Une semaine à vivre

Lundi. Combien t’as dit qu’elle va ramener ? Un demi-kilo. Comment elle va faire pour la passer, elle va la passer sur elle ? J’en sais rien, je crois oui. Mais où est-ce qu’elle la mettre ? Dans sa chatte ? Dans son cul ? T’as de ces questions… Qu’est-ce que j’en sais, dans sa chatte ? Non, non, impossible, elle va la mettre dans son cul, impossible qu’elle s’enfile cinq cent grammes de dope dans la chatte comme ça. C’est une actrice porno…. Et alors ? Alors ils ont des bites de cheval les mecs. Je vois pas le rapport un vagin c’est élastique sinon les mères de famille nombreuse seraient de vrais tunnels ! Pourquoi ? T’en a déjà baisé une ? Oui ! Bon mais je vois pas le problème où est-ce qu’elle va trimballer ça, en quoi ça t’intéresse ? C’est pour savoir, par intérêt technique, moi aussi j’ai de la thune dans cette affaire. Par intérêt technique…. Ah, ah, ah, on me l’avait jamais faite celle-là, dis plutôt que tu veux la sauter. Mais non ! Mais si ! Franchement je vois vraiment ce qu’il y aurait de bandant à baiser une actrice porno. L’expertise ? L’expertise ? Tu parles ! Si elle a le con comme un tunnel… Bah tu vois….

Tommy et Candy Crush, le balaise et le maigrichon à lunettes, les inséparables. Rendez-vous sur Perfect, un duplex avec vue sur la mer. Fred Mc Coy, un fêtard de première, coké jusqu’à la racine des cheveux, donnez-nous ce matin notre pain quotidien. Il y avait une fille aussi, jolie si elle n’avait pas eu cette tête de défoncée à à peine onze heures du matin. Comment va ? Ça roule. C’est bien hein d’avoir un bon client régulier nan ? Tommy ne répond rien. Vous avez l’air bien dites donc, rigole Candy Crush, vous avez fait la fête cette nuit ? Ouais, on a fait la fête, confirme la fille en rigolant, les yeux rivés sur Tommy, ses muscles de sportif, sa gueule burinée et carrée de surfer mal rasé. Et on va la refaire ce soir. Ah ouais ? Tu nous invites ? Eh Tommy t’en penses quoi d’une petite fête avec eux ? Tommy n’en pense rien, on avait donc dit cent grammes, ce qui fait six mille dollars. Il sort un sachet en plastique rempli d’une poudre blanche et grumeleuse et la lance sur la table basse. Pas de souci. Freddy se lève et va à son coffre. Moi ça me plairait bien de faire la fête avec toi ma belle, continue Candy Crush sur le même ton. La fille l’ignore, elle se lève, sourit à Tommy, à un de ces quatre… A un de ces quatre. Freddy ouvre son coffre et en sort une liasse de billets. Je suis désolé je n’ai que cinq mille deux cent dollars sur moi. C’est pas ce qu’on avait dit. Bah oui je sais mais c’est comme ça, tu vas pas faire chier pour huit cent malheureux dollars non ? Tu veux pas perdre ma bonne clientèle hein ? Les yeux de Tommy se plissent légèrement. Il a ce genre de regard qui annonce tout de suite la couleur, il ouvre le magazine devant lui, arrache une page, attrape le sachet et déverse pour dix grammes environ, après quoi il plie la page en quatre et la fourre dans sa poche. Là ça fait cinq mille deux cent. Mc Coy n’insiste pas, par principe on peut essayer mais on n’emmerde pas longtemps un dealer, surtout pas un mec qui affiche quatre-vingt kilos de muscles. Il y a un monde qui les sépare, même s’il joue les durs, le client le sait bien.

Non franchement moi je crois qu’elle va se les passer par le cul, je pense qu’elle fait ça. Ça t’obsède hein. Mais de quoi il parle ? Ils sont chez Tommy avec Marianne sa copine, elle tire sur le bang, le passe à Candy Crush. De Vera, il se demande comment elle va faire pour passer la dope, il m’a bassiné avec ça toute la journée. Bah quoi me dis pas que t’es pas curieux, c’est ta dope non ? Et moi je dis que cinq cent grammes dans la moule c’est pas possible. Marianne fait une grimace. La moule, j’ai horreur de cette expression, d’abord ça ressemble pas à une moule. Tommy se marre, tu préfères quoi ? Con ? Non, chatte, chatte j’aime bien c’est mignon. Marianne est stripteaseuse au Blue Paradise où elle a comme nom de scène  Lala Red. Elle porte une perruque rousse pour son travail mais dans la vie courante elle a les cheveux courts, bleus électrique. Ça fait six mois qu’ils sortent ensemble, elle a quelques affaires chez lui. Et vu qu’il lui file de la came gratos, elle deale pour lui. Tiens, ça fait huit mille huit cent cinquante dollars, dit-elle en sortant une liasse usagée d’entre une poignée de petites culottes. Tu veux sortir après ? Je ne sais pas le bang m’a complètement achevée, je suis naze. Je peux te donner un petit remontant si tu veux. Il tire une dose de coke de sa chaussette et la lui donne. Avant de partir avec Candy ils se font une ou deux lignes de coke et avalent de la MDNA par-dessus. Ils ont rendez-vous avec Vera près de leur club favori. Comme la plupart des actrices de porno Vera est stripteaseuse. Elle a même commencé comme ça, par la scène. C’est ainsi qu’il l’a rencontrée, grâce à Marianne et aussi à son excellente coke sur laquelle Vera ne crache pas de temps à autre. Ils vont au rendez-vous dans la décapotable de Tommy. Une vieille Mercedes rouge sang qu’il a acheté d’occasion, en route Candy Crush avale un x, accompagné d’un quart d’acide qu’il partage avec son pote. La cocaïne dans leur sang a accéléré la montée de la MDNA qui va doucement et sensuellement les emmener vers les délices hallucinatoires du LSD. Vera les attend derrière son club, Tommy lui remet l’argent. Demain elle part donc à Los Angeles acheter pour lui un demi-kilo de C. Tommy a plusieurs fournisseurs. En ville il travaille avec les pakistanais de Kaboul City, à Los Angeles avec des mexicains. Il avait un contact cubain avant à Miami mais il est tombé. Ce pourquoi justement il a plusieurs fournisseurs. Eh je peux te demander un truc, s’exclame Candy Crush en sautant de la décapotable. Ça dépend quoi, répond Vera méfiante. Candy Crush c’est le lourd par excellence qui voit toutes les femmes comme des trous. Où est-ce que tu vas la mettre ? Vera regarde Tommy et puis Candy, légèrement incrédule. Tu es bien en train de parler de ce que je pense ? Bah ouais ! Je me pose la question, tu vas te l’enfiler par le cul c’est ça hein ? Ok… ouais, je vois, écoute je te propose un truc, tu me montres la tienne et je te montre la mienne. T’es sérieuse ? Mortellement…. Enfin si ça te fait pas peur bien entendu…. Ah ! Regarde-moi bien ma petite, il y a rien de plus éloigné de la peur que moi en ce moment sur terre. Et sur ces dires Candy Crush sort sa bite. Vera éclate de rire. Eh ! proteste le garçon pendant qu’elle fait une photo avec son portable. Tommy rigole. Bonne soirée les mecs. Bonne soirée ma belle. Putain cette salope s’est foutue de ma gueule ! Tu l’as cherché aussi, c’est bien fait. Putain merde, elle va faire quoi de la photo à ton avis ? Je sais pas Instragram, Imgur, Facebook, Flucks, Twitter…  Mais non si elle fait ça elle se fera signaler et fermer son compte ! Tommy lui coulisse un regard amusé. Des fois je demande si t’es juste naïf ou simplement un peu con.

