De l’importance d’être curieux

Les plans les plus élaborés, les mieux préparés, peuvent être compromis par un détail. Un changement d’habitude, une volonté nouvelle. Parfois les trois à la fois. Dans ces cas-là il fallait improviser. Pour autant il aimait assez peu ça et toutes les improvisations ne se valent pas. La cible vivait simplement, comme monsieur tout le monde, dans un bel appartement de Marbella. Seul quelques détails laissaient entrevoir qu’il n’était pas tout le monde. Les deux gardes du corps qui logeaient avec lui, le chauffeur et peut-être son regard, indifférent et calculateur qui lui rappelait le sien propre, un regard d’assassin. Comme toujours, ce que la cible faisait pour vivre, qui elle était en réalité, monsieur Noir n’en n’avait cure. A ce qu’il en avait jugé après filature, c’était un homme d’affaire comme tant d’autres, et qui avait visiblement réussi s’il en croyait les nombreux rendez-vous auxquels il l’avait vu participer. Un business man prospère donc mais qui vivait modestement. La raison de ce choix, à nouveau, ne le concernait pas, pensait-il alors. C’était tant par habitude que nécessité qu’il avait sienne celle d’en savoir le minimum sur ses cibles. Moins on était proche plus il était facile de passer à l’acte. L’observation lui semblait alors suffire, cet homme lui ferait bientôt changer d’opinion.

Il s’appelait Salvatore Conte, trente-deux ans, un mètre quatre-vingt, mince, musclé, les cheveux noués en catogan, le visage en lame de couteau avec une barbe de trois jours soigneusement entretenue. Comme l’avait observé Monsieur Noir, il sortait peu, avait une vie frugale et affairée. Entrepreneur multicarte, il avait des parts tant dans l’immobilier que la restauration, les boîtes de nuit, d’ici et sur toute la Costa del Sol. Raison pour laquelle il se trouvait ce soir-là au Bronco Titanic Disco, boîte de nuit dont il avait racheté la majorité des parts. La boîte était quasiment vide, comme tous les soirs à la même heure, les espagnols sortaient tard. Conte sirotait son champagne en observant le personnel aller et venir. Un type en veste lamée, crâne ras, se tenait à côté de lui qui le regardait comme s’il s’attendait à ce qu’il fasse tomber la pluie sur lui. C’est dans notre intérêt à tous de faire la paix. Non, ce qui est dans l’intérêt des Di Loro c’est mon marocain, quel est le mien tu veux me le dire ? Tu as l’impression qu’il me manque une chose ici ? Vous n’êtes pas né ici. Ce n’est pas votre terre, nuestra terra. Nous sommes napolitains avant tout, n’est-ce pas, quoi que nous fassions et où que nous vivions, nous le savons, et il y a de la place pour nous tous là-bas. Conte craqua la bille contenue dans le filtre de sa cigarette et cracha la fumée mentholée à la figure de son non-fumeur d’interlocuteur. Monsieur Noir avait remarqué qu’il y avait deux choses que la cible aimait passionnément, fumer et les pâtes aux fruits de mer. Il s’était dit que c’était un détail intéressant, avait noté sa marque favorite. Je t’aime bien Claudio, magna santi e caga diavoli, bouche de rose et cœur puant. Mais je n’ai pas besoin de vous. Je suis bien ici, personne n’essaye de me  tuer ici. Vas donc dire ça à ton maître bon toutou. Claudio but son verre d’une traite et se leva sans remarquer monsieur Noir qui draguait maladroitement une serveuse. En réalité distrait par le type qui venait d’entrer et était allé aux toilettes directement. Un costaud avec les cheveux bien ras sur les tempes, costume à cinq cent euros noir, chaîne en argent et un tatouage dans le cou visiblement fait en prison. Il passa près d’un des gorilles de Conte et lui dit de le mettre à l’abri, puis entra dans les toilettes. Le gars se tenait face à lui, de dos, en train de vérifier son PM. Claudio se jeta sur lui. Il agit vite et sans hésiter, déséquilibrant le type d’un coup de pied derrière le genou, et le frappant de toutes ses forces à la tempe, puis d’une manchette dans le poignet droit, lui arracha sèchement l’arme. Conte et ses hommes arrivèrent quelques instants après. Le type gisait par terre, groggy, Claudio désarmait le PM. Saloperie de russe, maugréa Conte en le voyant. Le russe redressa la tête et rigola, saloperie d’italien, tu nous dois de l’argent, Lenoviev t’envoie amitié. Conte lui flanqua à toute force la pointe de son pied dans l’estomac. Le costaud vomit un peu de bile. Tu oses te pointer avec ça chez moi !? Dit-il en arrachant le PM des mains de Claudio. Une mitraillette Scorpio, un grand classique des gangs de l’est. Il braqua l’arme vers la tête du type, le doigt sur la détente. Saloperie de merde ! Le type le défiait du regard, mais au lieu de tirer il l’acheva d’un coup de talon en pleine mâchoire. Occupez-vous de cette merde, dit l’italien en tendant l’arme à un de ses gardes du corps. Après quoi il se tourna vers Claudio, je n’aime pas qu’on essaye de m’entuber sur la qualité tu vois ? Claudio ne répondit rien. T’es un bon soldat, dommage que t’aies choisi le mauvais camp. Le message était clair, merci mais maintenant il pouvait s’en aller. Merde, il venait de lui sauver la vie et c’était tout ce qu’il trouvait à dire, merci et au revoir. Fils de pute !

