Beluga

Je pourrais presque dire que je suis né dans la rue. J’ai été élevé dans un quartier cubain de Miami où à douze ans un gosse qui n’appartenait pas à un gang ou à un autre avait toutes les chances de se faire dépouiller chaque jour que Dieu fait. J’ai commencé comme simple guetteur, cent dollars de l’heure, de quoi faire tourner la tête de n’importe quel gosse, surtout quand votre daron n’en ramenait pas le tiers en un mois de boulot. Le mien travaillait comme vendeur dans un magasin de bricolage à raison de trois dollars cinquante de l’heure. Magasin qui a d’ailleurs fini par se faire cambrioler tellement les gangs faisaient la loi dans notre coin. Et puis on a déménagé à Paradise City, ce qui pour moi n’a pas changé grand-chose sinon que je suis passé de guetteur à coursier. C’est moi qui allais chercher la dope quand un client se pointait. Il payait le vendeur, le vendeur l’envoyait dans une tour précise de Las Bananas où on le réceptionnait pendant que je courais jusqu’à une cache lui chercher sa marchandise. Chaque tour avait sa spécialité, héroïne, cocaïne, méthamphétamine, marijuana. Les guetteurs eux surveillaient la rue depuis le sommet des tours, quand les flics se pointaient – à cette époque ils s’aventuraient encore par là-bas – ils se servaient d’un laser. Vert quand il s’agissait d’une voiture banalisée, bleu pour les patrouilles, rouge quand ça débarquait en force. Puis après, comme je me démerdais avec les chiffres, je suis passé vendeur puis semi grossiste. En tant que semi grossiste mon rôle consistait à réceptionner la marchandise, la peser, la couper, la conditionner et la répartir entre mes différents vendeurs. Un vrai boulot de chef d’entreprise. J’avais des employés, une discipline à faire régner, des comptes à tenir et à rendre. A ce moment-là je me faisais environ dans les dix mille dollars par semaine et je n’avais même pas dix-huit ans. Jusqu’à ce que mon patron de l’époque se fasse dézinguer en pleine rue par les mecs de la B-13 et que le business change de main. C’est à partir de là que j’ai décidé de passer le cran au-dessus et de ne plus dépendre d’un gang. Je suis spécialisé dans la cocaïne parce qu’il y a toujours une très grosse demande et que c’est un produit pratique. On peut facilement le couper. Mais je ne me charge jamais de ce genre de boulot, c’est le problème de mes clients. Moi, mon produit est pur à 95% ce qu’ils veulent en faire ensuite les regarde. Et considérant sa qualité, je ne vends jamais en dessous de quarante mille dollars le kilo et jamais moins que par lots de cinq. C’est mon crédo. Depuis quinze ans que je suis dans la partie, j’ai calculé que j’ai environ gagné cinq millions de dollars au total. Il y a plusieurs règles à suivre pour durer dans ce boulot. La première, la cardinale, c’est de ne jamais dépendre de son produit. Je ne consomme pas, jamais, même pas une ligne de temps à autre, d’ailleurs ça ne me tente pas. Quand je croise des consommateurs dans des soirées – le seul moment où je les croise – l’image qu’ils me donnent d’eux-mêmes ne me fait aucunement envie. Tout au plus je m’autorise un joint de temps à autre pour décompresser. Mais je suis plutôt sportif, je cours trois kilomètres tous les matins, je fais cent tractions par jour, soulève un peu de fonte, nage le plus souvent possible, je me tiens en forme. La seconde règle c’est de ne jamais acheter comptant. Moins on investit de son propre argent en affaire mieux on a de chance de réussir. Je paye ce que je dois une fois qu’on m’a payé moi, et je touche le kilo à quinze mille. J’achète en général par lots de vingt. Bénéfice cinq cent mille dollars par lot, moins le pourcentage du fournisseur et celui du blanchisseur, deux cent mille. Troisième règle, vivre sous les radars. Pas de bagnole tape à l’œil, pas de costume sur mesure, pas de baraque fabuleuse, une vie normale de mec normal. On se fait des petits plaisirs de temps en temps, on se prive de rien mais rien qui sorte de l’ordinaire d’un mec qui gagne correctement sa vie. Et quatrième et dernière règle consécutive de la précédente, pouvoir justifier légalement de ses revenus. Quand j’étais semi grossiste je vivais plus ou moins dans la clandestinité, mais cette vie va un temps. Aujourd’hui je possède des parts dans une chaîne texane de brasseries spécialisées dans la viande et les plats sud-américains, Steak y Salsa, je suis officiellement gérant d’un des établissements, situé dans Macéo Boulevard, Havana City, même si je n’y suis quasiment jamais. C’est comme ça que je l’ai rencontrée.

Tu vas voir que ça va s’arrêter là. Tu crois ? Les méchants ont été punis, Podzanski va finir avec ses frères dans le couloir de la mort, fin de l’affaire et fermez le banc. Sur l’écran géant la caméra filmait trois housses à cadavre disposées pleines sur le bord de la route. Un peu plus loin, dans le fossé, encerclé par les véhicules de patrouille on apercevait un 4×4 mitraillé aux vitres brisées. Stefanie était couchée sur mes cuisses, regardant négligemment la scène, la zapette à la main. C’est donc la fin de la cavale pour les paramilitaires, est-ce qu’on connait aujourd’hui leur nationalité ? demandait le journaliste studio à son confrère sur place. Oui, d’après le FBI il s’agirait de colombiens entrés sur le territoire clandestinement. Vous voulez dire que Jack Podzanski aurait engagé ces hommes pour éliminer son fils, sait-on comment ils sont rentré en contact ? Non, pas avec certitude, mais d’après une source proche de l’enquête Jack Podzanski trafiquait des armes, il se pourrait qu’ils se soient rencontrés à cette occasion. Connerie, râla Stefanie, moi je te dis que les flics étaient dans le coup. Les flics ? Tirer sur des fédéraux ? Il y a eu douze morts quand même. Comme si ça faisait peur à Doakes. Je savais de qui elle parlait parce que comme tous les habitants de cette ville je l’avais déjà vu à la télé avec sa boule à zéro et son cuir, mais ça me semblait quand même gros. Je me trompe ou j’entends ma libérale de copine en train de râler contre le système ? Tu te trompes, tu ne sais pas de quoi est capable ce type, ces types je devrais même dire, ajouta-t-elle tandis que le chef de la police faisait son apparition à l’écran. Tout ça m’échappait un peu je dois l’avouer, elle est beaucoup plus au fait de ce qui se passe dans les sphères de cette ville que moi. Elle est journaliste pour PBN, elle passe à la télé et tout, c’est elle qui a couvert l’affaire du Chat il y a quelques mois, ça l’a même faite monter en grade de pigiste à reporter à plein temps. Pour fêter ça je l’ai emmenée au Séminole. Mais j’avoue il y a beaucoup de chose sur laquelle elle sait tant de choses de plus que moi. L’art, la mode, la littérature, le cinéma, la musique, c’est fou comme elle est cultivée. Et comme ça me change de la vie que j’ai connue jusqu’ici. Je réalise tous les jours ce que j’ai raté de l’existence. Vous vous rendez compte que je n’avais pas ouvert un livre de ma vie avant de la rencontrer ! On a commencé en fanfare, avec une Ardante Patience d’Antonio Scarpetta, sublime histoire d’amour. Et puis elle m’a fait découvrir Kafka, Garcia Marquez, Albert Cohen, Louis-Ferdinand Céline… ça a été la claque. Je viens de me mettre sur un petit Tolstoï à propos d’un chef Tchétchène, c’est magnifique. La beauté, voilà ce qu’elle me fait voir cette femme. Avec ses cheveux auburn, ses yeux verts iridescents, ses gros seins halés aux aréoles larges et généreuses. Ah oui parce qu’en plus elle est bandante la bougresse, la femme idéale ! Et c’est pour toutes ces raisons que je veux raccrocher du business, me mettre en légitime complet, sortir de la dope. Je veux changer de vie, ou plutôt je veux enfin la découvrir. Découvrir avec elle toute ces choses que j’ai ratées. J’en ai déjà parlé à qui de droit, mon fournisseur, il est d’accord à hauteur de six millions. Je lui ramène six millions et il me libère, pour compensation. Je suis son meilleur grossiste à ce qu’il paraît. Avec ce que je ramène comme argent, je veux bien le croire. Chiffre d’affaire moyen sur un mois ? Trois millions. Trente-six millions de dollars par an uniquement sur la coke. Et la C. n’est pas son unique produit. Il y a l’héro, le cannabis, les ecstas, la meth, la kétamine… avec autant de grossistes et semi grossistes, vendeurs, guetteurs, coursiers, associés dispersés en ville et dans l’état, ça se chiffrait par centaines de millions de dollars par an. Ce genre de chiffre invraisemblable qui vous fait toujours demander ce que l’on peut bien faire d’une telle astronomique quantité de blé. Mais bref, j’ai déjà rempli mon contrat à hauteur de deux millions, je lui en dois encore quatre, ce soir j’ai rendez-vous pour me libérer d’un lot de douze kilos et demi, cinq cent mille dollars. T’as rendez-vous à quelle heure, vingt-deux heures trente. Pourquoi vous travaillez toujours aussi tard, bah la nuit tous les chats sont gris ! Elle s’est marrée. D’où tu sors cette expression ? J’ai haussé les épaules comme si j’avais dit une connerie. J’ai lu ça dans un truc je sais plus. Ça se dit bien non ? Ouais mais on doit plus l’employer depuis 1936 au moins. Ça fait un an qu’on est ensemble ou à peu près et dès que je l’ai vue j’ai accroché. Je ne savais même pas qu’elle passait à la télé à l’époque, pour ce que je la regarde… c’est pour lui faire plaisir, mater des films que j’ai pris ce 16/9ème Dolby HD machin chose. Je découvre les plaisirs de se mater un truc enfouis sous la couette avec sa poule. Ça vaut tous les deals de coke du monde, tout le fric du monde.