Le Marquis, Le Club Circle, le Flaco’s, la Colombia, le UFO, le White Garden, quand on est fêtard comme ces deux là il y a de quoi faire à Paradise City. Commencer par exemple sa soirée sous les ors électroniques des DJ du White, essayer d’entrer au Circle et vendre des doses dans la foulée, draguer les latinas à la Colombia sur des airs de salsa revisités et se terminer au Marquis qui es une petite boîte presque familial où vient pourtant se produire ce qui se fait de meilleur comme DJ de la côte est. Candy Crush qui n’est jamais en reste d’une connerie y déclenche une bagarre, Tommy vient lui donner un coup de main, et puis arrange les choses avec le videur en lui fourrant une dose gratuite dans la main. Marianne les rejoint pendant que Candy Crush drague une black qui s’avère être un mec. Ils sniffent quelques lignes, avalent encore un peu de MDNA et terminent avec Marianne ce qui lui reste d’acide. Candy Crush discute avec un gars pendant que Marianne et Tommy s’éclatent sur la piste au son d’Asian Dub Fundation, et puis d’autres potes viennent les rejoindre et on sniff encore un peu de coke jusqu’aux alentours de cinq heures du matin. Ils rentrent surexcités et défoncés, s‘abrutissent avec le bang et une demi livre d’herbe en jouant à des jeux vidéo jusque vers dix heures après quoi tout le monde va se coucher. Candy dans le canapé, Tommy et Marianne dans leur chambre. Quatre heures de sommeil et c’est reparti. Petit déjeuner à la bière, ligne de coke, un hamburger vite fait, avalé vers deux heures de l’après-midi jusqu’à ce que Tommy reçoive un coup de fil d’un inconnu. T’es qui toi ? Comment ça je suis qui ? Tu viens de m’appeler, je te connais pas comment t’as eu mon numéro ? Oh… c’est ton pote avec les cheveux orange et les lunettes qui me l’a donné. Plus tard Tommy engueule Candy Crush, c’est quoi cette embrouille, depuis quand il donne son numéro perso sans sa permission ? Le mec est sérieux ! Tu me connais je l’ai test ! Tu l’as test, tu l’as test qu’est-ce que j’en ai à foutre ? Tu donnes pas mon tel à un mec que je connais pas, c’est tout. Candy promet, Tommy a pris rendez-vous avec le gars, il a un biz ‘ à lui proposer. En attendant Tommy se rend à East Eden du côté de River Street dans la partie commerçante. Il y a une cache derrière une épicerie où il entrepose une partie de son fric et les doses qu’il a déjà conditionnées. Il y laisse l’argent qu’il a gagné dans la nuit, prend un sachet de coke de dix grammes et un autre rempli d’ecstasy. Des E.T et des Superman, cachets verts fluo et cachets roses, il y a une grosse demande en ce moment.

Un kilo ? Ça fait beaucoup de fric ça tu sais. Combien ? Cinquante mille dollars. Je te l’achète à quarante ça va ? Non, cinquante mille, c’est pas négociable. Allez, je peux l’avoir à trente-cinq à Havana ! Bin va à Havana mon pote. Ils s’étaient retrouvés une première fois dans un hammam de Bagdad City histoire de prendre la température et d’être sûr que le mec se baladait pas avec un micro, et puis sous le métro aérien. Le gars est venu accompagné d’un de ses potes qui attend en retrait en prenant un air de dur, mais Tommy s’en fout, ça fait trop longtemps qu’il est dans le business pour que ce genre de truc lui fasse quelque chose. Finalement le mec accepte son prix, ils se serrent la main et chacun repart de son côté. Et la fête reprend, comme toutes les nuits. Discothèques, lignes de coke, pétards, x, etc…

Combien tu veux ? Un kilo. C’est beaucoup argent, oui. Je sais Isman, trente mille. Plus trois mille que toi devoir moi tu souvenir ? Oui, oui…. Trente-trois mille, quand payer ? Je dois revoir le mec après-demain. Bon, Trente-trois mille trois jours, oui ? Oui. Bien, boire maintenant, toi connaître alcool citron ? Euh non… toi goûter. Isman et son cousin Mahmoud. Le premier tient une blanchisserie dans la 14ème Il est grand, gras, naturellement jovial, a une soixantaine d’années, porte de l’or sur les mains, fume trente cigarettes par jour, affectionne les costumes moutarde et les pompes en croco, bois sauf pendant Ramadan est originaire d’Islamabad. Le second également, il lui sert d’homme à tout faire. Taille moyenne, une grosse moustache couvrant le sommet de sa bouche violette, du genre à porter sa nature de voyou jusque sur son visage foncé, avec des yeux noirs qui brillent d’un éclat mariole. Une chaîne en or avec un Coran et un œil d’Allah brillant sur sa poitrine poilue. Chemise ouverte en Lycra et jean moule burne. Il ne trinque pas avec eux, pas plus que le gars assis à ses côtés et que Tommy n’a jamais vu. Un petit gars tout maigre avec des lunettes noires et une moustache lui aussi. Mohamed, mon frère, a dit Isman. Peu importe ils boivent, c’est fort, violement sucré, ça saoule vite, Isman va dans l’arrière-boutique et revient avec un pain d’un kilo emballé sous vide dans du plastique brun. Tiens, trois jours, vingt-huit mille oui ? Oui. Promis ? Juré.

