Proctor

Il tombe. Les étages dévalent sous ses yeux. Il a peur, brièvement. Peur de la douleur plus que peur de mourir. Puis il s’écrase avec un bruit flasque et sec. Eclaboussant l’asphalte. La mâchoire de Jérôme a complètement éclatée, des morceaux de dents et d’os brillent comme des étoiles sous le néon rouge incendie. Coca Cola, Enjoy. Brown regarde en bas. Il est devenu complètement parano, non ? Le grand avec le tatouage dans le cou  hausse les épaules, l’air de dire, les ordres….

Mèche en titane, pointe au diamant, refroidissement par injection d’eau, perceuse industrielle Krüpt 500 modifié, moteur électrique, fixation aimantée et silencieux. Ça fait comme un bruit de scie à froid en pénétrant dans la porte du coffre-fort. Un Sherman-Meleville de 1985, racheté à un casino d’Atlantique City, le nec plus ultra dans cette gamme. Proctor porte des lunettes de soudeur, les projections de limailles, il pousse, la porte n’a pas été construite pour résister à cette sorte de machine. Un trou bien propre, bien net, jusqu’au clenche. Il stoppe la machine, déloge la mèche et arrache la perceuse de la porte. Vingt kilos facile. Proctor s’empare d’un burin et d’un marteau. Blang ! violent coup dans la clenche qui cède en produisant une étincelle. Le voleur sourit, satisfait et ouvre le coffre. Derrière il y a un placard renforcé, nouveau coup de burin, blang ! Blang ! La serrure valdingue à l’intérieur, il ouvre à la volée, trois colonnes de tiroirs, il commence à fouiller. Il sait ce qu’il cherche, il balance tout le reste par terre, travaille vite. 42 on a un 10-15 sur Animal, une histoire de chien. Ouais, ouais, voiture 104 où en êtes-vous du 10-14 ? On en revient, RAS. Bien reçu… 21 à Central on est sur la trace de…. Cheveux blancs mi long, veste en cuir, mains posées sur le volant, le chauffeur attend, radio police en direct. A côté de lui un gars avec un bonnet noir qui pianote sur son ordinateur, fenêtres en DOS, piratage de la ligne téléphonique et de l’alarme, un leurre dans le réseau, pour les flics pour l’instant tout se passe bien. Tout en surveillant les lignes de code, il joue à un petit jeu de combat pixel, deux karatékas sous stéroïde qui se tabassent à coup de combos. Proctor ouvre un tiroir, alignement d’enveloppes en papier de soie, ça y est, il a trouvé, dix sachets de huit diamants en forme de cœur, trois carats, non marqués, pureté V2, vingt mille dollars pièce, cent soixante par sachets, près d’un million et demi par boîte. Il continue. On est bon ? La voix de Proctor retentit au bout de trois minutes. On est bon confirme le chauffeur. Pendant qu’il remballe son matériel l’autre démarre la voiture, il a plu tropical, le moteur peine un peu. Central à toutes les voitures sur Washington, direction Bagdad City, braquage en cours ou terminé, bijouterie Golden Kabul… Proctor enfile la perceuse dans un sac en nylon noir qu’il hisse sur ses épaules. Les enveloppes fourrées dans la sacoche accrochée à sa ceinture. Il ressort par où il est entré. Une fenêtre du premier. Il se glisse le long de la gouttière et atterrit dans la cour. Le gars au bonnet sort, son ordinateur sous le bras, ils s’en vont par une ruelle tandis que la voiture démarre. Les outils dans le coffre. Le gars s’appelle Jim Budd, ses amis l’appellent Buddy, Jimbo ou simplement Budd alors que ce n’est même pas son vrai nom. A ses heures perdues il est informaticien, licence obtenue en prison. Cinq ans pour vol de voiture. Sinon, justement, le reste du temps il travaille dans la concession. En cogérance. Le bail est au nom d’une société anonyme dans les Caïmans. Un plan de Proctor. Ils montent dans une Ford et filent en direction du centre-ville. Le cœur de la nuit, personne par les rues et les boulevards qu’ils empruntent, comme si une bombe avait tout effacé des hommes. Ils arrivent jusqu’à un parking en sous-sol, un box et trois voitures. Une Chevrolet blanche, une Cadillac et un coupé sport garés à l’intérieur. Ils rangent la voiture à côté du coupé, ôtent leur combinaison, se changent et partent chacun de leur côté, Proctor avec les diamants et la Cadillac.  .

La pêche est bonne ? Oh je viens pas ici pour le poisson. Je m’en doute. J’aime me promener sur les berges à l’aube, l’ombre de la plateforme au loin et son oriflamme de pétrole qui crache entre ciel et mer, le Golfe du Mexique, et dans la brume violette, au raz des vagues, la silhouette de la Nouvelle Orléans qui clignote très loin comme un navire échoué. Freddy est posé sur une caisse d’huîtres vide, il y en a toujours qui traîne par ici, Freddy a ses habitudes. Sa canne en nylon jaune oscille légèrement, je vois le bouchon qui fait des allées venues, Freddy l’ignore, il a le temps, tous les pêcheurs l’ont, c’est tout l’agrément. C’est-y pas beau ? Si. Vous savez, quand je vois ça, quand je viens là, quelque soit la journée ou la nuit que j’ai passé, bonne ou mauvaise, tout ça, être posé là tranquille, ça me réconcilie. Ça me dit quand même, que la vie est belle. Non ? Vous trouvez pas ? Je ne réponds rien, le regard porté vers la silhouette arachnide de la plateforme Exxon. Si, il a raison, quand t’es là dans cette poésie du petit matin après le stress, l’excitation, après un coup réussi, la vie est plus que belle même, c’est un luxe. Je sors un hamburger de mon sachet et lui propose. Freddy me remercie et croque dedans avec passion.

