Quinn (1ère partie)

Quinn avait débarqué en ville avec la ferme intention de faire de l’argent et du gros si possible. Il venait de la côte ouest, Seattle, il avait besoin d’air et à peine de quoi se refaire une santé. On lui avait parlé de Paradise, la ville de toutes les opportunités, ça lui avait semblé d’autant un bon plan qu’on disait la ville corrompue jusqu’à l’os, du maire en passant par le moindre petit juge de district. Ça restait à vérifier mais si c’était vrai ça serait l’occasion ou jamais de se faire des couilles en or sans trop de frais. Seulement pour ça il fallait des connections. Quinn ne savait pas à qui s’adresser exactement, il avait passé pourtant le plus clair de sa vie à trainer dans la rue, il en connaissait les coutumes et les usages, il savait que les bars étaient de bons endroits pour se faire des amis, si tant est qu’on ne se trompait pas d’établissement. Et de ce point de vue il pouvait se vanter d’être un genre d’expert. Pas qu’il levait le coude facilement, il était même assez peu enclin à boire mais il avait toujours trouvé ses contacts dans certains rades qui après la taule étaient les meilleurs endroits pour se faire des relations. C’était toujours dans ces bars que trainaient les affranchis et ces mecs de la mafia, pour peu qu’on sache comment faire avec eux, étaient toujours partants pour une bonne affaire. Il le savait pour avoir déjà monté quelques casses dans le passé avec eux en Californie, dont un qui avait commencé en taule. Un petit mec, un « associé » comme ils disaient, Mike Boland. C’était d’ailleurs lui qui lui avait parlé de cette ville et de Frank Riccotello alias Franky Trois Doigts, le patron local, le mec qu’il rêvait de rencontrer, même s’il savait que ce n’était pas pour tout de suite. Pour tout de suite il était dans ce bar à désespérer de vendre ces cailloux qui lui brûlaient les poches depuis son dernier gros cambriolage, quand la fille s’était pointée. Ça faisait trois mois qu’il était ici maintenant à vivoter sans avoir rien à se mettre sous la dent. Il fallait absolument qu’il trouve un moyen de se mettre en affaire avec ces gars. Et donc la fille… Pas mal, la trentaine environ, avec les sourcils arqués comme elles s’épilaient maintenant et des seins menus, des mains de bosseuse et un de ces jeans slim fantaisistes avec des fleurs cousues comme en portaient aussi les nanas en Californie. Elle lui avait fait un peu de gringue, réclamé un verre, mais Quinn n’était pas intéressé pire il n’espérait qu’une chose, qu’elle foute le camp. Il l’avait gentiment rembarrée, puis il avait attendu que la fille s’éloigne pour balancer très solennel au barman, je voudrais faire une déclaration, ce n’est pas moi qui ait abordé cette fille. Le barman l’avait regardé un peu surpris avant de lui dire qu’il pouvait y aller de toute façon, son copain était en prison. Non ça se fait pas, avait insisté Quinn. C’était platement comme ça que tout avait démarré.

J’ai une déclaration à faire….Des mecs qui parlent comme ça, avec ce genre de mentalité à pas toucher la femme du voisin j’en connais pas des lourds. Ça fait un mois que je le vois trainer ici, il boit peu, cause avec pas grand monde et a typique le genre ex taulard. Ça se voit autant sur la gueule que sur cette façon d’être qu’ils ont généralement. On dit que les barman ont l’œil du flic, ça doit être vrai, mais la vérité c’est que j’y ai été en taule, alors je connais ce genre de gus, et puis il en traine plein ici. C’est pour ça que je lui ai demandé s’il cherchait quelque chose, il avait des cailloux à revendre à ce qu’il m’a dit alors je l’ai adressé à Lucky. C’est par ironie que tout le monde l’appelle comme ça, parce qu’il est joueur que s’en est pas croyable et qu’il est toujours fauché rapport à sa déveine que c’est pas croyable non plus. Mais question cailloux, il s’y connait, du moins c’est ce qui se dit, moi j’en sais rien, je ne suis que l’intermédiaire.

Jack « Lucky » Mayden de son vrai nom Giacomo Madino, un mètre quatre-vingt-trois, quatre-vingt-dix kilos, brun, origine caucasienne, né le dix-sept septembre mille neuf cent soixante-dix à Tampa, Floride. Condamné à trois ans pour possession illégale d’arme à feu, plus huit pour trafic de stupéfiants, impliqué dans diverses affaires de cambriolage et de recèle, soupçonné d’au moins trois homicides. Membre présumé de Cosa Nostra, associé à Frank « Trois Doigts » Riccotello chef présumé de la Famille Trafiquante pour Paradise City. Marié, père d’un enfant, Jack junior, arrêté et condamné pour usage et possession de stupéfiants, actuellement en prison. Joueur compulsif, régulièrement endetté, Mayden devrait actuellement plus de trente-cinq mille dollars à Samuel Baccaria aka Sammy « Two Times » Black, usurier pour Cosa Nostra.

Sammy « Two times », Jack « Lucky », Frankie « Trois Doigts » putain de ritals à la con et leurs surnoms de merde. S’il n’y avait que moi on les collerait tous contre un mur et blam, comme chez eux dans le temps en Sicile sous Mussolini. Ah il avait bien compris comment fallait les traiter ces enfoirés de parasites. Ils pourrissent tout ce qu’ils touchent, ils pourrissent cette ville, ils pourrissent la police, ils pourrissent le système pour se faire des millions sur notre dos et on fait quoi ? Rien, on observe, on attend en espérant que l’un d’entre eux commette une connerie, autant dire qu’on se touche. Et nous  on est censé faire quoi là-dedans ? Comme les autres, rester en retrait et espérer qu’un jour on nous redonne les moyens. Parce que c’est comme ça, aujourd’hui c’est priorité au terrorisme et ces empaffés peuvent vendre librement leur merde à des gamins de dix ans sans que ça gène. Rien que le mois dernier j’ai réclamé qu’on monte une écoute sur le rade de Trois Doigts, refus, c’est pas dans nos moyens, on n’a pas assez de trucs contre lui. On préfère monter des surveillances à Bagdad City, dans le vent. Les arabes eux au moins ils ne font pas de vague. Je dis pas que c’est mes copains, mais rayon crime c’est des zéros comparé à Trois Doigts et sa bande. Mais qu’est-ce que tu veux, c’est ces putains de Fédéraux qui décident. Tu as parlé du nouveau copain de Lucky au patron ? Qu’est-ce que tu veux que ça lui foute ? Rien qu’un petit voyou de plus. Trois condamnations pour cambriolage quand même. Merde, t’as pas compris ? Il aurait tiré sur le pape ça changerait rien ! Bah alors qu’est-ce qu’on fout là ? On mate, on surveille, on fait notre boulot, tu veux qu’on fasse quoi d’autre inspecteur ? Et Doakes il en pense quoi ? Il pense la même  tu penses. Il s’est pas remis de ce qui s’est passé sur le port le mois dernier hein… Pas trop non, Harrison s’est fait buter, son client aussi, huit collègues au tapis et on n’a même pas retrouvé le petit couple. Mais il est passé lieutenant quand même… qu’est-ce que tu veux il joue au tennis avec Knox, ce connard l’adore ! Doakes ferait péter cette foutue ville qu’ils lui donneraient une médaille, et tout ça parce que monsieur est parti en Irak et qu’il collecte des fonds pour le parti avec les vétérans. Toi aussi t’es parti. Avant lui-même, mais moi je fais pas de politique qu’est-ce tu veux. Comme quoi ça paye d’être Républicain poids lourd. A Paradise ? Tu rigoles ou quoi ? Ils auraient appelé une artère Oliver North boulevard que personne n’aurait moufeté.

