Quinn (2nd partie)

Les informations inhérentes au convoi, itinéraire, horaire de passage et butin, avait été fournies par Tony Accario alias Tony A. Il avait également fourni le client prêt à racheter les bons au porteur contre trois millions et demi, en échange de quoi il touchait 40%. L’organisation, la constitution de l’équipe et l’exécution du braquage avait été confiées à un voleur réputé de la Nouvelle Orléans, George Tuttle. Tuttle travaillait toujours avec la même équipe. Nixon « Nino » Brown, Burt Mc Coy, les frères Chavez, Eddy et John, Terry Mullighan et Salvatore « Sally » Delucas. Mais Eddy s’était fait poisser par les flics, rupture de conditionnelle et port d’arme illégal, il allait en prendre pour cinq ans minimum, et il avait fallu lui trouver un remplaçant. Dès qu’il l’avait rencontré il lui avait déplu. Tony A. avait insisté, j’ai entendu parler de lui, c’est un bon gars…Et maintenant il vivait avec ces images sous son front, Maria sur le lit, massacrée, John le suppliant de l’achever. Et maintenant Accario avait lancé un contrat 50.000 pour celui qui aurait la tête de ce fumier… Ça aurait déjà été fait si les autres l’en n’avaient pas empêché, et John et Maria seraient encore vivants aujourd’hui. Mc Coy et Mullighan étaient repartis immédiatement après l’opération comme c’était convenu. L’un à la Nouvelle Orléans où il devait préparer une autre affaire pour la bande, l’autre à Houston avec les bons au porteur, Nino et Sally se tenaient de l’autre côté de la piste de danse qui le regardaient, debout face à Two Times dans son costard bleu électrique comme une grosse sucette posée sur du vinyle. Quinn entra du côté cuisine, le gros venait de l’appeler. Lucky juste derrière lui. Les mecs, vous arrivez bien, vous arrivez bien, alors, alors ? Alors on est allé chez lui, il n’y est plus, fit Quinn. Chez lui, c’est où chez lui ? demanda Sally. Une pension de famille dans Macéo. Tuttle voulait tout savoir, qui était ce type, son nom de famille, comment Two Times le connaissait, depuis combien de temps il séjournait à Paradise, est-ce qu’il avait des copains en ville. Les réponses furent plus longues que les questions notamment parce que Two Times répétait tout deux fois. Il s’appelait Steven Blackwell, il était arrivé ici une semaine avant le casse, il avait été recommandé par un mec d’Orlando, Fat. On ne lui connaissait aucune relation particulière en ville. Vous deux, vous nous suivez, ordonna Tuttle à Lucky et à Quinn avant de partir. Pourquoi ? Vous connaissez la ville, vous allez nous aider à le trouver. Eh mon pote on n’est pas à tes ordres, gronda Lucky. Tuttle écarta le pan de sa veste faisant apparaître la crosse de son automatique Beretta. Qui t’a dit que c’était négociable ?

L’attaque du convoi faisait donc la une des actualités et par voie de conséquence était au cœur des préoccupations du maire et du chef de la police qui avait personnellement tenu à ce que Doakes et son unité de choc soit lancé à la poursuite des braqueurs. Planifiée avec soin, l’attaque avait eu lieu dans un des rares coins de Paradise City qui n’était pas couvert par les caméras de surveillance. Mais en élargissant le périmètre autour du lieu de l’embuscade on avait fini par identifier une camionnette blanche suspecte qui avait peut-être servi comme véhicule de fuite. De cette camionnette on avait deux photos granuleuses issues des films de surveillance des caméras d’Elm Street et Léonore Avenue, deux kilomètres à l’ouest du lieu du crime en direction de l’aéroport. Une des photos représentait un bout d’immatriculation, une autre un homme derrière le volant, des lunettes noires sur le nez, une capuche sur la tête. Cette dernière image fut polycopiée et faxée à tous les commissariats de la ville. L’extrait d’immatriculation finit par donner quelque chose. Il s’agissait de la plaque d’un véhicule volé en juillet de l’année dernière à Miami, un break Hyundai appartenant à un certain Richard Moses, informaticien, aucun antécédent connu. Doakes avait des informateurs dans toute la ville, de toutes les couches de la société mais plus particulièrement dans la rue bien entendu. L’un d’eux tenait un casse, en concurrence avec un certain Jack Browsnville qui d’après lui avait été chargé de détruire la camionnette. On avait vérifié, si la camionnette était encore là elle était rendue à l’état de cube de ferraille au milieu des autres cubes qui attendaient d’être chargés sur une barge en direction du Golfe du Mexique. Quant à Brownsville il ne savait rien, n’avait rien vu et pourquoi la caméra à l’entrée du casse n’avait rien filmé non plus ? Oh elle est en panne depuis une semaine, foutus réparateurs qui viennent pas. La photo du suspect derrière le volant était trop vague pour rappeler quelque chose à quelqu’un. On élargit la surveillance à l’aéroport et à la gare routière, Doakes fit relever les films de la semaine précédente, trois cent heures de vidéosurveillance qu’on se farcit de nuit comme de jours, à coups de café et d’amphet tout en reniflant le trottoir, comme ils disaient entre eux. Jusqu’à ce qu’on finisse par identifier un suspect en train de sortir du Reagan Airport. Nixon « Nino » Brown, un homme que Doakes avait déjà arrêté dans le cadre d’une autre affaire. Nixon « Nino » Brown, deux condamnations pour vol à main armée, une pour trafic d’arme, connu pour être en relation avec George Tuttle, quarante-cinq ans, soupçonné de vol à main armée, kidnapping et meurtre, jamais inculpé. Les photos de deux hommes rejoignirent celle du chauffeur. On en était là quand un inspecteur de la criminelle appela Doakes. Il venait de recevoir les clichés, il les avait épinglés sur le mur de son bureau et les regardait tout en lui parlant. Il avait vu ces deux types sortir du Blue Paradise en compagnie de gars de la mafia. Doakes lui demanda ce qu’il faisait du côté du Blue, l’inspecteur lui expliqua que lui et son collègue avait été chargés d’enquêter sur une affaire d’extorsion. Doakes et ses hommes foncèrent immédiatement sur place. Sammy Black, alias Two Times s’était fait porté pâle, il était chez lui soit disant malade. Ils furent reçus par un certain Billy Sunday, chargé du personnel qui bien entendu n’avait rien vu et n’était au courant de rien. Pendant qu’on le cuisinait, une autre équipe sortait Two Times de son lit et le conduisait au commissariat central.