La concession  occupait toute la longueur du pâté de maison, délimité du trottoir par une forêt de fanions et de kaémonos aux couleurs pétards, éclatés fluo, et annonces déclamatoires. Jerry déplace moi la Corvette met là à la place de la Chevy, Monsieur Lawson, vous attendez quoi ? Que ces messieurs dame repartent ? Non monsieur. Flint ! Oui monsieur Proctor ? Je croyais que j’avais demandé que le prix des Hyundai soit changé. Brun, les cheveux courts, en bras de chemise et cravate, les épaules larges et carrées, une aura d’autorité qui irradiait de lui comme une pile atomique. Il retourna vers le bâtiment et les bureaux. Un client attendait sa nouvelle voiture près de la machine à café. Machinalement il mémorisa son visage. Il était un bon commerçant, pas seulement parce qu’il savait compter ou négocier mais parce qu’il se souvenait des têtes. Les gens revenaient rien que pour avoir le plaisir de se faire appeler par leur prénom. Elizabeth, des nouvelles de Princeton ? Oui mais il n’a pas encore la confirmation, fait la secrétaire en le regardant pousser la porte de son bureau. Appelez-le et dites-lui que si je ne l’ai pas avant demain midi, je solde le lot. Bien monsieur. Je sors, je serais de retour vers quatorze heures. Bien monsieur. Il entre, ouvre le tiroir de son bureau, prend la sacoche, enfile sa veste en cuir, glisse la sacoche dans sa poche et ressort.

Trois millions deux cent mille dollars de diamants, un million et demi à la revente. Divisé par trois, cinq cent mille. Je travaille toujours avec les mêmes personnes. Mais toutes ne travaillent pas qu’avec moi. Chapman fourgue à droite à gauche, c’est comme ça qu’il a ses contacts. Il prend la sacoche que je lui glisse sous la table et l’ouvre. Il est à demi chauve, avec une grosse mèche filasse qui flotte sur le sommet de son crâne, porte d’épaisses lunettes à monture noire, il a l’air d’un comptable avec ses bretelles et son nœud papillon mauve à poids. Des V2, taillés cœur… ouais je devrais avoir quelqu’un mais pas avant lundi. Va pour lundi alors. Le Diner’s est plein des habitués de la semaine, Elle passe derrière les tabourets, son plateau plein de bouteilles et de verres vides. Elle a trente-cinq ans et un passé, inscrit sur son visage rieur comme un tracé au Bic. Elle est blonde décolorée. Maryline, ça s’invente pas. Qu’est-ce que je la kiffe cette fille. Dis donc je connais des gens qui aimeraient te rencontrer. Des gens ? Quels gens ? Des mecs avec des connexions, tu vois ? Non je vois pas. Comment ils me connaissent ? Bah… la réputation… Quelle réputation ? Bah… ils ont entendu parler de toi quoi… par qui ? Par toi ? Il range les pierres brusquement. J’existe pas tu m’entends ? Mais…. J’existe pas ! Et tes copains ils m’oublient, c’est compris ?

C’était pas la première fois qu’un gus ou une équipe me proposait. J’ai pas percuté, j’ai eu tort. Le vrai nom de Jimbo c’est Ford, Ford Proctor, mon petit frère. Mais comme il est tricard dans tout le comté… enfin vous voyez… Barney, notre chauffeur, était avec moi à Marion. Huit ans pour moi, douze pour lui après remise de peine. Et quand j’ai besoin d’un outillage spécial, un truc de pointe ou juste astucieux, je m’adresse à Mc Kenzee qui a été le codétenu de mon vieil ami George Tuttle. C’est une équipe soudée. On se connait, on s’apprécie, on part parfois en vacances ensemble, Jimbo gère la boutique avec moi. Je ne veux personne d’autre, je ne travaille pour personne, ni la mafia, ni les amis des amis, ni ne monte avec une autre équipe que la mienne. Ça fait cinq ans qu’on fait comme ça, depuis que je suis sorti et tout marche parfaitement. Trop parfaitement peut-être, forcément, dans ce monde-là… C’est une des raisons qui me fait dire qu’il faut que je raccroche. Je sais que tôt ou tard quelque chose pourrait déraper. Je ne retournerais pas en prison. La concession marche bien, je pourrais en tirer un bon prix, j’ai des parts dans ce bar à rednecks, le Sheridan. Encore un coup comme ça, et j’arrête. J’ai déjà la maison, au sud de Sumatra, accessible seulement par bateau, le paradis pour de vrai. Je lève les yeux, et regarde à travers le pare-brise le soir s’allonger sur l’avenue. Jimbo sort du parking, une grosse sucette bleue et violette au-dessus de la tête, Macéo Motel qui brille sur les volutes nuageuses. Alors ? Que dalle, il dit que son contact est à l’isolement et qu’il ne peut pas nous renseigner. C’est mort alors, j’en ai peur. On organise nos opérations à trois, parfois par un tuyau qu’on nous donne contre pourcentage, le plus souvent par nos propres moyens. Je vous dis, on est indépendant et j’y tiens.

