ai point de maître, le reprit sèchement Borgeille, et s’il refuse de négocier ? Alors que le meilleur gagne…

 

Le prince autochtone est immense, pas loin de quatre mètres, qui apparaît entouré de servantes plus petites d’une tête et qui le recouvrent d’un châle de feuilles nouées alors qu’ils entrent au son d’une cloche de cristal. Celui qui a accompagné l’émissaire l’oblige d’une main puissante à s’agenouiller, ne le regarde pas maraud ! Ordonne-t-il alors que les servantes dévoilent leur maître vêtu d’une tunique de lin blanc rehaussée de brocards aux reflets émeraude. Le prince fait un signe de la main nonchalant qui invite l’émissaire à parler. Celui-ci se présente à nouveau, Sir Castor, représentant de l’Hyper Maréchal Klantz, maître du ciel. Le titre fait sourire le prince, laissant apparaître une rangée de dents aiguisées. Nul n’est seigneur de ce qui ne peut se gouverner, répond-t-il en pensée. L’émissaire lui répond du tac au tac sur le même mode. Pourtant en ce moment si. Le prince ne fait même pas mine de regarder vers le ciel. Il le reçoit dans une vaste bâtisse sur pilotis au bout d’une colline tortueuse qui domine toute la baie. Couvrir notre ciel d’acier n’est pas le gouverner, fait-il remarquer. Il n’a pas tort, d’ailleurs personne n’est venu négocier la paix du ciel, seulement la paix. Le prince demande ce qu’il a y gagner. L’autre sait que suggérer une nouvelle fois la menace ne rime à rien. Le prince est confiant, il ne le craint pas, bombardier ou pas. Il sait qu’il est plus dangereux encore qu’il ne le semble mais il ignore pourquoi. Le cyborg garde ses pensées par devers lui, conscient que la créature peut les percevoir. Il lui demande ce qu’il désire. Trente millions de taels or, deux milles têtes de bétail des forêts et la tête de son cousin le prince Yeho. L’émissaire ne comprend pas l’expression bétail des forêts. Le prince sourit, carnassier et fait signe vers une de ses servantes. L’émissaire est directement relié au vaisseau-mère, il obtient l’aval du commandement. L’argent réclamé ne représente qu’un million de crédits impériaux, le reste ne sera qu’une formalité pense-t-on. L’émissaire, sa mission terminée, quitte Corolis en laissant Prana et Nirvana derrière lui. Mais les deux jaggernauts disparaissent sans laisser de trace le lendemain. On lance discrètement des recherches pendant qu’ailleurs on remplit sa part du contrat. Les deux milles têtes sont vite rassemblées à coups de raids dans les villages le long du fleuve Payoktl, et puis c’est au tour du prince Yeho qui évince plusieurs assassins avant que Klantz décide d’une approche plus directe en envoyant les Légions Noires le déloger de la forteresse où il s’est réfugié dans le secteur Zebra Prime. Mais on ne retrouve jamais les jaggernauts. Une fois le contrat rempli les attaques cessent bientôt dans toutes les zones déjà occupées, et le premier astroport de campagne achevé. Des bulldozers géants se sont mis au travail et repoussent les collines, déboisent, retournent jusqu’au moindre caillou, creusent des fosses géantes des futurs structures qui arrivent en pièces détachées. Les locaux observent mais se tiennent à distance, les villages migrent vers le sud et l’est, les patrouilles ne trouvent rien derrière. Dans les camps l’ambiance est à l’ennui. Il ne se passe plus rien sinon la longue litanie des tâches quotidiennes. Les machines descendues des confins s’occupent d’à peu près tout concernant les travaux, et ceux-ci avancent de jour en jour. Des hommes qui s’ennuient c’est des hommes qu’on doit occuper, l’Empire y pourvoit, fête, musique, alcool, drogue douce, prostituées, la police militaire à de quoi faire. Pendant ce temps les exobiologistes, aidés des rapports des émissaires détricotent l’écheveau des intrigues qui occupent cette pauvre civilisation. Le prince Volodys est le chef de la Maison des Lykt, son cousin défunt était celle des Yolm, et enfin son autre cousin et le chef des Cortell. Tous sont sous la tutelle du roi Thonr’ de la Maison des Squael et dont les titres sont Fils de la Forêt Sacrée et Grand Bâton des 5 clans que sont les Fleuh, les Shyrt, les Homs, les Owst et les Zentl. Bien qu’à ce jour on n’a identifié formellement qu’un seul clan, celui auquel s’est heurté l’Empire. Les autopsies pratiquées sur les cadavres ramassés au cours des différents combats ont révélé que les autochtones partagent leurs chromosomes à soixante-huit pourcent avec les arbres-monstres qu’ils appellent ayoba, et à quatre-vingt-dix-huit pourcent avec les mantes géantes qu’on finit par découvrir pour la première fois dans le secteur Bravo. Des monstres organisés et intelligents qui attaquent sans vergogne bases et patrouilles, les bombardiers Hitler