Beasts of no nation

Il y a des films comme ça, avant même les premières images, alors que le générique s’installe et pose les premières bornes du drame, qui nous parlent immédiatement. On sait, intimement, qu’il va nous plaire plus que les autres parce qu’il a quelque chose d’exact. C’est une sensation rarissime et qui, en ce qui me concerne, en dépit des quantités industrielles de films que je me suis enfilés, peut se compter sur les doigts d’une seule main. Collatéral, Apocalypse Now, Requiem pour un massacre et désormais Beasts of no nation, voilà à mes yeux les seuls films qui m’auront immédiatement embarqué de force dans leurs univers sans que pour autant on puisse les comparer ni les hisser au même niveau. Et si le qualificatif de chef d’œuvre est largement abusé, il faut bien admettre que ce film en fait définitivement partie. Sensible, malin, intelligent, sublimement filmé, voilà quelques-uns des qualificatifs que l’on peut attribuer au film de Cari Fukunaga, et plus encore, sur un sujet pourtant loin d’être facile, les enfants-soldats.

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Ce qui est d’emblée saisissant c’est cette impression immédiate qu’on n’est non pas devant un film américain relatant un sujet porteur, violent et lacrymal, pantalonnade hollywoodienne tel qu’un Blood Diamond et comme le laisse penser la très commerciale bande-annonce. Ni même dans la dénonciation démonstrative comme l’était, sur le même sujet, le finalement décevant Johnny Mad Dog. Mais devant un film tourné par un africain, à la manière d’un conte raconté par un enfant, dont on gardera finalement toujours le point de vue, car c’est un film à hauteur d’enfant et non pas d’homme. Comme si le réalisateur avait lui-même vécu dans sa chair le désastre qu’il raconte. Impression sans doute renforcée par l’usage du twi (un dialecte ghanéen) qu’on entend parler jusqu’à ce que le héros, Agu, quitte à la fois les siens et le monde de l’enfance pour plonger non pas dans celui des adultes mais des barbares. Et ici on ne peut s’empêcher de penser quasi instinctivement au Klimov de Requiem pour un massacre et à son jeune garçon perdu en forêt qui croise sur sa route la guerre et la folie. Mais Cari Fukunaga est américain de père japonais et de mère suédoise, il n’a probablement jamais vécu la guerre comme Klimov et d’ailleurs il ne distingue ici aucun conflit plus qu’un autre. Le titre du film parle de lui-même, les bêtes d’aucune nation. Sans doute pourquoi le twi est définitivement abandonné dès lors que le jeune Agu est enrôlé de force dans une troupe d’enfants-soldats, dirigée par le Commandant joué par un Idris Elba à la fois charismatique, pervers, et baudruche pleine de discours creux visant à stimuler ses troupes de tueurs camés jusqu’aux yeux.

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Dans cette simple transition c’est à la fois à la Klimov qu’on pense qu’à la nouvelle de Conrad, au Cœur des Ténèbres, et dont Elba serait le Kurtz local. Une sorte de gourou perdu au milieu de la jungle ayant une emprise quasi divine sur ses soldats, comme on peut le voir dans une scène d’attaque d’un pont où le Commandant, sans arme et en tête de cortège, entraine ses hommes à la guerre comme s’il les invitait à défiler. Et au Cœur des Ténèbres on va y rester pendant quasi toute la durée du film. Que ce soit à travers cette lente rentrée en barbarie que fera le jeune héros ou dans cette fuite en avant du Commandant à travers la guerre et qui explique ici très bien les conflits larvés et à rallonge comme en connait par exemple la RDC actuellement et ses six millions de morts… Mais Fukunaga n’est pas dans la dénonciation politique, ni dans l’entrefilet de presse, les enfants ne font pas de politique, ici ils sont seulement des outils manipulés. Fukunaga refuse même de nommer le pays où se trouvent ses protagonistes. C’est seulement une autre guerre de plus avec des enfants dedans, comme au Sierra Léone avec Charles Taylor, au Libéria en Erythrée au Nigéria ou ailleurs, au Sri Lanka par exemple. Un conflit sans nom pour des forces rebelles aux objectifs interchangeables, animé par la férocité d’une jeunesse embrigadée et camée au Brown-Brown, mélange de cocaïne et de poudre noire. Encore une fois ce sont les enfants qui intéressent le réalisateur et le rapport particulier et pervers qu’entretient le Commandant avec eux.