Il était seul chez lui, assis devant le téléviseur allumé, pensif. Dans son portefeuille il avait une feuille de papier pliée en quatre. Elle était posée, ouverte sur ses cuisses. Un collage. Il y avait Sumatra, des têtes de morts, une Cadillac, une enseigne Cartier, des poupées Barbie. Il y avait un coin de Los Angeles, un autre de Chicago, des détails que seul lui comprenait, une mosaïque de coupures de presse, éclats de photos, de petits symboles. Il possédait ce collage depuis un moment, il le sortait de temps en temps et y réfléchissait. Son œil se perdait dans les détails, il laissait aller ses pensées, son mandala.

Tu m’avais dit lundi ! J’ai livré le gars mais j’attends toujours qu’il me paie. Qu’est-ce que tu me racontes ? Chapman connaissait Proctor, il pouvait être charmant et chaleureux comme il pouvait devenir cassant et dangereux en une fraction de seconde. Il s’appelle Monroe, Robert Monroe, il tient une boîte de jeu vidéo à Pétroléum, dans S Park Titan Game. Comment tu le connais ? Ça excuse-moi mais c’est pas tes oignons. Les yeux de Proctor s’étrécirent imperceptiblement. Il raccrocha et sortit de son bureau sans faire attention à la secrétaire qui lui faisait signe. Pétroléum, comme son nom l’indique abritait la plupart des entreprises et des employés du pétrole et plus particulièrement d’Exxon. L’agglomération touchait l’extrême nord de Paradise et s’étendait par petits paquets concentriques jusqu’aux abords du parc national d’Hampton Bay. S Park, pour Silicone Park était situé à cette limite. Il avait été aménagé après la crise de 2008, des centaines de mètres carrés de terrains mangés sur le parc national, vendus à prix cassé et contre des aménagements sur impôt. Une affaire en or massif pour les entrepreneurs. Et un petit désastre écologique qu’avaient dénoncé en vain les organisations idoines. La terre appartenait à une tribu indienne survivante qui vivait dans une réserve dans le nord de l’état. En échange de la vente ils avaient pu ouvrir une société de jeu en ligne sur place. Aujourd’hui il y en avait environ trois cent qui généraient en toute opacité des millions de dollars et pas une n’avait son siège social ailleurs qu’aux Bahamas ou à Monaco. Proctor pénétra dans les locaux de Titan Game sans s’annoncer, en se glissant par le hangar. Une jaguar Type E sommeillait sous une bâche, ces types avaient les moyens et ils ne faisaient pas semblant. Proctor poussa une porte et pénétra dans un atelier où des ouvrières emballaient sans conviction des boîtiers de jeu dans des cartons. Monsieur Monroe s’il vous plaît, l’une d’elle lui fit signe vers l’étage au-dessus de leur tête, Proctor emprunta les escaliers. Monroe était un homme d’une trentaine d’années, grand et mince, d’aspect soigné et sportif, un pull parme sur les épaules. Proctor aurait parié qu’il avait ses entrées au golf et sa table dans les meilleurs restaurants de la côte. Monroe ? Où est mon argent ? Quel argent ? Qui êtes-vous monsieur ? Chapman m’a dit qu’il t’a livré la marchandise, où est mon fric ? Qui ? De quoi vous parlez ? Sortez tout de suite de mon bureau monsieur !

J’ai pas de temps à perdre avec ces grimaces. Si Chapman m’a dit qu’il lui a filé la marchandise c’est qu’il l’a fait, il en va de sa réputation après tout. Je dégaine mon 45 ACP et fonce droit sur lui, peut-être qu’avec le canon d’une arme sur la tempe il va se souvenir. Au secours ! Au secours ! Deux gars rentrent en trombe dans le bureau, je leur ordonne de se mettre à genoux, mains croisées sur la tête, faites ce qu’il dit cet homme est fou ! T’as vingt-quatre heures pour m’apporter le fric. Tu m’as entendu ? Oui, mais de quel arge… la ferme ! Vingt-quatre heures ! Et je sors.

