Wookie

Hey comment ça va mon mec !? Yo cousin ! Les salamalecs habituelles. Jacko et Brown qui rentrent derrière Handsome B. Putain qu’il a une sale gueule ce mec, se dit Pincho en regardant le profil de Handsome. A moitié bousillé, ravagé au couteau et au chalumeau, un œil crevé, souvenir, souvenir…. Handsome B. a l’autre œil vrillé, la pupille en tête d’épingle, il a cramé quelque cailloux sur le chemin. Bien, bien mec ! Eh gros tu veux boire un verre ? J’ai de la super téquila du pays ! Ça fait trois ans qu’ils se fréquentent, ils étaient à Sing-Sing ensemble, Handsome l’aime bien. Gustavo, dit Gusto est dans un fauteuil crapaud qui fume un gros spliff. Hey mec bouge-toi on a des invités ! Va chercher la T. Gusto se lève comme s’il avait un sac de béton sur les épaules, bordel il met deux heures. Alors où c’est mec ? Par là mec, par là, il lui fait en montrant la chambre. Salut Lupita. Une fille grasse sur le lit, latina en short bleu et teeshirt pomme qui lit un mag people. Elle le salut vaguement, rien à foutre des clients de Pincho. A côté d’elle un sac de sport rempli de briques emmaillotées dans du sac poubelle noir, un fusil à pompe canon court, poignet pistolet, chromé, le truc tape pute du gros caïd de mes deux gommes. Handsome B. ricane. Et toi mec t’as ce qu’il te faut ? Pincho regarde le sac à dos sur les épaules de Brown qui se dandine. Oh ouais j’ai ce qu’il me faut, rigole Handsome en attrapant le fusil à pompe, il vient d’avoir une idée. Lupita baisse aussitôt son magasine, le long de la cuisse elle a un calibre, un Glock gris noir, eh pendejo laisse ça ! Handsome arme le fusil et lui tire une décharge en pleine tête qui lui arrache une partie de la boîte crânienne. Il prend tout le monde au dépourvu, même ses potes, pivote sur lui-même en armant et tire sur Pincho. Le plomb vole à travers la pièce et lui déchiquète la moitié de l’épaule, sous le choc il trébuche, Handsome fait claquer la culasse, le canon gueule une flamme longue comme ça, le cou de Pincho craque dans une giclée d’os et de sang, la bouteille de téquila tombe, deux pas de côtés, un pistolet aboie et atteint Jacko en pleine tête, Gusto est dans la cuisine ouverte qui braque son 357, un nouveau pas de côté, Brown plonge, Handsome appuit sur la détente, excité par l’adrénaline et l’odeur de poudre qui embaume la pièce, le fusil se braque, la décharge atteint Gusto en pleine poitrine en le projetant contre le frigo, yeeepeekaï motherfucker ! rigole Handsome en lui en mettant une seconde dans la tête. Elle éclate comme un fruit mûr éclaboussant l’inox.

Depuis que je suis revenu ça coince, j’ai rien touché depuis deux ans. Moi c’est pareil, tu sais pourquoi ? Des milliards d’arriérés, la crise, il y a toujours une raison… alors du coup je me suis mise avec lui. Il était cool au début. Ouais mais quand même faire ça ! Qu’est-ce que tu veux, comme disait mon père, le saint homme, nous autres les filles on nait avec un petit trésor entre les cuisses, je le fais fructifier… Putain ! On n’a pas fait tout ça pour ça ! Je sais… mais je trouve pas de boulot. Ouais, moi non plus… Je croyais que ça irait tout seul, ils ont tous un petit drapeau dans la tête depuis le Grand Kaboom,.mais en fait non, deux dollars de l’heure merde ! Je suis pas un putain de chinois ! En tout cas ils sont cool tes masques. Ouais, t’as vu, je les ai trouvés à une convention. Ça me donne une idée… Tu sais que ça fait une semaine qu’il arrête pas de se vanter qu’il a braqué ce pote de zonzon. Et alors ? Braquer un braqueur ça te dirait ? C’est chaud non ? Chaud pourquoi chaud ? Ça va pas manquer à quelqu’un ? Si à lui. Ah, ah, ah, ah, ah… Et après ? Après on se barre au soleil, j’ai cette pote à Paradise City qui connait du monde, je suis sûr qu’elle va nous trouver un plan pour nous la vendre.