Retour à la maison, un kilo de cocaïne pure à 95%, on coupe à 70%, lactose, bicarbonate et speed. Candy Crush, Marianne et Tommy s’activent tout en sniffant sur les bénéfices. Un kilo pour le gars, trois cent grammes pour lui, la magie de la coupe. Ce qui reste sur la table disparaît dans les narines. Et puis hop ! On va fêter ça. Cocaïne, cocaïne, she don’t mind, she don’t mind cocaïne, maugréer Eric Clapton à la radio, ils reprennent en chœur, doigts en l’air, fou de bonheur artificiel. Le White Garden est bondé, il fait trop chaud, on retourne au Marquis, et puis on essaye encore d’entrer au Circle. After au UFO, qui est situé au premier étage du Reagan Airport aka la Soucoupe Volante, Flying Saucer en anglais. Techno belge et gros son électro. Distribution de cachets fluos, cinq dollars le cachet, une ligne ? dix dollars, un gramme ? Soixante dollars, c’est comme ça mec le marché s’effondre je te dis ! Bon alors ce black ? Putain je te dis pas ! Il en avait une grosse comme ça ! Tu vois je t’avais dit, ah, ah, ah ! De quoi ? demande Marianne, Tommy explique, elle éclate de rire, ça t’apprendra de penser avec ta queue, oh ça va ! Râle Candy en avalant un cachet. Ils dansent toute la nuit, rentrent se finir devant des films cette fois, et ainsi de suite jusqu’au surlendemain, au jour du deal.

Tommy transporte le zip de C. sous sa chemise, le type et lui ont rendez-vous dans Petite Haïti près d’un vendeur de disque. Il attend au son d’Elephant Man qui crache depuis la boutique un ragga graisseux. Sous ses verres fumés il a les pupilles en tête d’épingle, la coke lui met cinq sens en alerte et paranomètre au rouge, mais c’est comme ça qu’il est le mieux quand il traite avec un nouveau. Le mec vient le chercher en voiture, c’est son pote de l’autre fois qui conduit. T’as la came ? T’as le fric ? Pas de coke pas de fric. C’est quoi cette connerie de je te la montre si tu me la montre ? Je procède pas comme ça, arrête la bagnole. Mais ça ne se passe ça comme ça non plus parce que soudain des voitures avec gyrophares convergent sur eux et bloquent la route. Le chauffeur et les trafiquants sautent de la voiture, Tommy cavale comme un dératé, un type avec un tatouage dans le cou et un gilet de combat aux trousses. Il dévale des escaliers jusqu’au canal qui court de l’océan jusqu’au bas de Petite Haïti et se jette dedans, arrache le sac zippé de son pantalon et déverse les cinq cent grammes de poudre dans l’eau.

T’as l’air fatigué Tommy, tu devrais te reposer. Y’avait combien dans ce sac Tommy ? Je ne sais pas j’ai oublié. T’as oublié ? T’es un marrant toi Tommy hein ? Doakes se tient devant lui, son crâne luisant sous le néon. Qui est-ce qui te fournit ? C’est les mexicains ? Les pakis ? Personne me fournit, je faisais que livrer. Bah tiens, livrer pour qui ? Un gars, il m’a donné cent dollars pour que je livre ce paquet. Il est magnifique ! s’exclame Doakes, n’est-ce pas, fait l’autre flic en grignotant un sachet de popcorn. T’es dans la merde Tommy, tu sais ça ? Coffrez-moi… oh non Tommy, maintenant va falloir que tu rembourses, cette came elle doit manquer à quelqu’un, et ce quelqu’un s’arrêtera pas tant que tu n’auras pas sa dope, tu le sais ça…. Peut-être qu’on va te laisser le temps de réfléchir à ça au contraire, peut-être que c’est mieux qu’on te libère. Il sait qu’il  raison, Isman ne lui fera pas de cadeau. Parle-nous Tommy et on te protégera. Je sais pas de quoi vous parlez. Personne me fournit. C’est con parce qu’on a le témoignage du gars qu’était avec toi, visiblement il sait beaucoup de chose sur toi, visiblement ton pote Candy a la langue trop pendue…. Vas-y Tommy…. Vas-y petite merde, ajoute l’autre flic en lui jetant un popcorn à la figure.  Cause-nous, qui t’a filé le matos, t’es grillé de toute façon, l’autre a parlé. Bin s’il a parlé, mettez moi au trou ! Je sais rien de toute façon. Un popcorn vole. Allez cause….

Tommy sort du commissariat comme une flèche, les poings serrés, il a un compte à rendre putain. Candy Crush comme d’habitude pendant ses après-midi de libre, quand il ne deale pas pour son pote ou qu’il ne se défonce pas devant la télé, traine dans un striptease ou un autre. Il a ses préférences, le Coconut est l’un d’entre eux. Espèce de fils de pute tu te rends compte de la merde dans laquelle tu m’as foutu !? Mais qu’est-ce qui te prend !? Tommy le sort de son fauteuil et le tabasse à coups de poing et à coups de pied, le videur tente d’intervenir. Toi te mêle pas de ça ! fait Tommy en allant chercher le gourdin derrière le bar avec lequel il continue de rosser Candy Crush jusqu’à en avoir mal au bras.