Maryline excuse-moi. Tu te fous de moi ? Tu as une heure de retard ! Je sais les embouteillages, tu dis toujours ça ! Mais pour une fois c’était vrai, depuis l’ouverture des travaux sur l’autoroute 180, celui qui remonte Pétroléum, c’est le bordel pour circuler. Allez viens ! Non va te faire foutre je rentre chez moi ! Eh toi, elle t’a dit de lui foutre la paix ! Intervient un guignol qui visiblement l’avait repérée. Il se met en travers de nous deux, je lâche le bras de Maryline et montre au mec mon arme. Calte ! Il n’insiste pas, j’attrape Maryline. Allez bordel amène-toi ! Va te faire foutre Mason ! Mais pourquoi elle est restée aussi longtemps si c’est pour me faire des grimaces maintenant ? Je l’attrape par la taille et la mets dehors. Elle se débat mollement. Lâche-moi ! Quand tu m’auras écouté ! Elle et moi ça fait peu de temps qu’on se fréquente. Elle me plaît, elle est cool, au lit ça se passe bien, et je sais que je suis son genre de mec. Je le vois dans ses yeux, ses beaux yeux rieurs quand elle me regarde. Même cette nuit, même si elle ne sourit pas. Ecoute, je n’ai pas de temps à perdre, j’ai quarante-cinq ans, je suis célibataire et je n’ai pas d’enfant. Je n’ai pas de chat, pas de chien, pas de poisson rouge et je crois que je suis amoureux de toi. Mais on se connaît que depuis deux semaines ! Il y a aimer et aimer, j’ai envie de te dire je t’aime depuis le deuxième jour, mais ça ne t’engage à rien, ne crois pas que je te ferais une crise si tu foutais le camp, je me serais trompé c’est tout. Et si t’allais voir ailleurs aussi. Mais c’est comme ça, je suis amoureux, un peu, beaucoup, et je veux passer un moment avec toi. Elle me jette un coup d’œil à la fois incrédule et accusateur. Oh mais t’es impossible toi ! Tu arrives avec une heure de retard et maintenant tu me fais une déclaration ! Qu’est-ce qu’il y a d’impossible là-dedans, je t’ai dit que j’étais coincé dans les embouteillages. Ecoute Mason je t’aime bien mais…. Mais quoi ? Je sais que je te plais, je le vois, tes yeux sont bavards Maryline, c’est pas la question, la question c’est qu’on ne peut pas compter sur toi Mason, tu vas, tu viens, parfois tu n’es même pas là, et quand tu te pointes le monde devrait se plier juste parce que t’es présent. Ça répond pas à ma question. Quelle question ? Est-ce que tu veux passer un moment avec moi. Finalement elle a accepté de venir dîner. Je sais pas Mason…. Qu’est-ce que tu ne sais pas ? Tu ne connais rien de moi ! Et alors tu ne sais rien de moi non plus. Si je sais que tu es concessionnaire, que tu as quarante-cinq ans et que tu conduis une Cadillac XTS. Je suis pas le genre de fille pour toi. Qu’est-ce que tu as dit que je faisais comme métier ? Concessionnaire, c’est pas ça ? Depuis quand les serveuses n’ont plus le sens de l’observation ? Je fais en souriant. Je porte des chemises en soie, je roule dans une voiture à cinquante mille dollars, j’ai une montre en or à huit mille dollars au poignet, je porte une veste en cuir de chez Armani, et des chaussures sur mesure, j’ai ma table réservée à l’année au Séminole, je ne suis pas concessionnaire, je suis un voleur Maryline. C’est mon boulot ! On s’est installé dans un restaurant d’Ocean boulevard et on a commandé des huîtres. Lui et moi au début c’était super, et puis c’est devenu de moins bien à cauchemar. Un brave mec, je l’ai connu à Cancun mais finalement il s’est fait serrer en Colombie. Pourquoi ? Trafic quoi d’autre. C’était un con, voilà ce que c’était, c’est quoi cette idée débile de faire du trafic au départ de la Colombie ? C’était un américain ? Oui. Bin voilà, un con ! Elle se marra. T’aurais pas fait la même toi hein ? Trafiquer à moins d’avoir gros du monde derrière soi et un avocat poids lourd c’est un risque inutile, faut être le dernier des débiles pour penser qu’un gringo pourra passer la frontière sans se faire coincer. Il y en a pour qui ça marche, elle m’a fait remarquer. Ouais, quand le mec a oublié de payer les flics. T’as fait de la prison ? Oui. C’était dur ? Oui, ça l’était. Combien de temps ? Huit ans. T’étais où ? A Marion. Raconte. Il n’y a pas grand-chose à raconter, c’est la prison quoi, tu fais ton temps et t’essaye d’y survivre. T’as eu des ennuis ? J’ai haussé les épaules. En prison c’est difficile de les éviter. Elle voulait savoir et je ne voyais pas de raison de ne pas en parler. Ça faisait six mois que j’étais là-bas et tout le monde parlait de ce mec, l’Albinos, un monstre sous stéroïde, pédé comme un phoque, qui avait pour habitude de choisir ses fiancés dans la viande fraiche. Je veux dire, il avait son copain attitré, mais il ne crachait pas sur un encas de temps à autre, et un jour il a décidé que ça serait moi. Ce genre de mec ça vient pas te voir, ça te coince pas dans les douches, c’est lui qui te convoque, et quand il le fait t’as intérêt à y être. J’étais mort de trouille, je n’avais aucune chance et je le savais. J’allais me faire baiser à mort par ce malade devant tous ces copains et après ça ça serait terminé de moi. J’avais un ami qui m’avait fourni une arme, mais évidemment c’est la première chose qu’ils ont trouvé sur moi quand ses potes m’ont fouillé. Et voilà que je me retrouve devant cette chose. Je veux dire il était vraiment gros et blanc comme du marbre, chauve avec les yeux rouges. Et pas de tatouage, aucun, ce qui le rendait encore plus bizarre dans cet environnement. Il aurait pu me défoncer avec son petit doigt mais faut croire qu’il n’avait pas confiance, parce qu’en retirant son benne, alors qu’il me demande que je le suce, il sort un rasoir. Il m’ordonne me mettre à genoux et j’avais cette lame contre mon cou. N’empêche, heureusement qu’elle était là, je me suis agenouillé, j’ai fait mine de me pencher et d’un coup je l’ai obligé à se châtrer. Il s’est taillé un bout de bite, mais ce n’était terminé parce qu’il était encore debout. Je savais que j’allais mourir, que s’en était fini de moi parce que je ne l’avais pas tué sur le coup. J’ai cogné. Cogné en me disant que j’étais mort. J’avais l’avantage si on peut dire mais pas de beaucoup parce qu’il était puissant, puissant et fou. On s’est battu comme des chiens, il m’a cassé le nez, les dents, la main mais finalement je l’ai eu parce que dans ma tête j’étais déjà mort et plus rien n’avait d’importance. J’ai sorti le collage de mon portefeuille, je l’ai déplié et je lui ai montré. Après ça j’ai commencé à faire ça. C’est quoi ? Ma vie. Elle a regardé le collage. Pourquoi il y a toutes ces têtes de mort ? Une par année de prison. Tu comprends, après ça, il n’y avait plus rien qui comptait parce que j’étais déjà mort. C’est comme ça que j’ai fait mon temps, comme un mort. Et lui c’est qui ? George, George Tuttle. Il m’a en partie appris le métier, c’était un modèle pour moi. Pourquoi c’était ? Il est mort il y a quelques mois, la police… Vingt ans de carrière pas une année de prison, et il finit comme un petit voyou. Alors, qu’est-ce que t’en penses ? De quoi ? De tout ça qu’on passe un moment ensemble. Elle a reposé le collage sur la table. Oh Mason… quoi ? Je te montre ma vie là, alors quoi ? Mais c’est pas ça… c’est quoi alors ? Elle a hésité un petit moment et puis elle a fait, mais je ne peux même pas avoir d’enfant ! J’ai rigolé, et alors on en adoptera un ! Elle m’a enfin lâché un sourire. Ecoute, cette histoire avec George, ce boulot, tout ça… je vais raccrocher, je commence à avoir suffisamment d’argent pour faire ce que je veux et voir venir mais à quoi bon si c’est sans toi ? Je suis bien avec toi et je sais que c’est réciproque alors qu’est-ce que tu en dis ? Qu’on s’installe ensemble ? Bah oui ! J’ai déjà été marié, tu le sais, et tu sais que ça n’a pas marché. La prison ne nous a pas fait du bien mais il y a aussi ce taf, c’est pas un boulot que tu peux avoir quand t’es marié et j’ai fait cette erreur, mais je ne la referais plus. Tu ne veux pas m’épouser alors et faire de moi une femme honnête. T’es sans doute ce qu’il y a de plus honnête dans ma vie, t’as pas besoin d’une bague au doigt pour ça. Le compliment l’a touchée, je l’ai vu dans ses yeux.