Handsome B. vit comme un pacha dans le Queen avec ses filles et ses potes dans un large appartement de quatre pièces qu’il a installé comme un genre de grand lupanar. Au milieu du salon il y a un lit king size avec un écran géant devant sur lequel il joue à Call of Duty Modern Warfare avec ses copains. Il y interprète toujours le même personnage de Soap parce qu’il le trouve cool et que les SAS mec c’est les meilleurs soldats du monde. Alors quand les deux débarquent avec leurs fusils à pompe et leur masque de la Guerre des Etoiles, sur le moment il est d’autant hilare qu’il a encore pété des cailloux et prit de la coke, sa coke qu’il a tapé à ce couillon de Pincho. Bon il est pas complètement censé taper dedans, mais il sait qu’ils diront rien parce qu’ils le connaissent et que merde c’est toujours lui qui se farcit tout le boulot. Mais bon, on va pas se laisser emmerder par deux clowns qui ont vu la lumière hein et qui se croient dans un putain de film non ? Surtout que Brown est de mauvaise humeur, ça fait quatre fois qu’il se fait allumer par un putain de sniper de quinze piges qui lui gueule dans les oreilles à chaque fois qu’il lui nique sa mère. Brown n’a pas connu sa mère mais c’est pas une raison non ? Il se jette de toute sa considérable masse sur un des connards qu’il colle au sol, le fusil roule par terre pendant que Handsome attrape le calibre qu’il a entre les coussins.

C’est Little Francky qui nous a rapporté la nouvelle et ça a pas fait plaisir à Sonny, moi je te le dis. Y’a de quoi remarque. Cinq cent gros billets qu’il lui avait filé pour cette dope et quoi ? Il se fait braquer. Heureusement qu’ils sont tous calanchés là-dedans sinon je suis sûr qu’il m’aurait demandé de m’en charger. Dix kiles merde, ça se fait pas des trucs pareils, faut qu’on remette la main dessus. Enfin… que je remette la main dessus. Libro qui me dit Sonny, je compte sur toi. Y’a que lui qui m’appelle par mon prénom, pour les autres je suis Fugasi ou Big F, mais mon vrai blaze en fait c’est Fugasetti, enfin on s’en fout, il veut que je lui retrouve sa dope quoi. C’est pas trop mon job normalement. Moi normalement c’est les gens que je chasse, mais bon c’est des gens quand même qu’ont pris ce qui ne leur appartenait pas… et je sais ce que je devrais en faire une fois que j’aurais la coke. Alors j’ai dit à Raymond de retrouver les pétasses qui travaillaient pour ce con, on a des questions à leur poser. Il avait trois salopes, une était sur place quand ça a pété. Alors on lui cause, et quoi qu’est-ce qu’elle nous raconte ? Que les mecs avaient des masques de Wookies sur la tête ! Des quoi ? Des Wookies putain t’as jamais vu la Guerre des Etoiles ? Moi j’ai un fils, heureusement. Libro junior qu’il s’appelle, un vrai petit caïd, tout le portrait de son daron à son âge, mais je lui ai dit, tes études d’abord, si tu veux rentrer dans le biz faut savoir compter, faut des diplômes. Terminé le temps des affranchis qui savent queue dalle ! Bref, je savais pas ce que c’était que ces histoires de Wookies, alors je lui ai demandé, il m’a montré. Putain, mais c’est qui ces cinglés ? Sûrement deux camés, je vois qu’eux pour faire un truc pareil non ? Bon, y’a une salope qui manque à l’appel, Tyra qu’elle s’appelle, un nom de bamboula ça. Bamboula, camée, ça va ensemble ça hein ? Faut qu’on creuse. Mais elle a pas de chez elle, elle vivait avec ce trou du cul, merde, elle pas de copine, elle connaissait pas du monde en dehors de lui et des putes ? D’après notre causeuse, elle en sait rien, elle a débarqué comme ça un matin avec Handsome B…. Handsome B. putain, moi j’encaisse pas ces mecs qui se prennent pour des nègres. On dirait qu’ils ont honte de leur race ! Enfin bon, il est calenché maintenant et on court après sa négresse, c’était qui son dernier client ? Ah ouais parce que ses putes hein il les faisait pas tourner dans la rue hein, il se voulait classieux le mec, escort girl les radasses… tu parles, une pute est une pute…