Qu’est-ce qui s’est passé oui ? Les flics nous sont tombés dessus. Et la coke ? J’ai dû m’en débarrasser dans le canal. Tu savoir que moi aimer toi oui ? Oui. Toi pas mentir hein ? Non, non je te jure Isman. Bien. Comment faire maintenant ? Je peux réunir les trente mille dans trois jours, laisse-moi trois jours, j’ai déjà quinze, et huit dehors, je vais me démerder pour le reste. Pas trente mille,  quarante mille. Intérêts, deux mille par jour plus trois mille, arrondis. Tommy ouvre la bouche un peu stupéfait, il a du mal à avaler la nouvelle. Quarante mille trois jours oui ? Euh oui. Bien, boire maintenant !

Quarante mille dollars en trois jours…. Voyons voir il a quinze mille dans sa cachette et le vieux Joe lui doit huit mille, soit vingt-trois mille, mais pas question qu’il tape dans sa réserve en réalité, il lui faut les huit mille, en attendant la came de Vera. Il va directement là-bas. Il lui vend de l’héro, le vieux Joe est un de ces camés passé professionnel, une vraie pharmacie ambulante qui est arrivé à garder une vie sociale et tient même une boutique, Liquor and Cigarettes, dans River Street. Il y vend de l’alimentation aussi, et des souvenirs locaux. Mais aujourd’hui il n’a pas un sou, et pas un sou dans la caisse non plus. Putain je reviens demain t’as intérêt à avoir mon fric ! Mais demain ça sera pareil Tommy, plaide le vieil homme, laisse-moi la fin du mois. Je veux pas le savoir vieil enfoiré ! Demain je veux mes huit mille. Le compteur tourne. On est mercredi, Vera revient vendredi. En attendant il va réfléchir à tout ça dans un bar. Mahmoud l’y rejoint. Isman veut pas que tu t’en fasses, il t’aime vraiment bien tu sais, je suis là juste pour t’aider si t’as un problème. Tu parles… Tommy penses aux flics, qu’il n’a pas une énorme marge de manœuvre mais que si Vera rentre à temps comme prévu il n’y aura pas de pépin. Mahmoud lui paye un verre.

Mais qu’est-ce qui t’as pris de le tabasser comme ça ? Il est arrivé à l’hôpital dans le coma, il a trois côtes et un bras cassés, douze points de suture ! T’es devenu fou ? Marianne est furieuse après lui à cause de Candy et elle arrive à le faire culpabiliser. Après tout il connaît Candy depuis presque cinq ans, c’est un ami et il sait comment il est, comment il ne sait pas fermer sa bouche. Il a trop parlé mais ce n’est pas lui qui est allé baver directement à la police, c’est l’autre. Trente-quatre mille Marianne ! Je vais faire comment tu veux me dire ? Essaie-t-il de se défendre. Et alors c’est de sa faute peut-être ? Et le plan avec Vera !? Et puis c’est quoi ça de croire les conneries des flics hein !? Tu penses vraiment qu’il irait raconter ta vie à un mec qu’il n’a jamais rencontré ! Tu t’es pas demandé pourquoi ils t’ont pas collé au trou s’ils avaient autant de trucs sur toi !? Ils t’ont enfumé Tommy ! Et tu les as crus ! Tommy réfléchit à ce qu’elle dit mais il a un peu de mal à penser droit depuis quelques heures, quarante mille dollars, ce terrible chiffre qui pèse sur sa conscience, sans compter la coke et la ligne d’héro qu’il s’est enfilé en rentrant à la maison, speedball…. C’était peut-être pas une bonne idée mais tout de suite il a l’impression que c’est mieux que rien, mieux que de laisser la panique le gagner. Non aller ça va bien se passer, Vera rentre vendredi, faut juste qu’entre temps il se trouve un acheteur pour ce qu’elle va ramener. Un mec qui a assez de fric, il va trouver ça au Circle, il ne se fait pas de bile… ouais, c’est ça au Circle, c’est plein de gosses de riche là-dedans. Marianne lui sort l’argent qu’elle a ramassé avec les doses qu’elle vend, sept mille, merde.

Salut… Candy Crush est chez lui allongé avec une minerve, des fils plein la bouche et les sourcils, les yeux pochés, un bras dans le plâtre. C’est là qu’il réalise que quand même il y est allé fort. Ecoute… ça vaut ce que ça vaut mais je m’excuse. Candy Crush le regarde sans un mot. Voilà, je suis désolé, j’ai flippé… Il s’approche du tiroir où il range son fric, le fric de la dope, sort les billets, les compte, quatre mille… merde, onze mille, plus les huit mille que lui doit le vieux…. Dix-neuf, reste vingt et un…. Vera. Vera c’est la solution à tous ses problèmes. Candy Crush marmonne un truc pendant qu’il empoche. Pardon ? Va te faire enculer Tommy. Tommy ne répond pas, il sait qu’il vient de perdre un ami, ça lui fait mal… un peu, et en même temps…. En même temps merde il a d’autres problèmes !

Fais test, tiens ! Le gars se frotte l’index sur les gencives, la montée est immédiate. Ouais c’est de la bonne, et combien t’as dit que tu peux m’en avoir ? Cinq cent grammes. A combien ? Pour toi trente-cinq mille. De cette qualité là ? Ouais, la même. Cool. Bon je te prends trois doses, ça fait mille, tiens, dis donc tu veux pas un flingue des fois ? Ils sont dans les chiottes du Circle, le gars sort un Beretta de sous sa veste en peau. Nan, nan je te remercie, ces trucs me font flipper. Pas cher, si t’entends parler de quelqu’un, quatre cent dollars. Okay, okay.