repartent en mission. Mais le jour les mantes se terrent dans des galeries souterraines. On expédie des unités de choc Tempête, la pointe d’acier des Légions Noires comme on dit. Les hommes choisis pour ce travail sont petits, râblés ou fins, et peu équipés, les galeries sont étroites. Une enfilade de boyaux ouvrant sur de vastes salles parfois grouillantes. Le caporal Santis recule discrètement et jette dans la cavité une grenade à billes. L’explosion est sèche et sourde et lui arrache des sifflements aux oreilles. Il ouvre une des pochettes qu’il a à la hanche et s’empare d’une poignée de nano drones A150 qu’il jette par le trou. L’air est rare ici, il porte un masque respiratoire en silicone vert olive, la chaleur est suffocante. Les drones se dispersent dans les boyaux comme des mouches alors qu’il entend des stridulations se rapprocher.Son lecteur rétinien s’affole, bon Dieu ils sont des centaines ! Il recule précipitamment en jetant une nouvelle grenade quand ses camarades au dehors l’entendent gueuler de douleur et de terreur. Le sergent Finch ordonne de vitrifier le trou. Ses hommes renversent un cylindre de gélinite-propane à l’intérieur avant de jeter une grenade à retardement. Ils courent encore se mettre à l’abri quand le bidon implose, soulevant à la chaîne des monceaux de terre jusqu’aux arbres, creusant des galeries dans les galeries, mettant à jour, éventrant la surface de la forêt sur cent mètres dans un grondement de tonnerre. Les mantes qui émergent titubantes grésillent sous les flammes, leur stridulation comme des cris insensés qui vrillent leurs oreilles. Finch rassemble ses hommes, personne n’est blessé terminons le travail. Ils achèvent les survivants puis repartent. Unité Tempête ou pas, le nettoyage s’avère long et difficile. Les attaques sont sporadiques, individuelles ou coordonnées et bientôt le haut commandement s’inquiète du non avancement des travaux. Les excavations sur Z141 doivent commencer dans un mois, bientôt des centaines de cargos passeront par Corolis et ça devra se dérouler en toute sécurité. La toute-puissance de l’Empire repose sur la confiance que lui accordent les grandes compagnies. La sécurité est son crédit. Les exobiologistes proposent qu’on introduise un agent pathogène, on a assez de données sur les mantes pour en fabriquer un. Le ciel est dégagé, la jungle moutonne voluptueusement d’un nuancier de verts sombres, les K90 volètent entre les branches moussues marquant les zones où ils repèrent des monstres fourmillant sous terre. Dans son cocon technologique, une station de commande depuis la base Bravo, le pilote du bombardier-robot vérifie le nanomètre sur le côté de son lecteur rétinien. Il sirote un Pepsicoke d’un air un peu distrait, soulève le clapet au-dessus du bouton de mise à feu et attend le signale de concordance des drones. Calcul croisé de la zone la plus propice, signal, il appuie sur le bouton. La bombe de trois cent kilos traverse le ciel à cinq cent cinquante kilomètres heure et s’écrase inerte dans deux mètres de terre avant d’éclater. L’onde de choc soulève la jungle dans un rayon d’un kilomètre, projetant un nuage toxique qui se répand mollement dans l’atmosphère, la terre, les racines, les cours d’eau, l’organisme des animaux à sang chaud ou à sang froid comme celui des mantes qu’il tue, une par une. Mais pas seulement, il tue les poissons, les bêtes, et des centaines d’arbres qui deviennent peu à peu livides comme de la viande à cadavre avant de se craqueler et de tomber en poussière, recrachant des spores. L’effet n’est pas immédiat et quand ça commence personne ne fait le rapport. La zone Delta a été dûment ravagée, dans quinze jours elle doit accueillir des colons, des mineurs. Sur Z141, l’atmosphère et les vents faramineux empêche toute installation rentable. Les machines travaillent d’arrache-pied, les hommes s’ennuient, jusqu’à ce matin fatal où une querelle se débrouille à coups de grenade à main. Puis c’est un caporal dans le secteur Golf, le long du delta de Pakti où se jette le fleuve Payoklt, qui sans raison vide son chargeur sur ses camarades. Et ainsi de suite dix-sept incidents dans quatre secteurs avec presque immanquablement des morts à la clef. L’autopsie des soldats révèle que leur cerveau est comme rongé par un genre de champignon. Les exo qui ont suggéré la bombe toxique sont mortifiés, et on ne comprend même pas ce qui s’est passé, le rapport de cause à effet avec les arbres parce qu’on a parfaitement oublié d’étudier le biotope alors que les locaux eux ne semblent même pas affectés. On finit par trouver un nom à cette maladie Syndrome de Démence Rapide et en attendant on fait évacuer des secteurs entiers, laissant la place aux seules machines.