Il est bien ce petit, il m’a plu tout de suite. Tranquille, qui sait l’ouvrir quand il faut, fait pas de manière, et ce qu’il avait à montrer de la première main d’après mon fourgue, on en a tiré quinze gros billets. Alors comme il cherchait une gâche j’ai parlé de lui à Bobby. Bobby avait besoin de quelqu’un pour faire une livraison, rapport à un de ces putains de cubain qui lui doit du fric et qui se fout carrément de sa gueule. Trois semaines qu’il me fait poireauter ce fils de pute, il me doit dix mille ! Qu’il me raconte, je sais que je vais jamais voir la couleur du blé, ce fils de pute doit partir ! Bobby faut pas le chatouiller sur la question du pez, je suis même étonné qu’il ait attendu aussi longtemps. Bref c’est le petit qui a rendu le service, et quand je dis un service c’est bien un service, il a même pas voulu être payé pour ça. Par amitié pour moi qu’il a dit. On se connait pas depuis longtemps mais franchement ça fait chaud au cœur des mecs qui ont ce genre de respect. Remarque je dis ça, mais vu comment c’est finalement parti en sucette cette affaire je crois que même si le petit avait réclamé son fric il aurait été mal reçu. Maintenant Bobby a une histoire de tentative de meurtre sur le dos, tout ça parce que Eight Ball a merdé sévère.

Jusqu’à la dernière minute Eddy « Eight Ball » Foster s’était demandé ce qui avait bien pu foirer. Il avait toujours eut une passion pour les mécanismes complexes. Déjà petit il démontait tout ce qui lui tombait sous la main pour comprendre comment ça fonctionnait, les mécanismes électroniques de préférence. C’était comme ça qu’il en était venu à s’intéresser aux alarmes, d’un peu trop près selon le département de la justice qui avait fini par le faire enfermer pour complicité dans une série de cambriolages. Il avait fait son temps comme un homme, comme disent les hommes dans le milieu où il gravitait, et après quoi il s’était pris de passion pour les mécanismes détonants. Il lisait des revues, se documentait sur internet, c’était incroyable comme on trouvait toutes sortes de littératures sur le sujet, surtout depuis la fin de la guerre avec l’épisode des IED qui avait tant fait de mal à l’armée. Une nouvelle passion qui bien entendu avait intéressé toutes sortes de gens que ce soit pour faire sauter un coffre ou un ennemi, ce n’était pas les propositions qui manquaient. Et Eddy faisait ça les doigts dans le nez quelle que soit la complexité du problème. Un vrai porte-poisse, ses engins n’avaient jamais raté leur cible. C’est pour ça qu’on l’appelait Eight Ball, la boule noire, celle que si tu la fous dans le trou avant la fin de la partie t’es niqué. Celui-là d’engin était télécommandé, distance cinquante mètres, avec un simple mobile, kaboum ! Au moment où la cible monterait à bord de sa voiture. Pourtant l’autre gars avait bien fait comme on lui avait dit, il avait garé la caisse juste à côté, n’avait rien touché dans le coffre. Il le savait parce qu’il le surveillait avec son pote Duck, un des employés de Monsieur Riccotello comme il l’appelait. Mais pourtant au moment d’appuyer sur la touche appel il ne s’était rien passé, mieux, son propre portable s’était mis à déconner, comme si la ligne était brouillée. C’était des choses qui arrivaient de nos jours avec toute cette technologie du sans fil, mais quand même… Eddy n’avait rien vu venir quand finalement Duck et Roy, prétextant l’emmener à une fête, lui avaient collé chacun une balle dans le crâne. Maintenant son cadavre flottait dans les marais, gonflé par la chaleur et il ne saurait jamais pourquoi tout avait si magnifiquement merdé, l’alligator croqua violemment dans son abdomen et l’entraina sous l’eau, lui, les réponses et surtout les questions il s’en fichait, tout ce qu’il voulait c’était ramener la viande dans son nid avant que les autres se pointent. Ils étaient nombreux à trainer dans cette partie des marais, c’est qu’il y avait souvent de la viande comme ils aimaient par ici. Eddy Eight Ball disparut de la surface dans un brouillard de bulles verdâtres.

Ecoute Lucky, moi je ne veux pas te manquer de respect ni rien, tu sais, tu me connais maintenant mais moi je suis cambrioleur pas livreur de voiture ni casseur de bras. Je sais, je sais petit mais fait ça pour moi tu veux, je dois un paquet de fric à cet enfoiré. Okay mais après faudra me brancher sur un coup hein. Dès que j’entends parler de quelque chose, je te le jure.

Sammy « Two Times » Black de son vrai nom Salvatore Baccaria, un mètre soixante-quinze, quatre-vingt-quinze kilos, brun, d’origine caucasienne. Né le huit août mille neuf cent cinquante-huit à Los Angeles, Californie. Une condamnation à quatre ans pour complicité d’homicide. Membre supposé de Cosa Nostra, associé à Franck « Trois Doigts » Riccotello. Marié, père de trois enfants, Andrea, Johnny et Tony. Soupçonné d’extorsion et d’usure, fait actuellement l’objet d’une enquête auprès de l’IRS pour fraude fiscale et blanchiment. Propriétaire du club de strip-tease le Blue Paradise. 