Monroe n’était pas seul quand il le retrouva le lendemain sur  le toit d’un parking. Il y avait ce type d’une cinquantaine d’années avec ses moustaches de cowboy et trois autres qui lui ressemblaient, tous des rednecks pur jus, marqués sur leur tête comme un dessin au néon. Le gars avait l’argent, de grosses liasses dans un sac qu’il lui remit. T’es qui toi ? Celui qui t’as évité une attente injustifié et des complications malhonnêtes. Proctor prit une des liasses et compta sommairement. Il y a le compte ? Bien sûr, mais je t’en prie, vérifie. Il rejeta la liasse dans le sac et le referma d’un coup sec. Merci, se contenta-t-il de répondre avant de faire demi-tour. Eh, où tu vas t’es pressé ? Proctor lui jeta un coup d’œil de biais. On pourrait discuter non ? De quoi ? De ce genre de mésaventure, on bosserait ensemble il y aurait aucune chance que cela arrive. Je travaille seul. C’est ce qu’on dit, j’ai entendu parler de toi, t’es un bon. Il lui tendit la main, au fait je m’appelle Jack, Jack Podzanski.

J’ai écouté ce qu’il avait à dire, ça n’engageait à rien pensais-je. On m’avait souvent fait des propositions, comme je l’ai dit, mais je ne suis jamais tombé sur des gens vraiment sérieux. Faut voir que dans ma partie il y a beaucoup de bavards et d’escrocs, naturellement. Il avait du boulot pour moi si je voulais, il était d’accord pour que je travaille avec mon équipe uniquement et que je gère les choses à ma façon. Il ne m’imposerait personne, ni aucune méthode et si les choses ne me convenait pas pour n’importe quel raison, je pouvais partir. Evidemment je me suis renseigné sur lui, ça m’a semblé sérieux, j’avais l’argent qu’on me devait et ce gars avait fait en sorte que ça arrive, et puis il était cool, ne se la racontait pas et peut-être que j’avais envie de me reposer sur quelqu’un maintenant que j’avais décidé de raccrocher. Pour le dernier coup que je ferais ça ne coûtais rien de me brancher un peu. Et puis j’avais immédiatement d’autres préoccupations, me trouver un petit nid d’amour pour Maryline et pour moi et puis, parce qu’elle y tenait, adopter un gamin. J’ai jamais été papa, enfin pas à ma connaissance… mais je pensais que je ferais un bon père parce que je connais la vie et ses pièges, on a donc commencé la procédure qui vous oblige à passer devant une assistante sociale et un psychologue salarié par la ville. L’assistante avait une tête de souris et portait un ensemble vieille fille typique, tout de suite j’ai vu qu’elle est moi ça n’allait pas coller. Je vois que vous étiez au centre de Marion dans l’Illinois, pendant huit ans qui faisiez-vous ? Ça dépend, j’ai fait des chaussures à un moment donné, et après on m’a proposé les cintres… Vous étiez responsable ? Non madame, j’étais un taulard, huit ans pour vol à main armée. Et là ça été immédiat, je l’ai vu au mouvement de son corps, j’aurais pu être le pape en personne, venir faire des miracles, toute sa personne disait déjà non. Je suis désolée… elle a commencé en refermant mon dossier. Nous ne… qu’est-ce qu’il y a ? Vous pensez parce que j’ai fait de la prison que je ne saurais pas éduquer mon môme ? Ce n’est pas la question, la politique de…. De quoi !? Vous avez des centaines de gosses qui ne seront jamais adoptés, vous le savez comme moi, je suis un gars de l’assistance, parce qu’ils sont noirs ou parce qu’ils sont trop vieux ou qu’ils sont malades, donnez-les nous, donnez-nous en un, un de huit ans, noir, boiteux, on s’en occupera comme les meilleurs parents, comme n’importe quel parent responsable ! Je suis désolé monsieur mais… Mais quoi !? J’hurlais presque, Maryline a posé sa main sur mon bras pour essayer de me calmer. Mais quoi hein ? Qu’est-ce que ça change pour ces gamins que j’ai fait de la prison !? Ce qu’ils veulent c’est de l’amour, une famille et vous ne voulez pas qu’on leur en donne parce que j’ai fait de la taule !? Ce n’est pas ça monsieur mais la politique de la ville est très…. Ah la ferme ! Pauvre conne va ! Je me suis levé, j’ai fait valdinguer sa lampe de bureau et je suis parti, Maryline derrière moi. J’étais frustré et furax quand j’ai retrouvé Jimbo et les autres sur le toit où on avait rendez-vous, à une cinquantaine de mètres du lieu de notre prochain braquage. Un plan amené par Jack, un million de dollars à la clé à diviser par trois. Jack s’occupait de la fourgue et prenait sa part, le reste était pour nous. Jimbo nous expliquait les problèmes qu’il rencontrait sur les alarmes mais j’écoutais à moitié, Jack l’a remarqué, il m’a demandé ce qui n’allait pas. Oh c’est rien, j’ai un souci avec ma copine. Je lui ai expliqué brièvement. Mais pourquoi t’es pas venu me voir ? Je connais du monde à la mairie tu sais, je peux t’arranger ça, tout peut s’arranger. Je pensais que c’était des cracks, ça parle beaucoup dans mon milieu mais trois jours plus tard je recevais un papier en vue d’une adoption de la paroisse de John le Baptiste. Je ne sais pas si on peut appeler ça le plus beau jour de ma vie considérant que je n’avais jamais envisagé d’être papa, mais ce fut le sien assurément.