Les bons au porteur étaient tous la propriété de Gold Cost Funds, un fond de pension dont l’actionnaire majoritaire était la KFI pour Korean Financial International, un consorsium sud-coréen qui lui-même en avait fait l’acquisition en rachetant les parts à une compagnie japonaise soupçonnée dans les années 80 de blanchir l’argent des yakuzas. Les bons avaient été assurés au triple de leur valeur auprès d’une compagnie américaine qui n’attendit pas les résultats de l’enquête de la police pour diligenter elle-même sa propre investigation. Tout naturellement police et assureurs s’intéressèrent au transporteur lui-même, son personnel actuel ou passé, ses responsables. Un nom se dégagea rapidement, un certain Emiliano Fuentes, ancien chauffeur pour la compagnie, propriétaire de plusieurs maisons et appartements à Paradise City, depuis qu’il s’était lancé dans la réhabilitation de logements dits insalubres. Ex taulard, condamné à quatre ans pour vol avec effraction, c’était dans une de ses propriétés qu’on avait découvert fraichement le cadavre d’un couple, John Chavez et de sa femme Maria. Marion Rosewell, Le directeur de la compagnie de transport, Security Incorporated, en revanche, s’avéra rapidement au-dessus de tout soupçon, quatre-vingt-dix-huit ans, bailleur pour le parti Républicain, actionnaire minoritaire de la compagnie pétrolière qui gérait la plateforme au large de la ville, demeurant dans le complexe résidentiel de Lincoln Park face au Governor’s Golf Club et dont un des actionnaires était pourtant Park Joon Bong, vice-président de KFI. Les deux inspecteurs délégués par la compagnie d’assurance étaient des anciens du FBI, ils découvrirent bien ce dernier lien mais ne trouvèrent d’autant rien de plus probant que Rosewell était sous assistance respiratoire au Linda’s Bush Hospital depuis plusieurs semaines. Personne en revanche, ni au PCPD ni ailleurs ne sut jamais que KFI était depuis deux ans l’objet d’un enquête auprès du FBI et de la KIA, la Korean Intelligence Agency qui soupçonnait la compagnie de blanchir l’argent d’Ibrahim Dawood, parrain indien, également suspecté de financer le terrorisme. De fait, personne n’entendit jamais parler du rapport de surveillance établi par deux agents des services secrets coréens sur le sol américain et qui faisait état d’une transaction entre un infiltré de la KIA et un associé de la mafia de la Nouvelle Orléans concernant les fameux bons au porteur.

Frédérique était née à Lyon, elle avait grandi à Villeurbanne auprès de parents restaurateurs qui lui avaient transmis la bosse du métier. A quatorze ans elle avait passé son brevet d’apprentis cuisinier à dix-huit elle travaillait en semi gastro à Paris. A vingt et un elle était chef dans un restaurant de Paradise City, Floride, son rêve américain à elle. Frédérique comptait un jour avoir son propre établissement, ici ou en Californie, en attendant elle économisait et travaillait quarante-neuf heures par semaine pour y arriver. Le restaurant, une brasserie, était spécialisé dans les plats sud-américains, Cubas, Chili, Argentine, Mexique, une franchise appartenant à une compagnie texane. Elle y travaillait surtout la viande et des plats mis aux goûts américains. Il y avait eu du monde ce soir, deux cent couverts minimum, elle était fatiguée, avait fait signe au commis de resté à sa place et avait sorti elle-même les poubelles tout en glissant une Marlboro entre ses lèvres fines et roses. La benne était installée sur le parking derrière le restaurant, éclairé par un réverbère et une publicité pour une marque de yaourt, mais Frédérique était si fatiguée qu’elle ne remarqua pas immédiatement le corps recroquevillé sur l’asphalte. Puis elle fit « oh mon Dieu » et se précipita à sa rencontre. Frédérique se tenait maintenant avec un psychologue de la police assise dans une ambulance, le visage tiré et livide. La victime avait été tabassée à mort et égorgé si fort que son assassin l’avait quasiment décapité. Son visage était méconnaissable. On avait retrouvé son sac à main à côté d’elle avec cinquante dollars et un permis de conduire au nom d’Angelina Villa, dix-neuf ans. A sa tenue Lynn aurait parié qu’elle était une des gagneuses qui travaillait là-bas sur Macéo boulevard, ce que confirma plus tard ses collègues des Mœurs. Angelina Villa déjà arrêtée cinq fois pour racolage. Il s’accroupit et regarda entre les cuisses du cadavre. On lui avait arraché sa culotte, et poignardé plusieurs fois le pubis. J’ai comme l’impression qu’on a un tueur en série sur les bras, dit-il à l’intention de l’inspectrice qui était avec lui. Pourquoi vous dites ça ? Ça y ressemble, se contenta de répondre le lieutenant. Les psychopathes exerçaient un mélange de fascination et de dégoût sur lui. Comme de toucher au Mal absolu, comme de regarder les abymes dans les yeux. Il rêvait de devenir un jour profiler pour le FBI, il avait déjà fait deux requêtes dans ce sens, laissées sans suite. Il était sûr que c’était à cause de ce qui s’était passé en 2010 avec les affaires internes. Il n’y avait rien de pire que les accusations de corruption, ça pouvait vous poursuivre tout au long de votre carrière et Joe Nash avait déjà bien pourri la sienne. Encore aujourd’hui le lieutenant Lynn se demandait pourquoi et si c’était lié à l’enquête sur laquelle il était alors. Une affaire de triple homicide qui l’avait conduit à soupçonner des membres de la police de Paradise, dont un certain Brent Brown, ex Marines, ancien de la DEA, membre actif de l’American Memorial Association for Veteran, et désormais équipier dans l’unité de choc du lieutenant Doakes. Lynn se redressa pensivement en regardant la foule de badauds à l’entrée du parking. Il avait déjà travaillé sur deux cas de tueur en série au cours de sa carrière. Une fois à Tampa qui n’avait jamais abouti, une autre ici même. Un couple qui enlevait, violait, torturait et tuait des gamines entre sept et quatorze ans. Ils en étaient à leur troisième victime quand il leur avait mis la main dessus, mais après interrogatoire, on réalisa qu’ils étaient sans doute les auteurs de plus d’une dizaine de meurtres entre ici et l’Alabama et l’affaire avait échu au FBI. Parfois les psychopathes aimaient revenir sur leur scène de crime, regarder les flics faire les premières constatations, en jouir et revivre ce qu’ils avaient fait. C’était tellement vrai que lorsqu’il était avéré que le crime était l’œuvre de l’un d’entre eux, on filmait systématiquement la foule. Soudain Lynn remarqua un type, un grand moustachu, avec les cheveux mi long, blanc, la trentaine. Quelque chose dans son regard, sa façon d’être, comme s’il s’amusait, que ce qu’il voyait avec quelque chose d’éminemment drôle. Mine de rien le lieutenant se glissa vers les badauds et d’un coup fendit la foule à sa rencontre. Les bleus l’avaient regardé faire, ils s’approchaient maintenant, la main sur la crosse de leur revolver, Lynn souriait, l’air chaleureux, il demanda ses papiers au type. Pourquoi ? Qu’est-ce que j’ai fait ? répondit Steven tout en obéissant. Il sorti un gros portefeuille en cuir de sa poche arrière retenue par une chaîne en simili argent et un permis de conduire au nom de Robert Jones, 32 ans, établi à Portland. Lynn lui demanda ce qu’il faisait aussi loin de chez lui, le type, plutôt détendu, lui répondu qu’il était en ville en vacances. Dans quoi travaillait-il ? L’import-export. De quoi ? Oh d’un peu de tout. Je vais vous demander de me suivre monsieur, mais pourquoi, je suis en règle ! J’aurais quelques questions à vous poser, veuillez mettre vos mains dans le dos s’il vous plaît.