 

La chamale royale se tenait assise en tailleur, son corps scarifié sous ses hardes de cuir luisait à la lune. Le roi se tenait sur son trône de campagne, une demi-racine d’ayoba sculptée en forme d’arbre de vie et frappée des armoiries de la Maison des Squael, la lune d’opale et le serpent d’argent. Il considérait songeur les deux cousins Volodys et Totl. A quoi jouez-vous donc mes princes ? Totl s’avança le premier. Il s’est servi des envahisseurs d’un autre temps pour éliminer Yeho, et par sa faute les Zentl envahissent l’ouest ! Le roi interrogea Volodys du regard mais il savait déjà la réponse muette qu’il lui tendait. Allons, lança-t-il à Totl que n’as-tu prêté main forte à ton presque frère, depuis quand la chauve-souris a peur du buffle ? Ce n’était pas une question et tous trois savaient que le roi avait raison, Totl ne craignait pas Volodys, lui aussi avait la protection d’Urun, lui aussi pouvait lever cent mille guerriers s’il voulait. Mais les Zentl… les Zentl vont où bon leur semble, coupa son cousin, Yeho devait disparaître, son sacrifice nous a ouvert les portes du nord et nous conduisent vers celles de la victoire ! Quelle victoire quilahi ? Je ne vois aucune victoire, jappa la chamale d’une voix gutturale. Quilahi, petit garçon non-fait. Tu as autorisé les envahisseurs d’un autre temps à s’installer sur les terres des Fleuh de quel droit !? Du droit qu’ils ont ma protection et que se sont mes terres ! Les envahisseurs d’un autre temps ignorent tout de la Forêt Sacrée, Urun et les Enfants ne craignent rien. Ils s’enfoncent déjà dans leurs propres sables. Le roi se tourna vers son voisin, Totl c’est pour ça que tu as choisi son parti ? Mais je n’ai pas… Assez ! La vérité maintenant je te l’ordonne ! Totl regarda son cousin à la dérobée, un demi sourire furtif comme les ailes de la chauve-souris, l’emblème sa maison et la marque de fabrique de son masque d’enfant. A peine treize ans et déjà toute la malice et la cruauté des Cordell mariée à l’intelligence des Squael. Yeho était le plus faible de nous trois, avoua-t-il mais Tazo avait promis que les Zentl ne viendraient pas ! Comment promettre ce qu’on ne peut même pas prédire quihali caqueta la vieille de cette voix qui lui claquait au visage comme les lanières de cuir de ses hardes puantes. Je ne pouvais pas prédire oui, reconnut-il humblement mais je sais comment les envahisseurs d’un autre temps pensent, nous les avons sondés. Leurs pensées sont petites, leur monde est plein de métal, de rêve de gloire et de trou ! Thonr’ ne put s’empêcher de pouffer, la chamale avait fait à peu près le même constat quoique sans humour. Et ces deux espions que tu as pris, qu’en as-tu fait ? Nous les avons interrogés, ce sont des monstres sans père ni mère, nous nous en sommes débarrassés. Sans père ni mère dis-tu ? Ils cultivent leurs guerriers comme des champignons, ne respectent aucun des cycles sacrés, méprisent la k’hana Bien, coupa sa majesté, H’u pense à peu près la même chose que toi mais je suppose que tu n’as pas négocié avec eux pour qu’ils ravagent tes propres terres. Quel est ton plan exactement ? Le prince dévoila ses belles dents en un sourire qui n’avait rien de chaleureux et dit d’une voix froide, la pourriture.

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