Il lui avait donné rendez-vous derrière le club. Un gros type en costume à cinq cent dollars lui avait dit de patienter il allait chercher le patron, quand ce dernier s’était pointé il avait compris pourquoi on l’appelait Two Times. Il s’appelle David Rochester, David Rochester. Tu vas voir ce mec, tu vas voir ce mec, et tu lui fais comprendre que faut pas regarder la femme du voisin, que faut pas regarder la femme du voisin, okay, okay ? Si ça se passe bien, bien, je te filerais d’autres boulots, je te filerais d’autres boulots. Quinn se demanda s’il était sous speed ou quoi, ce qui fit rire Lucky. Non il était comme ça, un tic de langage. Il lui avait donné une adresse où le trouver et un vague descriptif, Rochester vivait dans le nord-ouest de la ville, à une centaine de mètres d’Eden Park, le poumon de Paradise, dans une zone résidentielle. C’est là-bas qu’il alla le trouver, un matin, alors qu’il ramassait son courrier. Il ne savait pas la femme de qui ce gars fréquentait, probablement pas un affranchi sans quoi il serait déjà mort mais il savait qu’il devrait faire passer le message une fois la correction terminée. Il était venu avec sa voiture et un manche de pioche, l’autre ne le vit pas arriver, ni lui, ni le coup qu’il lui porta dans les genoux, assez pour le faire tomber. Le type ne devait pas mourir, juste comprendre la leçon, Quinn lui administra toutefois une bonne correction devant les voisins effrayés, délivra son message et repartit avant que la police ne se pointe. David Rochester s’en tira avec un nez cassé et une dizaine de points de suture, interrogé il refusa toutefois de porter plainte, prétendit ne pas se souvenir de la tête de son agresseur. Le message était passé.

Les deux inspecteurs entrèrent dans la petite pièce au fond de la bijouterie et regardèrent au-dessus de leur tête le trou béant par lequel on apercevait un enquêteur de la police scientifique dans sa combinaison blanche, occupé à relever des indices. Les outils qui avaient servi pour le trou étaient encore sur le toit, une masse et une barre à mine. Le coffre avait été ouvert au chalumeau qui lui aussi était encore sur place, selon le propriétaire on avait volé pour plus de quatre cent mille dollars de bijoux, principalement des pierres non montées qui se vendraient dans la rue au tiers de leur prix réel. La bijouterie était située dans une artère commerçante de South Beach Miami, c’était le troisième cambriolage de ce genre en un an, mais le plus gros. Rien n’indiquait cependant qu’il s’agissait d’une même équipe. Ce qui intriguait les policiers c’était comment le ou les cambrioleurs avaient fait pour maîtriser l’alarme censée se déclencher au moindre mouvement, ce qu’ils découvrirent laissa songeur le plus ancien des deux. On avait rempli le boitier d’alarme avec de la mousse de polyuréthanne, ce qui avait bloqué le mécanisme en à peine quelques secondes. Or cette méthode avait déjà été utilisée dans le temps par une bande organisée. L’inspecteur se demanda s’il pouvait y avoir un lien. La bande avait été mis hors d’état de nuire à la fin des années 70, les survivants, ceux qui avaient fait leur temps, étaient officiellement tous à la retraite. Ou pas… l’inspecteur joignit ses collègues californiens et leur demanda de s’intéresser à ces messieurs qui vivaient pour la plupart à Seattle. Mais selon ces mêmes collègues, ils tenaient tous des bars ou des restaurants et se tenaient tranquilles depuis leur sortie. Peut-être quelqu’un de leur entourage…  Oui c’était toujours possible mais on avait bien d’autres cas à traiter pour s’inquiéter de l’entourage de quelques vieux voyous à la retraite. Puis un autre inspecteur découvrit un documentaire sur cette bande sur Youtube, le truc de la mousse y était évoqué. Le casseur avait dû se documenter, internet était une mine pour les malfrats, tous les flics savaient ça. Mais le plus vieux des flics n’achetait pas, le documentaire expliquait bien ce truc mais pas précisément comment il fallait faire. Le voleur avait appris auprès d’un aîné, ça ne faisait aucun doute pour lui. Et puis il y avait autre chose. Ce fameux truc était valable pour quelques modèles d’alarme encore en vigueur, de vieux modèles, et totalement inutile avec les boîtiers modernes. Après enquête, on découvrit que la pose de la dite alarme, qui remontait à la fin des années 90, avait été effectuée par une entreprise aujourd’hui fermée dont un des employés avait été envoyé derrière les barreaux après qu’il ait été convaincu de complicité dans plusieurs cambriolages. L’entreprise elle-même avait été soupçonnée d’être tenue en sous-main par la mafia. L’employé s’appelait Eddy Foster, résident à Paradise City, alias Eight Ball. La police de Miami joignit ses collègues du PCPD qui promirent de faire des recherches. Mais ici aussi on avait bien assez à faire pour s’occuper de ce qui se passait dans une autre ville.

Vas-y raconte encore cette histoire, celle avec les flics dans les chiottes, demanda Lucky alors qu’ils étaient ensemble avec les mecs dans le club de Trois Doigts. C’était il y a quatre ans, chez moi en Californie, je venais tout juste de sortir de taule et j’avais ce pote qui me devait du fric. Alors je vais le voir et en plus du blé il me refile un peu d’herbe.  Je reviens en ville parce que mon pote vit à la campagne…. Là, je suis en bagnole tu vois, j’ai fait deux heures de route et… Tu m’avais dit trois heures la dernière fois, le coupa Lucky. Il avait une mémoire phénoménale. Ça faisait bien six mois qu’il lui avait raconté cette anecdote. C’était pareil avec ses histoires à lui. Il avait l’air de se souvenir de tout, de ce qu’il avait mangé tel jour à tel moment, de ce qu’il avait dit à tel type lors de tel incident. Plusieurs fois par exemple il l’avait entendu raconter l’histoire du jour, un des rares, où il avait gagné aux courses de lévrier la coquette somme de vingt-cinq mille dollars. Et chaque détail restait le même, invariablement. Un vrai don de menteur patenté, à n’en pas douter. Bah je t’avoue, continua Quinn sans se démonter, c’était peut-être trois, ou deux, quand tu te fais chier dans les embouteillages tu calcules pas trop non. Lucky ne répondit pas, il attendait la suite. Bref, quand je suis arrivé en ville j’avais une méchante envie de pisser, tellement que je me dis que je vais m’arrêter dans cette station-service. Le truc c’est que j’avais pas vu les bagnoles des poulets et moi j’avais cette herbe dans la poche, et en plus j’étais complètement stone vu qu’on en avait fumé avant que je m’arrache. Mais quand je rentre aux chiottes, paf, je tombe sur ces flics avec leur chien. Combien ils étaient ? Six bordel ! Six poulets en train de tailler le bout de gras et ce putain de clebs qui dès qu’il me voit se met à grogner. Merde, j’étais sûr qu’il sentait la beu, sûr que j’allais retourner au trou à cause de ça. Surtout que les poulets me matent sévère, comme si les chiottes étaient à eux et que je dérangeais. Mais fallait que je fasse quoi, me barrer et aller pisser dehors, ou faire comme si de rien n’était ? Le clebs grogne, les poulets me dévisagent, je me dis que si je ressors, c’est sûr, je suis cuit, ils vont trouver ça suspect. Donc je sors ma bite quoi et j’essaye de pisser, mais impossible, ce putain de chien avec ses grognements me stresse, et je suis là comme un con devant les gogues sans arriver à pisser. Tout le monde rigolait, cette histoire faisait souvent un tabac, Quinn l’avait déjà remarqué, ce pourquoi il la racontait volontiers d’ailleurs. Alors t’as fait quoi ? Bah qu’est-ce que tu veux que je fasse, je pouvais quand même pas rester comme ça avec ces poulets qui en plus me mataient. Comme s’ils attendaient que j’ai fini de pisser pour se raconter leur truc tu vois, alors j’ai demandé au flic du chien s’il pouvait empêcher son con de clebs de grogner comme ça, que j’arrivais pas à pisser à cause de lui. Tu sais ce qui me sort ? Que j’ai pas à m’en faire il mord que les nègres ! Ah, ah, ah ! Tout le monde éclata de rire. Un chien raciste ! Et finalement t’as réussi à pisser ? Tu parles, j’ai dû faire dehors c’est à peine si j’ai glissé trois gouttes !