Le lendemain, pas de quartier, il retourne chez le vieux. Il veut ses huit mille point c’est marre. Il les veut d’autant plus que Mahmoud l’attend devant chez lui. Le vieux Joe est immédiatement en panique, il n’a que deux cent malheureux dollars dans sa caisse et pas un sou de côté. Le vieux Joe n’a pas seulement contracté cette dette à la consommation, il vend occasionnellement sous le manteau. Et si Tommy a laissé courir c’est parce qu’il l’aime bien. Mais ce temps-là est terminé, il faut qu’il allonge. Tout de suite Joe, ou ce gars-là va te faire mal ! Il a expliqué la situation à Mahmoud, de toute façon il n’a pas non plus le choix, il doit jouer la carte de la transparence absolue. Mais je te jure Tommy ! Mahmoud attrape un marteau qui traine sur une étagère et lui en flanque un coup, le vieux crie. Mauvaise réponse. Le vieux sort fébrilement un médaillon de sa poche, tiens Tommy c’est de l’argent pur je te jure ! Il envoie balader le médaillon. Je veux mon fric ! Je l’aurais, je te jure Tommy, à la fin du mois ! Coup de marteau. T’es sourd ? On a dit tout de suite ! Le vieux jappe et tombe. Mahmoud balance le marteau et ouvre son blouson. Planté dans son pantalon il y a un fusil à canon scié, le vieux panique. Eh du calme ! Je veux pas te tuer, je veux que tu rembourses le fric que tu dois ! Tu vas braquer une station-service ou deux, okay. Il ne peut pas braquer une station-service tu vois bien, proteste Tommy. Joe pousse des couinements de panique, l’autre lui fourre le fusil entre les mains. N’importe qui peut faire un braquage ! Hein ? Tu vas faire ça le vieux ? Arrête, laisse-le, je vais me démerder. Et comment tu vas faire, tu dois l’argent demain ! Laisse-le je te dis. Nan, nan, il te doit huit mille, il se fout de ta gueule ! Et soudain BLAM ! Pendant qu’ils discutent le vieux se fourre le canon du fusil dans la bouche et appuie sur la détente. Cervelle, sang et esquille d’os qui vont gicler sur les bouteilles derrière lui. Putain de merde !

Tommy ressort de la boutique complètement traumatisé. Ça faisait deux ans qu’il connaissait le vieux, il l’aimait bien le vieux. Et maintenant il a sa mort sur la conscience et adios ses huit mille dollars. Il se fait une ligne de coke pour oublier, mais ça ne passe pas, au contraire, il ne pense plus qu’à ça, obsédé. Il revoit le sang et la cervelle, il a la nausée, il arrête la voiture et vomit. C’est le moment que trouvent les flics pour s’immobiliser à sa hauteur. Un blond aux cheveux court qui lui rigole au nez. Ça va pas Tommy ? T’es malade ? Tu prends trop de came Tommy, tu abuses… Eh Tommy ça se passe bien avec ton fournisseur ? Ricane le chauffeur, celui qui lui lançait des popcorns dans la salle d’interrogatoire. Il ne répond rien, redémarre et fout le camp, totalement déprimé. Il rentre se fumer quelques bangs, prend une ou deux lignes, avale un cachet de morphine et essaye de dormir mais impossible. La tête du vieux explose en boucle dans la sienne. Merde… Le soir il fait la tournée des boîtes comme d’habitude, vend pour trois mille dollars en y allant comme un chien… il repense à Vera, essaye de la joindre pour se rassurer mais tombe sur son répondeur.

Vendredi, treize heures. Vera, Vera, Vera… Il sait que les flics sont sur son dos, il ne les voit pas mais il les sens, ou en tout cas en a l’impression. La C. le rend parano mais pas seulement. Il a déjà eu une mauvaise expérience cette semaine il n’a pas envie de renouveler ; Il donne rendez-vous à Vera dans un dîner. Elle n’a pas l’air dans son assiette. Qu’est-ce qu’il y a ? Rien, rien…. Comment ça rien ? Pourquoi tu fais cette gueule ? Eh je suis fatiguée ! Je suis arrivée ce matin ! Bon, okay, si tu veux, la coke ? Elle lui passe un sachet sous la table, il l’ouvre. A l’intérieur un sac plein de poudre blanche, il voit tout de suite que ce n’est pas de la cocaïne. C’est quoi ces conneries ? Bah quoi ? C’est pas ce que tu m’avais demandé ? Les yeux de Tommy deviennent instantanément dangereux. C’est quoi cette connerie ? Répète-t-il Mais quoi !? c’est du sucre ! Du sucre ? Te fous pas de ma gueule ! Où est ma dope !? Il l’attrape par le col, elle panique. Mais je te jure Tommy, c’est ce qu’il m’a donné, c’est ce que tu m’as envoyé chercher ! T’as vérifié ? Oui ! Je te jure ! Il a dû faire l’échange j’ai rien vu ! Putain ! Arrête tout de suite ce char ! Non Tommy ! Je te promets ! Hey Tommy, fait une voix familière derrière eux. C’est Mahmoud et Mohamed, le frangin d’Isman, qui n’a pas quitté ses lunettes noires. Mohamed le coince sur sa banquette, Mahmoud s’assoit derrière Vera. C’est qui celle-là ? Vera…. Une amie. Une amie ? Mahmoud l’examine, Vera n’en mène pas large, elle a peur même, elle connaît ce genre de type, elle en a fréquenté toute sa vie. A mais je te connais ! T‘es une actrice de boule ! Je crois que je me suis branlé une fois sur toi. Il ricane. T’as notre fric Tommy ? Euh…. Faut me laisser deux jours, on a eu un problème…. Quel problème, on s’est fait enfumer la coke. Il lui montre le sac de sucre, Mahmoud s’en empare, déverse la moitié dans la tasse de café de Tommy. Non mon vieux, on a dit ce soir, Quarante mille dollars ce soir et c’est moi ton problème, tu m’as compris Tommy. Mais…. Chut Tommy, à ce soir. Ils se lèvent et repartent.