L’imagerie courante des deals de drogue c’est que ça se passe mal, mais croyez-moi, si ça se passait aussi systématiquement mal que dans les films, il n’y aurait pas grand monde pour bosser dans ce domaine. Tout le monde n’a pas vocation de cowboy. La première chose et peut-être la seule à savoir sur cette délicate partie c’est qu’il faut travailler avec des gens qui vous connaissent et que vous connaissez. Des clients réguliers en somme. Au bout de dix ans dans cette ville j’ai un carnet d’adresse qui me permet d’éviter de prendre de nouveaux clients mais également de me trimballer avec une arme. Ce n’est pas que j’ai une aversion particulière, j’en possède une moi-même, mais un accident est si vite arrivé qu’il est toujours préférable de travailler avec des têtes connues. Surtout que ça évite en théorie les flics qui restent le danger N°1 du trafic de drogue. C’est une des raisons pour laquelle j’aime bien travailler avec les Outcasts. Ce sont des suprématistes, liés directement avec la Fraternité Aryenne, mais les flics ils en font d’autant leur affaire que certains de leurs membres travaillent comme gros bras pour les meetings républicains qui se déroulent en ville. Quand une descente se prépare ils sont toujours les premiers au courant. Je fournis également les Bananas 13 et quelques dealers indépendants en ville, quoique jamais personne n’est complètement indépendant dans ce business. C’est une autre raison pour le quitter, j’en ai marre de rendre des comptes, comme j’en ai marre de me demander si untel ou untel est en bisbille avec tel autre. C’est aussi le danger de ce boulot, même en connaissant ceux avec qui on bosse, on n’est pas forcément certain que quelqu’un ne vise par leur affaire, qu’on ne va pas se retrouver braqué par un gang adverse. Ça m’est déjà arrivé, j’ai des cicatrices pour le prouver. Tu veux une bière ? me demande Abnormal Norman pendant que son collègue pèse la came sur une balance électronique. Avec plaisir. Il décapsule la Corona avec le pouce et me tend la bouteille. Dehors on entend un avion décoller au loin, on est à deux kilomètres environ de la Soucoupe Volante dans un mobile home rempli de flingues de toutes sortes. Au mur derrière moi il y a un drapeau nazi, Abnormal Norman a l’air d’un mammouth tellement il est balaise et velu. Le cheveu long et crasseux, la barbe fournie, ses épaules  rondes et poilues couvertes de tatouages, tête de mort, portrait d’Hitler, toile d’araignée sur les coudes, une vraie bande dessinée pour néo-nazi. Dans mon genre je suis plutôt typé. Dans mes ancêtres cubains je dois bien avoir un noir ou deux mais il n’y a qu’une couleur qui compte dans ce boulot, celle qui est contenue dans le sac à mes pieds, un plein paquet de rouleaux de billets de vingt usagés retenus par un élastique rose. Je défais un des rouleaux et l’introduit déplié dans la machine à compter sur la table, les bons comptes font les bons amis, c’est toujours comme ça qu’on procède, ils pèsent, je compte, et si jamais on trouve une différence parce qu’on est jamais à l’abri d’une erreur de livraison, soit on s’arrange pour la prochaine fois, soit on retire ce qui doit être retiré de la somme totale. Pas plus compliqué que ça. Comment va ta femme ? Je demande à Norman pendant que la machine palpe les billets à toute vitesse, elle rentre en clinique demain. Sa femme attends des jumeaux, quand il a appris ça Norman a fait la fête pendant trois jours, tellement plein qu’il s’est fait enfermer parce qu’il avait ravagé le Tropical, il paraît qu’ils étaient cinq pour le maîtriser, faut dire que Norman fait quand même deux mètres dix…. Sacré lui. C’est pour bientôt alors je lui demande, dans la semaine, si tu fais la fête tâche de pas démolir un bar à flic cette fois. Il s’est bidonné. Il y avait que lui à ma connaissance pour se taper ce genre de délire, débarquer dans un bar grouillant de flics en uniforme et tout casser. Une fois les comptes faits, je suis allé sur les quais où je loue un box. Il est verrouillé par une porte en acier de six centimètres doublée d’un grillage. Au fond il y a un coffre où je n’entrepose jamais plus que la somme que j’ai sur moi ce soir. Si jamais on me le forçait, je peux toujours couvrir mes pertes comme ça. De toutes façons ça ne reste jamais longtemps là. Donne moi ce sac, fils de pute, fais une voix derrière moi juste avant que j’entende le bruit d’un chien qu’on arme. J’ai levé les bras en l’air et je me suis retourné, le temps de voir un blanc avec un bandana vert et noir qui lui masquait le visage, un LDN, je ne savais pas que les quais c’était devenu leur territoire. J’ai pas dit d’lever les bras ! J’ai dit passe ce sac. Petit malin devait faire le guet depuis un moment pour être au courant de ce box. Mais il croyait quoi exactement, que j’avais peur de son 40 ? Que c’était la première fois que je me retrouvais nez à nez avec une arme ? Eh gros j’ai été élevé à Las Bananas ! Je lui ai balancé le sac sur son flingue et je lui ai sauté dessus, tête en avant. C’est lourd cinq cent mille dollars en billets de vingt, assez  pour que le coup de feu parte tout seul. Il a pris mon crâne en plein dans le menton, est tombé, moi sur lui, il a juré et essayé de lever son revolver pour m’en coller une dans la tête. Alors tout en lui bloquant le bras avec mon genou j’ai commencé à le bourrer de coups de poing dans la gueule. Ce connard est venu seul et il ose me braquer ? Il va voir ! Je l’ai laissé la gueule en sang, quelques dents et le nez pétés, j’ai jeté son pétard à la baille et au lieu de déposer l’argent dans mon coffre, j’ai pris les cent mille qui étaient à l’intérieur et je suis rentré chez moi. J’avais la main enflée et écorchée, des bouts de dent encore plantés, je me la suis passée sous l’eau, Stefanie m’a demandé ce qui m’était arrivé, merde, j’en ai marre de ces conneries putain !

Même en suivant des règles strictes, même en ne travaillant qu’avec des personnes de confiance on ne peut jamais relâcher l’attention dans ce métier. Et surtout, en réalité, on ne peut se fier à personne. Les délinquants n’ont pas d’honneur, de parole, de ligne de conduite, tout ça c’est des conneries qu’ils se racontent entre eux. Et surtout ils sont extrêmement jaloux des uns des autres. Le succès chez les voyous ça ne plaît pas. Je ne fais pas seulement profil bas pour les flics. C’est ce qui a dû se passer avec ce lobos, il a dû entendre parler de moi, ou de mon coffre et il a voulu se la jouer despérado, mais je connais la suite. Ils vont se repointer à plusieurs et cette fois-ci ils vont casser le box, et comme ils ne vont rien trouver, ils vont le pourrir de tags et peut-être même chier dedans, je peux l’oublier. De toute façon j’avais prévu de repasser le fric à la machine à laver. L’idéal pour blanchir l’argent le plus rapidement et facilement possible c’est les casinos. Il n’y en a pas encore en ville parce que dans les années 60  un maire les a fait bannir par décret en espérant chasser la mafia par la même occasion. Mais les choses devraient changer depuis que le nouveau gouverneur a fait interdire les jeux en ligne dans l’état. S. Park fait des millions avec les jeux en ligne, mais la fête est finie, la loi vient de passer. Tellement rapidement qu’ils ont fait interdire dans la foulée toute utilisation d’ordinateur et de smartphone, autant dire que pour le moment rien est en application. Mais donc…. Un casino c’est simple, vous rentrez mettons avec deux cent mille dollars, vous les échangez contre des jetons, vous jouez, gagné ou perdu ça n’a pas d’importance, ce qui compte c’est que vous ressortiez avec de l’argent frais et justifiable. Mais les flics connaissent bien cette combine et la mafia aussi. Les uns risquent tôt ou tard de vous tomber dessus, les autres de réclamer un pourcentage tellement énorme que ça n’en vaudra pas le coup. J’ai mes adresses, ou plutôt mon adresse. Il s’appelle Boris, il est dans les affaires comme on dit. Un peu de tout, il avait un associé dans le temps mais il est mort au court d’une fusillade, accidentellement à ce que j’ai compris, il se trouvait au mauvais endroit au mauvais moment. Bref Boris prend quinze pour cent de l’argent que je lui donne, cinq cent dix mille dollars à l’arrivée sur les six cent, et mon fournisseur garde soixante pour cent des cinq cent dix mille, qui ne compte pas sur l’argent que je dois rapporter pour obtenir ma liberté, ça c’est en plus…. Je ne travaille pas avec des enfants de cœur, et de ça aussi j’en ai ras le bonnet. Toute ma vie j’ai bossé avec des chacals, je n’ai même fréquenté que ça. Au moins dans son monde à elle, même si ce ne sont pas non plus des innocents, comparativement c’est des agneaux et surtout des gens honnêtes en général. Tout ce que je n’ai jamais été moi non plus, je dois bien l’admettre. J’ai fait des sales trucs pour me garder en position, pour survivre. Dans un monde sale on vit salement. Mais je veux changer aussi de ce côté-là, je veux tout changer.