La loi. La loi appartient à celui qui la fait. Elle est nécessaire à toute société, toute organisation, j’entends bien, mais en réalité elle est toujours relative au pouvoir de celui qui la dicte. Il y a par exemple cette très ancienne loi dans notre monde, celle des vory v’ zakone, la loi des voleurs, qui veut qu’aucun de nos membres ne doit pas avoir travaillé pour les autorités. C’est une loi qui remonte aux czars, à cette époque où le vol était un acte de rébellion. Elle s’est perpétuée jusqu’à Staline, quand tout le monde, indifféremment était envoyé au koulak. Et puis, entre 1941 et 1953 a éclaté ce que l’on a appelé la Guerre des Slouky, la guerre des salopes. C’est ainsi qu’on appelait les prisonniers qui travaillaient pour l’administration pénitencière. Cette guerre a fait de nombreux morts, et en vérité elle a tout changé. Plus tard les vory se sont mis à faire des affaires avec le pouvoir, alors quand il y a eu la Glasnost, le mariage a été, dirons-nous, tout à fait naturel. Comment sinon expliquer les dérives des années 90 ? C’est important de connaître la loi, mais je trouve qu’il est plus important encore de connaître l’histoire. Non pas qu’elle relativise la première mais elle lui donne une certaine perspective. Et accessoirement explique qu’on m’ait donné mes étoiles. Avant 1990 je travaillais pour ce qu’on appelle aujourd’hui le FSB, nos services de renseignement. J’ai fait mes classes en Afghanistan où j’étais chargé d’interroger les prisonniers. Je parle en effet plusieurs langues, j’ai fait mes études à l’université Patrice Lumumba à Moscou. Sans cette guerre des slouky, il est probable qu’aujourd’hui je végéterais dans un petit bureau avec une paye ridicule de fonctionnaire. Au lieu de ça j’ai un bel appartement à Los Angeles et je suis rémunéré par l’Osseïev Bratva. Nous avons eu un problème récemment sur la côte est, un de nos revendeurs mexicains s’est fait dérober dix kilos de produit, j’ai donc été chargé de les retrouver, et de punir les voleurs bien entendu. Je suis conscient du fait que le produit est une mine d’or et que comme tel, au vu de la nature de notre milieu, il y ait des gens qui imaginent qu’ils peuvent agir à leur guise. Pour autant cette témérité me fascine tant elle confine à la stupidité. D’une part la nature mexicaine de notre revendeur aurait pu faire croire qu’il travaillait pour un cartel, or les cartels n’ont pas comme réputation de faire de cadeaux. Ce sont des sauvages. D’autre part, cet homme, paix à son âme tourmentée, vivait dans cette pauvre ville de Détroit, dans un de ses nombreux quartiers aujourd’hui délaissé. Comment imaginer en ce cas qu’un homme puisse posséder en main propre un produit pour une valeur marchande de cinq cent mille dollars américains sans bénéficier de protection, sans que ledit produit ne soit en réalité la propriété de quelqu’un de plus puissant financièrement ? J’ai fait le tour des relations de cet homme. Nombre d’entre elles vivent également à Détroit. Certains sont revendeurs, détaillants, ou plus simplement de petits voleurs sans consistance. C’est ainsi, la plupart des gens gravitent dans un milieu qui leur ressemble. Et c’est ainsi que j’ai appris qu’il avait récemment été en contact avec John Lewis, plus connu dans ce milieu sous le nom amusant de Handsome B. Je dis amusant car c’est faire montre d’une grande ironie que de se surnommer joli garçon quand on est ainsi défiguré. Un souvenir de jeunesse à ce que j’ai cru comprendre, des méthodes de barbare cela va sans dire. C’est ce qu’il a perdu dans cette affaire, son visage si particulier. Car il a été identifié formellement par un barman de cette pauvre ville de Détroit. Un barman qui travaille dans un établissement que fréquentait notre employé. Nous avons des relations dans la police, c’est eux qui m’ont indiqué où vivait l’intéressé, et nous avons également des gens à nous à Little Odessa, qui en retour m’ont permis de localiser son adresse exacte. Mais apparemment le voleur s’est fait à son tour voler.