Vendredi, dix-huit heures quinze, Marianne et Tommy sont à la maison en train de fumer un joint. Je suis désolé, fait Tommy, j’ai pété un câble. Sans déconner. Excuse-moi, je suis sous pression en ce moment. C’est plutôt auprès de Candy que tu devrais t’excuser. C’est fait, il m’a envoyé me faire foutre. Et ça t’étonne ? Non. Il se lève et va chercher une boîte dans un paquet cadeau. Qu’est-ce que c’est ? Ouvre. Elle obéit, des dessous en dentelle. Oh merci ! Voilà, vraiment, je suis désolé… et si on partait en voyage après. Où ça ? Je sais pas, pense à une destination. Je vais réfléchir, elle examine le soutien-gorge. Il est beau… Eh, eh, peut-être que c’est ce que tu devrais offrir à Candy aussi. Il sourit à la blague mais à peine, il n’a pas envie de rire. Il s’est fait enfumer la coke, il n’a même pas la moitié de la somme réclamée, Mahmoud et les poulets ne le lâchent pas, il lui reste jusqu’à ce soir… Il faut qu’il tire ça au clair avec Vera. Avant d’aller en boîte il fonce chez elle. Il est à cran, de la coke plein le nez, les narines roses vif, les yeux décavés et les pupilles en épingle. Vera habite un pied à terre du côté d’Orange Street. Il rentre par le jardin, fait irruption dans le salon par la porte vitrée en hurlant. Ma coke ! T’as fait quoi de ma coke !? Je te jure Tommy c’est ce qu’il m’a donné ! Arrête de me mentir salope ! Eh t’es qui toi ? Un gus, malingre, tatouage de prison qui sort de la cuisine. Et toi t’es qui ? Tu sais où est ma coke ? Il se jette sur lui, attrape un couteau en passant et lui met sur la gorge. HEIN T’ES QUI TOI !? TU SAIS PEUT-ÊTRE OU EST MA COKE !! Tommy n’a jamais tué personne, la violence c’est même en général pas du tout son truc, sans quoi il ferait comme tout le monde en Floride, il aurait une arme. Mais là il le sent il est prêt à tout. Le vieux est mort à cause de lui, Candy est allé à l’hôpital, il lui reste quelques heures pour réunir quarante mille dollars, bon Dieu oui il serait bien capable d’égorger ce connard. Il sait rien, je te jure il sait rien ! C’est l’autre ! Le mexicain ! Celui que tu m’as envoyé voir ! Il a gardé le fric, il m’a rien donné en échange ! De quoi ? Il a gardé le fric ! Explique Vera, je savais pas comment te l’annoncer, je te jure ! Tommy est abasourdi. Il connaît les mexicains depuis un an, il a fait affaire avec eux plusieurs fois, plusieurs fois que Vera fait l’aller-retour à Los Angles, et voilà maintenant qu’ils le baisent ouvertement ? Il prend son téléphone et appelle le mec. C’est quoi cette histoire enfant de pute !? Tu me prends mon fric et tu le gardes !? Tu crois qu’on peut me voler comme ça !? Ah, ah, ah et qu’est-ce que tu vas faire gros ? Je vais venir te voir et te plomber voilà ce que je vais faire ! Promet Tommy. C’est ça Tommy, viens, on t’attend, ricane le gars à l’autre bout du fil avant de raccrocher. Tommy sait ce qu’il lui reste à faire, il n’a plus le choix. Il lui faut de l’artillerie.

Vendredi minuit. Ouais, non j’ai pas encore le matos mais est-ce qu’on pourrait se voir ? Il se retrouve sur le parking de chez Walt Mart au nord de la ville. Le gars a tout ce qu’il faut dans le coffre de sa Ford. Tec 9, HK MP5, P90 FN Herstal. T’as quoi d’autre ? demande Tommy qui ne se voit pas se balader avec des pistolets mitrailleurs quand même. Le gars soulève une cache et fait apparaître deux pistolets, un Walther PPS et un 45 USCOM. Combien ? 500 pour le Walther, mille pour l’autre. Je prends les deux, combien pour les boîtes de cartouches ? Cent dollars pièce. Très bien. Tout en parlant Tommy glisse une cartouche dans un des chargeurs puis celui-ci dans la crosse du 45. Il braque l’arme sur le gars, je les prends répète-t-il, et ton fric aussi. Il n’est plus temps de faire du sentiment. Il file, il a un type à voir, un enfoiré qui a essayé de l’entuber lundi. Il a du fric lui aussi, plein même. Et après ça ? Après ça il prendra le car pour L.A et ira régler son compte à ce putain de mexicain, voilà ce qu’il va faire ouais !

Une heure plus tard. Il a repris de la poudre et fumé de la meth achetée à un mec dans Macéo pour se redonner du nerf, de la rage. Il débarque au beau milieu d’une fête chez Fred Mc Coy. Il tombe sur la poupée camée. Hey Tommy c’est gentil d’être venu nous voir ! Où est Freddy ? Faut que je parle à Fred ! Euh, je sais pas…. Tu veux pas qu’on s’amuse tous les deux ? Dégage ! Il la repousse, s‘enfonce dans l’appartement plein de monde, trouve Mc Coy près de la piscine en terrasse. File-moi ton fric ! De quoi !? On va à ton coffre, grouille. Il sort le Walther et le braque. Tu fais une connerie, tu sais ça, ferme ta gueule et avance ! T’es en train de faire une grosse connerie ! Ta gueule !  Tu sais qui je suis !? Je m’en branle ouvre ton coffre. Putain, t’es mort, putain oui t’es mort. Il ouvre le coffre, il y a deux mille à l’intérieur l’enfoiré et l’autre jour il voulait le fourrer de huit cent dollars. Saloperie de riche. T’es mort t’entends t’es mort ! Ferme ta putain de gueule ! Il se passe quoi Freddy ? Une fêtarde, Tommy pointe son arme sur elle et se lève, recule salope ! Recule ! Tout le monde s’arrête de danser et de faire la fête, Tommy hurle, un pistolet dans chaque main, le cerveau vrillé, cuit, donnez-moi vos bijoux ! Tous ! Donnez les moi ! Une fille commence à retirer des bracelets fantaisistes, personne n’a vraiment de bijoux sur lui, personne ne comprend vraiment ce qu’il a ou ce qu’il se passe. D’une part parce que tout le monde est défoncé, de l’autre parce qu’on ne sait pas réellement ce qu’il cherche, mais tout le monde a peur. Tommy braque ses flingues, il est perdu. Il voit bien qu’il n’y a pas de bijoux, que les jeunes ici n’en portent pas tout friqués qu’ils soient. Et d’ailleurs au fond il s’en fout, il veut sortir de cet appartement vivant, il veut que personne ne se mette en travers de son chemin, il ne veut pas tirer, pas du tout, il a encore plus peur que les autres. deux mille plus combien… oh seize mille…il avait dix-neuf mais la vie nocturne c’est un investissement.. Non ! Il va aller à Los Angeles récupérer son fric voilà ce qu’il va faire ! Il sort de l’appart et fonce à la gare routière. Mahmoud et Mohamed l’y retrouvent… Viens avec nous Tommy, c’est fini, faut payer maintenant, et donne tes armes.