Je peux te poser une question Carlos ? Je vous en prie. Pourquoi tu ne t’es jamais mis à la tonne ? Un bon grossiste comme toi aurait déjà dû voir plus grand, non ? Et surtout, tu serais déjà libéré de tes obligations. Vous savez pourquoi Carmela. La concurrence ? La police ? Que je sache ça ne t’a jamais arrêté. Non jamais, mais vous le savez mieux que moi, le niveau au-dessus l’air se raréfie toujours. Elle sourit, bien entendu qu’elle sait de quoi je parle. Carmela Cruz, mon fournisseur. La Madrina, comme certains l’appellent. Ce qui n’est pas une mince référence dans ce monde particulier qu’est le nôtre. La Madrina d’origine était une psychopathe célébrissime dans les années 80-2000, trafiquante à la tonne pour le cartel de Médelin qui a terminé en prison avant de disparaître définitivement de la surface de la terre. Mais ma Madrina à moi n’est pas une psychopathe, elle est dangereuse, mais elle connaît le coût financier et structurel de la violence. C’est une femme posée et réfléchie, d’ailleurs si on l’appelle la Madrina, la Marraine, en dépit de ses trente-cinq printemps c’est précisément parce qu’elle est même plutôt maternelle comme patronne. Autre différence avec la colombienne, Carmela ne tue pas ses maris, le sien est à Starkler, en haute sécurité, c’est un des boss de la Eme, la Mexican Mafia, dont dépend entre autre les B-13, et historiquement alliés de l’Aryan Brotherhood…. Je ne sais pas si elle aussi reçoit des ordres, mais ça me surprendrait, vu comment elle est respectée et donc crainte par les B-13 eux-mêmes, suffit de voir Chaco, debout, là, derrière elle. Un vrai petit chien à sa mémère le caïd des rues. Et comment avance cette nouvelle vie ? Je la découvre Carmela et c’est un plaisir renouvelé chaque jour. J’en suis heureuse pour toi, je pense que tu l’as mérité et largement. Merci, je le crois aussi. Si je le pouvais tu sais, je me retirerais aussi, ce n’est pas non plus une vie pour une femme. Mais j’ai des obligations aujourd’hui, je fais vivre des quantités de gens et je ne vois vraiment pas comment je pourrais me sortir de ça sans héritier. Je regarde Chaco pour voir comment il réagit à ça mais pas un muscle sur son visage tatoué ne bouge. Discipliné le mec. Je ne fais aucune remarque à ce sujet, si elle pense qu’il ne ferait pas un bon candidat ce n’est pas mon rôle de la ramener. Ou peut-être qu’elle le teste, va savoir. Alors, raconte-moi ce qui est arrivé à ta main. Oh c’est rien, un petit branleur qui voulait se la jouer Billy the Kid. T’es sûr que Chaco n’a pas besoin d’intervenir ? Hein ? Naaan c’est rien je vous dis. J’aurais dû me douter que je me trompais, rien n’est jamais un détail dans mon boulot.

Bon, j’avoue, tout n’est pas non plus forcément rose dans le monde de Stefanie. Il suffit de voir comment ça se passe entre artistes quand on est invité à une expo, cette manière qu’ils ont de se traiter en douce des uns des uns des autres. Et comment ils peuvent être lèche-cul parce qu’elle fait de la télé et qu’elle connaît du monde. Les artistes en général hein, pas juste les peintres. Eux aussi ils vivent dans un monde jaloux. Ce soir là, on avait été conviés à un petit raout local pour la sortie du dernier album de Shakira, la bombinette latina qui a son public presque attitré partout où il y a des cubains et des colombiens, autant dire toute la Floride du nord au sud. Elle est là avec son mari, des producteurs, des musicos, dont deux choristes qui nous tapent un scandale en direct pour je ne sais pas quoi, et tout le monde rigole goguenard, sauf la star qui ignore en continuant de discuter avec son groupe. Ah la grande confrérie des artistes… la guerre des égos. Je regarde le mec qui vient de dire ça, un wasp typique, la trentaine, blond vénitien, habillé sport chic, ça le fait marrer lui aussi. C’est pas la même chose dans tous les boulots finalement ? Dans le mien c’est plus feutré, mais sinon c’est pas faux. Tu fais quoi ? Oh je bosse comme investisseur pour une banque. Au secours un banquier ! Il hausse les épaules, il en faut bien non ? J’imagine, je lui tends la main, Carlos, il me la serre, Gary. Je connais le laïus sur les banquiers comme je connais celui sur les dealers comme moi, des ordures qui ne pensent qu’au fric. Mais c’est quoi ces conneries sur le fric ? Où est le mal de vouloir se faire des tonnes d’argent ? Ce pays a été construit là-dessus. C’est ça l’American Dream, ça et rien d’autre. Vous croyez vraiment que tous ceux qui sont venus ou viennent ici sont là pour la beauté de nos paysages, la poésie de l’Amérique urbaine ou notre fabuleuse cuisine à base de sucre et de graisse saturée ? Non, c’est la possibilité de se faire un max de fric qui séduit tout le monde, c’est Bill Gates, Rockfeller, même ce foutu Lucky Luciano, c’est eux les héros de l’Amérique. Et moi, même si je veux raccrocher les gants, je ne veux rien d’autre, pas plus que ça, me retirer avec un max de ronds. Mes parents, ces bons cons d’honnêtes travailleurs, n’ont jamais compris ça. Aujourd’hui ils sont à la retraite et ils ne veulent même pas que je les aide alors qu’ils arrivent tout juste à survivre. Pour eux mon fric est sale. Mais moi je dis l’argent n’a ni couleur, ni odeur, ni rien qui se rapporte à la merde parce que la merde n’apporte rien et le fric absolument tout à commencer par le respect. Oubliez la peur, oubliez les gangs armés, dans mon monde la peur c’est très relatif. Par exemple à une époque, quand je dealais encore en semi gros et que j’avais une équipe sous mes ordres, des vrais de vrais, je possédais une bagnole, un 4×4 Chevrolet que je garais en bas de chez moi à Las Bananas, et bien personne n’y a jamais touché et je la fermais même pas à clef. A cause de mes mecs ? Non à cause du blé et du respect qui va avec. C’est ça que respectent les gens, parce que tout le monde court après, qu’on en ait ou pas d’ailleurs, qu’on en gagne ou qu’on en perde. Le fric en impose à n’importe qui. C’est un chouette d’endroit ici, j’ai fait en regardant le loft autour de moi. Ça te plaît ? J’ai compris à son air amusé. Oh c’est à toi !? Ouais… un petit investissement pour le business. Pour le business ? T’es dans le business de la musique ? Je gère le compte de l’un des prods de notre vedette, c’est à ça que sert cette soirée, je gère un compte, j’aimerais en gérer d’autre, enfin tu vois…. Et toi t’es d’où ? Tu fais quoi ? Je vis sur Riviera mais je suis d’East E. Las Bananas, je suis dans la restauration, et sinon je bricole un peu ailleurs, j’ai ajouté pour le tester. Il a rigolé. Je vois… tu sais, je ne voudrais pas présumer mais quoiqu’on te dise sur ce que tu bricoles te laisse pas atteindre par les jugements moraux, les gens avec qui je travaille sont des loups-garous. L’industrie pharmaceutique, l’industrie du tabac, ils dépouilleraient leur mère pour se faire un petit million de plus. J’aimais bien sa franchise et ce qu’il disait, il avait compris, et bien entendu il n’avait pas tort, mais il y avait quand même une différence entre son monde et le mien. Ouais mais toi tu peux dormir sur tes deux oreilles, moi je dors comme ça là, tu vois ? Je ferme un œil et je garde l’autre ouvert, il rigole, ouais t’as pas tort non plus je suppose.

Il suppose et il a raison, et moi je parle trop et je ne fais pas attention. Peut-être que la fréquentation de Stefanie m’a émoussé, je ne sais pas, mais le soir où je me suis fait plomber, je n’ai rien vu venir. J’ai juste entendu, eh enculé, le temps de me retourner je prenais deux balles. La première m’a arraché un petit bout de viande, la seconde m’a cassé la clavicule et est ressortie sans faire trop de dégâts. C’est pas la première que je prends mais putain ça fait toujours un mal de chien. C’est comme de manger un train à cent à l’heure à un point précis du corps, c’est horrible. Quel est le fils de pute qui m’a fait ça ? Trois jours d’hôpital plus le bras en gouttière pendant trois semaines. Quand je me réveille, en criant de trouille, elle est à mon chevet. Tout va bien bébé, tout va bien, je suis là. Tout va bien tu parles, non seulement voilà la brigade poulagat qui vient me faire son cirque mais en plus je suis en guerre contre je ne sais pas qui, même si je me doute un peu. Le lobos de l’autre soir…. Il sait qui je suis le petit enculé et il a voulu sa revanche, et comme cette salope a pas assez de couilles, il y va avec du métal. Mais je me doute qu’il n’a pas dû prendre cette décision seul, je me doute que ce n’est pas juste qu’une question de vengeance ou de braquage foiré, maintenant je comprends, c’est à mon business tout entier qu’on en veut. Los Lobos del Norte ont décidé donc de rentrer en guerre et je leur sers de prétexte. Quand je dis qu’on ne peut jamais relâcher son attention dans ce taf… vous comprenez pourquoi j’en ai marre maintenant ? Gary et sa copine Trish son venu me voir à l’hosto, ça m’a fait d’autant plaisir qu’en général les gens comme moi font fuir les gens comme lui. On a discuté pendant la soirée. Il a fait ses études dans une grosse école de la côte est, il a une baraque à Miami en plus de son loft, il parle avec cet accent qu’on doit entendre que dans les Hampton mais il ne me juge pas même s’il a compris ce que je fais pour vivre, même si je suis exactement le genre de profil que son monde a appris à rejeter. T’as une idée de qui t’as fait ça ? Il me demande alors que Stefanie est assise à côté de moi à me tenir la main. Pas la moindre, sans doute un petit loubard qui voulait me dévaliser. Ça sert à rien que je lui dise mon fond de pensée, je vais régler ça avec la Madrina et Chaco, moins ils en savent mieux tout le monde se portera, je ne voudrais pas que les flics essayent de faire du zèle avec mon entourage. Surtout que les poulets, même s’ils ne m’ont jamais serré pour rien, ils ne sont pas non plus tombés du wagon de pomme à mon sujet.