Si je vous raconte tout ça mademoiselle c’est que pour vous puissiez prendre toute la mesure de la problématique dans laquelle vous vous trouvez, fort involontairement j’en conviens. Aussi, et ceci afin de mettre un terme à la souffrance que je suis dans l’obligation de vous faire subir, je vous répète encore une fois la question, avez-vous la moindre idée où pourrait se trouver la dénommée Tyra ?

Elle est jolie ta copine. C’est pas ma copine, c’est ma femme. De quoi ? Papa, j’ai besoin que tu m’aides. Alors toi t’es quand même trop, ça fait au moins trois ans que je t’ai pas vu, pas une carte, rien, et voilà que tu déboules, marié par-dessus le marché, et tu me demandes de l’aide. Arrête tu veux, je ne t’ai jamais rien demandé, rien, quand t’es parti je ne t’ai pas fait de reproche, quand maman est morte, je ne t’ai toujours rien demandé, et quand je suis revenu, est-ce que je suis venu pleurnicher ? Non, alors s’il te plaît, pour une fois que je te demande un coup de main… Bon, bon, okay… je t’aime mon fils, mais tu sais… Quoi ? Il y a rien, moi aussi je t’aime papa. De quoi t’as besoin ? T’as toujours des potes dans la police ? Ouais bien sûr pourquoi ? J’ai fait un truc avec elle… on voudrait savoir ce qu’en disent les poulets. Un truc ? Quel truc ? On a braqué une saloperie de mac. Un mac ? J’ai jamais pu encaisser ces salopards, reviens me voir demain, je te dirais.

Ça été un drôle de défilé aujourd’hui. Il y a eu d’abord ce costaud avec son costume brillant qui a demandé après Mickey, rapport qu’il avait été avec cette fille, l’escort girl que je lui ai payé pour son anniversaire. J’aime beaucoup Mickey, c’est un brave gars et bon Dieu qu’il s’y connait en ciné. Je ne sais pas des fois ce que je ferais sans lui. Déjà que je fais pas beaucoup de chiffre à cause du piratage mais si j’avais pas Mickey je crois que je mettrais la clef sous la porte. Enfin bon, il est pas ici en ce moment Mickey, d’après ce que j’ai compris il est allé voir son père qui vit à Manhattan. Le costaud dans son costume brillant ça a eut l’air de le défriser cette affaire, mais qu’est-ce que j’en ai à fiche moi d’un macaroni pas content ? Ouais, un ritalo-américain, il avait l’accent, et rien qu’à sa gueule je dirais qu’il était ou se prenait pour un affranchi le gars. Cela dit il valait bien son homologue, le grand avec une tronche de croque-mort… un russe celui-là je dirais à son accent, et il voulait parler aussi à Mickey… j’espère qu’il a pas d’ennuis, ça serait bien tient qu’il se coltine tous ces tordus de la mafia maintenant ! Le pauvre, après tout ce qu’il a subi là-bas…