Isman est assis à son bureau qui mange un curry entre deux verres de liqueur de citron. Ah mon ami Tommy, alors tu as argent ? Dix-huit mille. Dix-huit mille ? Oui. C’est bien, montre. Tommy sort les billets usagés. Isman compte. Et quoi d’autre ? Mahmoud exhibe ce qu’il a trouvé sur lui, les flingues et ses clés de voiture. Isman dit à son frère de débarrasser les armes et prend les clés de la Mercedes. Ah, ah, oui, belle voiture, combien ? Mille cinq cent d’occas…. Et montre ? Tommy défait sa montre à cent dollars et la lui donne. Combien, cinquante ? Cent ? Deux cent ? Cent… Cent, bien… Vingt mille dollars, presque….  Laisse-moi encore deux jours je me suis fait baiser Isman, je vais réparer ça. Non ! Aboie soudain le paisible sexagénaire, toi baiser moi ! Où est argent !? Je ne l’ai pas je t’ais dit ! Tommy pourquoi toi faire ça ? Toi et moi ami oui, pourquoi toi trahir !? Je te le jure Isman, j’avais un plan avec L.A, le mec m’a niqué mais je te jure je…. Isman fait un signe d’impatience, Mahmoud lui allonge une droite. Non ! Non ! On avait dit quarante mille aujourd’hui ! Je te j…. une nouvelle droite. Mahmoud sait cogner, ses coups sont secs, douloureux, pénétrants, Tommy a l’impression qu’il lui enfonce un marteau dans le crâne. Toi mentir Tommy ! Mais non ! Ah tu vas dire où est argent ! Il fait un signe aux autres, Mohamed lui lie les mains dans le dos avec du Chatterton, Mohamed enlève sa veste puis monte le son de la chaine. Tamla et chœur en urdu à fond. Il déshabille l’ampoule d’une lampe, dénude les fils. Je te juuuure ! Arrête de jurer ! Mahmoud lui plante les fils dans le sein droit, le choc est violent. Tommy a l’impression que son cœur explose, il est comme éjecté de son fauteuil, tombe à la renverse, évanoui. La dope dans le sang et l’électricité ne font pas bon ménage. Ils le réveillent avec des coups de pied dans l’estomac. Tommy vomit un peu de bile, Mohamed le détache à l’aide d’un sécateur. Où est argent !? hurle Isman plus du tout jovial. Je ne l’ai pas je te jure Isman, j’ai que ça. NON ! Tu n’as pas droit nous amis ! Toi trahir moi ! Non ! Si ! Deux jours, laisse-moi deux jours ! Mohamed, coupe-lui doigt. Hein, non, non ! Les deux hommes l’attrapent, Mohamed essaye de lui prendre une de ses mains pour la passer au sécateur. Tommy aperçoit le 45 qu’il a enfilé dans son pantalon, il s’en empare et lui tire une balle dans le cul. Ça calme tout le monde, Tommy les menace, recule ! Recule fils de pute ! Après quoi il s’enfuit en courant.

Samedi. Salut m’man. Quand on n’a plus personne vers qui se tourner il reste parfois la famille. Le père de Tommy est mort d’un arrêt cardiaque, elle vit dans un appartement du centre-ville. Tommy est toxicomane depuis qu’il a dix-sept ans. Depuis qu’il a abandonné le foot pour la coke. Et si dix ans plus tard elle ne lui a pas encore bouffé tous ses muscles, elle se lit sur son visage comme une image de prévention contre ses ravages. La tension et la fatigue des dernières vingt-quatre heures en plus. Sa mère le regarde sans un mot et puis le laisse rentrer parce que c’est son fils après tout. Les parents de ces malades de la vie que sont les toxicos apprennent tôt ou tard que baisser les bras est une option. La boîte à bonbons est trop grande, trop accessible, trop séduisante pour qu’on puisse lutter contre le fléau si le malade lui-même ne veut pas guérir. Et parti de là, il n’y a pas grand-chose à espérer sinon qu’il ne vienne pas vous voler pour payer sa dose. Tommy a résolu le problème, pense-t-il, en se lançant dans le business. Mais en réalité il n’est pas rare qu’il soit à court d’argent, seule raison en général pour qu’un toxicomane vienne faire une visite de famille. Ils vont boire un café dans la cuisine. Elle lui demande comment il va mais l’un et l’autre savent déjà la réponse. T’as de l’argent ? Combien ? Il me faut au moins vingt mille. Vingt mille ! Mais c’est à peine ce que je gagne en une année ! Sa mère est professeur dans un collège, enseigner avait toujours coûté moins cher que de s’intoxiquer. Il me les faut maman, je dois quarante mille dollars à un gars j’ai déjà…. Quarante mille ! Mais comment t’as fait ton compte ? Il n’a pas envie de rentrer dans les détails, il se contente d’un pauvre sourire, elle n’insiste pas. Je dois avoir dix mille à la banque sur mon plan d’épargne, tu crois que ça pourra suffire ? Tommy se dit que non. Il se dit qu’Isman de toute façon va le tuer et qu’il est foutu, mais merde quoi, il faut encore y croire, il faut se battre ! On lui a toujours enseigné ça, que la vie est un combat, même si jusqu’à aujourd’hui cette notion l’a proprement ennuyé. D’ailleurs c’est ça le problème, tout est ennuyeux sans coke, ecstasy, acide, meth, héro, morphine…. Tout. Même de passer plus de dix minutes chez sa mère pour lui réclamer de l’argent.