Tu vois, tu aurais dû écouter la Madrina, c’était pas un hasard si tu t’es fait braquer l’autre soir. Non tu as raison Chaco, mais on fait quoi maintenant, tu sais de qui vient le coup au moins ? La LDN c’est le deuxième gang le plus important de la ville derrière la B-13. Régulièrement il y a des guerres de turf, mais comme la guerre c’est mauvais pour le business, en général on s’arrange tôt ou tard. Il n’y a pas que les italiens qui se posent devant une table et discutent, tout le monde fait ça. Notre but c’est faire de l’argent après tout, pas couler le sang. Seulement il y a des impatients partout, des joueurs, et des jaloux. C’est dans la nature humaine je suppose. Et oui Chaco savait déjà d’où venait le coup, et même le nom de mon agresseur. Pas des Lobos en réalité mais de quelqu’un qui avait intérêt à ce que las Bananas déclenche une guerre. Reyes, le chef des Paradise Joker, un gang affidé à la B voulait River Street pour lui tout seul, seulement des accords de paix avaient été établis pour se partager ce territoire entre les Bananas et les Lobos, et comme ça avait été l’objet d’une vieille guerre qui avait fait plus d’une vingtaine de morts, personne n’était prêt à revenir sur la question. Sauf Reyes… Les Joker sont un peu le bras armé de las Bananas, la moitié de leurs membres sont trop cons pour faire autre chose que tuer, et ils gagnent en partie leur vie comme ça, en remplissant des contrats. Peu importe pour qui d’ailleurs, excepté pour les Lobos, là encore l’argent a toujours la même couleur. Le gars qui m’avait tiré dessus c’était son frère que j’avais tabassé, un certain Alejandro surnommé Néno. Ça ne pouvait pas rester impuni et je devais régler ça moi-même. Chaco m’a prêté quelques-uns de ses meilleurs hommes. Reyes vivait dans un bar désaffecté dans un quartier pourri entre East E. et Washington, à trois rues du stadium. Il avait fait remettre en route les pompes à bière, et il prélassait ses cent cinquante kilos avec son fils, jouer à la Play la moitié de la journée dans un canapé en cuir King Size qu’on disait truffé d’armes de toutes sortes. Voyez, le genre de gros qui met deux minutes montre en main à pouvoir sortir de son fauteuil. Il vivait là avec deux de ses femmes et ses potes. Il y avait un billard, un grand écran HD et un genre de lumière tamisée en permanence parce que Reyes trouvait ça chic. J’avais déjà mis les pieds là-dedans, je savais à quoi ça ressemblait, la géographie générale et comment on pouvait y entrer. Il y avait toujours deux gars à l’entrée, un devant la porte à surveiller la rue, un autre derrière, en général c’était Juan, une montagne de muscles que Reyes employait souvent durant les admissions d’un nouveau membre. Douze secondes exactement, c’est ce qu’avait duré mon passage à tabac quand j’avais intégré mon gang, l’épreuve obligatoire. On vous tabasse assez fort pour vous laisser des souvenirs, mais pas assez pour vous envoyer à l’hôpital. Je m’en suis sorti avec plusieurs côtes cassées et la tête comme une pastèque. Les gars de Chaco sont passés par l’entrée, je me suis glissé par derrière. Quand j’ai commencé à entendre les premiers coups de feu, j’ai attendu. Je savais qu’il y en aurait qui fuiraient et il n’était pas question d’en laisser un vivant. Le premier à sortir est parti en cavalant vers le métro aérien, sa silhouette me disait quelque chose, je n’avais pas eu le temps de voir le visage du tireur, j’ai crié Néno au hasard, il s’est retourné, j’ai tiré. J’avais un silencieux, ça pose parfois un problème sur la précision du canon, il a continué de courir, je me suis mis à cavaler à mon tour tout en continuant à faire feu. La première l’a atteint dans le cul, il est tombé, je l’ai achevé de quatre balles, trois dans la poitrine, une dans le cou. Il pissait le sang par gros bouillons quand je l’ai laissé. Dedans les coups de feu continuaient de retentir, je me suis faufilé par la sortie de secours et je suis arrivé dans la pièce principale. Il y avait trois cadavres dont celui du musclor à l’entrée, Reyes était dans son canapé à flinguer, un AK Sud dans les mains, mitraillant vers le bar où était planquée mon équipe. Il ne m’a pas vu venir, je lui ai posé le silencieux sur le crâne en lui attrapant la tête et j’ai appuyé sur la détente. Sa cervelle et ses dents ont giclés contre l’accoudoir du canapé, fin de l’affaire. Mes mecs m’ont presque applaudi en sortant de leur planque, Reyes avait fait des trous partout. Et puis on a entendu un bruit derrière et l’un des gars a fait feu. Le gamin est tombé comme une buche. C’est le genre d’accident qui arrive quand on se pointe dans une zone de tir sans prévenir, mais ça fait mal quand même, on voudrait ne jamais avoir été mêlé à ça, personne, parce qu’à part moi, tous étaient pères de famille. Après ça j’étais encore plus déterminé à me sortir du biz.

Steak y Salsa, ça aussi c’est un truc. C’est le premier restau que je gère mais en gros je laisse faire le boulot par ceux qui savent, le chef de cuisine et le chef de salle. J’y passe pas souvent j’avoue, mais faut assurer quand même, surtout quand il y a des problèmes. Comme il y a quatre mois quand on a trouvé le cadavre d’une fille sur le parking derrière. C’est Fred mon ancienne chef qui l’a découverte, la pauvre. Ça la tellement secouée qu’elle a démissionnée et est rentrée dans son pays, en France. Mais ce soir c’est en salle qu’il y a paraît-il un problème, un client insolvable et ingérable. Un russe à ce qu’il paraît. C’est le chef de cuisine qui m’a appelé, Ricardo. Sa carte ne marche pas et il fout le bordel. Il fout le bordel, comment ça il fout le bordel ? Il tend le micro vers la salle, derrière le brouhaha des couverts et des conversations on entend un mec taper le scandale. Mais vous attendez quoi ? Appelez les flics bon Dieu ! Il est où Michael ? Avec le client ? Oui…. Il a des tatouages… le client ? Oui… enfin vous voyez… non, des tatouages sur les mains. Putain tout le monde avait des tatouages de nos jours, sur les mains, sur la tronche, c’était quoi le problème, pourquoi ils me dérangeaient ? Comme si j’avais pas déjà assez d’emmerdes à gérer. Bon… vas-y je me dis, on verra bien. Je comprends le problème dès que je vois le mec, l’histoire des tatouages, tout ça. J’ai déjà vu ce genre de tatouage et surtout ce genre de type. Je les connais, je les sens, j’ai vécu toute mon existence avec. Non, rectification, je vis avec ce genre de connard. Je déboule entre lui et Michael le maître d’hôtel, alors quel est le problème ? Michael m’explique pendant que l’autre l’insulte dans mon dos… vous voulez bien vous calmer monsieur, je suis sûr qu’on va trouver une solution. Donc Michael, je vous écoute ? La carte de monsieur ne fonctionne pas et il veut payer demain. Demain ? Mais il n’y pas de problème ! Ça nous arrive de faire des lignes de crédit à nos bons clients, c’est un bon moyen de fidéliser, même si celui-ci est un inconnu je préfère faire une exception que ce scandale continue. L’ennui c’est que monsieur n’a aucune pièce d’identité. Bien sûr que non Michael voyons, allons ! Ne vous inquiétez pas, ouvrez un compte à monsieur, je vais m’occuper des formalités avec lui. Le russe fait un gros ah, ah, ah, tu vois imbécile ! Michael me jette un regard de chien trahi par son maître mais s’exécute. Le gars signe au bas du livre de compte et puis on sort ensemble, je lui fais signe de me suive sur le parking. Je ne lui laisse pas le temps d’en placer une. Coup de poing dans les couilles et puis un autre derrière la tempe pour le faire tomber. Il rampe sur le goudron en gémissant, je me penche sur son oreille et je grogne. Que je te revois plus ici, plus jamais, ce soir c’est la maison qui offre, la prochaine fois tu trinques c’est compris ? Il gémit, je lui colle une beigne derrière l’oreille, j’ai pas entendu, c’est compris ? Oui, oui compris, compris. J’appelle un taxi. Monsieur a trop bu, faut le ramener chez lui, je dis au mec en lui filant cent dollars. Ras le bol de ces conneries.

Gary et moi on n’a pas tardé à parler affaire. J’étais intéressé par ce qu’il faisait, et lui par mon argent frais. Le cash c’est magique avec tout le monde. Gary était spécialisé dans le placement financier. Le marché est très volatile en ce moment, m’explique t-il alors qu’il m’a invité à déjeuner au Soupée, un des meilleurs restaurant de poisson de Paradise et un des plus chic aussi. Mais il y a parfois de belles opportunités. Et il avait justement une de ces opportunités sous le coude si j’étais prêt à sortir un demi-million en cash. Il y avait quand même le problème des dix mille dollars. Cette loi imposée dans les années 80 pour empêcher théoriquement le blanchiment d’argent, pas de dépôt de plus de dix mille sans être signalé. Mais ni lui ni moi n’étions obligé d’en parler, il était banquier, il avait des combines que je n’avais pas. Après un circuit naturellement compliqué mon argent retournait sur le territoire dans une banque du Delweare, disponible 24 heures sur 24, il suffisait que je passe par Boris pour palper mon fric. Ce que je fis une fois qu’on fut d’accord avec Gary. Mais c’était sans compter les poulets qui me tombèrent dessus un matin alors que je m’emmerdais gentiment en fumant un joint chez moi devant la télé. Evidemment c’était pour Reyes. La règle c’est que quoi qu’ils disent ou fassent, il faut se taire. Ils prétendent toujours les mêmes trucs, qu’on est grillé, qu’un mec a parlé, qu’on a des preuves, tout ce que vous voulez, mais si c’était le cas, croyez-moi, ils ne se feraient pas chier à vous coller dans une salle d’interrogatoire pour vous faire la danse, ils vous enverraient direct chez le juge et au trou sans passer par la case départ. Donc ne jamais l’ouvrir, le silence absolu, quoiqu’ils disent et j’ai tenu bon, jusqu’à ce qu’ils me collent quand même au trou pour le joint et parce qu’ils prétendaient en avoir contre moi. Je ne savais pas qui appeler pour me sortir de là, je ne voulais pas mêler Stefanie à ça, alors je me suis rabattu sur Gary. En cinq sept j’avais un avocat qui me sortait de là, Jerry Gold, ça s’invente pas un nom pareil, il m’a donné sa carte mais Gary m’a averti, c’était la dernière fois, si jamais je retombais, fin du business, il ne pouvait pas se le permettre. Je comprenais.