Le client avait été formel, il voulait un décès propre, fulgurant, sans effusion de sang, et si ça pouvait ressembler à un accident ça serait aussi bien. Monsieur Noir avait donc opté pour la solution du poison. Le polonium pour être exact. Ce ne serait pas forcément fulgurant, mais mortel, propre et douloureux. Certes ce n’était ni charitable ni ce qu’avait exactement demandé le client, mais comme il y avait peu de chance qu’on vérifie le niveau de radioactivité, ça passerait sans mal pour une maladie type cancer. Encore mieux qu’un accident. La cible, se rendait régulièrement dans un de ses restaurants, une des rares habitudes qu’il avait avec celle de se faire conduire par ce jeune dans une Golf noire. Un établissement spécialisé dans la cuisine italienne, où il dégustait presque invariablement  de pasta de la mare alla Napolitana. Pour l’approcher, il fallait s’arranger pour se faire engager. Pour que ça se produise, il devait mettre un des membres du personnel hors circuit, si possible quelqu’un en salle, qu’il puisse avoir l’œil sur la cible. Il s’acquitta de cette question un soir, avec une cagoule sur la tête et une matraque. Il tabassa le serveur assez pour lui fracturer le nez et une main, après quoi il appela les urgences anonymement. Le restaurant passa une annonce deux jours plus tard. Monsieur Noir se présenta en premier avec un CV en béton. Il avait l’air d’avoir quarante ans avec sa calvitie prématurée et son visage grave de croquemort, soit dix de plus que le serveur qu’il remplaçait. Il s’était rajeuni en se rasant le crâne et en adoptant ce style barbichette qui commençait à déjà à passer de mode mais avait marqué le début des années 2000, comme un retour à la mode XIXème. Le responsable du restaurant accepta de le prendre à l’essai. Monsieur Noir avait déjà endossé de nombreuses peaux dans le cadre de son travail, il n’eut pas de mal à conclure l’essai le lendemain. Pendant tout une semaine il se tint prêt pour sa cible, le polonium à portée de main. Finalement celle-ci s’invita la semaine suivante, ne prit qu’un dessert et un café, en compagnie du même type qu’il avait vu avec lui dans la boîte. Et malheureusement Monsieur Noir ne put s’approcher.

Ces russes, violents, indisciplinés, mais indispensables. Ces enfoirés voulaient un bout de la côte pour faire passer leur marchandise et construire de nouveaux immeubles. J’ai été plus rapide et voilà ils veulent un morceau. Ils ont essayé de me refourguer une livraison de merde pour me mettre dans l’embarras, maintenant ils réclament des intérêts pace que j’ai refusé de payer. Ici ils comptent, je n’ai pas besoin d’une guerre de plus. Tu veux la paix ? C’est toi qui va t’arranger pour moi avec eux, 60/40, c’est mon prix, soixante pour moi. Claudio regarda Conte atterré. Il le conviait au casse-pipe et il le savait pertinemment. C’est moi que les Di Loro ont envoyé, si je ne reviens pas, il n’y aura pas d’accord de paix qui tiendra. Si tu reviens maintenant, il n’y aura pas d’accord de toute manière, lui fit remarquer l’autre. Claudio savait qu’il était coincé. Il laissa aller son regard vers le serveur qui s’éloignait avec un plateau là-bas, cherchant une idée, mais rien ne lui vint.