Rester au club de Trois Doigts toute la journée, taper le carton, se raconter des anecdotes, picoler et parler de business, Quinn n’en revenait pas qu’avec tout ce qui s’était passé dans les années 80 et 90 avec les écoutes dans les clubs et autres bars à malfrats, ces gars-là continuaient de faire comme si cette époque avait disparu et que le FBI n’était pas après eux. Mais selon Lucky les temps avaient changé pour les flics aussi. Ils sont à fond sur le terrorisme tu comprends ? Tant qu’on ne fait pas de vague on ne les intéresse pas. Ça n’empêchait pas Quinn de trouver ça imprudent et pas question qu’un gars essaye de le brancher sur un coup ici, il faisait le sourd, si on voulait lui parler on passait par Lucky qui transmettait. Ça ne plaisait pas à tout le monde d’ailleurs. Pour qui il se prend ton pote ? demanda un jour Sonny Ocean, un des capos de Trois Doigts à Lucky. Qu’est-ce que tu veux, il veut pas retourner au trou alors il est prudent. Et alors bordel on veut y aller nous !? C’est un manque de respect ! Mais entretemps Trois Doigts avait entendu parler de Quinn et ce qu’il en savait lui avait d’autant plus qu’il avait été assez bien avisé pour reverser sa part à l’organisation pour ses deux derniers casses, même quand celle-ci n’avait rien à voir dans leur mise au point. Alors il avait tenu à le rencontrer. Un an après avoir débarqué en ville son rêve s’accomplissait enfin.

Frank « Three Fingers » Riccotello, un mètre quatre-vingt-dix, cent trois kilos, brun, d’origine caucasienne. Né le dix-neuf juillet mille neuf cent cinquante-quatre à Brooklyn, New Jersey. Membre de Cosa Nostra, parrain supposé de la Famille Trafiquante pour Paradise City. Soupçonné de divers délits allant du meurtre à l’extorsion en passant par le blanchiment et le trafic de stupéfiants. Marié, père de six enfants âgés entre deux et vingt-huit ans, Antonella, Suzan, Giacomo, Dominic, Frank Junior et John, récemment convaincu de trafic de stupéfiants et condamné à quinze ans de réclusion. Maîtresse connue, Manuela Riva, vingt-cinq ans, mannequin établie à Paradise City, sous contrat avec Covers agence appartenant Habib Ben Salid, récemment décédé au cours d’une opération de police.

 

Hey Quinn t’as des fringues potables à te mettre à part ce vieux cuir et ton jean ? Pourquoi ? Le patron veut que tu conduises sa copine sur le yacht de Monsieur Guerrero, y’a une fête là-bas, s’agirait pas que tu te pointes comme un loquedu. Pourquoi c’est qui ce mec ? Un important, t’occupe, prend ça et va donc t’acheter un costard, après tu reviens ici, je te dirais quoi faire.

Antonio Guerrero, un mètre soixante-quinze, quatre-vingt-cinq kilos, brun, d’origine hispanique. Né le onze septembre mille neuf cent soixante-quatorze à San Diégo, Californie. Entrepreneur dans le bâtiment, PDG de Constructed Incorporate, et vice-directeur de Guerrero Real Estate, conseiller municipal, bailleur pour le parti Républicain et ami personnel du maire de Paradise City, Antonio Vasquez. Possède également 5% du Governor’s Golf Club, et 15% du Club Cercle. Soupçonné de blanchiment fait actuellement l’objet d’une enquête de l’IRS. Incriminé puis blanchi dans l’affaire du Hyatt pour complicité de proxénétisme.

 

La première fois qu’il l’avait vu  c’était à la télé alors que ce scandale du Hyatt était encore d’actualité. Bronzé, belle gueule comme là. Avec sa chaîne en or et sa chevalière au petit doigt de bandit mexicain. Et bien entendu, l’inévitable Rolex. Il le regardait à travers le pare-brise qui discutait là-bas sur le bateau, dans sa chemise à fleur, les cheveux gominés, exactement l’image qu’il se faisait d’un millionnaire latino sous le soleil de Floride, l’image que se faisait tout le monde à vrai dire. Il discutait avec la fille et un autre gars avec un chapeau de cowboy et des lunettes jaunes. La cinquantaine bedonnante, des rouflaquettes blanches sur les joues avec un gros cigare cubain entre les doigts. La fille souriait poliment, au-dessus d’eux, sur le pont supérieur les fêtards buvaient du champagne entre deux bimbos en bikini. Tout l’attirail d’une fête classique sous les hospices du soleil de Paradise City à Miami, les gorilles à lunettes noires y compris. Un peu plus loin sur le pont inférieur il aperçut un type entouré de ces fameux gardes du corps en costard. Le visage olivâtre, la peau grêle, avec de grosses lunettes à verre fumé, lui aussi il l’avait aperçu à la télé dans le cadre de l’affaire du Hyatt. Une apparition très brève cela dit, à peine son nom mentionné, accusé d’avoir lui aussi bénéficié du réseau de prostituées, même si ce n’était pas dans le cadre de l’enquête. C’était surtout les flics qui avaient trinqués, trois officiers et deux inspecteurs, accusés d’avoir participé à des orgies sous les hospices de Robert Magnus, un proxénète aujourd’hui en prison. Et rien de tout ça ne serait arrivé si une fille n’avait pas porté plainte contre un flic un peu plus brutal que les autres. Malheureusement pour elle la fille l’avait payé de sa vie, battue à mort et retrouvée dans une maison abandonnée de la banlieue de Pétroléum au nord de Paradise City. C’était cette dernière découverte qui avait déclenché le scandale. Mais bien évidemment ses ou son assassin n’avait jamais été arrêté.