Ça n’allait pas être simple pour ce coup là. Il y avait l’ascenseur avec une alarme intérieur, mécanique, impossible de couper depuis autre part que le PC de surveillance au rez-de-chaussée. De leur point de vue ça serait donc une descente depuis le toit, quatre étages dans la cage d’ascenseur, en rappel. Ensuite il y avait l’armoire forte, Burg-Wachter, une rolls. Vingt-quatre points d’ancrage, verrouillage électronique à quatre côtés, deux par côté, classe X S60, condamnation par vérin hydraulique, porte de vingt-trois centimètres d’acier et de titane, plus une alarme au sol, une alarme à vibration et une autre à l’ouverture de la porte. Pour Mc Kenzee ça revenait à se procurer un laser assez puissant pour traverser ce genre de matériaux sans brûler ce qu’il y avait à l’intérieur et surtout qui soit transportable, pour Jimbo, trouver une manière pour maîtriser trois alarmes en simultané, sans passer par la ligne téléphonique. Bref ils auraient besoin d’au moins un bon mois pour mettre sur pied l’opération. Jack dit banco. Et comme Proctor était aussi occupé par son histoire d’appartement en plus de ses autres responsabilités, Jack lui dit, tu veux un appart ? T’as un appart. Avec Jack Podzanski, s’il n’y avait pas de solution c’est qu’il n’y avait pas de problème.

On a accueilli le petit Tommy le dix-sept septembre, ça sera une date anniversaire, ça j’en suis sûr. Maryline était comme une enfant devant son Noël. Il a six mois, d’origine mexicaine, on ne sait rien de ses véritables parents sinon qu’ils ne sont plus de ce monde. Il ne parle pas mais il gambade déjà dans tout l’appartement, et il a l’air très intéressé par tout ce que je fais. Jack nous a trouvé un truc sur Perfect Island, c’est assez génial je dois dire. Un vrai petit coin de paradis au milieu de cette ville, avec la piscine en bas de l’immeuble et un appontement pour les bateaux. Je ne lui ai pas parlé du projet de me retirer après ça, c’est pas ses oignons, Maryline ne sait pas encore pour la maison de Sumatra, ça sera ma surprise pour notre voyage de noce vu qu’elle tient à ce que je fasse d’elle une femme honnête comme elle dit avec son beau rire. Mais tout ça ça sera pour après le coup qui a finalement lieu une vingtaine de jours après l’arrivée de Tommy.

Pour parvenir jusqu’au toit qui nous intéressait on devait passer par un immeuble de bureau avec le laser, un engin d’une cinquantaine de kilos que nous avait trafiqué Mc Kenzee à partir d’une machine industrielle. Plus une paire de masse, des pitons, une perceuse, vingt mètres de cordage, la valise électronique de Jimbo, de quoi nous faire griller si jamais on tombait nez à nez avec des gardiens. A charge pour Jack de nous déblayer le terrain de ce côté-là, et je ne cherchais pas à savoir comment il avait fait mais on ne rencontra personne, même le système d’alarme avait été levé. Une fois sur place, on commença par défoncer la plaque en béton qui protégeait l’accès à la cage d’ascenseur, puis j’attaquais la toise d’acier juste derrière à la perceuse. Cinquante kilos de matos à descendre sur quatre étages ça se fait pas tout seul. D’abord il fallait y aller, forcer la porte du palier en s’arrangeant pour qu’elle reste ouverte, et puis manœuvrer en douceur pour que le monstre parvienne à hauteur sans pour autant poser un pied par terre. On allait tout faire en l’air à cause de cette fichue alarme au sol à laquelle Jimbo n’avait pas trouvé de parade. On a donc passé une partie de la nuit à installer un système de poulies auquel on pouvait se tenir sans toucher la moquette, le tout avec le laser, trois heures de travail. Après quoi je suis passé à l’action. La serrure électronique n’allait pas être un problème, ce qui risquait d’en être un c’était les vérins de sécurité qui se mettraient automatiquement en route si je tapais dans un fil ou si la température de la porte atteignait un certain degré, et là ça serait mort parce que les vérins s’enfonçaient de dix centimètres dans le mur en béton armé. Il m’a fallu une heure pour percer la porte sans compter les arrêts pour lui permettre de refroidir, et une autre heure pour y faire un trou assez large pour que Jimbo puisse piéger les alarmes et qu’on ouvre enfin l’armoire. Après on a évacué vingt-cinq kilos d’or et l’appareillage qu’on avait mis en place pour ne pas mettre le pied par terre nous a fidèlement servi même si on s’est fait quelques frayeurs. Six heures de boulot intensif en comptant le retrait, j’étais exténué.