Ce fut la dernière fois qu’il se rendit dans ce restaurant, et plus jamais il ne le vit réclamer son plat préféré. Une allergie soudaine ? Un régime ? Il ne consultait aucun médecin mais il était soigné de sa personne, probablement trouvait-il qu’il avait grossi. Mais en attendant ça ruinait ses plans pour ce qui s’agissait d’empoisonner ses aliments. Fallait-il pour autant renoncer à cette option ? Pourquoi faire ? Il y avait d’autres moyens. Ses cigarettes par exemple. Cette nouvelle mode de coller une bille aromatisée dans les filtres, c’était parfait. Excepté qu’il fallait être précis comme un chirurgien pour extraire la bille sans abimer le filtre et très bien organisé pour remplacer le paquet. Ça ne le découragea pas pour autant. Monsieur Noir était d’un caractère opiniâtre et avait le goût de la précision, indispensable si l’on voulait durer dans sa partie. Il ôta donc vingt billes d’un paquet de mentholé qu’il remplaça par vingt cristaux de polonium avec une aiguille et de la colle à papier. Après quoi il chercha une occasion de lui glisser le paquet dans la poche. Plus simple à dire qu’à faire cependant. Les cigarettes étaient achetées par cartouches entières par ses gardes du corps. Il ne sortait jamais dans la rue et n’allait plus au restaurant. Il continua donc de le suivre jusqu’à trouver une occasion, alors qu’il discutait à la terrasse d’un hôtel. Deux semaines qu’il attendait son moment pour l’approcher discrètement. Il parlait avec un homme d’une quarantaine d’années, costume bien coupé, l’air d’un notable. Et quoi ? Soudain voilà qu’il sortait de la poche de son veston une cigarette électronique et tirait dessus avec un air pensif. Qu’est-ce que c’était que cet homme qui changeait constamment d’habitudes ? Les pâtes d’abord, la cigarette ensuite, et quoi encore ? Qu’il ne s’inquiète pas, il mourait en bonne santé si ça pouvait lui faire plaisir, il y veillerait, foi de monsieur Noir.

Conte regardait l’adjoint au maire en se demandant s’il le prenait pour un imbécile. Cinquante mille euros quand il savait que les russes ne lui en donnaient que trente. Pourquoi il jouait à ça ? Expliquez-moi, j’ai du mal à comprendre. A comprendre quoi mon cher ? Vous voulez ce terrain oui ou non ? Ça justifie cette augmentation selon vous ? Absolument. Il savait très bien pourquoi en réalité. A cause de ce foutu Claudio qui avait négocié à 50/50, de ce bruit qui courait sur la côte que Salvatore Conte avait baissé la garde face à Alexeï Lenoviev. Tout plutôt qu’une autre guerre. Il en avait déjà assez d’une au pays avec les Di Loro. Ils s’en étaient même pris à sa mère ! Aujourd’hui elle vivait à l’abri quelque part en Espagne. Claudio se trompait à propos de lui et de Naples, il était mieux ici que là-bas. Plus de meurtre, plus de guerre. Ici on faisait du pognon. Naples ce n’était plus sa terre, si les Di Loro la voulaient pour eux seuls que Dieu les garde. Il suça sur sa cigarette artificielle et cracha une volute de vapeur virile à la face de l’adjoint. Je vais réfléchir si vous permettez. Ne réfléchissez pas trop longtemps, l’offre ne tiendra pas éternellement. Non, il savait bien que non. Il voulait d’abord compter les cartes qui lui restaient. Ce n’était plus les russes qui le dérangeaient maintenant, c’était les vautours. Conte ne se faisait pas d’illusion, d’autres allaient le tester, il fallait qu’il assoit sa position. Il connaissait du monde un peu partout en Europe, en Espagne surtout et bien entendu en Italie. Associés, relations… des gens des deux bords. Il passa quelques coups de fils depuis sa voiture sur le chemin de son prochain rendez-vous. C’était tout ça que les russes, nouveaux arrivants, n’avaient pas encore, il systema, le système, le réseau qui faisait tout, les adjudications, permis de construire, les appels d’offre. La grande machine à blanchir en faisant des tonnes de bénéfices. Seulement les choses étaient en train lentement de changer, comme venait de lui faire remarquer l’adjoint. Et ce n’était pas qu’une augmentation de l’enveloppe pour tel terrain, c’était la visite de l’ambassadeur de Russie, des oligarques, installés ici depuis quelques années, qui faisaient des fêtes mondaines et très courues. Il fallait garder l’œil ouvert, et même les deux tant qu’à faire, et demander l’aide de Dieu. Dieu était très important pour Salvatore Conte. Il pensait qu’un homme sans Dieu était un homme perdu. Il pensait que la foi sauverait le monde. Pour autant il n’était pas sans ignorer que selon sa conception catholique et fervente de ce même monde, il était destiné à l’enfer. Et à vrai dire ça ne faisait que renforcer sa ferveur, au moins  il entrerait chez Satan sinon pécheur, du moins en martyr, en chrétien.