Dimanche. Alors t’as trouvé où tu voulais aller ? Au Brésil ! Pourquoi au Brésil ? Parce que la vie y est plus douce qu’ici. C’était une option. Le Brésil en plus c’était loin, un endroit où Isman n’irait pas le chercher. Ouais, ça lui plaît. On part ce soir ? On part ce soir. Mais d’abord il doit récupérer sa réserve. Aller dans River Street, sachant que Mahmoud connaît ses habitudes et que les flics en ont après lui et puis vendre les doses qui lui reste, uniquement des trois grammes, soit cent quatre-vingt dollars pièce, à raison de vingt doses, ça lui ajoute trois mille six cent aux quinze mille qu’il a réussi à économiser et qu’il n’est pas question de filer à Isman. D’ailleurs il part au Brésil non ? Il n’a plus de voiture, mais il a encore une arme et vingt dollars que lui prête Marianne pour qu’il prenne un taxi jusqu’à East Eden où il va se faufiler jusqu’à sa cachette. Quand il aperçoit Mahmoud dans la rue. Il se glisse derrière une voiture, le calibre dans la main, un œil sur l’autre qui marche en ayant l’air de chercher son chemin. Attend qu’il entre dans une rue pour courir jusqu’au bâtiment, passer derrière et se faufiler jusqu’à sa cachette. Merde, se dit-il, comment ça se fait qu’il est là celui-là, parce que même en connaissant ses habitudes… Tommy a toujours été très prudent avec sa réserve, après tout c’est tout ce qu’il possède… Il ouvre la trappe d’aération derrière lequel se trouve le sac, il le ramène vers lui, vérifie brièvement que tout y est, remet le cadre et repart en frôlant une poubelle, la poubelle tombe avec un bruit métallique. Tommy se plaque dans l’ombre du mur sur sa droite et sort son arme. Il entend son cœur battre, boum, boum, il est fatigué, à cran, il se demande si Mahmoud a entendu, s’il est encore dans le coin, si même il le cherchait ou s’il est là par hasard. Puis, ne voyant rien venir, il sort en douce de la ruelle…. Pour tomber nez à nez avec l’intéressé. Il le braque aussi tôt, Mahmoud a un geste réflexe de protection, il ne veut pas mourir, Tommy ne sait pas quoi faire, il a le doigt sur la détente. S’il le tue c’est la fin de ses problèmes, Isman le laissera tranquille après ça parce que c’est un voyou mais ce n’est pas la mafia non plus. Mais d’un autre côté Tommy a vu assez de morts cette semaine pour toute sa vie. Et puis soudain une voix fait : eh allez faire ça ailleurs je vais appelez la police moi ! Il lève les yeux, Mahmoud aussi, de l’autre côté de la rue une grosse femme noire les regarde, poing sur les hanches. Tommy s’enfuit et jette son flingue en route, il ne veut plus toucher une arme de sa vie, ne veut plus jamais avoir à faire à ce genre de situation de sa vie, il veut juste vivre bon Dieu ! Il retrouve Marianne devant le Circle, la boîte est bondée comme tous les dimanches soir. La dernière ligne droite du weekend avant la claque du lundi. Il va vendre ses dernières doses, il ne peut pas voyager avec ça et c’est du bon argent. Ils rentrent dans la boîte. Il va direct au bar où il est sûr de trouver Jimmy Lafleur, un haïtien, un mac du genre black la classe et qui va sûrement vouloir tout lui acheter. Il est bien là, seul, qui surveille de loin ses poules. Il le branche, ils vont dans les chiottes Marianne les suit, elle a encore son manteau sur le dos. T’as quoi ? De la coke. Il lui fait goûter, Jimmy trempe son doigt et le frotte contre ses dents, ouais ! t’en as beaucoup comme ça ? Je veux tout vendre. Combien ? Il lui donne un prix. L’autre lui dit d’attendre. Il le laisse cinq minutes, pendant ce temps il entend le boum boum des basses au-dessus de sa tête. L’autre revient, c’est bon, il sort un rouleau de billets de vingt dollars, il prend le tout. Tommy sourit comme un gamin. Le téléphone sonne, c’est Isman. Ecoute, ça allé trop loin, ça pas bon ce qui passé entre nous oui, gens parler, mauvais pour business, on devrait régler ça à comme vrais amis, je sais que toi bon ami, bonne personne, viens on va discuter mieux, on peut arranger échéance. Derrière Isman Mahmoud déroule une bâche en plastique sur la moquette. Okay fit Tommy. Peut-être que c’était tout ce qu’il avait envie d’entendre, qu’on pouvait s’arranger, qu’ils étaient toujours amis, peut-être que c’est ça qui lui manque finalement, un ami, avec une voix paternelle qui lui dise quoi et comment faire. Un père en somme. Peut-être. Il raccroche et dit à Marianne, c’est bon, le mec est d’accord pour qu’on s’arrange on a plus besoin de partir au Brésil, qui aurait envie d’aller au Brésil de toute façon ? Et soudain le cœur de Marianne se brise. Soudain elle comprend qu’il n’est pas sérieux pour rien. Que ses excuses sont vides, que ses cadeaux sont intéressés, ses promesses du vent, et sa naïveté totale. Qu’il est beau, camé jusqu’aux yeux et…. Rien d’autre, tout ce qui compte pour lui c’est la dope et le fric. Elle ne veut pas vivre ça, elle ne veut plus être là, elle ne veut même pas savoir la suite. Elle lui arrache son sac des mains et s’enfuit. Il la poursuit, ils traversent la piste de danse bondée, elle le sème juste assez pour monter dans un taxi. Le taxi commence à démarrer, il arrive, ils se regardent une dernière fois. Alors il comprend. Il comprend qu’elle l’aimait, il comprend qu’elle n’était pas avec lui que pour la dope ou la baise. Il comprend que de tous c’était sans doute la seule qu’il l’aimait réellement. Plus que sa mère qu’il désespère, plus que Candy Crush qu’il a déçu. Elle l’aimait et avec elle c’est tout espoir d’une autre vie, d’une vraie vie qui s’en va. Il le sait, il l’entend enfin, ça lui tombe sur les épaules. Il est comme paralysé. Il ne pense même pas au fric, même pas à Isman ou à ce qui va arriver, il sait juste qu’il vient en réalité de tout foutre en l’air avec une seule phrase. Absolument tout.

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