Stef n’aime pas ce que je fais pour vivre et je la maintiens dans l’ignorance de ce que ça coûte. Je ne pense pas qu’elle me garderait auprès d’elle si elle savait que je suis également un meurtrier. Même si je la soupçonne de fermer les yeux volontairement. Il y a un genre de statu quo entre nous au sujet de mon boulot. Ne me pose pas de questions auxquelles je ne peux pas répondre et tout le monde se portera bien. De toute manière ce n’est pas exactement comme si j’avais le choix. C’est la loi de la rue qui parle et ce business n’est pas plus fait pour les tendre que ne l’est celui de diriger une grosse entreprise du Dow Jones. Là-dessus Gary a raison. Vous voulez savoir ce que ça fait de prendre une vie ? Ça reste en soi le restant de ses jours, même et surtout si on l’a déjà fait plusieurs fois. A moins d’être pathologiquement atteint on ne peut rester indifférent, mais c’est comme ça, et je dois vivre avec. Encore une autre raison pour tout laisser tomber. Puis finalement, alors qu’on rentrait d’une soirée Stefanie m’a annoncé la nouvelle, la merveilleuse nouvelle, elle était enceinte. J’étais tellement choqué, surpris, sur le moment que je n’y ai pas cru, j’ai pensé qu’elle me testait pour voir comment je prendrais ça, mais vu qu’à mon air elle gloussait comme une collégienne…. Ah putain que j’aime cette femme !

Tu dis qu’elle est pure ta coke ? J’ai pas dit qu’elle était pure, j’ai dit qu’elle l’était à hauteur de 95%. L’ennui, parfois, c’est que le client habituel se fait dessouder et son business est repris par son lieutenant. Qui veut absolument vous montrer qu’il est un dur et qu’on ne va pas l’entuber comme ça et même, il ne vous achètera pas votre kilo au prix décidé avec son prédécesseur. Faut tout remettre à plat. Et se payer le numéro du caïd tatoué. Le genre de situation qui peut très vite virer, on s’en doute, surtout si on a eu la mauvaise idée de venir avec le produit. En période de négociation c’est suicidaire. Mais rien n’empêche de venir avec un sample. Candy Crush ! Il gueule, il a pété un câble, je me dis, et puis un gars maigre et blanc avec les cheveux orange se pointe. Un camé dernier degré, il boite, le caïd lui tend le sample, il fourre le nez dedans direct, sans même prendre le temps de se tracer une ligne, comme un porc, snuuurff ! que je te renifle ça avec un gros bruit d’aspirateur à poudre. Puis il nous regarde hilare, les narines à vif. Putain c’est de la bombe. Le caïd le soupèse du regard et puis se retourne vers moi. Okay je t’en donne trente mille. Quarante mille pas moins. Eh mec, moi je peux la toucher à vingt-cinq déjà qu’est-ce que tu me chantes !? Je vous crois, mais la différence c’est qu’avec la mienne vous allez la couper au moins quatre fois, et qu’elle sera toujours meilleure que celle de la concurrence. Et avec les déchets, vous ferez du crack si puissant que les crackers accourront comme des vampires. Et vous le savez parfaitement parce que c’est comme ça que ça se passe depuis des années que je travaille avec Puro. Il me regarde par en dessous, Puro est mort. Il sait pourtant que j’ai raison mais ça le fait braire, il cherche un prétexte pour me mettre la pression. Trente-deux mille, il fait et je te prends vingt kiles. Vous prenez ce que vous voulez mais quarante est mon dernier prix, je le répète. Putain mec tu vas pas cracher sur vingt kiles quand même ! Je les vendrais ailleurs et au prix que je demande. J’ai un bon carnet d’adresse. La dope est un produit comme un autre. Comme sur le marché légal, le marketing ça compte. Les vendeurs d’ecstas donnent des noms à leur cachetons et des logos, c’est la même avec les autres drogues. Le Sinaloa estampille ses livraisons d’un scorpion, les chinois appellent l’héroïne importée du triangle d’or la White Pearl, moi ma coke je l’ai baptisée Beluga, les paquets sont estampillés d’un poisson stylisé. Et tout le monde connait la réputation de ma Beluga, la Rolls de la C. du caviar pour votre nez et votre cervelle… ou presque. Je me demande comment Candy Crush a fait pour ne pas vomir ou saigner du nez. Ça serait arrivé à n’importe qui à sa place, O.D en injection en tout cas. Il ne doit pas avoir plus grand-chose de vivant et d’intelligent là-dedans ce corps fibreux et blanc. Où le caïd l’a dégotté ? Il me regarde, cogite encore, recommence… allez arrête de te la racler ! Tu crois que t’es le seul à avoir ça sur le marché ou quoi ? Je ne le crois pas, mais je vous en prie, allez voir ailleurs, si vous trouvez la même qualité que ma Beluga pour moins cher, tant mieux pour vous et tant pis pour moi. Il frime et moi aussi un peu, je n’ai pas de temps à perdre à chercher d’autre client d’autant que c’est une part de risque que j’évite en général. Il se met à gueuler en espagnol après sa femme dans la pièce à côté. Ah oui parce que tout ça se passe chez lui, avec le petit dernier dans les bras de sa mère, la couche pleine de merde qu’on sent jusque là – c’est pour ça d’ailleurs qu’il gueule – mélangé aux odeurs de fajitas et d’haricots cuits. Avec la télé qui bourdonne dans la cuisine une télé novelas de l’enfer. Mexicains immigrés de frais, des comme ça j’en ai vu toute mon enfance et adolescence. Il y a un passage dans Voyage au Bout de la Nuit, les pissotières à New York, cette vision dantesque de l’horreur humaine, de la crasse comme un hurlement de géant. C’est à ça que me fait penser ce genre d’endroit et à vrai dire ma jeunesse. La misère, la dégueulasserie, le diable qui nous gamelle sans adjectif. L’Amérique prolétaire. Celle qui pue du froc aux aisselles, l’ignorance et la violence. Celle qu’on ne voit jamais au cinéma ou si rarement mais qui peuple nos romans d’une côte à l’autre. Stefanie m’a aussi initié à nos auteurs, les classiques, les modernes. Hemingway, Fante, Bukowski cette école de la masculinité exacerbée. Mais je préfère Steinbeck. Il y a de la tendresse, de l’humanité dans toute cette dureté. Céline est à part, Céline est toujours à part. Le plus américain des auteurs français. Qui décrit si exactement ce que je ressens chaque fois que je suis ramené vers ce monde. L’abjection, la pure et simple abjection.