Prier, oui, une autre de ses habitudes. Il avait même un chapelet dont il ne se séparait jamais. Mais enfin il ne pouvait pas dire qu’il l’avait vu beaucoup prier dans une église. Il devait avoir une chapelle chez lui. Parce qu’il y mettait beaucoup de cœur. Mais pas simple d’approcher un homme qui prie, même quand on s’appelle monsieur Noir. Et puis il ne l’avait jamais vu non plus se confesser. Quoiqu’il en soit a question n’était pas là. Il réalisait que sa cible était imprévisible, que de l’observer comme il faisait avec toutes les autres était insuffisant. Que pour une fois, presque une première, il allait devoir se rapprocher pour en savoir plus. Mieux connaître sa personnalité. Bien entendu, pas question d’aller à se rencontre, faire ami ami avec lui. Il sentait bien que cet homme, sous ses dehors toujours affables, était aux aguets. Il y avait toujours une autre solution, celle du micro. Les habitudes, elles étaient toujours mauvaises, surtout si on était un homme qui avait besoin de gardes du corps, de vivre sainement en espérant longtemps. Un homme qui croyait très probablement en sa bonne étoile. Sa Golf par exemple dans laquelle il roulait le plus souvent quand il ne prenait pas le taxi, une habitude et qu’il pensait probablement bonne. Faire profil bas, ne pas paraître. En dehors de son catogan il n’y avait rien de remarquable chez lui pour un prospère homme d’affaire. Il garait le véhicule dans le garage gardé de l’immeuble. Caméras, gardiens, chien, mais il arrivait aussi que le chauffeur le suive quelque part et qu’il se gare dans la rue. Une autre semaine passa avant qu’il ne puisse poser son micro, et enfin il sut à quel genre d’homme il avait à faire.  Don Conte, comme son chauffeur l’appelait, parlait peu mais avec sagesse. Un homme posé, réfléchi et froid comme la mort. C’est comment Don Conte ? demanda son chauffeur en parlant de la cigarette artificielle. C’est comme une vraie ? Massimo, ne devait pas avoir plus de vingt ans. Comme une chatte est au cul d’un singe, rétorqua Conte. Mais alors pourquoi… ? Tous les ans je me prive de quelque chose, quelque fois de plusieurs choses que j’aime. Un homme qui peut se priver de tout est homme qui n’a peur de rien. Ça situait. Un jésuite dans l’âme, un jésuite avec une queue de cheval.