Il est plutôt mignon le nouveau pote de Frank. Grand brun baraqué avec ce côté taiseux que moi j’aime bien. Et puis ces mains qu’il a…. mmh ça donne envie. Mais je dis ça moi, je sais bien qu’il vaut mieux que je fasse attention, si Frank l’apprenait… Rien que je regarde un gars il commence à devenir fou. Il m’adore c’est comme ça, mais il est bien comme tous ces italiens, jamais il ne quittera sa femme pour moi, je ne me fais pas de doute là-dessus, d’ailleurs c’est simple, elle est enceinte tous les deux ans. C’est leur façon à eux de faire, tenir bobonne tranquille avec une tripotée de mômes pendant qu’ils vont voir ailleurs. Et puis je ne me fais pas d’illusion sur mon compte non plus, je suis sa petite amie officielle, celle qu’il montre à tout le monde, mais il y en a d’autres, comme cette salope de Graziella avec son bonnet 100 de chez plastique et compagnie, la vedette du Blue Paradise. Celle-là faudrait pas qu’on se retrouve un jour en tête à tête dans une ruelle, elle comprendrait ce que c’est qu’une latina de Milwaukee. Frank a beau dire, je sais qu’il la saute régulièrement. Ils font tous ça de toute façon, avoir trente-six copines tout en se la racontant homme d’honneur et ils pensent qu’on est dupe, même leurs femmes ne le sont pas, mais faut voir les radasses aussi… au fond je suis bien contente de n’être que sa petite copine, toutes ces bobonnes trop maquillées et imbibées quand elles ne sont pas en cloque, merci mais non. L’inconvénient d’être sa copine c’est qu’il se sert de moi comme carte de visite auprès de ses copains de la haute. Et me voilà sur ce yacht à faire semblant d’être contente de me retrouver entre un producteur de porno à chapeau de cowboy et ce Guerrero et sa main baladeuse. Si Frank savait ça, je pense que ce mec, même avec toutes ses connections et son fric finirait dans le bayou avec les alligators. Déjà quand je pense à ce pauvre David, ce qui lui est arrivé rien que parce qu’il s’est intéressé à moi….

Qu’est-ce que c’est que ça ? Bah tu vois c’est mon portefeuille. « Bad ass » ? Eh, eh, ouais c’est un petit cadeau que je me suis fait, tu connais pas Pulp Fiction ? Non c’est quoi ça ? Un film. Rien à foutre de tes films, un affranchi ça se ballade pas avec un portefeuille, tu prends tes billets et tu les mets comme ça. Eh mon portefeuille ! Oublie-le ! Tu veux être des nôtres oui ou merde ? Bon maintenant on va rester dehors, quand les grossiums arriveront, tu fais rien, si y’en a un qui te parle, tu montres ton respect mais t’en fais pas trop. J’en fais pas trop comment ? Bah tu lui sers pas la pince ni tu lui embrasse la main, ça c’est bon pour les films. Même s’il me la tend ? Il te la tendra pas, eh si ça arrive quand même ? Bah alors reste sobre, juste une poignée de main vite fait. Et on rentre pas avec eux alors ? Non mec, nous on est personne. Mais dis moi, un truc quand même que je capte pas, même si les poulets y sont à s’occuper ailleurs, ils ont pas peur des micros tout ça ? T’es têtu toi hein ? D’abord t‘as pas à t’occuper de ce genre de truc, ensuite ferme un peu ta gueule avec tes questions, moi ça va parce que je t’aime bien et que je commence à te connaître mais c’est pas le cas de tout le monde, les questions chez nous moins on en pose mieux c’est, surtout sur ce genre de sujet. Dis-moi plutôt comment ça s’est passé sur le bateau avec la fille, t’es pas monté à bord au moins ? Non tu m’avais dit de rester dans la voiture. Bon c’est bien, et ensuite ? Bah rien de spécial, j’ai vu qu’on la présentait à des mecs, ils ont causé ensemble, elle s’est amusée, ils ont bu du champagne, prit de la C. Quoi ? Tu l’as vue faire ? Non mais je l’ai vu à sa tête quand elle est repartie. Okay, si le patron te demandes t’es au courant de rien, il aime pas que sa petite tape là-dedans. Et quoi d’autre, le huileux, Guerrero il lui a mis la main au cul ou un truc ? Bah il était amical. Ça veut dire quoi ça amical ? Bah tu sais comment ils sont ces latinos avec les gonzesses, ils tripotent un peu, ils sortent des blagues tout ça. Putain… ça non plus tu dis pas okay ? Okay mais qu’est-ce que je dis alors ? Qui était sur le rafiot, avec qui elle a causé, et si jamais il te demande des détails genre comme moi là, tu mouftes pas pigé ? Pigé…. Putain Lucky il est jaloux à ce point-là ? Tu sais pourquoi t’as rendu visite à ce mec la dernière fois ? A cause d’elle ? Tout juste Auguste, et il l’avait même pas touché, seulement avec les yeux, tu commences à comprendre ? Ouais, ouais, c’est un malade quoi. Eh manque pas de respect ! Je manque pas de respect je dis juste que…. Nan tu dis rien ! Okay, okay t’énerve pas mec. Ecoute petit Franck t’aime bien, il commence à te faire confiance, alors gâche pas tes chances ou tu seras jamais des nôtres. Franchement Lucky je sais pas trop… Quoi que tu sais pas ? Etre des vôtres, je sais pas quel intérêt ça a avec toutes ces règles à suivre ? Tu rigoles ou quoi ? Quand t’es un affranchi tu peux voler, tricher, mentir, tuer, t’es protégé, tu peux tout faire, le roi du monde !

Les Limousines et les Mercedes arrivèrent devant le club les unes après les autres, accueillies par tout une petite troupe d’affranchis qui donnèrent du bonjour à la bande de petits vieux à grosses lunettes qui en sortirent accompagnés de leurs chauffeurs et garde du corps, tous indifférents à la déférence dont ils étaient les sujets. De l’autre côté de la rue, planqués dans un appartement vide, deux flics prenaient des photos. Il y avait des têtes connues et d’autre moins. Les deux flics se demandaient ce qui se passait, quel était le motif de cette réunion au sommet des patrons de la Nouvelle Orléans et de Floride. Le club appartenait à Sonny Ocean qui selon leur source était un gros importateur de drogue pour la ville, et la drogue restait toujours un point d’achoppement au sein de Cosa Nostra, trop de défections durant les deux dernières décennies à cause des peines encourues sans compter la concurrence que leur menaient les mexicains. Mais si on organisait une réunion chez lui il y avait fort à parier qu’il prenait du grade. T’as vu, le petit nouveau est là aussi, remarqua un des flics en faisant un cliché de Quinn, ouais, on le voit de plus en plus souvent celui-là serait peut-être temps qu’on lui cause. Je croyais qu’on n’en avait rien à faire. Ça empêche pas les visites de courtoisies non ?