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Un sujet pareil pouvait difficilement faire l’impasse sur la violence. Pour autant c’est toujours avec une grande pudeur, utilisant le hors champ dans la plupart des cas que le réalisateur nous entraine à voir ce qui ailleurs, et souvent dans ce même cinéma américain, est traité de manière pornographique, voyeuse et complaisante. Et si une des deux scènes d’initiation est montrée frontalement, avec un plan interminable sur deux enfants en train de massacrer face à caméra une victime hors champ, ce n’est que pour mieux souligner ce qui se brise chez le héros, ce fil ténu qui sépare l’homme civilisé du barbare, l’enfant du monstre que sait si bien, hélas, révéler le personnage d’Idris Elba. Mais au-delà de ça, comme d’autres avant lui, Fukuniga, nous montre finalement comment la guerre peut-être belle. Et on pense notablement ici à la Ligne Rouge de Terence Malik quand le réalisateur (qui est son propre directeur de la photographie) laisse sa caméra amoureusement filmer la nature sauvage qui entoure ses personnages. Ou mieux encore à un plan des Sentiers de la Gloire de Kubrick quand Agu se promène dans une tranchée à la recherche de munitions. Un long et faux plan séquence presque onirique et d’une beauté fabuleuse où la caméra capture la quintessence de ce petit bout d’homme sous son casque trop grand pour lui, tandis qu’il se décrit, dans un monologue parfaitement écrit, comme une sorte de robot gavé de violence et indifférent à tout. Mais il est vrai que lorsqu’on a vu les premiers épisodes de True Détective, qui a fait la gloire du réalisateur, on comprend d’autant mieux d’où lui vient ce talent du cadrage exact, du mouvement de caméra millimétré, et de cette transfiguration de l’environnement par la photographie. Fukuniga appartient sans conteste à cette caste privilégiée de réalisateur qui ont parfaitement compris leur médium et savent en jouer afin d’aller jusqu’au bout de leur point de vue sans se laisser distraire par le superflu. Comme Kubrick justement ou Malik, ou bien Klimov… on y revient.

Il est bien entendu impossible de comparer une œuvre aussi totale que Requiem pour un Massacre au chef d’œuvre de Fukuniga ne serait-ce que parce que Klimov traite frontalement d’une barbarie qu’il nomme et dont il a eu à souffrir dans sa chair. Le sujet est pourtant proche, un enfant plongé dans une guerre qui le transformera, mais c’est du point de vue onirique et filmique que l’on peut réellement rapprocher les deux films. Car c’est avec une même sensualité que les deux réalisateurs filment cette nature qui s’offre à eux, et un certain sens de l’onirisme noir et cruel qu’ils introduisent leur héros dans la guerre et la barbarie. La scène où apparaît pour la première fois les guerriers du Commandant au héros est très parlante à ce sujet. Tout comme l’est celle du grand rituel d’initiation où le cannibalisme et la magie noire sont suggérés sans être réellement déclarés, ou encore après tel massacre quand la caméra filme l’eau rougie du sang des victimes qui coule telle un fleuve. Car encore une fois c’est ce qui suggéré ici qui compte plus que le reste, ce que nous ne voyons pas forcément nommément mais qui s’incruste peu à peu dans l’esprit de ce gamin. Et là bien entendu on en vient à parler des acteurs. Idris Elba est un comédien confirmé avec la tâche difficile de jouer avec des enfants, qui offre ici une performance rare. Tour à tour manipulateur, paternel, paumé, pervers, tyran plein de vide, Elba reproduit à l’envie le phrasé africain avec toute sorte d’interjection et de tchip qui donne à ses discours pleins d’emphase un accent particulier, celui d’un fou asservi à ses seuls intérêts. A côté de ça Abraham Attah, acteur ghanéen amateur de 15 ans, donne ici toute la densité nécessaire à ce rôle difficile et exigeant au point d’être transfiguré dans la scène de dialogue final où il fait confession de sa monstruosité avec une maturité qu’il explique lui-même, et qu’on a vu grandir à mesure des épreuves qu’il a vécues et des atrocités qu’il a commises. Une performance remarquée et primée du prestigieux prix Mastroianni à la Mostra de Venise pour un film qui mériterait une avalanche de prix si les règles des festivals comme les Oscars n’étaient pas aussi étroites, puisque pour y concourir le film doit obligatoirement être diffusé en priorité en salle. Produit par Netflix, le film a été diffusé largement sur la chaîne avant de bénéficier de cette sortie cinéma dont les distributeurs hexagonaux vont encore nous priver, tu comprends coco c’est pas avec ça qu’on va vendre des popcorns…  Le film est sorti le 16 octobre en DVD et est visible en streaming. Alors si vous avez envie de vous taper un bijou de cinéma plutôt qu’un énième barnum pour grosse vedette à 25 millions de dollars le cachet (Matt Damon si tu m’entends mange ton argent) vous savez ce qu’il vous reste à faire.

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