Don Salvatore Conte était donc un homme d’autodiscipline. Il aurait pu vivre grand train, en mettre plein la vue et faire comme les russes organiser des fêtes somptueuses. Rouler en Lamborghini comme ce petit con de Gennaro Di Loro, celui par qui le bordel avait commencé, et posséder son palace retranché, pourquoi pas à Naples même, toujours comme les Di Loro. Il aurait pu…. S’il ne récusait pas la publicité sous toutes ses formes, et une guerre est la pire des publicités. Il n’avait guère confiance en Claudio mais depuis que le père Di Loro était en prison c’était sa femme qui devait tenir les rennes, Donna Imma, puisque son fils était en Colombie. Et Donna Imma était une femme réfléchie. C’était elle qui l’avait envoyé faire la paix. Le coup de Claudio lui avait donc théoriquement offert deux accords de paix d’un coup. Pour autant combien de temps ça tiendrait ? Fausto Di Loro voulait sa peau, il était en QHS, mais entre eux il y avait plusieurs morts dont les deux frères de Fausto. Combien de temps mettrait-il à se faire transférer ou à foutre le camp ? Les russes… Pour eux ça serait une bonne occasion si les Di Loro les convainquaient de le foutre en l’air. Nul n’est irremplaçable et la nature a horreur du vide. Lui une fois parti, les autres trouveraient leur place dans la combinazione sans problème. Rester sur ses gardes donc, paix ou non. Et ne jamais perdre de vue que du jour au lendemain on peut tout perdre, que l’on est que poussière, que savoir vivre avec rien c’est tout comprendre à tout, posséder un pouvoir ultime. Ce pouvoir qui en prison vous faisait tenir coûte que coûte. Cette révélation c’était là-bas justement qu’il l’avait eue. Quand ils l’avaient envoyé se geler les couilles dans les Pouilles, dix ans, dont cinq sous la responsabilité d’un directeur incorruptible, dur comme le fer. Là-bas que lui et les autres avaient aussi pris conscience de leur pouvoir et décider de faire sécession. Place aux jeunes ! Conte s’en était mieux tiré que tout le monde en s’imposant cette discipline. Accepter de vivre avec, subir sans broncher les brimades du directeur, et attendre. Un homme qui peut se priver de tout n’a peur de rien. Il n’avait pas participé aux émeutes organisées par ses camarades, mais il avait été puni comme les autres. Il subissait une peine pour trafic, ne voulait pas l’aggraver et surtout qu’ils ne fassent pas valoir leur fameux article d’exception et le collent comme Di Loro au frigo. Son pouvoir était naissant alors, le QHS l’aurait condamné. Il était sorti de cette expérience à la fois grandi moralement et hiérarchiquement. Pour autant qu’on puisse parler de hiérarchie dans une organisation horizontale. Disons qu’il avait pris du poids et notamment grâce à son transfert. C’est là qu’il avait fait connaissance avec des grossistes marocains, s’était entendu et depuis avait la main mise sur le meilleur shit de Naples. Le shit avait été le pilier central sur lequel il avait bâti son empire espagnol. Quatre tonnes par jour, tous les jours, vingt-huit tonnes par semaine, cent douze par mois. Par mer, par route, par avion, par train. Du Maroc à Gibraltar, de l’Espagne à la France ou directement vers Naples. Des millions, qui une fois passés dans l’immobilier et les banques, les grandes places boursières, faisaient des milliards. Oui Donna Imma savait qu’elle avait comme lui plus à gagner à faire la paix que la guerre. Tout Scampia avait à y gagner. Il jeta un coup d’œil par la fenêtre vide à travers laquelle on apercevait la baie, la mer bleu lapis piquetée des reflets d’or du soleil, les pins qui se déroulaient comme des nuages chaotiques, indifférent à la poésie. Urbano veut me faire payer ma petite entreprise avec Lenoviev, il croit que je ne tiens pas mes affaires. Urbano est fini, il tente son joker. Laissez-le donc faire. C’était mon intention. Mais je veux Sanza aux prochaines élections. Ça va pas plaire à Lenoviev. Je m’en fous totalement de son avis, la côte est à moi, s’il veut du 50 /50 va falloir jouer selon mes règles et Sanza est mon homme. L’avocat hocha la tête, Conte savait ce qu’il faisait sans doute mais ça ferait des histoires surtout depuis que Sanza s’était opposé à un de leur projet. Le téléphone sonna, c’était Naples, on avait abattu Rezotto.