Les gardiens le découvrirent tard dans l’après-midi, la tête dans une flaque de sang et de vomi, mort. Il s’était plaint un peu plus tôt de violents maux d’estomac mais personne n’en avait tenu compte parce que c’était un de ces sales cons de taulard qui passait son temps à faire chier pour un oui ou un non et que les gardiens étaient déjà en sous-effectif à un pour soixante prisonniers. D’ailleurs il n’avait pas été placé à l’isolement pour rien, même les autres taulards ne le supportaient pas, Monsieur Robert Magnus, le roi des proxos qui se prenait pour une pointure parce qu’il connaissait du monde, alors ça n’étonna personne quand le légiste découvrit qu’on avait glissé du verre pilé dans sa nourriture. L’information fut transmise au FBI, une enquête interne fut menée, elle était encore en cours quand la nouvelle parvint aux autorités de Paradise City. Magnus savait-il des choses qu’il se proposait de révéler contre une remise de peine ? Le bureau fédéral affirma qu’il n’avait rien dans ce sens, et c’était la même du côté du PCPD. Apparemment Magnus avait contrarié une personne de trop, restait à savoir qui. Les cuisines, étaient sous le contrôle des mexicains, c’était eux qui décidaient qui avait le droit d’y travailler ou non, et la distribution des repas comme des bouquins sous celui des suprématistes blancs. Les uns et les autres s’entendaient également pour le trafic de drogue et de cigarettes, une entente qui allait au-delà des murs, une histoire ancienne. Une rumeur finit par convaincre les enquêteurs qu’un contrat avait été posé sur sa tête depuis l’extérieur, mais personne ne put établir venant de qui.

Les deux inspecteurs coincèrent Quinn alors qu’il venait de balancer un journal qu’il était en train de lire. L’un des deux flics le ramassa et s’étonna. Tu lis le russe toi ? Quinn haussa les épaules, j’ai appris un peu en prison. Ah ouais ? Viens donc avec nous raconter ça. Ils lui posèrent des questions sur la réunion qui avait eu lieu chez Ocean, sa relation avec Lucky et bien entendu sur lui-même. Ils savaient pertinemment bien entendu qu’ils n’obtiendraient rien de concret, mais pourquoi bouder leur plaisir de faire chier un voyou dans son genre. Dis donc c’est quoi ce fric ? Y’a combien ? demanda on collègue, facile huit mille. Où est-ce qu’un paumé comme toi a trouvé cet argent ? Je les ai gagnés aux courses, j’ai encore le ticket chez moi si vous voulez. Evidemment et je parie même que tu l’as fait encadré, ironisa l’un des deux. Ils empochèrent le fric, le conduisirent à une vingtaine de kilomètres de Paradise et l’abandonnèrent en pleine campagne en l’avertissant qu’ils ne voulaient plus le voir en ville. Putain du russe, fit un des inspecteurs sur le chemin du retour en remarquant le coup de stylo que Quinn avait visiblement donné en marge d’une petite annonce. Qui pourrait croire qu’un de ces débiles sait lire une autre langue que la sienne. Qui peut croire que ces débiles savent déjà lire la leur déjà, fit remarquer l’autre flic en se marrant. Ouais, pas faux, dit son collègue en jetant le journal par la fenêtre. Quinn rentra en stop.

Mohamed travaillait au-dessus de la bijouterie dans un local bardé de caméras et de systèmes d’alarmes, un revolver prêt à l’emploi sur la table parce que même avec des amis bien placés on ne savait jamais vu tous ces fous qui couraient les rues. La spécialité de la boutique, comme d’un bon nombre de boutiques dans Badgad City, le quartier irako-pakistanais de Paradise, c’était l’or. Il adorait l’or. Son toucher, ses possibilités, ses différentes couleurs. Il avait appris à le travailler à Kaboul, sa ville natale avec son oncle Ali, avant que les talibans ne débarquent et n’imposent leur lois. Et maintenant il avait un atelier et deux ouvriers pour l’aider à l’arrière du magasin. Mais au-dessus c’était les pierres. Les diamants de préférence parce que c’était plus facile à écouler. Mohamed avait des contacts à Denver, Los Angeles, Houston, tous refugiés pakistanais comme lui, tous plus ou moins cousins ou oncles par alliance, un réseau familial en somme. Mais ici c’était par un ancien Marines qu’il avait fait connaissance avec Roy, un associé de la Famille Riccotello. Mohamed ne savait pas d’où venaient les bijoux, ça ne le regardait pas, il se contentait de les démonter, faire fondre l’or quand il y en avait, expédier les pierres à un de ses cousins ou oncle et prendre 30%. L’argent était ensuite déposé par Western Union sur un compte au Pakistan, blanchi et réinvesti diversement. Une affaire qui tournait. Il sortit le saphir de son chaton et l’examina sous la loupe lumineuse. Une très belle pièce avec une taille plutôt rare. Peut-être trop rare pour être facilement revendue. Il faudrait la retailler, on y perdrait un peu mais tant pis. Le saphir avait été incrusté dans une croix en argent poinçonnée Din Van, un bijoutier réputé des années soixante, une rareté donc, probablement volée à un collectionneur. Il faudrait la fondre, tant pis pour le chef d’œuvre. Il déposa la pierre dans une petite boite en plastique et passa aux bagues. Beaucoup plus classiques dans l’ensemble, des saphirs encore, deux diamants et un rubis de toute beauté. Roy était passé la veille avec le tout, il devait repasser demain, ils négocieraient un prix d’ensemble, c’était toujours comme ça qu’ils procédaient. Mohamed aimait bien Roy, il était honnête pour un voleur. Roy aimait bien Mohamed, il était honnête pour un arabe. Roy touchait quant à lui 15% moins les 5% de Lucky, à l’arrivée ça faisait quand même moyennement lourd pour Quinn. Alors quand les gars lui proposèrent dix mille pour faire le chauffeur, il sauta sur l’occasion.