IED. Parfois il rêvait que son téléphone sonnait et au moment de répondre, à l’instant même où il appuyait sur la touche verte, il lui éclatait au visage. Mais le pire c’est qu’il restait vivant avec les éclats de métal et de plastique qui fumaient et grésillaient dans sa joue. Alors il se réveillait en sueur, regardait ses mains brûlées, un pouce en moins, et il pleurait doucement. IED, Improvised Electronic Device. L’astuce de la guérilla en Irak et en Afghanistan, une batterie, du fil électrique, un détonateur et des explosifs détournés… obus, mine, grenade non détonée, de la fabrication maison. Il avait eu de la chance, celui qu’il avait essayé de désamorcer avait foiré. Enfin si on peut appeler de la chance d’être brûlé au troisième degré aux mains et au torse jusqu’au cou et de perdre un pouce. John essayait de le faire parler du sujet, mais il avait du mal. Cette histoire lui restait en travers de la gorge. Pourtant John il était sympa, lui aussi il avait été là-bas pendant la première invasion, même qu’il avait encore des éclats dans les épaules et le bras. Mais que voulez-vous, il y a des choses qui ne veulent pas sortir. Dès qu’il essayait il avait la peur au ventre, comme si les mots pouvaient eux aussi lui péter à la figure. Même à son meilleur pote il en parlait pas, même à la fille il avait pas pu… Elle était cool cette fille pourtant… une black magnifique, une idée de Tommy ça, sacré blagueur, sacrément cool aussi d’avoir fait ça. Comment il avait fait pour savoir que cette fille était allée là-bas elle aussi ? Même qu’elle connaissait John elle aussi ! Non, il ne savait pas, comment il aurait pu ? Non c’était juste un hasard, un super hasard…, Il y réfléchissait dans son lit, la tête cotonneuse, un peu de sueur coulant sur son torse, les images de son rêve s’emmêlaient avec ses pensées. Puis il remarqua le silence dans la maison. C’était un silence qu’il connaissait bien, un silence particulier, comme si le monde retenait son souffle, pas un silence qui avait sa place ici. Son visage se contracta, il ouvrit la table de chevet et prit le 38 qui était à l’intérieur puis posa délicatement le pied par terre.

Ah la putain de ta mère, cette histoire moi je te dis elle pue le faisan. Je suis pas tout certain de paner ce qui se passe mais ça sent pas bon. La pute elle a laissé son agenda cette conne, où qu’elle marquait tous ces rencards, c’est comme ça qu’on a eu l’adresse de la boutique où qui bosse son dernier client. Alors avec Raymond on est allé visiter. Une boutique de vidéo. Avec tous ces piratages qu’ils font maintenant je me demande comment le gus survit… même qu’on s’est posé la question, que le gars il avait peut-être eut des ambitions, allez savoir. Bref… le mec nous dit que son petit il est allé rendre visite à son vieux. Et c’est où qu’il perche ? A Manhattan. On avait un blaze, et toute cette putain d’île. J’ai téléphoné à mon pote Billy qui bosse à la mairie au permis de conduire, et je lui ai demandé de faire des recherches. Pif, paf, deux jours plus tard on sait où vit le mec, alors je dis à Raymond qu’on va aller rendre une visite de courtoisie…. Oh, là, là… Le vieux il était dans sa cuisine, crevé, un petit trou à la base de la nuque. Je dirais que le gars a fait ça au pic à glace parce que je connais, je pratique. C’est bien le pic à glace là, c’est rapide, indolore, le mec a même pas le temps de se sentir crever. En tout cas c’est du boulot de pro. D’ailleurs c’est simple, suffisait de voir ce que le mec a fait au fils. Il avait fixé sur une chaise, branché deux fils du plafonnier jusqu’à ses parties, et hop vas-y que je te grille à coups de jus. Putain ça par contre c’est une saloperie de mort parce que quand on est arrivé il grillait encore sur sa chaise, même qu’il lui avait mis une éponge mouillée sous le cul pour que ça passe mieux. C’est pas humain de faire ça. Le pauvre mec, déjà qu’il était amoché à la base. Des vieilles brûlures partout et un pouce en moins. Comment qui s’est fait ça ? Pourquoi on l’a torturé comme ça ? M’est avis qu’il y a un mec qui cherche la même chose que nous putain ! Et pourquoi c’est-y donc ? ça serait que le nègre blanc aurait piqué la came à quelqu’un ? A qui ? Je croyais qu’il l’avait achetée avec le blé de Sonny ! Mouais… tout ça me dit rien de bon. Et maintenant faut qu’on trouve cette Ava. La pute visiblement le voyait tous les mercredi soir, c’était marqué dans le carnet. Qui c’est cette Ava ? Une copine à elle ? Sa pute de mère ? Ouais, faut qu’on fasse vite en tout cas, qu’on la trouve avant Joe Pic à Glace, ou Sonny va piquer sa crise..