Il réserva un billet pour Nice depuis sa voiture, monsieur Noir l’y précéda d’une demi-journée le temps de se préparer. Après quoi il l’attendit à son arrivée de l’aéroport. Avec le chauffeur Don Conte loua une voiture chez Hertz puis ils empruntèrent la route de Vintimille. Monsieur Noir les suivit à moto. Ils firent une halte entre Cannes et Saint Raphael, juste après un contrôle routier. Ils déjeunèrent dans un restaurant de bord de mer dans lequel il s’invita également. Le chauffeur n’avait pas l’air dans son assiette, il se leva pour aller aux toilettes et quand il revint il avait l’air pire. Son patron lui demanda ce qu’il avait. J’ai faim, c’est rien. Il mentait mal, il vit Conte qui le fixait mais ne fit aucune remarque. Il avait commandé des scampi fritti per due, c’était rapide à faire et à manger, et comme toujours ne but que de l’eau, il en buvait beaucoup. Il était pressé de rentrer à Naples, monsieur Noir avait cru comprendre par une conversation téléphonique dans la voiture que c’était dû à la disparition d’un associé. A ce stade de sa surveillance, ce que faisait la cible pour vivre ne laissait pas beaucoup de place au doute. Il avait déjà eu à faire à ce genre de cible et le fait qu’il était pressé de rentrer à casa, à Naples, renforçait sinon ses certitudes du moins son instinct. Un camorriste, et plus exactement ce qu’ils appelaient entre eux, vu où il vivait, un Espagnol, autrement dit un Sécessionniste…. Contrairement à l’idée communément admise mais largement propagée par le cinéma populaire, la plupart des mafieux vivaient moins comme des nababs que comme des hommes ordinaires. Avoir l’air de tout le monde était un mode nécessaire de survie quand on n’avait pas l’existence de tout le monde justement. Il en savait quelque chose. Les Espagnols étaient un mouvement de sécession né au sein de la Camorra face à l’hégémonie de certains clans. Rois du trafic de stupéfiant, associés aux colombiens et aux marocains qu’ils avaient généralement croisé dans les prisons espagnoles, la guerre qu’ils avaient déclenchée avait déjà fait des centaines de morts et provoqué le mépris des autres mafias italiennes. Ce n’était pas la boucherie mexicaine toutefois mais disons que l’espérance de vie d’un gamin de Scampia, l’un des pires quartiers de Naples, dépassait rarement vingt-cinq ans. Tout ça, il l’avait lu sur internet. Moins par intérêt formel du sujet que par nécessité de se tenir au courant de ce qui se tramait dans le monde criminel. Même si ces gens-là ne faisaient en réalité que très exceptionnellement appel à ses services. Ils s’entre-tuaient généralement sur place où ils disposaient d’une réserve sans limite de tueurs pas chers. Don Conte faisait exception à la règle à double titre ici, on n’avait pas seulement fait appel à lui, on voulait une mort propre, non spectaculaire et sans signature. Pas d’effusion de sang, pas d’arme à feu, et pourtant il se dit qu’à le suivre à moto comme ça, ça aurait été tellement plus simple. Son commanditaire, s’il appartenait au même monde, ne voulait probablement pas déclencher une nouvelle guerre. Ou bien il s’agissait d’autre chose, de quelqu’un qui n’avait simplement pas les moyens d’affronter frontalement un camorriste. L’un dans l’autre il était nécessaire de l’approcher avant qu’il atteigne sa destination où il serait probablement intouchable. Car tôt ou tard il devrait abandonner sa filature au risque de se faire repérer. Ils firent halte le soir dans un palace à quatre cent kilomètres de Naples. Don Conte loua une suite pour lui seul, le chauffeur dormirait dans la voiture, ces gens-là avait une conception féodale du monde qui les entourait, il y avait les seigneurs et il y avait les autres. Les autres ne comptaient simplement pas. D’ailleurs il avait remarqué qu’il ne l’appelait jamais par son prénom, il devait l’ignorer. Monsieur Noir loua une chambre l’étage en dessous. Il vit le gamin qui buvait seul un café dans la salle du restaurant, quelque chose visiblement le minait, par curiosité il écouta la conversation qu’il eut peu après au dehors. Monsieur Noir comprenait à peu près l’italien mais pas du tout l’argot napolitain, il comprit à demi-mot. Apparemment le gamin parlait à un ami proche ou un membre de sa famille qui avait fait une connerie en rapport avec son patron, et à juger l’état dans lequel ça le mettait, s’en était une grosse. Monsieur Noir alla se coucher sans chercher à en savoir plus.