C’est ainsi que pendant qu’on questionnait Two Times au premier étage du commissariat, celui que Tuttle et tous les gars de la Famille recherchaient subissait les questions du lieutenant Lynn à l’étage au-dessus.

Des deux, à n’en pas douter, c’était Lucky qui connaissait le mieux Paradise City et savait également auprès de qui se rencarder au sujet du dingue. Il ne réussit pas à joindre Joe Fat mais un de ses soldats qui avait trainé avec le mec à Orlando. D’après lui le gars était un suprématiste blanc, membre de la Fraternité Aryenne et Lucky connaissait justement le patron des Outcast un gang de motard local, dépendant de ladite Fraternité. Le gang avait son Q.G dans un bar irlandais à deux pas du George W. Bush Stadium. Non, on y avait jamais vu Blackwell, oui on savait qui c’était, il avait même un surnom, la Faucheuse. On passa le mot, 50.000 à celui qui aurait la tête de ce fumier. De temps à autre les Outcast étaient employés comme service d’ordre lors de concerts ou de meetings politiques organisés par ou pour les amis de l’ex gouverneur de Floride Jeb Bush. Une proximité dans les relations qui avait naturellement amené leur chef à fréquenter le lieutenant Doakes, avec qui il partageait plus que des convictions. A peine Tuttle et sa bande était sortis du bar à motard que toutes les polices du quartier convergeaient pour boucler le périmètre.

Elisabeth, pouvez-vous me sortir le dossier de monsieur Tuttle s’il vous plaît. J’ai lu le PV, ils n’ont rien, leurs permis d’armes sont en règle, George sera sorti demain, mais on ne sait jamais, Chalmers, le procureur, est un ambitieux, s’il fait des histoires il va falloir produire du papier. George a un alibi pour le jour du braquage je le connais depuis assez longtemps pour savoir qu’il est en béton. Nino et Sally également. Sauf qu’ils ont cette photo de Nino à l’aéroport qui date du 5 avril et qu’à cette date il a prétendu qu’il était à New York. J’ai réussi à parler à George, Il ne veut pas quitter la ville tant qu’il n’aura pas mis la main sur celui qui a tué John et Maria. Il en fait une affaire personnelle. Je lui ai également fait part de vos vives réserves à ce sujet mais il n’a rien voulu entendre. Peut-être devriez-vous vous-même le convoquer. Le vieil homme et le juif. Le juif parlait et le vieil homme écoutait. Comme il avait écouté son père avant lui. Avocats de  père en fils, aussi malins et roués l’un que l’autre, totalement dévoués à la loi et à ses contours.  Le vieil homme réfléchit puis dit quelque chose. Oui, je comprends, comme vous voulez, je lui dirais.

Il n’y avait pas que Tuttle et ses copains qui avaient fait l’objet de l’attention de Doakes et des siens. Quinn, le petit nouveau que personne ne connaissait, l’outsider, les avaient intéressé lui aussi. Que faisait-il en ville ? Est-ce qu’il avait un alibi pour le jour dit ? Comment il connaissait Lucky et les autres. Mais Quinn n’avait rien à dire ou quasi, le jour dit il était au large parti pêcher, il pouvait le prouver, évidemment, il avait encore les papiers de la location du bateau. Lucky ? Oh c’était un copain, les autres ? Non il ne savait pas qui c’était, ils voulaient juste que lui et Lucky leur servent de guide en ville. Ils voulaient faire la tournée des grands ducs. Bien entendu personne ne le crut, alors on le secoua un peu. Doakes était assez partisan des vieilles méthodes, surtout depuis qu’il était revenu d’Irak où il avait très largement pratiqué l’interrogatoire musclé et avec succès. Mais Quinn en resta à sa version des faits et maintenant il attendait dans un couloir, le visage légèrement tuméfié, les bras et les côtes douloureuses que son avocat commis d’office le sorte de là. Tiens mais c’est notre petit pote, fit un inspecteur en passant devant lui, on t’avait pas dit qu’on voulait pas de toi en ville ? Vous le connaissez ? demanda le grand blond balaise qui venait de sortir Quinn de la salle d’interrogatoire. Ouais, un petit con qui aime bien les affranchis…. Quinn ne faisait pas attention, une porte venait de s’ouvrir, le lieutenant Lynn et un suspect…Quinn se retint de ne pas sourire.