Le fourgon blindé sortit de l’autoroute à hauteur du George W. Bush Stadium, il rentrait au dépôt, les sacs pleins, deux hommes armés à l’intérieur, deux autres dans la cabine, gilet pare-balle, fusil à pompe et 38 magnum à la ceinture. Bien entendu ils étaient sous-payés, faisaient des heures sup constamment pour gagner plus, certains avaient un job ailleurs, tous une famille à nourrir. Le dix tonnes, un camion de chantier, arriva par la droite, percutant de plein fouet le fourgon qui heurta violemment un réverbère. La Ford Espace qui le précédait d’une cinquantaine de mètres s’immobilisa, crachant quatre hommes armés de fusils automatiques. Deux autres surgirent du camion, tous portaient des masques de clown rigolard en caoutchouc. L’un d’eux cala une charge sur la porte arrière, une explosion sèche dont le souffle calculé sonna les gardes sans les tuer. On les évacua en même temps qu’on obligeait les autres à sortir de leur cabine. Tous blessés sans gravité, tous complètement sonnés, du travail professionnel en somme. Pendant que les uns les tenaient en respect, les autres cherchaient ce qu’ils étaient venus prendre, des bons aux porteurs. Le reste ne les intéressait pas. Il y avait plus sur ces papiers que dans tout ce fourgon. L’opération dura environ quatre minutes. Et puis quelque chose merda.

Doakes n’était pas content d’avoir été envoyé là par le patron. C’était plus son rayon la Crime, il avait sa propre unité antigang aujourd’hui, mais justement on voulait son avis sur le massacre, est-ce que ça portait la signature d’un gang ? Les quatre gardiens étaient allongés dans leur sang, alignés devant le fourgon. Lynn se tenait devant d’un air pensif. Putain, pensa Doakes, pas lui pitié ! C’est quoi ce merdier ? grogna-t-il en arrivant à sa hauteur. Je me pose la même question si vous voulez savoir. Bonjour lieutenant, fit son collègue avec cet accent du sud qu’il avait… Bonjour Lynn, alors c’est quoi le topo ? Il lui expliqua ce qu’il avait déduit jusqu’ici. Un camion qui percute le fourgon par la droite, la Ford devant, au moins quatre ou cinq hommes armés, fusils automatiques, probablement des M16 ou des AR15, une charge creuse juste assez puissante pour crever la porte mais pas pour tuer le personnel à l’intérieur. Et puis ça… A mon avis ils ont commencé par celui-là, et ce n’est pas le même qui a tué les trois autres. Regardez le premier, une rafale, il y a plusieurs impacts, les autres une balle dans la tête. Une exécution, commenta Doakes. Mais pourquoi ? Je ne comprends pas, pourquoi prendre autant de précautions pour ne tuer personne pour les exécuter ensuite ? Il y a peut-être celui-là qui a voulu jouer les cowboys, suggéra son collègue. Et cette façon de faire, ça vous rappelle quelque chose ? Quelqu’un vous voulez dire ? Oui. Doakes réfléchit cinq minutes en faisant le tour du fourgon. Ils ont pris quoi ? A ce qu’on sait des bons aux porteurs, ils ont laissé le reste. Pour combien ? Je ne sais pas encore, j’attends que le directeur de la société me rappelle. Il y avait un trou bien propre à la place de la serrure à l’arrière, une explosion à haute température avec une poussée vers l’intérieur. Ouais, peut-être, il doit y avoir deux ou trois équipes dans la région qui sont capables de ce genre de boulot. Mais c’est pas des tueurs. Voilà, nous sommes d’accord, ça colle pas. Vous voulez que je vous dise ? Je pense que c’est l’un d’entre eux qui a joué au cowboy, ou perdu les pédales. Et pourquoi les autres alors ? Je ne sais pas sans doute pour pas laisser de témoins. A mon avis ils étaient sûrement masqués, le cowboy a peut-être montré sa bobine.

Lieutenant Gordon J. Lynn, un mètre quatre-vingt-cinq, soixante-dix-sept kilos, châtain, d’origine caucasienne. Né le neuf septembre mille neuf cent quatre-vingt-quatre à Tampa, Floride. Membre du PCPD depuis 2008, précédemment inspecteur à Tampa. Brigade criminelle, 111 cas résolus, 87 arrestations. Diplômé en psychologie et criminologie. Bien noté, peu apprécié de ses collègues. Célibataire sans enfants. Possède un chien nommé Ralf, un corniaud noir et blanc. Adresse : 1874 Macéo Boulevard, appartement 412. A fait l’objet d’une enquête des affaires internes en 2010, accusé d’avoir touché des pots-de-vin, blanchi par la suite. Chargé de l’enquête sur le meurtre dans l’affaire Hyatt il a été finalement été écarté au profit du capitaine Johnson sur ordre du chef de la police Frank Knox.

 

Lieutenant Warren Doakes, un mètre quatre-vingt, quatre-vingt-cinq kilos, chauve, d’origine caucasienne. Né le douze août mille neuf cent soixante-dix-neuf à Corpus Christi, Texas. Membre du PCPD depuis ses débuts dans la police en 1998. Précédemment videur, physionomiste et garde du corps. Brigade antigang. 120 cas résolus, 154 arrestations. Ex Marines, 36ème bataillon, volontaire pour la seconde Guerre du Golfe, deux Purple Heart. Membre actif du parti Républicain et de l’American Memorial Association for Veteran. Divorcé, deux enfants, Jason et Marion, déjà condamné pour défaut de paiement de pension alimentaire. Ami personnel du chef de la police. A fait l’objet de deux enquêtes des affaires internes pour pot-de-vin et revente de saisie de stupéfiant. Aucune preuve retenue contre lui. A perdu son coéquipier au mois de mars de cette année au cours de la fusillade qui a coûté la vie à Habib Ben Salid. Certaines rumeurs attestent de lien avec le crime organisé. Récemment mis à la tête d’une unité de recherche et d’intervention, plusieurs des membres de l’unité sont également attachés au service d’ordre du parti Républicain. Une trentaine de plaintes pour violence depuis le début de sa carrière, toutes classées sans suite.

