Hacker

Michel Mann, on le sait, est le cinéaste de la ville, de la solitude, de l’incommunicabilité. Dans Thief ou dans Heat c’était des groupes éclatés d’êtres enfermés  dans leur solitude qui s’affrontaient et se perdaient à l’intérieur même de cette solitude. Ce même thème se retrouvait dans le Sixième sens et surtout dans Collatéral, dont le début comme la fin renvoyait à l’isolement des grandes villes, le pire cauchemar de Vincent se réalisant dans un final comme une mise en abîme. Mais derrière ça c’est aussi un auteur qui nous parle du mal, moins comme une chose abjecte et incompréhensible à laquelle il faut apposer un jugement moral que comme un possible avec lequel il faut composer, dont il faut admettre l’existence puisque l’homme n’est pas uniforme. Et c’est précisément parce que l’homme n’est pas uniformément bon ou mauvais que des situations comme dans Hacker peuvent se produire. Celle où un homme peut utiliser des outils informatiques à priori banals aujourd’hui pour piéger une centrale nucléaire ou les cours de la bourse, à seule fin de… eh bien je vous le laisse le découvrir. Comme il est dit en exergue du film, le prochain Pearl Harbor pourra très bien venir d’une cyber attaque et c’est un thème qui revient régulièrement dans le cinéma américain depuis Wargame, à savoir la perte de contrôle de notre monde au profit du virtuel et des interconnections de plus en plus nombreuses et dévorantes. Car ici il ne s’agit plus de petits génies obligatoires, branchés sur le grand méchant système mais de simples terroristes ou criminels ayant suffisamment d’opportunités pour piéger n’importe quel système dans le monde, d’une façon encore plus simple et plus fluide que ce ne fut le cas pour les attaques du 11 septembre auquel le film nous renvoie plusieurs fois comme un rappel d’une catastrophe qui pourrait être notre avenir, un avenir global. Car c’est bien là l’enjeu de la communication globale, elle nous met en danger globalement et la seule réponse qu’apporte le film ici c’est d’en sortir, revenir à ce que le hacker du film appelle le low tech. Ce qui est du reste pour de vrai la réponse des organisations terroristes comme des mafias à l’heure actuelle pour échapper à la surveillance globale elle aussi.

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Cinéaste formel qui mélange à la fois HD et pellicule, Michael Mann nous livre ici une superbe composition qui cette fois ne se déroule plus à Los Angeles, sa ville fétiche, mais en Asie, Hong Kong puis Jakarta. Avec leur mélange d’hyper technologie et de rural, de cités à la fois froides et organiques, d’interconnexion permanente entre des mondes opposés où le rapport géographique et physique avec l’univers informatique n’est pas qu’un vain mot. Dans ce cadre Mann aurait pu nous en rajouter une couche dans l’isolement paradoxal qu’engendre cette hyper connexion, au lieu de quoi nous y suivons un groupe d’hommes et de femmes liés à la fois par le drame et l’amitié autant que par une histoire d’amour naissante. Le drame du 11 septembre comme celui qui se déroule sous nos yeux et qui comparativement pourrait faire du premier une plaisanterie inconséquente. Ce que nous dit Mann ici c’est que depuis son ordinateur un homme peut faire bien plus de mal qu’un groupe de terroristes entraînés, d’autant qu’il n’a pas besoin d’autre motivation que celle de pouvoir faire les choses parce qu’il le veut. Puisque c’est dans la bande-annonce ce ne sera pas une surprise de découvrir que le hacker n’est ni motivé par la politique ni par le goût pour la terreur. C’est le mal que nous décrit Mann dans toute son œuvre, banal parce qu’humain, celui qui détruit les plus belles promesses et les plus beaux plans comme dans Heat. Dans ce cadre s’aimer ressemble presque à un acte de rébellion, comme dans Dillinger ou the Thief, et c’est bien ce que sont à leur façon les deux héros principaux de cette histoire. Pas des rebelles assumés et revendiqués mais par nature, fabriqués par leur vie, ce qu’ils ont subi, ou à contrario, comme le dit la jeune femme jouée par Tang Wei à Chris Hemsworth, en cessant de se réfléchir en tant que taulard, en se pensant comme un homme libre devant prendre des décisions conséquentes.

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Le terme techno-thriller est devenu un terme à la mode auprès des geeks depuis Wargame à Traque sur Internet et jusqu’ici Hollywood avait bien eu du mal à retranscrire les enjeux que comprenait la cyber-criminalité,. On nous assommait avec de la terminologie incompréhensible, empruntant à la mythologie geek, le petit génie de service était forcément un boutonneux gavé de Coca (imagerie répandue dans tout le cinéma à vrai dire, voir Millénium et le copain obèse de l’héroïne) tripotant à la vitesse de l’éclair des claviers afin de faire rendre gorge à un mystérieux criminel devant les yeux ahuris de ceux qui l’employaient. Avec bien entendu l’éternel plan à l’intérieur de la machine (auquel hélas on n’échappe pas non plus ici, et c’est bien le seul bémol du film, même si Mann descend à un niveau macroscopique) pour figurer l’infigurable, le virtuel. Mann ne s’intéresse d’autant moins à la technologie qu’elle n’est ici qu’un vecteur du mal, ses conséquences, bien tangibles, on les voit dans le monde, sur cette terre parfois ravagée, quand le cyber-criminel emprunte des voies militaires ou quand finalement le héros dévoile ses projets. La technologie ici est autant un prétexte à nous montrer des images au graphisme impeccable qu’à nous faire suivre ce qu’est au fond ce film une histoire d’amour et de vengeance à travers le monde.

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Alors les détracteurs de Mann pourront argüer qu’il ne fait que se répéter de film en film. Filmage de nuit, cinéma froid, fusillade homérique, scénario minimaliste, mais pour commencer on pourrait leur opposer que c’est le cas de la plupart des grands artistes. Qu’ensuite jamais Mann n’a aussi bien maîtrisé son sujet, ce qui n’était pas gagné considérant que celui-ci commence à être rebattu, aussi magnifiquement mis en valeur la lumière, son découpage, le côté graphique des villes modernes. Le personnage principale, incarné avec sobriété par Hemsworth; renvoie directement à celui de The Thief (le Solitaire en VF) ex taulard pensant encore comme un taulard mais avec des principes suffisamment attachés pour poursuivre sa mission jusqu’au bout. L’histoire d’amour à celle de Dillinger, même si elle est plus marquée par le drame que par le romantisme de ses protagonistes. Un film par exemple beaucoup moins vain dans son fond que l’était Miami Vice qui ne racontait finalement pas grand-chose et beaucoup moins empreint d’une certaine préciosité comme l’imposait visiblement un sujet aussi classique que Dillinger, Mann n’est clairement pas le cinéaste du rétro. Mais comme la plupart des films de Mann celui-ci ne se contente pas d’une seule vision, tout en étant un cinéma fluide, c’est aussi un cinéma de la contemplation qui réclame d’être vu plusieurs fois pour être pleinement saisi. Avec un démarrage lent, il demande un certain effort à ses spectateurs, sans doute pourquoi il n’a pas fait le carton escompté aux USA. Mais il est vrai que nous sommes rentrés non seulement dans l’ère de l’hyper connexion mais de l’hyper spectaculaire et qu’aujourd’hui le spectateur attend sa dose d’adrénaline toutes les six secondes. Il sera servi par le final, à la fois magnifique et barbare où le low tech le plus primaire l’emporte contre toute attente. A voir donc, et vite, d’autant que la distribution du film en France est paraît-il parfaitement déplorable.

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