Robert Jones s’avéra rapidement un nom d’emprunt parmi d’innombrables alias auxquels étaient attachées les empreintes du suspect. Comment je dois vous appeler, Jack, John, Steven ? L’intéressé sourit, Steven, dit-il. Comment allez-vous Steven ? Ma fois plutôt bien. Bien, bien. Je viens de lire votre résumé, pas mal, vous êtes toujours dans l’import-export d’armes et d’alcool ? Sur ce point de vue il n’avait presque pas menti. Ce monsieur était un ancien client des ATF, trois ans d’emprisonnement pour avoir transporté un chargement d’armes d’un état à un autre. Oh non, c’est de l’histoire ancienne. Oui, vous avez fait quelques cambriolages entre temps… cinq ans par ci, deux par là.  Ça aussi c’est terminé, je fais dans l’honnête maintenant ! Pas tout à fait non… Robert…. Ouais bon… les vieilles habitudes quoi…. Oui je comprends, et vous faites quoi aujourd’hui ? Je suis videur dans une boîte de nuit. Ah oui ? Oui, et barman aussi de temps à autre. Ah, bien, et où ça ? Ici à Paradise ? Non chez moi à Orlando. Rien que des banalités. Vous êtes arrivé quand en ville ? Hier. Vous logez où ? Steven donna l’adresse de sa pension de famille, Lynn nota que c’était sur Macéo à une centaine de mètres de la scène de crime. Mais il n’avait pas beaucoup plus qu’une usurpation d’identité à lui mettre sur la tête qui l’enverrait peut-être trois ou quatre mois en prison, jusqu’à ce qu’il recommence. Lynn le sentait, le reniflait, il en était certain, il avait l’assassin de cette fille en face de lui. Qu’est-ce que vous êtes venu faire à Paradise ? Du tourisme comme j’ai dit. Ah oui ? Oui je suis en vacances. En pleine semaine ? Oui j’avais des congés à rattraper. Je vois. Lynn sortit une photo de l’enveloppe kraft qu’il avait amenée avec lui. Celle d’une jeune fille noire à l’air tout à fait sage, une photo d’école. Connaissez-vous cette personne ? Non c’est qui ? C’est la jeune femme sur le parking… Ah ouais ? Il pencha la tête et la regarda avec une petite moue, non vraiment pas… Dès qu’il avait appris que Robert Jones n’était pas Robert Jones mais un criminel multi récidiviste, Lynn avait appelé le légiste  lui demander s’il avait eu d’autres cas similaires à celui du parking, disons pour cette semaine. Il ne savait pas vraiment ce que ce Blackwell était venu faire en ville mais ce n’était pas du tourisme. Le légiste lui confirma un cas. Et ces personnes, vous les connaissez ? La photo d’un couple, visiblement en vacances. Non c’est qui ? Son regard avait changé, il était plus dur, Lynn aurait juré qu’il fixait l’homme plutôt que la femme. Monsieur et Madame Chavez. Ils ont été retrouvés assassinés il y a deux jours à leur domicile. Ah ouais ? Moi y’a deux jours j’étais chez moi. Vous pouvez le prouver je suppose. Bien sûr ! Bien sûr….Mais…. excusez… oui ? Où est le rapport avec cette fille ? Des blessures similaires… ah oui ? Oui. Blackwell pencha à nouveau la tête pour contempler la gamine, toujours avec cette petite moue. Il en a fait un sacré steak hein….Lynn secoua la tête de dégoût. Ça a l’air de vous faire plaisir… Moi ? Oh euh non… voyons… pauvre fille hein… Puis quelque chose se télescopa dans la tête du flic. Comment vous savez la tête qu’elle avait ? De quoi ? Comment vous avez vu sa tête. Quand ça ? Sur le parking. Il sorti un jeu de photo de la scène, on y voyait le cadavre recroquevillé, son corps éclairé jusqu’aux épaules, la tête à l’ombre de la benne à ordure. Vous voyez ? De là où vous étiez vous ne pouviez pas voir sa tête. Mais si ! Mais non, c’est impossible. Le sourire, la petite moue de contentement avaient disparu, Steven le fixait maintenant plein de haine. Vous avez un problème ? Steven se força à sourire, je sais des choses vous savez… j’en ai l’impression oui… pas sur cette pute sur le braquage. Quel braquage ? Bah le braquage dont tout le monde parle !

C’est du solide ? Ça m’en a tout l’air, il veut le programme de protection des témoins, et il nous balance tout le monde. Mais c’est quoi son rôle dans cette histoire ? Il dit qu’il était chauffeur. Et dire qu’on a libéré Tuttle et Sally. On a toujours son nègre Nixon, il sait qu’il risque la peine de mort si on lui colle cette affaire sur le dos, ça va peut-être lui donner l’envie de parler. Et Lynn, qu’est-ce qu’il en dit de ce gars ? Il dit qu’il nous cache autre chose, que ce mec serait aussi un tueur en série. Mouais… je vois, les lubies de notre profiler maison… ah, ah, oui…

Quinn sortit à l’aube, plein de courbatures et de douleurs variées, Lucky l’attendait dans sa Lincoln, il lui paya un petit déjeuner, lui dit de ne pas s’inquiéter qu’il s’était bien comporté, qu’il savait. Ce qu’il ne savait pas en revanche c’est ce que Quinn avait vu en poireautant dans le couloir. Putain ! Il est chez les flics ? Oui. Putain on a tous été là-bas, on le cherche tous, et il était juste là. Ouais, sous notre nez. Putain, mais qu’est-ce qui fout chez les flics ? Quinn haussa les épaules. Il n’avait pas vraiment idée de la tempête que cette information allait déclencher. Mais il en avait en une bien nette du temps que ça allait prendre à la Famille pour savoir pourquoi il était là-bas. L’espace d’un coup de fil environ. Quatre heures plus tard Lucky et Quinn étaient convoqués par Billy Sunday. Two Times est en vacances, leur expliqua-t-il, on a un boulot pour vous les mecs. T’as déjà buté un gars petit ? Quinn répondit par la négative, il était cambrioleur lui pas assassin, il voulait monter en grade oui ou non ? Puis on lui dit quelle était la cible. Qu’il n’avait pas à s’inquiéter pour les flics, qu’on s’était arrangé. Et oui il toucherait la prime promise.

Si Quinn se doutait des connections de la famille auprès des flics, il ne se doutait pas à quel point. A peine le dingue avait-il commencé à chanter qu’on le sortait du commissariat pour un lieu secret en ville. Un secret qui n’en était apparemment même pas un une heure après le transfert. Ils l’avaient installé au huitième étage d’un hôtel pour classe moyenne dans le centre-ville le Hamilton. Il y avait bien une voiture de patrouille devant l’entrée et des flics dans le hall en bas, mais personne ne les vit entrer par les cuisines. Quant à l’homme que Doakes avait placé devant la chambre, il était justement partit pisser quand ils arrivèrent à l’étage. Steven était devant la télé, il reconnut aussitôt Quinn et Lucky, il se leva prêt à défendre sa peau mais Quinn ne lui laissa aucune chance. Le frappant à la gorge puis dans le ventre, l’obligeant à tomber suffoquant. Après quoi ils le soulevèrent et le balancèrent par la fenêtre. Il s’était à peine écrasé sur le sol que les deux hommes étaient déjà sortis de l’hôtel.

Lucky fut très impressionné par le sang froid de son ami, cette façon qu’il avait eu de paralyser l’autre avec son coup à la gorge. T’es sûr que t’as jamais fait ça ? Non c’était une première, qu’est-ce que tu veux 50.000 pour éliminer une balance ça motive je suppose.