Ça va comment ce matin Freddy ? Il a souri sans rien dire et il m’a fait signe en direction de la nuée. Le ciel était gris ardoise et violet, avec des traces de nuit ça et là. Avant Freddy était pêcheur d’écrevisse dans le sud de la Floride, mais la catastrophe BP la mise à la rue, et nous voilà devant la plateforme d’Exxon qui pourrait aussi bien se mettre à dérailler un jour. Quand El Nino est passé on y a bien cru, les écolos avaient déjà prévu la catastrophe apocalyptique, et puis non, rien, la plateforme a résisté. Je suis remonté à l’appart pour voir Maryline et le petit dormir. J’ai trouvé ça beau. D’ailleurs tout ce matin l’était. Je me sentais au sommet du monde. J’allais mettre un terme à ma carrière en beauté et ensuite adios ce paradis de béton. Freddy si je partais d’ici, je veux dire de cette ville, qu’est-ce que t’aimerais que je te laisse. Pourquoi vous voulez partir ? C’est assez possible Freddy oui. Il a réfléchi quelques instants avant de répondre. L’autre jour je suis passé devant votre concession, j’ai vu une Dodge Charger de 70…. Oui on s’en sert comme devanture, il n’y a pas de moteur. Oh… dommage. T’inquiète pas, je ferais mettre un moteur, elle est à toi Freddy. Il a souri, je me sentais bien, en accord avec le monde, la vie était belle.

C’est quoi cette connerie ? Soir de paye, Jack avait donné rendez-vous à Proctor dans les bureaux de son entreprise de construction, Fremac. Ce dernier regardait la liasse qu’il avait dans la main et n’avait pas l’air d’y croire. Il avait pourtant compté mais ce n’était pas la somme dont ils avaient parlé, à vrai dire, ce n’était même pas proche du million escompté. Cent mille ? Tu te rappelles que je fais part à trois. Ça  mon pote ça ne me regarde pas, moi aussi j’ai des frais. Proctor leva la tête, son regard avait changé. Mon pote ? Je vais te dire qui c’est mon pote ici, c’est lui, dit-il en ouvrant le pan de sa veste sur la crosse du 45 qui dépassait de son pantalon. Et ce pote là, il dit que t’as vingt-quatre heures pour allonger ce qui manque, tu captes, mon pote ?

Jimbo travaillait dur à la concession. Il s’occupait de la partie garage et gérait les questions informatiques. Les constructeurs en mettaient absolument partout aujourd’hui, même dans les pneus ! Ce qui compliquait d’autant la tâche des concessionnaires qu’il fallait des valises de logiciels pour gérer ces problèmes. Jimbo réglait en partie la question avec le piratage. Il achetait en sous-main des produits que fabriquaient de jeunes informaticiens indiens ou pakistanais établis à Bagdad City et ses environs. Jimbo avait son réseau, presque des copains, à qui il allait périodiquement rendre visite. Il savait parfaitement, comme son frère, que si les constructeurs apprenaient ses petites magouilles, eux qui faisaient payer vingt mille dollars pour une valise électronique de diagnostic, la concession paierait un fortune, voire serait obligée de fermer. Mais le jeu en valait la chandelle parce que c’était eux contre l’industrie de l’automobile, et que c’était ça ou débourser annuellement des fortunes. Cette nuit-là il avait rendez-vous avec Ali, un gamin de dix-huit ans, petit génie en informatique qui bossait à S Park pour une de ces boîtes de jeu en ligne. C’était le gamin qui lui avait donné le rendez-vous, dans un café à deux rues de Bagdad City, mais il était en retard d’une demi-heure et Jimbo commençait à s’impatienter. Mauvaise manie pas forcément économique quand on est enfermé entre quatre murs, c’était en prison qu’il avait commencé à fumer. Mais à Paradise, une ville qu’on voulait exemplaire, il était autant interdit de fumer dans les lieux publics que dans la rue, alors il restait l’arrière-cour, pleine de mégots, où il tirait sur une Marlboro en vérifiant ses appels. Mason lui avait laissé un message, il était en train de l’écouter quand un grand type barbu avec un tatouage dans le cou était apparu.