 

Bon explique moi encore ça que je comprenne bien. Bah je suis arrivé avec la camionnette comme prévu, et ils étaient en train de les descendre. Mais pourquoi bordel !? D’après ce que j’ai compris le mec là, Steven, il a flingué un des gardes sans prévenir. Pourquoi il a fait ça ? Il a dit que l’autre avait essayé de mettre la main sur son pétard. Le chef d’équipe il était furax, même qu’il voulait le buter direct dans la camionnette. Oh putain ça pue sévère cette histoire, oh là là…. Pourquoi c’est quoi le blème ? C’est qui ce Steven ? Un nouveau c’est Sonny qui l’a recommandé, tu vois ? Non pas bien. Les autres c’est une équipe de la Nouvelle Orléans. Des associés comme qui dirait mais ils sont sous la protection de Tony A… Qui c’est ? Le big boss, nous ici on dépend d’eux, de la Nouvelle Orléans, tu l’as vu la dernière fois au club. Tu veux dire que Frank c’est pas lui le patron de Paradise ? Si c’est le patron, mais au-dessus de lui il y a Tony A., on y peut rien c’est un arrangement qui date des anciens, c’est Trafficante et Marcello qui ont décidé ça comme ça. Ça remonte t’étais même pas né, même cette putain de ville était qu’un bled paumé à l’époque. Bon et alors ? Alors comme c’est Sonny le responsable, c’est lui qui va devoir régler le problème. Et tu vois la merde dans tout ça c’est que c’est lui que Frank veut pour devenir l’underboss, mais A. lui veut que ça soit un gus à lui, Monkey, alors sûr qu’il va se servir de ça pour faire passer son gars… et ça mec ça pourrait faire sérieusement chier tout le monde.

Ce fils de pute, je lui avais dit de baisser les yeux, il a pas voulu m’obéir, il a voulu jouer les cowboys avec moi, me faire le coup du regard à moi…  et quoi ils ont pris vingt-cinq mille de pénalité sur ma part pour ça ? Soit-disant qu’il y allait avoir des frais supplémentaires. Après avoir essayé de me buter dans la camionnette ? Même que si on n’avait pas croisé une patrouille j’étais niqué. Ils m’ont pris pour leur pute ceux-là ou quoi ? J’en ai rien à foutre c’est les copains de qui, rien à branler moi de ces mecs de la mafia, en taule j’en aurais fait mes esclaves. Ils vont voir si on peut m’enculer de vingt-cinq mille moi, il vont voir qui c’est la Faucheuse !

Sonny Ocean de son vrai nom Dominic Provenzano, un mètre quatre-vingt-dix, cent-dix-sept kilos, blond, d’origine caucasienne. Né le cinq mars mille neuf cent soixante-dix-neuf à Tampa, Floride. Membre de Cosa Nostra, capo de la famille Riccotello. Déjà condamné pour vol de voiture, cambriolage et port d’arme illégal. Spécialisé dans le prêt usuraire, l’extorsion, la prostitution et le trafic de stupéfiant. Propriétaire de deux restaurants à Paradise City, le Séminole, 1881 Séminole Avenue, presqu’ile de Perfect et le Lenautica 1452 Ocean Boulevard, West Eden ainsi que du Sammy’s bar 147 Bush’s Square  et du Kansas, 2587 Lincoln Avenue, South Paradise. Possède 5% du Club Circle et 20% de la compagnie de transport Sea Service à Miami. Egalement propriétaire d’un hôtel dans les Bahamas, le Sears, et de deux autres à Miami et Orlando, le Royal Windsor et l’Astoria. Impliqué dans l’affaire du Hyatt, soupçonné mais jamais inculpé d’avoir financé et organisé les parties fines en se servant de Robert Magnus comme paravent et de sa boîte à striptease le Tropicana Club, aujourd’hui fermée. Nota Bene : En 2008 Joe Nash, de son vrai nom Carlo Napolitano de la Famille Lucchese a fait défection. Ses informations ont permis de mettre la main sur un important circuit de distribution de cocaïne, impliquant le Cartel de Sinaloa et la Famille Lucchese. Placé sous le programme de protection des témoins il a fait d’autres révélations en 2010 qui ont conduit à l’enquête des affaires internes concernant le lieutenant Lynn. Nash est né à Miami, avant d’immigrer à New York il a longtemps été un associé de la Famille Riccotello. Le démantèlement du circuit Lucchese-Sinaloa aurait ouvert la voie à un nouveau circuit entre le Cartel del Norte et Paradise City.

 

Sonny connaissait la musique. Mieux que n’importe qui même. Il était depuis trop longtemps dans le circuit pour se faire d’illusion. C’était Joe Fat d’Orlando qui lui avait recommandé le petit. Ils avaient fait de la prison ensemble, un gars de confiance à ce qu’il avait dit. Pas un italien mais un type solide. Avant de le faire venir il l’avait testé sur deux coups, à Orlando et Miami, ça s’était bien passé, les gars avaient parlé en bien de lui. Les gars de Joe Fat… Alors il l’avait confié à Sammy « Two Times » qui l’avait à son tour recommandé pour le braquage. Joe Fat avait des parts dans plusieurs affaires légales à la Nouvelle Orléans… Il l’avait enfumé avec ce psychopathe pour le compte de A. aussi certain que deux plus deux. Frank non plus ne se faisait pas d’illusion. Il savait que tôt ou tard Tony A. réclamerait la tête de Sonny pour ce foirage, que celle de l’autre ne suffirait pas, et il n’avait aucune envie que Joe Monkey devienne son underboss. L’un dans l’autre tous les soldats étaient sur le pied de guerre, tous les associés, tous les flics qu’on payait, ordre de retrouver ce fils de pute avant les gars de Tony A.

La télé était encore allumée. La journaliste se tenait à une dizaine de mètres du lieu du crime, un micro jaune dans la main. Derrière elle on apercevait le camion et les restes calcinés du Ford Espace. Quatre morts, cinq millions de dollars de bons au porteur, la une pour tous les journaux en continu de la côte est, d’Orlando à la Nouvelle Orléans. L’écran était constellé de petites tâches brunâtres de sang séché. Le corps gisait assis dans le fauteuil, la tête en arrière, légèrement recroquevillé sur lui-même, le visage gonflé par les coups, le nez broyé, les lèvres et les dents éclatés, un œil à demi sorti de son orbite, le sang qui lui faisait comme un masque abstrait sur sa peau mate, un impact de balle, petit calibre, au-dessus du sourcil gauche. Un homme, d’origine hispanique, tatouages de prison sur les avant-bras. Le second cadavre était couché sur le lit dans la pièce à côté. Une femme, hispanique également, le tueur s’était particulièrement acharné sur elle. Il lui avait défoncé la mâchoire et le nez à coups de marteau, lui avait tranché les deux seins, l’avait poignardé plusieurs fois le pubis et égorgé jusqu’aux vertèbres. Les projections de sang indiquaient que certaines blessures lui avaient été infligées de son vivant, on l’avait attachée au dossier du lit avec du fil de fer. Il n’y avait aucune trace d’effraction, l’agresseur connaissait peut-être les victimes. La maison était au nom de monsieur et madame Fuentes, mais les empreintes relevées sur le cadavre de l’homme appartenait à un certain John Chavez, cambrioleur récidiviste, condamné deux fois pour vol avec violence en Géorgie. Du menu fretin à priori. Les condamnations dataient de 2004, ça faisait dix ans qu’il se tenait tranquille apparemment.

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