Ocean se sentait à la fois soulagé et préoccupé. L’affaire c’était bien terminée pour lui, personne ne risquait de trouver le lien qu’il y avait entre lui et le dingue, et A. avait eu ce qu’il voulait. Mais ce n’était pas terminé pour autant, il avait dû utiliser des contacts particuliers pour qu’on choppe cette balance. Il avait confiance mais si jamais un journaliste un peu plus fouineur que les autres établissait le moindre lien, c’était l’affaire du Hyatt et d’autres encore qui risquaient de lui péter au nez, et ça c’était hors de question. Il fallait étouffer tout ça en douceur, Frank allait devoir utiliser certaines de ses relations en ville quitte à foutre la merde jusqu’à la Nouvelle Orléans et y perdre de l’argent. Tant pis, c’était un sacrifice nécessaire. Tout plutôt que l’histoire du Hyatt remonte à la surface.

Tout rentra dans l’ordre ou presque. Le légiste chargé de l’autopsie de Blackwell conclut à un suicide, mais une enquête interne sanctionna quand même l’homme chargé de la garde de sa chambre. Trois semaines de suspension sans solde. Quinn toucha l’argent qu’il partagea avec Lucky. Nixon Brown fut finalement relâché et Tuttle et ses complices disparurent de la ville pendant que la presse traitait cette mort comme un scandale de plus démontrant de la corruption de la police. La mafia n’aime pas la publicité, pendant plusieurs semaines les hommes eurent ordre de se tenir tranquille. Les cambriolages prévus, les transactions de drogue, en fait toutes les affaires illégitimes furent momentanément suspendues. Et l’on cessa même de se réunir chez Sammy’s ou ailleurs, d’autant qu’on savait désormais pour la surveillance. On déplora plusieurs disparitions, Two Times ne revint jamais de vacances et Billy Sunday prit naturellement sa place, Emiliano Fuentes qui était apparu comme suspect dans l’affaire du braquage ne fut lui non plus jamais entendu par la police quand à Joe Fat, il se fit très officiellement descendre en pleine rue par des inconnus. La guerre qu’avait envisagée Lucky n’eut pas lieu, probablement parce que Joe Monkey tomba très opportunément pour une affaire de fraude fiscale et que Tony A. dut également prendre quelques vacances. Frank avait avancé ses pions avec intelligence, s’évitant un conflit ouvert et utilisant ses contacts au sein de la police et de la politique. Personne pour remarquer par exemple que l’affaire qui envoya Monkey derrière les barreaux impliquait une société qui avait appartenu à Antonio Guerrero et dont le nom avait même été brièvement cité dans le scandale du Hyatt. George Tuttle se fit finalement descendre par la police de la Nouvelle Orléans, Sally et Nino ainsi que le reste de la bande disparurent les uns après les autres. D’après Lucky ça venait de A. il n’avait pas apprécié qu’ils désobéissent à ses ordres en restant en ville, et leur identification dans l’affaire du braquage avait mis en danger l’organisation. Il y eut bien quelques descentes de police pour la bonne forme, et Sonny Ocean fut même entendu par le procureur Chalmers chargé de l’enquête, mais personne ne fut arrêté. Tout le monde était content, sauf Lucky. Lucky déprimait. Sunday avait exigé la totalité de ce qu’il avait touché sur le contrat en remboursement de ce qu’il devait à Two Times et il devait encore dix mille plus les intérêts qui couraient toujours. Pire, son poulain était monté en grade sans qu’on lui demande son avis. A vrai dire Quinn et lui cessèrent presque de se voir tant ce dernier était pris. Il avait raconté à Frank comment il s’était comporté durant le contrat et ça avait également impressionné le parrain. Ce gamin avait des couilles et du sang froid, il lui confia un autre boulot, et encore un autre. Quinn disparaissait plusieurs jours et s’en revenait plus populaire à chaque fois auprès des gars. Que faisait-il ? Personne ne tint Lucky au courant, pas même Quinn. Tu comprends mec, si je te raconte tout je serais obligé de te tuer après, plaisantait-il. Lucky n’appréciait pas cette soudaine distance et Quinn ne mesura pas bien la jalousie que cela provoquait chez lui. Après tout c’était lui qui l’avait introduit, lui encore qui lui avait appris à se tenir dans le milieu, lui avait présenté les bonnes personnes, et maintenant qu’il avait la pleine confiance de Frank, que même Ocean le regardait avec respect, il le traitait comme un moins que rien, un détail dans le paysage de son ascension. Lucky savait qu’il était impuissant à changer ça, mais il était depuis assez longtemps dans le système pour savoir également que rien n’était éternel et qu’il n’y avait rien de plus fragile que la position d’un nouveau venu. Alors il commença à le surveiller de loin en loin. Et c’est ainsi qu’il le vit un jour avec une tête connue. Qu’est-ce tu fous avec les popov toi mon pote ? se demanda-t-il en le suivant.

Le cadavre reposait sur la table en acier, la peau bleuie, le visage déformé par une grimace de stupeur. On lui avait décalotté le crâne, son cerveau reposant sur un plateau, ouvert le thorax, le légiste terminait son autopsie. Trois projectiles déformés étaient posés dans un haricot, Lynn attendait qu’il ait fini d’écrire, un œil sur le cadavre en se disant qu’il ne s’habituerait jamais. Le légiste se retourna enfin. Ah vous voilà… Il est arrivé il y a longtemps ? Il y a six heures environ, je viens juste de le terminer. On l’a retrouvé où ? Chez lui, c’est sa femme qui l’a découvert. Qu’est-ce qui s’est passé ? Trois projectiles de 22 long rifle, une dans la tête, deux dans le thorax, du boulot de pro. Chez lui ? Oui… Lynn prit un air songeur. On m’a dit que c’est un de vos clients… pas exactement mais il était fiché oui, Jack « Lucky » Mayden, un gars de la bande à Sonny Ocean. Oh, je vois… surprenant non ? D’habitude ils font ça dans la rue, oui, où ils font disparaître le corps… bizarre.