Sur Perfect il y a un club de jazz hype, le Diamond, où viennent jouer de temps à autre des gars comme Keith Jarret ou Franck Zappa quand il était encore de ce monde. Je n’y avais jamais mis les pieds et Stefanie non plus, c’est Trish et Gary qui nous ont invités, c’est là qu’on leur a annoncé pour la grossesse. Mais c’est génial ! Et c’est pour quand ? Euh c’est pas pour tout de suite hein, neuf mois moins trois semaines. Ah, là, là quelle chance ! fait Trish, j’aimerais tant en avoir un. Bah alors Gary ! Non pas pour moi, merci, mais je suis super content pour vous. Mais alors ça veut dire que vous allez vivre ensemble ! Ajoute Trish. J’en ai peur… Comment ça t’en as peur !? Elle proteste pour de rire. Oh ça va ! Vous allez devoir déménager… Gary le loft… Ah mais oui le loft, de quoi vous parlez ? C’est une acquisition de la banque, vous pourriez y loger gratuitement, c’est vide. Mais tes patrons ne vont rien dire ? Non tu penses, on la prête aux gens de passage. Le loft en question était sur l’île, on est allé le visiter dans la soirée, c’est immense, avec vue sur la mer, j’ai jamais vécu dans un truc pareil. Ca c’est ce que j’appelle la vie, la vraie ! C’est génial bébé non ? C’est un rêve, un pur rêve, merci Gary ! Je t’en prie. Avec Gary on apprend à se connaître, c’est un mec bien je crois. A la fois dur comme on l’est quand on traite des millions et ouvert d’esprit, qui analyse finement et rapidement les choses. Il n’a pas cherché à savoir pourquoi les flics m’avaient interrogé, ça appartenait à mon monde et implicitement il comprenait, quoique ça coutait. Ils discutent parfois avec Stefanie, lui aussi a la même analyse qu’elle sur ce qui se passe en ville. Et il a l’air d’en savoir autant qu’elle. J’avoue j’admire et je prends des leçons. Même de maintien. On est allé chez un tailleur à lui à Miami, deux heures de vol aller-retour, rien que pour ça dans le jet de sa compagnie, ce n’est même pas moi qui ai payé le costume, il a insisté. Ce n’est pas ma carte, c’est celle de la banque a-t-il dit en sortant une Platinium. La vie que j’avais toujours rêvé, légitime, normale, et au sommet s’ouvrait semble-t-il enfin à moi. Mais rien n’est forcément parfait bien sûr, et il faut que je m’engueule avec Stefanie. Ça se passe après un raout mondain où elle est invitée un soir, entourée de la bande de pique-assiette locaux habituels il y a une vedette d’Hollywood qui se prend pour un loubard parce qu’il va bientôt jouer un membre d’un gang dans un film d’action. Gros muscle, roulage de mécanique et frime pleine puissance. Je supporte pas, surtout quand il se met à raconter des anecdotes qu’il aurait glané en trainant dans un gang de South Beach pour « s’imprégner » du rôle. Des anecdotes qu’il a en grande partie vécues bien sûr. Il s’est fait tiré dessus même, et tout… Comme si l’assurance des studios allait laisser une vedette à vingt millions de dollars de cachet se la jouer gangster en live. Je peux pas m’empêcher à un moment donné de l’interrompre et de lui demander s’il aurait pas vécu pas plutôt ça dans GTA. C’est pas très fin, je reconnais, mais il me gonfle trop. Il fait mine de ne pas avoir entendu et continue mais Stefanie est furieuse. Elle me tape un scandale dans la voiture, pour qui je me prends, qu’est-ce que j’en sais moi d’abord ce qu’il a fait ou non, je veux ruiner sa carrière ou quoi ? Merde c’est bien la première fois qu’elle me fait un plan comme ça. J’ai picolé un peu, je suis fatigué, l’autre couille molle m’a agacé, alors je me mets à mordre à mon tour. Qu’est-ce que tu me fais chier avec ta carrière ? Qu’est-ce que j’en ai à foutre de ce connard de baratineur. Tu sais qui je suis ou bien, tu sais d’où je sors ou quoi ? Oh ça va on va le savoir monsieur le super dealer, le dur à cuir, celui qui se fait tirer dessus en pleine rue ! Tu peux être fier tiens ! Vendeur de mort ! Eh bin voyons connasse te gêne pas, fais-moi ton petit prêchi-prêcha petite bourgeoise pendant que tes potes se tapent ma coke sur les plateaux. Tu crois quoi exactement que tu vaux mieux que moi ? Gary lui au moins il ne me juge pas, il est d’une autre classe. Gary ? Qu’est-ce que viens foutre Gary là-dedans !? Tu crois que c’est ton pote ? Tu crois que tu seras vraiment un jour comme lui ? Mais mon pauvre biquet, il s’en fout de toi Gary, t’es juste un bon client, rien de plus. Reviens sur terre ! C’est la goutte d’eau, j’arrête la voiture au milieu de nulle part et je lui dis de dégager. Putain de salope va ! Puis les nerfs commencent à retomber, je suis tout seul dans la caisse à écouter la radio et je commence à cogiter. Je me sens mal maintenant, toutes ces insultes à la mère de mon gosse…. La future mère. Stefanie, mon bébé…. Allo Gary ? T’es chez toi ? Non, il est tranquille avec un whisky en train de terminer un boulot dans son luxueux bureau de Bush Avenue. Au-dessus de la réception on peut lire Waldorf & Associated, la réception est vide, plus personne dans les bureaux, à l’exception de mon pote. Tout de suite à ma tête il voit que ça ne va pas, il me demande, je lui explique. Oh je suis désolé… mais c’est qu’une dispute d’amoureux tu verras. Non je crois pas. Stefanie venait de me dire des trucs qu’elle ne m’avait jamais dits auparavant, ça venait du cœur, je le sentais, et ça me fait encore du mal. Attends… il a sorti un chèque de la poche intérieur de sa veste. Excuse-moi, je voulais attendre mais je ne peux pas résister. Il me le tend, le chèque est à mon nom, les cinq cent mille que je lui ai confié se sont transformés en un million et demi parfaitement propres. Oh putain de ta mère ! Je ne peux pas m’empêcher de m’exclamer. Un million et demi ! Je t’avais dit que ça serait une jolie opération. Je glousse comme un gosse en regardant à nouveau les zéros derrière. Bon Dieu à ce casino on gagne plus vite et mieux que sur mon marché ! Et moins durement aussi. J’ai d’autres placement en cours, mais on va attendre un peu, m’explique t-il, pourquoi ? Si c’est aussi facile moi je remets le couvert tout de suite, je dis en lui tendant le chèque. Ouh là, tu me fais peur là Carlos, tu dois bien savoir dans quoi tu mets les pieds d’abord, je vais te faire rencontrer mes associés demain, pour qu’ils t’expliquent la gestion de risque. J’adore ça les risques. Je sais mais c’est autre chose, tu verras, on doit d’abord planifier notre prochain placement, et je veux que tu connaisses tous les tenants et les aboutissants. Tu veux un cigare ? On a fumé le cigare en buvant son vingt ans d’âge, le chèque et les zéros venaient d’embellir sérieusement ma soirée. Heureusement que Gary est là. Et Stefanie se trompe sur lui, c’est mon pote.

Pendant la semaine j’essaye de joindre Stefanie au studio ou chez elle, je me sens seul dans ce putain de loft sans elle, et c’est pas juste  parce que c’est trop grand pour moi. Mais au studio on me répond qu’elle n’est pas là et sinon je tombe sur sa messagerie. J’ai le cafard, heureusement il y a le boulot et Gary. J’ai rencontré ses associés, trois gars d’âge mur qui m’ont expliqué leur business plan pour les prochains mois, et la gestion de risque, c’est finalement pas si éloigné de mon taf, les flingues et la crasse en moins. On respecte quelques règles simples en accord avec le marché, on avance jamais sur son propre blé mais avec celui des clients, en l’occurrence celui de mec comme moi, on évite les risques inutiles, des placements à court ou moyen terme sur des marchés qu’on connait, qu’on a déjà exploré. Ça marche aussi à la confiance. Sans confiance dans le business en général il n’y a rien. Et la leur comme la mienne s’appuie sur la réputation, la parole donnée, les promesses tenues. Les résultats, comme ils disent. Moi les résultats de mes clients je m’en fous, je n’investis pas dessus. Mais pour le reste c’est la même donc. Sévruga ou Beluga ? De quoi ? Nous sommes dans un club sélect à Miami, privé et tout. Ce genre d’endroit que tu ne vois jamais que dans les films, avec des filles plus jolies et disponibles les unes que les autres. J’ai commandé du caviar, pour voir, je n’ai jamais goûté, elle m’explique la différence d’une voix mélodieuse. Le beluga les grains sont plus gros, plus iodés, plus marin si vous préférez. J’adore les fruits de mer, et puis noblesse oblige quoi, je ne peux pas laisser passer ce clin d’œil, je prends ça. Une fille papouille l’oreille de Gary, toute fine, dans une robe noire fendue, avec des cheveux courts noirs jais et de longues jambes bronzées. Je pense à ma belle, elle me manque. Tu as pas mal impressionné mes associés, j’ai pas dit grand-chose, tu comprends vite. J’ai haussé les épaules. Tu sais je crois vraiment à ça, me fait Gary. De quoi ? L’argent n’est pas seulement un moyen, c’est un don. Et en faire ça serait un art ? Pourquoi pas. Il glousse à cause de la fille qui s’amuse avec lui, les fesses posées sur l’accoudoir. On pourrait avoir une fille pour lui ? Il demande à la nana. Un signe de tête et une magnifique latina se pointe dans le même genre de robe fendue qui commence à me caresser les cheveux. Il y a cette opportunité qui va bientôt se présenter, un gros coup, mais je veux d’abord te former. A quoi ? Aux subtilités du marché, c’est vraiment nécessaire ? Je veux être sûr que tu saches où tu t’engages. Ah je te fais confiance mec ! Non Carlos, tu ne comprends pas, c’est un investissement à hauteur de huit mille k, une très belle affaire, mais il va falloir la jouer fine. Huit millions ? Ça se trouve. Il sourit, ça se trouve ? Il m’a salué avec son verre, chapeau bas mon frère ! Mon frère… c’était marrant et étrange à entendre de la bouche de ce Wasp chromé or, et ça faisait plaisir, comme si j’avais soudain sauté toutes les barrières, toutes les pissotières… Il m’en manquait un million et demi pour faire le compte mais je savais comment manœuvrer la Madrina pour qu’elle investisse également.