Proctor était mort en prison en tuant cet albinos. Le seul homme qu’il n’ait jamais tué de sa vie. Il n’avait aucun regret à ce sujet. Il avait seulement cessé de vivre à ce moment-là. Et tout ce qui avait suivi, toutes les années suivantes, à l’intérieur et hors de la prison avait été un luxe, un rab, un supplément qu’il avait chéri mais auquel il ne s’était jamais attaché. Ça n’avait pas d’importance, plus rien n’en avait maintenant qu’il était mort. Il s’était détaché de tout, tous les morts te lèguent quelque chose, lui avait dit un jour Tuttle, c’était ça ce que lui avait légué l’albinos, une forme d’indifférence à ce qui pourrait lui arriver. Quand Podzanski lui donna rendez-vous à l’entrepôt, il s’arma mais n’y alla pas la crainte au ventre. Il se fichait de pour qui il se prenait ou qui il était, il lui devait neuf cent mille dollars et Mason Proctor ne discutait jamais longtemps quand on touchait à son fric. Sa seule véritable préoccupation c’était qu’il n’arrivait pas à joindre Jimbo mais il n’imaginait pas une seconde que Podzansky pourrait s’en prendre à lui, il n’oserait pas. L’entrepôt était situé à l’est du George Bush’s Stadium, au milieu d’un alignement d’autres entrepôts et de baraquements en agglo. Une de ses zones qui poussaient autour du stade depuis que la mairie avait abandonné le projet de grand ensemble destiné aux alentours de ce qu’il fallait bien appeler un mini complexe olympique. Podzansky l’attendait à l’intérieur avec deux de ses frères Mac et Fred et un autre avec un tatouage dans le cou qu’il n’avait jamais vu. Devant lui, posé sur un bureau métallique il y avait un sac. Tout est là, lui dit-il avec un petit signe de tête, la mine contrarié. Proctor ouvrit le sac, à l’intérieur il y avait la tête de son frère et ses deux bras. Enfin… quand je dis tout est là… plaisanta Podzansky en montrant les sacs poubelles derrière lui. La rage et le chagrin, d’un coup, tout en même temps, son visage qui se déforme prend une teinte grise, les larmes aux yeux il porte la main sur son 45. D’un coup de matraque l’homme au tatouage l’allonge avant de le désarmer. Pour qui tu te prends connard ? Tu viens chez moi, je te paye un appart, je te trouve un gosse, et tu me chies dans les bottes ? Tu me donnes des ordres ? Tu me menaces ? Moi ? Alors je vais te dire salope, t’as pas compris un truc, t’es à moi. Tu piges ? Tu m’appartiens. Ta femme, ton appart, ton gosse m’appartiennent, toi t’es rien, t’es personne, t’es un employé, et tu feras ce que je te dirais, tu prendras le fric que je déciderais, tu feras les coups que je déciderais, et si jamais l’envie m’en prend, si jamais tu rapportes plus assez, alors je me paierais sur ta pute, je la mettrais sur le trottoir, tu me comprends ? C’est ça qui va arriver parce que c’est ça que tu es, un employé. Maintenant fous moi ça dehors et apprends-lui un peu la vie.

Elle ouvrit la porte et poussa un cri, il entra et lui plaqua la main sur la bouche. Il avait une paupière et une oreille déchirée, le nez cassé, les deux yeux pochés, les lèvres fendues. Je vais allez à l’hôpital ne t’inquiètes pas, il faut que tu partes. Mais…. Prends Tommy et vas-t-en. Où ça ? Je ne veux pas le savoir, vas-t-en. Mais… Il n’y a pas de mais Maryline, c’est fini. Qu’est-ce qui est fini ? Tout ! Tout est fini.

La concession s’embrase dans une détonation, un éclair blanc précédent un incendie, toutes les vitres de toutes les voitures incendiées se volatilisent. Proctor jette un cocktail Molotov sur une des voitures. Tout est fini.

Les flammes surgissent par la devanture dans un bruit de verre. Elles grimpent le long de la façade en faux bois et rongent le drapeau confédéré peint sur le panneau où l’on peut encore lire « Sheridan’s Bar ». Une nappe de feu bleu glisse de dessous les portes en faux cuir, dans le lointain on entend la sirène des pompiers et le hululement de la police. Tout est fini.

Il porte sur lui deux 45 ACP avec trois chargeurs chacun plein de 11,43, 14 cartouches par chargeur, et un fusil à pompe Remington canon court, six projectiles Brennecks dans le magasin, il est parti pour la guerre. Le cocktail Molotov fait un vol plané et éclate sur le toit des bureaux de l’entreprise Fremac.

Il fait nuit noire, sur la route entre Pétroléum et Hennessy, les grenouilles croassent joyeusement, le bayou grésille. Dans le panneau des phares on lit un fromager rongé par les lianes, la voiture est à l’arrêt. Il y a du verre brisé par terre qui brille comme un ciel d’étoiles. Des traces de frein dans les hautes herbes sur le bas-côté, la voiture a heurté un rondin échoué. La portière s’ouvre avec un grincement, il pose un pied par terre. Il y a des trous de balles sur le coffre arrière, et de manière concentrique à hauteur de la serrure. Du sang coule sur sa cheville de dessous son pantalon. Proctor voit trouble. Il sent son cœur battre contre ses tempes et il se souvient. L’Albinos se dandine nu sous son front, maintenant il va être tout à lui. Il l’attend. Sa main s’accroche au montant de la portière, il essaye de se hisser de son siège mais la douleur le fait rouler par terre au pied de l’autre voiture. L’homme au tatouage dans le cou braque son AK47 vers lui. Il porte une cagoule et un gilet de combat, il appuie sur la détente sans un mot. La voiture démarre, les débris de cervelle de Mason Proctor brillent brièvement dans la lumières des phares arrières.

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