Tous les soirs après sa prière, Conte tendait sa barre à exercice dans le chambranle d’une porte et s’y suspendait le temps de méditer avant les trente tractions d’usage. C’est avec cette même barre que Massimo tenta de le tuer un peu plus tard dans la nuit. Mais Conte avait senti sa présence dans son sommeil et il parvint à le désarmer en évitant le drame. Le gamin était presque en larme, il était évident qu’il était bouleversé, Conte aurait pu le tabasser en retour pour avoir voulu le tuer mais il voulait comprendre. Il l’interrogea, le jeune homme finit par lui avouer que c’était son frère qui avait abattu Rezotto. Il a été piégé, il ne savait pas qui c’était, on lui a dit que c’était un cave ! Je vous jure Don Conte. Qui ça on ? Qui lui a demandé de faire ça ? Je ne sais pas il n’a pas voulu me le dire. Il est où ton frère là ? Je ne sais pas, il se cache. Ecoute-moi imbécile, je suis la seul chance de ton frère si tu veux qu’il vive, tu m’entends ? Sa seule chance ! Si les autres tombent sur lui avant nous il est mort ! Rezotto était un associé. Entrepreneur en ameublement le jour, voleur la nuit. Un bon voleur qui rapportait et dont l’entreprise était une excellente couverture pour l’import de cocaïne. Un marché formidable, rêve de contrebandier et de dealer sur lequel Conte avait déjà investi plusieurs millions. Sa mort portait la signature des Di Loro mais quel sens donner à ce meurtre quand juste avant on avait proposé la paix ? A moins que quelqu’un au sein du clan ait décidé de trahir. Et à ce sujet il avait déjà sa petite idée. Mais encore fallait-il avoir une preuve. Si c’était les Di Loro ça pourrait peut-être encore s’arranger, sinon il y allait avoir une guerre à coup sûr. Il fallait absolument qu’il parle au frère de ce gamin. Massimo ne savait plus à quel saint se vouer. D’un côté il y avait ceux qui voulaient la mort de son petit frère, et qui avait accessoirement torturé et tué sa petite amie pour le retrouver, de l’autre son patron, un homme dont il fallait quand même se méfier, dangereux et puissant comme il était. Cependant il l’avait toujours bien traité, bien payé, et dans la psychologie de ce garçon il était presque naturel d’obéir corps et âme à son boss, ça faisait presque partie du patrimoine culturel de Scampia. Alors il finit par accepter de le conduire à Tonio. Quand cette histoire sera terminée, lui glissa Don Conte sur la route, on installera ta mère et ton petit frère en Espagne le temps que ça se tasse. Merci Don Conte… vous savez, je voulais vous dire… cette nuit, je ne voulais pas vraiment vous tuer, j’étais comme fou, je ne savais plus quoi faire. Tu as cédé à la panique et tu as appris que ça ne servait à rien. C’est une bonne leçon non ? Si. Ils étaient partis vers cinq heures de l’hôtel, après un café et un jus d’orange que le gamin avait amené lui-même dans la chambre. Ils parvinrent dans la banlieue de Naples vers l’après-midi. Tonio se cachait dans un vieil entrepôt désaffecté, au milieu des mauvaises herbes jaunâtres, des pneus abandonnés et des matelas pourris. Reste dans la voiture, je veux lui parler seul à seul. Encore merci Don Conte, répéta le gamin, ne me remercie pas ! Rétorqua sèchement son patron, remercie Dieu d’être dans cette voiture ! Le gamin se rasséréna, ça voulait tout dire. Remercie Dieu d’être mon chauffeur et pas n’importe quel clampin. Remercie Dieu de cette confiance que je t’accorde. Et par la même occasion remercie le que ça soit, moi, ton patron et pas un autre. Massimo le regarda s’approcher de Tonino avec presque du plaisir. Ils étaient sauvés. Tranquille petit, tranquille, je suis Salvatore Conte, come te chiam’ Tonio, répondit le gamin, la main sur la crosse de son pistolet. Je vous jure que je ne savais pas qui c’était, on m’a dit que c’était personne. Ton frère m’a déjà tout expliqué, le coupa Conte, je sais que tu t’es fait piéger, ne t’inquiète pas. Ce que je veux savoir c’est le nom de celui qui t’a demandé de faire ça. Le gamin se détendit, laissant son arme dans son dos. Mais ce que lui demandait ce boss était grave quand on avait l’omerta vissée au corps, même à seize