Comment ont fait Bill Gates, Steve Jobs, Rockfeller au début ? Ils ont parlé investissement, business plan, finance. Après tout la Madrina était dans les affaires tout comme moi et Gary, la seule véritable différence, en dehors du fait qu’il ne fallait pas se rater avec elle, c’est qu’elle travaillait sur une échelle industrielle. Je veux lui emprunter un point cinq et je lui en dois quatre mais en lui exposant ce que m’avaient raconté les associés de Gary je me faisais fort de la convaincre. C’est du cent pour cent garanti Madrina. Elle pouffe, allons on sait toi et moi que ça n’existe pas, pas faux Madrina, pas faux, mais je crois dans ce coup-là. Et c’est légal tu dis ? Totalement. Pourquoi t’es si pressé que ça de partir ? Intervient Chaco, t’es pas bien avec nous ? T’aimes plus cette vie ? C’est pas vous Chaco, c’est moi. J’ai changé. Bah voyons et tu vas bientôt prendre ton abonnement métro aussi. La Madrina se marre et lui fait signe d’arrêter. Okay très bien, comme tu veux, tu veux un service de moi, j’en veux un de toi. Je vous écoute. Quel sont tes relations avec ce garçon qu’on appel Norman l’Anormal ? Abnormal Norman ? Bonnes pourquoi ? Nous avons des problèmes avec lui et ses amis n’arrivent plus à le raisonner. Quel genre de problème ? Norman fabrique de la meth pour un certain nombre de personnes. Après la C. c’est son gagne-pain mais visiblement il n’est plus régulier dans ses livraisons ni dans la qualité du produit, pourquoi ils ne règlent pas le problème entre eux comme ça se fait généralement ? Parce que Norman n’est pas seulement une tête de mule, son frère est un membre influent de la Fraternité Aryenne, ce qui le rend en principe intouchable. Sauf pour la Eme et les gangs qu’elle contrôle d’une côte à l’autre des Etats Unis. Bref c’est un cas de sous-traitance classique où un parti ne veut pas créer de conflit à l’interne et préfère s’adresser à un autre parti, exactement comme en politique quand on veut dégager quelqu’un et qu’on alimente l’opposition en dossier compromettant. Et si je connais ce genre de pratique dans le monde légal c’est parce que Stefanie m’en a déjà parlé. Elle n’est jamais dupe des infos qui lui tombent dessus quand soudain un élu n’est plus dans les petits papiers de son propre parti. Même qu’il paraît que c’est ce qui pend au nez de notre bon maire depuis cette affaire de fédéraux flingués comme à la parade. Il paraît que les autres veulent l’exclure des républicains, possible mais en attendant ce qu’on me demande à moi est plutôt délicat, parce que si ça tourne mal c’est moi qui devrait rendre des comptes aux Outcasts. Mais je suis coincé comme qui dirait, si je veux cet argent faut que j’aille faire entendre raison à ce géant furieux. Ses dernières livraisons étaient paraît-il déplorable question qualité, et moi j’ai bien une petite idée du pourquoi. Norman est devenu papa, il a la tête ailleurs qu’à son business, peut-être même que comme moi il veut tout envoyer se faire foutre, c’est possible. Quoi qu’il en soit il faut que je lui parle donc. Alors je prends rendez-vous avec lui en lui racontant que j’ai un service à lui demander. Si je la lui présente autrement, le connaissant, il va se fermer. Mais ce qui m’emmerde ce jour-là c’est qu’on est pas seul, deux membres des Dragons ont été délégués pour m’accompagner au cas où ça tournerait mal. Certes Norman est balaise mais non seulement je ne pense pas qu’il s’énervera contre moi mais en plus la présence de ces deux gars risque de le rendre plus nerveux qu’il faudrait. En gros je sens que je n’ai pas besoin d’eux mais je n’ai pas le choix. D’ailleurs je me rends vite compte que Norman les connait bien et même qui les apprécie, et sur le moment ça me rassure un peu. Alors raconte, c’est quoi ce service Carlos ? Euh… en fait Norman c’est pas exactement un service, c’est rapport à ta meth. Là je vois tout de suite que ça le chiffonne, on a déjà dû lui parler et ça le gonfle. Elle a quoi ma meth ? Elle a que c’est de la merde mec, intervient un des deux mecs. Pourquoi il ne ferme pas sa gueule lui ? C’est moi l’ambassadeur délégué. De quoi ? Arrête tes conneries ma meth c’est la meilleure de cette ville ! C’était Norman, c’était, j’interviens. Les clients ne sont pas contents, on est en train de les perdre, continue le connard en regardant Norman droit dans les yeux. Mais qu’est-ce qu’il fout lui ? Il va pas se taire ? Norman lève son énorme cul de son canapé d’un coup, tellement vite que sa tête fait bong contre le plafond du mobile home. Jamais j’aurais pensé qu’une masse pareille pouvait être aussi rapide. Bon vous savez quoi les mecs, barrez-vous, j’ai assez entendu vos conneries. Eh calmos mon pote ! fait l’autre gars, on discute, c’est tout. C’est là où je comprends, tout ça n’est qu’un prétexte, ils veulent justement que le gros se fâche, d’ailleurs ça ne rate pas, Norman attrape un gourdin qui traine près du canapé et commence à nous menacer avec. Barrez-vous j’ai dit ! Si tu le prends comme ça mec…. Fait un des gars avant de sortir un flingue de sous son teeshirt. Norman n’a pas le temps de brandir son machin, l’autre aussi sort une arme et blam, blam, blam ! Ils font feu à deux. Leurs armes doivent être chargées avec de la puissance vu le barouf que ça fait, et comment Norman tournoie sur lui-même avant de s’effondrer sur le canapé en râlant. Mais il n’est pas mort. Il en faut d’autres pour refroidir à sec un type de sa corpulence. Alors le Dragon qui a commencé à le provoquer lui colle le canon de son flingue sous la mâchoire et tire à nouveau. La tête de Norman éclate, de la matière cérébrale et des éclats d’os vont gicler jusqu’au plafond. Puis ils vérifient son pouls, comme s’il avait pu survivre à ça et sortent sans même me consulter. Je me suis fait baiser en toute beauté et Norman avec moi, tout ça n’était qu’un prétexte pour qu’il ne se méfie pas, et maintenant les Outcasts vont me tenir pour responsable de sa mort. Pourquoi elle m’a fait ça ? En quoi j‘ai mérité qu’on me trahisse comme ça ? Je suis mort moi maintenant ! Mort ! Les Outcasts sont le plus gros gang de biker de l’ouest de la Floride, les flics sont leurs potes ! La Madrina m’a piégé ! Calme-toi Carlos, calme-toi, elle me fait en riant quand deux jours plus tard je vais lui demander des comptes. Tout est déjà arrangé, je pensais que tu avais compris. Compris quoi ? Les Outcasts ont posé un contrat contre lui mais tu sais comment ça se passe… Non je ne savais pas, si ce n’est pas eux qui vont me tomber dessus maintenant c’est les copains du frangin. No te preocupe, elle me répond en espagnol, ça va s’arranger, tout s’arrange dans la vie…. D’ailleurs… elle fait signe à Chaco qui apporte un plein sac de billets. Tu vois je tiens mes promesses. Et moi je pense à la femme de Norman dont les gosses viennent de naître et qui ne connaitront jamais leur père parce que ses enfoirés de copains ont décidé qu’il était du jetable, même avec tout ce fric sur la table, ça m’écœure. Et je repense à ce qui s’est passé avec le gosse de Reyes, vivement que j’en ai terminé avec toute cette merde.

Je me sens mal, je ne dirais pas le contraire. Tous ces morts, tous ces innocents qui ont perdu la vie ou leur père, et moi qui me sent responsable, c’est mauvais autant pour le moral que pour réfléchir droit. J’aimerais parler à Stef mais elle ne veut rien savoir. La future mère de mon gosse me fait toujours gravement la gueule et je me sens perdu. Alors j’appelle mon pote Gary. Il est à Los Angeles pour conclure notre affaire. Je lui annonce que j’ai l’argent, il est ravi. Je lui parle de Stefanie qui ne réponds pas à mes appels, il compatit et me dit de ne pas m’en faire, puisqu’elle m’aime, puisque je suis le père de son gosse, d’après lui elle reviendra. J’espère qu’il a raison, j’ai la tête à l’envers. Et puis, environ vingt minutes après ce coup de fil Trish débarque. Comment elle réussi à rentrer alors que je suis sous la douche ? Elle a un double des clefs du loft bien entendu puisque c’est une acquisition de Gary. Qu’est-ce qu’elle me veut ? Sur le moment je ne comprends pas, je lui offre une bière, et puis elle commence à me faire du gringue, et pas léger, la main sur ma serviette de bain à deux centimètres de ma queue. Ecoute Trish, t’es splendide, y’a rien à dire, mais non faut pas. Comment ça faut pas ? Allons, laisse toi faire…. Trish s’il te plaît, et Gary ? Au diable Gary, tu m’as toujours plu tu ne l’avais pas compris ? Je te croyais plus vif comme garçon. Arrête ! Elle a la main sur ma bite maintenant, et je la sens chaude et soyeuse qui va et vient et me la fait gonfler malgré moi. Et bien entendu c’est pile à ce moment là que débarque…. Stefanie. Même Trish est gênée. Je saute sur mes pieds, Stefanie est sous le choc. Ecoute c’est pas ce que tu crois, je te jure, je ne sais pas ce qui lui prend. Stefanie ne dit pas un mot, elle traverse la pièce gifle Trish et fait demi tour. Stefanie ! Je lui cours après dans l’escalier, elle me fait un doigt et disparait. Je suis désolée me fait Trish en se frottant la joue, toi casse-toi ! J’ai pas besoin de lui répéter. Elle se barre en laissant le double des clefs. Mais c’est quoi cette salope à la fin ? Et maintenant avec Stefanie c’est vraiment mort de chez mort ! J’envoie voler ma bière à travers la pièce, la bouteille éclate contre le mur, rien à foutre, j’ai le cœur brisé. Stefanie, ma douce Stefanie, pourquoi Trish a fait ça ? Pourquoi elle m’a foutu dans la merde comme ça ? Qu’est-ce qu’elles ont toutes à me mettre dedans un peu plus. D’abord la Madrina, maintenant elle, elles veulent que je pète un plomb ou quoi ? Est-ce que je vais en parler à Gary pour autant ? tu parles, qu’ils se démerdent entre eux. Cette salope bon Dieu…. Stefanie, ma pauvre Stefanie…. Faut que je trouve un moyen de la contacter, de la voir, n’importe quoi….

Huit millions de dollars ça pèse environs quatre-vingt kilos. Pour les livrer à Gary je me fais donc aider de deux costauds empruntés à Chaco. Et même lui en voyant les sacs plein de billets est impressionné. Tout ce cash c’est normal, même pour un banquier d’affaire comme lui je suppose. Ses yeux brillent, il se marre comme un gosse à qui on aurait fait un Noël en avance. Est-ce que je suis moi-même impressionné ? Non je m’en fouts, dans ma jeunesse j’ai vu des murs entiers d’argent chez les gros trafiquants, et puis j’ai Stefanie dans la tête, je ne pense même plus qu’à ça, si on peut appeler ça penser. Si je réfléchissais correctement peut-être que je verrais les choses autrement, peut-être même que la tête de môme que fait Gary me ferait réagir. Mais non, je suis sonné, j’ai hâte que ce biz soit terminé, hâte de pouvoir me faire la belle. Je vais gagner le double, j’en suis sûr, et avec ça fini mes obligations, fini tout ce système, fini cette merde qui me colle aux basques depuis que je suis gosse. Quand on aura une réponse de ton client ? je demande à Gary qui contemple l’argent comme s’il n’en avait jamais vu autant de sa vie. D’ici une semaine, rappelle moi dans une semaine, je te dirais où ça en est…. On va se faire des couilles en or mon frère, des couilles en or, ajoute-t-il avec son accent des Hampton, et ça fait même bizarre de l’entendre utiliser ce genre de mots parce que depuis que je le connais le plus gros mot que j’ai dû l’entendre prononcer c’est zut. Mais bon, je suppose que c’est l’émotion… l’émotion ? Huit millions de dollars en cash pour un banquier d’affaire ? Je ne cale même pas, j’ai trop la tête à l’envers pour ça.