Pour Frank et les autres la mort de Lucky était également bizarre. Il n’avait rien ordonné de la sorte et celui qui l’avait tué le connaissait assez pour entrer chez lui sans effraction. Du travail propre selon ses contacts dans la police, du boulot de professionnel. Trop pour les hommes qu’il employait, du moins c’est ce qu’il conclut en lisant une copie du rapport de police. Les assassins de la mafia ne passent pas des heures dans les stands pour réussir un tir groupé même à bout portant. Et laisser un cadavre en évidence avait un sens dans la mafia, là, le sens lui échappait. Quinn fut naturellement interrogé comme les autres, et surveillé, mais même s’il connaissait assez Lucky pour qu’il le laisse entrer chez lui on ne put rien trouver sur lui. Six mois passèrent et Quinn continua lentement son ascension. Toujours cambrioleur il faisait des coups un peu partout sur la côte est, pour le compte des Riccotello ou non. Avec son argent il investit dans une affaire de paris clandestins, reversant sa dime à la famille, toujours comme il se doit. Et de temps à autre, rendait des services. Conduire la petite amie du patron, porter une valise à quelqu’un, secouer un type ou en éliminer un autre. Chaque fois il s’acquittait de sa tâche avec zèle et personne n’avait à se plaindre de ses services, on lui trouvait même un certain don pour la partie muscle. Chaque fois qu’il allait remuer un mauvais payeur, chaque fois il s’arrangeait pour ne pas avoir à taper, il se contentait d’être là, de regarder le type dans les yeux et de lui parler. Donny Duck, un des gars de Sonny Ocean l’avait vu faire, il avait été très impressionné. Quinn était persuasif, froid et dégageait assez de menace en lui-même pour intimider à peu près n’importe qui. Mais parfois il fallait mettre la main à la pâte bien sûr. Un coup ! Il lui a mis un pain, un seul, c’est tout ! Un pain dans le ventre et le mec est tombé ! Témoigna un autre, et bien sûr les gars voulurent savoir où il avait appris ça. En prison, répondit Quinn sans plus de précision.

Contrairement à ce que prétend la légende généralement répandue sur ces messieurs, la mafia n’inclut pas un nouveau membre à la famille parce qu’il est capable de tuer. Non seulement il faut être purement d’origine italienne, sicilienne de préférence, non seulement il faut que le patron décide d’ouvrir le livre comme on disait dans ce milieu, ce qui n’avait pas été fait à Paradise City depuis une dizaine d’années, mais surtout il fallait rapporter de l’argent. Beaucoup si possible, là est l’essentiel de Cosa Nostra, faire de l’argent, de l’argent et rien d’autre. Quinn rapportait de l’argent, pas encore des fortunes, mais il était prometteur, et pour la partie sicilienne on connaissait son pédigrée parce que Ocean avait fait une enquête sur lui. Ses parents étaient originaires de Palerme, seconde génération, il avait fait quatre ans à Folsom, et deux à Marion, Illinois. Frank était prêt à le faire rentrer dans la Famille, Ocean avait des réticences. Déjà il y avait le meurtre de Lucky que personne n’avait jamais élucidé, ensuite il avait approfondi son enquête jusqu’à Marion, et personne ne se souvenait de lui. Alors un soir avec des gars ils le cuisinèrent chez Sammy’s. Quinn connaissait la chanson, il savait que s’il répondait de travers il ne ressortirait pas vivant du bar. Comment se faisait-il que personne ne se souvenait de lui à Marion ? Il avait été placé en isolement pendant deux ans. Pourquoi ? Parce que les négros avaient voulu sa peau, qui exactement, il ne savait pas leur nom. A quoi ressemblait l’isolement à Marion ? Quinn donna une description assez précise pour être crédible. En fait il eut à peu près une réponse pour tout, et quand il n’en eut pas et bien il se comporta comme on s’attendait à ce qu’il le fasse, en défiant ses interrogateurs de prouver qu’il n’était pas celui qu’il prétendait être. Personne n’en fut capable et puisque le boss l’aimait bien, on lui accorda le bénéfice du doute. Quinn sortit de là au bout de six heures de questions, épuisé mais soulagé, certain d’avoir réussi son examen de passage.

Je jure d’être fidèle à ma famille et de respecter le code du silence, que je brûle comme ce saint si je manque à ma parole. L’image pieuse se consumait lentement dans sa main, Quinn la regardait fasciné, puis il leva la tête et sourit à Tony A. qui lui rendit son sourire. Le parrain était revenu pour l’occasion, c’était un grand honneur qu’il lui faisait là et le jeune voyou en avait parfaitement conscience. L’image cessa de brûler et A. lui pressa les mains les unes contre les autres en l’embrassant. Maintenant il était des leurs, maintenant personne ne pouvait plus le toucher sans une décision au plus haut niveau, maintenant il allait gagner du vrai argent et faire du biz avec ceux qui comptaient vraiment, ceux qui l’intéressaient en premier lieu. Il embrassa les autres, ses témoins, ses garants, Frank, Ocean et Sunday, après quoi on leur servit une collation au sous-sol d’un bar de la Nouvelle Orléans.

Ola Manuela como esta !? Antonio Guerrero embrassa chaleureusement la jeune femme remarquant Quinn derrière elle. Ola mi amigo ! lança le millionnaire sur le même ton enjoué avant d’aller l’embrasser à son tour, lui glissant un mot à l’oreille. T’inquiète on n’est pas venu les mains vides, grommela Quinn en regardant la foule près de la piscine. Il aperçut le crâne glabre de Doakes. Le flic discutait avec une bimbo en bikini jaune, un verre à la main. Un peu plus loin, coincé près d’un géranium, se tenait un grand type moustachu avec une mâchoire et un cou de mustang, un stetson blanc sur la tête, rien de moins que le chef de la police de la ville, Frank J. Knox. Il sirotait son whisky en compagnie d’un petit homme chauve dans un costume gris argenté, Quinn l’avait vu à la télé dans un spot publicitaire local, James Nicolls, un gros concessionnaire de voiture de luxe. Guerrero lui tapa dans le dos et lui fit signe de le suivre. Ils allèrent dans une autre pièce tandis que Manuela se dirigeait vers le buffet. Champagne mademoiselle ? Non une vodka bien tassée. Manuela avait sa mine boudeuse des mauvais jours. Elle avait passé une sale journée, s’était disputée avec sa mère et avec Frank, et maintenant il y avait cette soirée où elle n’avait pas vraiment envie d’être mais c’était toujours mieux que de trainer à la maison à rien faire. Hey Manuela, comment tu vas ma belle ? fit derrière elle une voix qu’elle connaissait. Ola Warren, fit elle sans conviction, le sourire de parade plaqué sur le visage. T’es venue avec ton nouveau copain à ce que j’ai vu, Frank râle pas ? Elle leva les yeux au ciel l’air de dire qu’elle l’attendait celle-là. C’est pas mon nouveau copain et tu le sais bien Warren. N’empêche on vous voit souvent ensemble. Elle haussa les épaules. Frank l’aime bien, Antonio aussi. Pas toi ? Elle n’avait pas l’air de savoir très bien. Oh si… mais bon tu les connais ces gars…  Tu veux dire qu’il t’a jamais fait du gringue ? Lui ? Elle pouffa, si tu veux mon avis je crois qu’il et pédé. Doakes se marra, pourquoi tu dis ça ? Je l’ai jamais intéressé je crois ! Toi ? Bah… depuis que je le connais il ne m’a jamais posé de question que sur Antonio et les autres. Le regard de Doakes changea imperceptiblement. Ah ouais ? Et Frank il dit rien ? Elle haussa les épaules, je ne lui en n’ai jamais parlé, tu sais lui du moment que le mec fait son boulot correctement… Mais quel genre de question exactement ? Les réponses de Manuela ne plurent pas beaucoup à Doakes mais il n’en montra rien. Il avait déjà fait son enquête sur lui, comme il en faisait en général sur tous les nouveaux voyous en ville et n’avait rien découvert de notable. Ses contacts disaient qu’il était une figure montante et il le gardait à l’œil de loin en loin. Il l’avait déjà interrogé au moment de l’affaire du braquage et il lui avait paru plutôt mariole, presque trop pour un voyou. Il savait que Frank l’avait déjà passé au crible et on pouvait faire confiance à son organisation. Mais maintenant son instinct de flic lui faisait flairer autre chose. Un truc qui lui déplaisait beaucoup, le lendemain il se renseigna auprès d’un détective de sa connaissance qui avait des contacts au FBI, est-ce que par le plus grand des hasards une opération sous couverture avait été lancée en ville ?