ans. Il hésita un moment avant de lâcher le nom du commanditaire. Claudio Cerotti. Conte ne put s’empêcher de sourire, il l’aurait parié. Claudio le petit malin qui avait négocié la paix avec lui et les russes, Claudio le serpent qui trahissait son propre camp en essayant de déclencher une nouvelle guerre entre leurs deux clans. Cette même petite ordure qui avait essayé de le faire cramer avec sa mère quand il vivait encore ici à Naples. Strictly business, comme disent les anglais. Sur ordre, avait-il plaidé plus tard, en Espagne… Et bien entendu que c’était vrai, aussi vrai que ce que lui racontait ce morveux. Tonio le regardait désemparé. Ils avaient tué sa copine à cause de lui, à cause du piège qu’on lui avait tendu, il était en danger de mort, un peu lourd à porter quand on était qu’un adolescent, même assassin en herbe. Conte lui ouvrit grand les bras, allez, viens chercher ton pardon. Le gamin ne se fit pas prier. Après tout ce n’était qu’un gamin effrayé, un gamin qui avait cru au baratin d’un grand, qui avait vécu sans père et qui ne rêvait que de revenir à casa. Il s’abandonna sans peine dans ses bras apaisants et chaleureux. Et quand il fut bien détendu, Conte lui arracha le pistolet qu’il avait glissé dans son survêtement et lui tira une balle dans le crâne. Non ! hurla Massimo en appuyant sur l’accélérateur. Conte braqua le pistolet vers lui et tira deux fois. La voiture braqua et accéléra, il tira encore jusqu’à ce qu’elle disparaisse. Il ne l’avait pas raté, il l’avait vu prendre la première balle. Peu importe, même s’il survivait on le retrouverait. Il éternua puis appela ses hommes qu’on vienne le chercher. Comme il l’avait prévu, il y eu par la suite une guerre. D’abord au sein même des Di Loro, les anciens, motivés par Claudio Cerotti contre les jeunes de Gennaro et Donna Imma. Ça c’était terminé par un massacre dans un tunnel et une fusillade dans une école maternelle. Entre temps Conte avait attrapé un rhume qui le rendait irascible. Puis rapidement le rhume se transforma en bronchite aggravée puis en pneumonie. Gennaro, Donna Imma étaient morts, leur équipe décimée, la victoire de Conte totale et il ne pouvait même pas en profiter. Il fut hospitalisé le jour même où la télé nationale annonça l’évasion de Fausto Di Loro. Sa vengeance fut terrible. Pendant des mois les rues de Naples s’emplirent de nouveau cadavres, des gens disparurent, des voitures, des restaurants sautèrent. Autant de choses que ne vit jamais Salvatore Conte. Tombant bientôt dans le coma dans l’incompréhension du corps médical. Quelque chose s’était attaqué à ses globules blancs, et avait provoqué cette pneumonie, seulement les médecins ne savaient pas quoi. Il ne revint jamais à lui et mourut silencieusement dans une clinique discrète à Rome, alors que le monde le cherchait encore pour lui faire la peau.

Tiens un nouveau ! La femme de ménage entra dans la suite avec son chariot. Monsieur Noir débarrassait le plateau de petit déjeuner et la carafe d’eau sur la table de chevet, inutile que quelqu’un s’empoisonne bêtement. Bonjour, moi c’est Antoine. Oh franceze !? Io adoro franceze. Ils bavardèrent cinq minutes puis monsieur Noir s’en alla avec son plateau. Il existe plusieurs cycles de sommeil, et mieux encore un biorythme qui impose à tous une baisse d’immunité, d’attention, comme une légère dépression aux heures du coucher et du lever du jour. Le meilleur moment pour entrer la nuit dans une pièce sans y être invité, à fortiori dans une chambre à coucher, était donc vers cinq heures du matin, quand le sommeil était profond et le corps abandonné, quasi impuissant, son mode veille totalement hors circuit. La nouvelle du décès parut dans les médias italiens une semaine après sa mort, Juan Gabriel Garcia de Sanza l’apprit par un coup de fil. Terminé le petit maître. Gommeux de rital à queue de cheval qui lui disait quoi faire et comment. Le petit potentat de mierda. Après quoi il se rendit confiant et souriant à une garden party organisée par Lenoviev en personne. Les russes étaient tellement plus fréquentables.

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