Une semaine passe donc. J’essaye de voir Stefanie, de l’appeler, je vais même au studio de PBN, mais on me fait dire qu’elle s’est fait porter pâle. J’appelle sa mère qu’elle m’a déjà présentée, mais elle ne veut rien me dire. Ni si elle est avec elle, ni si elle va bien. Juste elle me traite de con et m’explique que je dois les laisser tranquille maintenant sinon elle déposera une plainte pour harcèlement. Ça me fout tellement en rogne que j’ai envie de tout casser dans le loft. Mais j’ai mieux à faire, appeler Gary et lui demander comment les choses avancent. J’appelle sur son portable, une machine me répond que le numéro n’est plus attribué. C’est quoi ces conneries ? J’appelle alors Gold à son cabinet. Monsieur qui vous dites ? me demande une fille, Gold, Jerry Gold. Non ça ne me dit rien, vous êtes sûr du nom. Bah oui, Gold, j’ai sa carte de visite sous les yeux. Et en même temps que je dis ça, je me répète ce nom dans ma tête. Gold ? J’ai soudain comme un pressentiment qui me coince l’estomac. Mon instinct qui se réveille. Je revois la tête de Gary devant la montagne de billets. Non, c’est pas possible, je me dis…. Gold… Putain non…. Je n’appelle pas le bureau de Gary, je décide de me déplacer là-bas… Et là c’est le coup de massue. A la place du panneau que j’avais vu la fois où j’étais venu, il y en a un autre qui annonce Electronic Corporated. Même la fille qui fait office de standardiste n’est pas la même. Tout a changé…. C’est pas vrai, je me suis pas fait enculer de huit millions, non ! Je fonce chez Gary, je trouve une porte ouverte et un appartement totalement vide, comme s’il n’avait jamais été meublé. Comment expliquer la douche froide ? Comment traduire ce que je ressens à ce moment-là, le degré de trahison dont je me sens victime ? Gary, mon ami, mon soi-disant ami, Stefanie avait raison, ce type est un putain d’enfoiré d’escroc, un putain d’enfoiré d’escroc qui ne m’a pas seulement piqué de l’argent, qui m’a mis en dette de un million et demi avec la Madrina ! Sans compter le reste, ce que je lui devais pour me sortir de ce milieu…. Je suis foutu ! Totalement foutu ! Maintenant non seulement je vais devoir tout recommencer à zéro mais je suis en dette et sérieusement. Non, ça peut pas arriver, c’est hors de question, je ne vais pas me laisser faire. Il a eu une semaine pour disparaitre mais il ne me connaît pas, il ne connaît pas mes ressources ce fils de pute, je vais le retrouver et il va me rendre ce putain de fric !

Un appartement à Miami tu dis ? Ouais. Tu y es allé ? Non jamais mais il m’a emmené chez un tailleur une fois, même qu’on a pris un jet. Un jet ? Pour se faire faire un costume ? Oui. Il a mis les moyens l’enfoiré. J’ai un copain détective à Paradise. On s’est connu il y a quelques années alors qu’il recherchait une fille disparue et on a sympathisé. Je l’ai déjà employé pour se renseigné sur quelques clients, histoire de pas me faire refaire par des flics. Pourquoi tu m’as pas demandé de me renseigner sur lui avant de lui confier ton fric ? Je ne sais pas…. Il m’a eu à la confiance j’imagine. Mais en réalité si je réfléchis je sais très bien pourquoi. Gary ne m’a simplement eu, j’ai voulu y croire parce qu’il représentait tout ce que je n’étais pas, qu’il avait l’air de s’intéresser à moi, il ne m’a pas simplement séduit, il a réussi à me faire avaler qu’un mec comme moi pouvait fricoter avec un mec comme lui. Il m’a fait miroiter ma propre ascension sociale, ma propre légitimité. Quand j’étais avec lui je n’étais plus un grossiste, ni un cubain des bas quartiers mais un mec normal, comme lui… comme lui… tu parles ! Fils de pute ! Hélas pour lui Gary avait été malin avec moi mais n’a pas réfléchi à tout. Il a laissé des traces derrière lui. D’infimes traces mais suffisantes pour un privé avec le nez creux. A peine une semaine après sa disparition mon pote le localisait dans le New Hampshire. Je ne connais pas son vrai nom mais il a loué une maison sur la plage au nom de Steven Rodes, il y est avec une fille… Trish, évidemment, si tant est que ça soit son vrai nom à elle aussi…. Trish la petite salope qui est venu foutre le bordel dans mon couple sans doute parce qu’ils avaient peur que Stef me dissuade de lui donner l’argent. Et ses soit disant associés ? Aucune idée, probablement une équipe, mais ils se sont séparés maintenant, ou ton gars est plus con que tu ne le crois. Comment t’as fait pour le retrouver ? Facile, il s’est fait commander deux autres costumes à cette adresse…. Le tailleur se souvenait du jour où vous êtes venu ensemble, même qu’il m’a dit que ça l’avait étonné parce que tu n’avais pas le profil habituel de ses clients…. Et c’est quoi le profil habituel ? j’ai grogné, des Wasp friqués je suppose. J’avais promis à la Madrina que je lui rembourserais son argent dans le courant du mois. Il me restait tout juste deux semaines pour mettre la main sur mon blé. J’ai sauté dans un avion et j’ai foncé dans le New Hampshire. Trouver un flingue propre, même dans un état où on n’a jamais mis les pieds, c’est assez facile pour un mec comme moi. Il suffit de repérer les bons endroits et s’adresser aux bonnes personnes. Je n’allais pas voyager avec une arme dans mes bagages, alors c’est ce que j’ai fait, après quoi j’ai débarqué chez Gary/Stevens…. Ou Dieu sait quel est son vrai nom.

Je les trouve tous les deux, lui en train de compter un paquet de fric, elle occupée à faire les bagages. On est déjà sur le départ ? Je fais en entrant par la porte fenêtre, mon pétard à la main. Oh putain de merde ! s’exclame Gary. Tu pensais vraiment que vous alliez vous en sortir comme ça ? Tu m’as pris pour qui connard ? Ecoute je vais tout t’expliquer ! fait Gary, pendant que Trish s’affole. Il a une arme ! Lâche cette arme Carlos ! Toi la salope ferme ta gueule ! Ne lui parle pas comme ça ! Il y a combien ? Cent cinquante mille ! Ecoute je suis ta seule chance pour que tu retrouves tes huit millions, fais pas de connerie ! De connerie Gary ? C’est toi qui en a fait une, et une grosse, d’ailleurs est-ce que c’est seulement ton vrai nom Gary, hein !? Lâche cette arme Carlos, lâche là tout de suite ordonne Trish qui visiblement se croit autorisée à me parler comme si j’étais son valet de chambre, putain de petite wasp de merde. Ferme ta gueule je t’ai dit salope !. Ne lui parle pas comme ça espèce de petite enflure de cubain  hurle Gary. Je le beigne. Me traite pas d’enflure t’as compris. LACHE CETTE ARME OU JE TIRE ! Elle est hystérique et je réalise soudain qu’elle tient un petit automatique dans la main. Fini la rigolade, je ne discute plus, je lui colle une bastos entre les deux yeux, elle tombe à la renverse, une grimace stupéfaite qui lui déforme le visage. NON ! hurle Gary en essayant de se jeter sur moi. Je vide mon barillet sur lui, cinq balles, il s’effondre, sa belle chemise à rayures roses de wasp de mes deux inondée de sang. Je ramasse le blé et m’arrache sans regarder derrière moi.

Se remettre à la colle avec une femme qui pense que vous avez essayé de la tromper, une femme ambitieuse dont la carrière démarre et la convaincre de recommencer sa vie ailleurs, oublier les gros titres pour devenir maman dans un petit pays du tiers monde, croyez-moi, ce n’est pas forcément ce qu’il y a de plus facile sur le moment. On crie, on jure, on supplie, on dit des conneries, on rigole et on fait du charme dans un grand numéro de claquettes où on a l’impression de parier sa vie, jusqu’à ce qu’en larme on se dise oui, oui pour toujours ou en tout cas pour la vie, ce qui revient au même. Cent cinquante mille dollars pour tout remettre à plat et redémarrer une vie ce n’est pas forcément une grosse somme, à moins de bien choisir sa destination, ici le Costa Rica où rien qu’avec trois cent dollars vous êtes le roi du monde. J’ai ouvert un bar de plage, j’emploie un barman et une serveuse gironde comme une page centrale, on sert des daïkiris et des pina colada à des touristes allemands, belges ou américains  face au Pacifique, les surfers m’appellent Papa, les flics de temps à autre me prennent quelques dollars histoire de fermer les yeux sur le fumeur de joint là, en terrasse, c’est la belle vie. Stefanie est à l’hôpital, on attend mon garçon incessamment sous peu, je passe tous les jours avec une brassée de fleurs, je suis fou amoureux. On a déjà choisi le prénom du petit, John-Carlos. On a une maison pas loin du bar, avec piscine, on peut jouer les riches ici, même si c’est sans doute pas la vie qu’on aurait eu avec mes millions chèrement gagnés. Pourtant je ne regrette presque rien, sauf peut-être d’avoir été naïf et cru un moment que j’allais devenir un bon blanc, comme Gary J’ai laissé tomber Tolstoï pour me remettre à Céline, Mort à Crédit, quel fabuleux roman. J’ai une tonne d’autres livres qui attendent près de notre grand lit, j’oublie ma vie passée, toute la dégueulasserie, Paradise City et toute sa merde, le soir en rentrant du boulot, je m’occupe de préparer la chambre du petit que j’ai repeinte en bleu du ciel avec des petits nuages gamins, et puis je file dans mon hamac après quelques allers-retours dans la piscine, fumer un joint en lisant les aventures de Louis-Ferdinand au pays des anglais. Papa ! Papa ! Téléphone ! C’est l’hôpital ! Je lâche mon client et me précipite vers le bar, les surfers sont en train de s’arsouiller au rhum vieux, à l’autre bout du fil une infirmière m’annonce la nouvelle, mon cœur fait un bond. Oh nom de Dieu ! je m’exclame, ça y est ! Mon garçon est arrivé ! Mon garçon est arrivé, tournée générale pour la maison, j’annonce avant de courir à la voiture, les surfeurs exultent. Je monte dans la caisse, je ne le vois pas venir, à peine si je sens la brûlure. C’est bizarre, je me dis, d’habitude c’est plus douloureux. Je sens le sang coller contre ma nuque, j’aperçois l’ombre trouble de Chaco qui dévisse son silencieux, puis tout devient noir. Pardon ma chérie, pardon, je ne serai plus là ce soir.

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