Mohamed regardait le voleur brandir son automatique sous son nez, mains en l’air. Il portait une cagoule et des gants, avait un accent jamaïcain à couper au couteau. Il ne lui avait pas laissé le temps de prendre son arme. Lui et ses copains avaient déboulé en hurlant avec leurs kalachnikovs dans tous le magasin, menaçant de tuer tout le monde s’il n’ouvrait pas l’atelier du haut. Mets tout ça dans le sac ! Vite ! Vous faites une grosse bêtise vous savez ! Ta gueule ! Ta gueule bicot fais ce que je dis ! Hélas pour lui Mohamed n’alla pas assez vite selon les goûts du voleur. Il mourut cinq heures plus tard à l’hôpital.

Sept heures trente-sept, Mohamed est mort depuis deux heures, le lieutenant Doakes et son équipe sont en route pour un squat dans East Eden. Un informateur leur a balancé les voleurs. Tous sont armés jusqu’aux dents, gilets pare-balle, cagoules et tout le toutim, l’opération dure dix minutes, on déplore deux blessés par balle mais le chef de la bande est ramené au commissariat central, où Doakes et ses hommes le passe à tabac en guise d’interrogatoire, qui les a tuyauté, comment ils savaient pour le premier étage, etc. Il est midi quand le téléphone sonne chez Quinn, Ocean a besoin de lui pour du boulot. Les gars viennent le chercher, Donny Duck, Roy et un type qu’il n’a jamais vu derrière le volant. Ils roulent vers Reagan Airport en parlant de tout et de rien, sauf le chauffeur qui ne fait aucun commentaire. A midi et demi, alors qu’ils dépassent les limites de la ville, Donny se retourne brusquement et abat Roy de deux balles dans le crâne. Il a du matériel dans le coffre, ils sortent le cadavre, le démembre, l’ouvre en deux, du pelvis au sternum, le débarrassent de ses viscères, et le jette morceau par morceau dans les alentours des marécages. Donny tient à ce qu’on reste pour admirer le spectacle. Il est aux environs de deux heures quand Donny et le chauffeur s’en retournent avec une seconde voiture tandis que Quinn va conduire la première à la casse. A quinze heures ils sont tous les trois à boire des coups au Kansas en matant les filles faire leur numéro. .

Vous êtes sûr ? Absolument positif. Doakes fronça les sourcils. Il regarda à nouveau l’agrandissement photographique du diamant, comment il avait atterri là ? Un quart des bijoux qu’on avait retrouvé et identifié avait été volé dans l’état ou les états voisins. Le reste on ne savait pas d’où ça venait, excepté ces quatre diamants. Analysés au spectrogramme, leur provenance ne faisait aucun doute, Sierra Léone, des diamants du sang. Et pas n’importe lesquels puisque leur taille et leurs reflets avaient été soigneusement enregistrés comme appartenant à un lot confisqué à des terroristes par Interpol, mis sous clé dans une banque d’Anvers et qui avaient disparu lors d’un spectaculaire casse dix ans auparavant. Une équipe surnommée l’Ecole de Florence avait été soupçonnée et un de leur membre était aujourd’hui encore en prison. On avait jamais retrouvé les 400 millions d’euros de diamants, l’Ecole de Florence, bien que connue des services, courait toujours. Mais ce n’était pas ce qui préoccupait le plus Doakes immédiatement. Mais qui c’est ce mec ? se demanda-t-il pour lui-même. Il sortit du laboratoire et passa un coup de fil. Brown, amène-toi, j’ai besoin de toi. Son copain détective n’avait rien trouvé du côté du FBI mais côté cailloux, il savait déjà d’où ils provenaient parce que leur propriétaire illégitime était furieux de s’être fait souffler sa part, qu’il avait même promis une belle prime si jamais ces diamants repartaient par miracle dans la nature. Ce qui naturellement allait être impossible. Marqués comme ils étaient, il était même plus que possible que le FBI vienne faire son enquête en ville. Brown le rejoignit un peu plus tard dans sa voiture. Tu rigoles ? J’en ai l’air ? Mais qui serait assez con pour vendre de la came contre des cailloux pareils ? Quelqu’un qui n’est pas au courant, quelqu’un qui s’est fait enfumer par son acheteur. Franchement tu les vois faire ça ? Même eux ils sont pas assez cons pour ça ! La question c’est pas eux, la question c’est qui. Explique. Doakes lui parla de Quinn. Brown réfléchit, songeur. On leur en parle ? Dis pas de conneries tu veux, personne ne doit être au courant, même pas Frank ! C’est notre business, notre système ! Et on va dire quoi à l’autre ? Rien du tout ! On n’est pas au courant, de rien, personne ! Si les fédéraux remontent la piste… Je sais… On a déjà eu assez d’emmerdes avec le Hyatt, faut qu’il dégage !

Frank « Trois Doigts » Riccotello était assis au fond d’une bodéga de Havana City devant un ristretto. Il aimait bien venir boire un café de temps à autre ici. Il y avait ses habitudes, c’était aussi là qu’il recevait de temps à autre certaine personne pour discuter des affaires en cours. Le moustachu face à lui, un grand type baraqué avec un cou de taureau et des biceps d’ex taulard, fit un signe de tête. Non, il était formel, lui et les siens n’avaient rien voir à faire avec cette histoire et il pouvait le garantir. Frank voulait bien le croire, il avait déjà interrogé les personnes au-dessus de lui, des gens de confiance, du moins jusqu’ici. Mais ça commençait à faire beaucoup. D’abord il y avait eu la mort mystérieuse de Lucky et puis maintenant ça…. Quelqu’un veut que nous rentrions en guerre, déclara le moustachu, Frank fit un signe d’apaisement, ne t’inquiète pas Chaco, ça n’arrivera pas, je te crois. Frank pensa à Ocean et aux deux cadavres qu’on avait déjà retrouvé en ville. Deux cubains du gang des Las Bananas ou B-13, les derniers qu’on avait vu avec Quinn. Ocean avait le sang chaud, il l’avait toujours eu. Avant d’être abattus, les deux types avaient été torturés, Quinn avait disparu depuis presque une semaine mais leur interrogatoire n’avait rien donné. Qui pouvait bien avoir intérêt à foutre la merde entre eux comme ça ? Les flics ? Impossible. Seulement cette disparition ne pouvait pas rester sans explication, et son auteur impunis, il y en allait de sa propre autorité, Tony A. n’apprécierait pas. Quelqu’un allait devoir payer.

La tête flottait à demi, gonflée comme une pastèque, mauve et blanche, méconnaissable. Sa bouche tordue était béante, les lèvres rongées par les asticots, on lui avait arraché toutes les dents. Coupé au niveau de la seconde vertèbre, on distinguait encore vaguement à la limite de la plaie la trace de la corde qui avait servi à l’étrangler, le saurien referma sa gueule sur le crâne, la tête éclata dans un craquement mou et écœurant. Trois jours plus tard l’animal était abattu par un chasseur, c’est en l’ouvrant pour récupérer sa peau qu’il découvrit les restes dans son estomac. Il avait l’habitude de trouver des trucs bizarres dans leur bide, les alligators étaient de vraies poubelles sur patte, mais ça quand même ce n’était pas commun. La moitié d’un pied encore dans sa chaussure. Le chasseur appela le shérif du comté, une enquête de routine fut menée. Les restes de pied ne donnèrent rien, tout ce qu’on réussi à savoir c’est qu’il appartenait à un homme de race blanche d’environ un mètre quatre-vingt d’origine peut-être slave et que la chaussure provenait d’un magasin de luxe de Paradise City. Taille quarante-trois, sur mesure, payée par Antonio Guerrero qui lui pourtant était bien vivant. On interrogea brièvement l’intéressé, il ne comprenait pas non plus, il n’avait aucun souvenir de ce fait. Vous savez, expliqua-t-il aux inspecteurs, il m’arrive de faire des cadeaux à des amis, c’est peut-être à l’un d’eux. L’enquête s’arrêta là. Personne dans ses relations connues n’avait disparu, à l’exception de Quinn, mais ça personne ne leur dit.

Lynn regardait la clé USB intrigué. On lui avait fait livrer chez lui sous pli anonyme par Fedex. Pas de message l’accompagnant, rien, juste cette clé noire marquée KLM. La clé ne portait aucune empreinte. Il avait téléphoné à la compagnie d’aviation à tout hasard, rien de plus qu’un cadeau que la compagnie offrait à ses clients de première classe. Et il y en avait des milliers comme ça, impossible de savoir à qui elle avait été donnée. D’ailleurs ça n’aurait servi à rien de faire des recherches, cette clé avait pu passer de main en main. Le contenu était encrypté. Lynn l’avait fait analyser par une de ses relations, un pirate informatique de sa connaissance. Quelqu’un d’extérieur à la police, Lynn était prudent, il n’avait pas une entière confiance dans ses collègues donc. Il glissa la clé dans son port, et ouvrit le dossier à l’intérieur. Plusieurs sous dossiers intitulés sous des lettres de l’alphabet et un fichier Word marqué « Lt Lynn-Special ». Il l’ouvrit et lut.

« Cher lieutenant Lynn,

Mon nom est Fedor Yaponsky, vous n’avez jamais entendu parler de moi et si vous avez reçu ce message c’est que je n’ai pas réussi à mettre un terme à mon enquête. En décembre 2012 ma sœur Irina a été retrouvée morte dans une maison abandonnée de Pétroléum. Vous avez travaillé sur cette affaire, elle vous a conduit au scandale du Hyatt Hotel que l’on vous a très opportunément retiré. Je suis un ancien colonel du FSB, j’ai démissionné en 2013 pour mener ma propre enquête. Pour cela je me suis infiltré au sein de la famille Riccotello en utilisant des contacts en Californie (voir dossier C) sous le nom de Quinn Ficetti et des fonds secrets du FSB. Comme vous le verrez mes investigations m’ont permis de mettre à jour un vaste réseau de corruption et d’inter relations entre la famille Riccotello, le PCPD et divers acteurs, criminels ou non, de cette ville. Pour cette opération j’ai utilisé différentes ressources qu’il est préférable que vous ignoriez. Nous avons piraté les fichiers du FBI afin d’implanter un dossier concernant Quinn Ficetti, j’ai également fait un court séjour en prison afin de rendre crédible ma couverture. Dans un premier temps j’ai essayé d’éviter toute activité criminelle en appâtant mon contact au sein des Riccotello à l’aide de mes fonds secrets. J’ai ainsi évité qu’un attentat soit commis au mois de mai de l’année dernière (voir dossier E) mais à mesure de mon implication il m’est finalement apparu qu’il serait trop risqué que je ne participe pas directement  Dans ce cadre j’ai été complice dans l’assassinat du dénommé Steven Blackwell ainsi que de Joseph Léonetti dit Joe Fat et collaboré à deux cambriolages et plusieurs transactions concernant des stupéfiants, ainsi que dans des affaires de paris clandestins et d’extorsions (voir dossier S et B). Il y a quelques mois de ça, mon contact, Jack « Lucky » Mayden s’est montré suspicieux à mon endroit, et a malheureusement réussi établir un lien entre moi et un membre de la pègre russe ayant déjà collaboré avec le FSB dans le passé Pour cette raison et avant qu’il alerte ses supérieurs j’ai dû l’éliminer (voir dossier L)  La nature illégale des preuves accumulées durant les diverses opérations que j’ai menées sous cette identité ne permet naturellement pas de conduire les acteurs ou complices liés aux dites opérations devant les tribunaux. Pour autant elle vous offrira l’occasion je l’espère de remonter jusqu’aux assassins de ma sœur. Je confesse à ce propos m’être chargé par l’aide d’intermédiaire du proxénète qui l’employait, Robert Magnus. J’ai mené une enquête à votre sujet également et j’ai confiance en vous. J’espère de pas m’être trompé. Si toutefois aucune nouvelle enquête était diligentée, ni aucun coupable arrêté dans un délai de deux ans au sujet du cas du Hyatt mes ayants droits considéreront que j’ai fait erreur sur la personne et livreront à différents journaux de ce pays une copie des dossiers ci-joints.

Bien à vous,

Colonel F.Yaponsky. »

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