Fiston, t’as pas à t’en faire. J’ai appelé mes potes du district, ils pensent que c’est une affaire entre dealers, ils vont classer l’affaire. Pas de souci alors, non pas de souci, cool ! Alors vous allez où avec Tyra ? En Floride, pour notre lune de miel, Tyra connait quelqu’un là-bas, il nous hébergera. J’espère que vous m’enverrez une carte. Plutôt deux fois qu’une beau-papa ! Tssss, Harry comme tout le monde ! D’accord Harry, je vous promets qu’on vous  enverra une carte. Et où est-ce que vous allez en Floride ? Paradise City. Oh la nouvelle Mecque du vice et du rap ! Ah, ah, ah ! Vous connaissez ? Eh c’est pas parce que j’ai 58 balais que je ne me tient pas au jus petite fille. On vous a déjà dit que vous étiez génial Harry ? Tout le temps c’te question ! Ah, ah, ah ! Ah, ah, ah !

En dépit de mon poste au sein des renseignements, j’avais, je dois le confesser, une vision naïve des Etats-Unis d’Amérique. Non pas que je n’y croyais pas la corruption possible, mais je pensais que l’Amérique étant un état de droit, elle y était difficile, bien plus difficile que dans ma chère Russie où pendant des années, il faut bien l’admettre, le droit était dicté par l’intérêt d’une poignée d’oligarques, qu’ils fussent communistes ou non du reste. J’avais oublié que c’est également un pays où l’argent est roi, dicte sa loi en toute circonstance, et que, comme de nombreuses nations occidentales, ses fonctionnaires y sont affreusement mal payés. C’est sans doute pourquoi je n’ai pas éprouvé de difficulté particulière à me procurer une des pièces à conviction dans l’affaire John Lewis alias Handsome B. à savoir l’agenda de la prostituée dénommée Tyra. Rien de bien particulier dans cet agenda, il m’a permis de faire le tour de quelques un de ses clients, du moins pour ceux que j’ai pu retrouver. A l’exception notable de cette personne, Ava, qui avait semble t-il une passion particulière pour cette jeune femme. Je n’ai pas d’avis sur le saphisme ou l’homosexualité en général. Contrairement à notre grand président, je pense que chacun doit pouvoir gérer sa sexualité selon ses inclinaisons, dans les limites de la loi, et à condition de ne pas toucher aux enfants bien entendu. La pédérastie elle, au contraire, est un vice qu’il faudrait punir par l’émasculation. Cependant il me semblait curieux une telle régularité dans les rendez-vous. Tous les mercredis à 18h30, à la sortie des bureaux, cela ressemblait plus à un rendez-vous régulier chez un spécialiste qu’à une passe. En effet, de mon expérience, il est rare que la sexualité, et particulièrement dans le cadre d’un échange tarifé, soit aussi ponctuelle et régulière, à moins bien entendu que les tarifs soient prohibitifs, ce que je ne pensais pas. Je ne me fais aucun à priori sur cette personne mais à ce que j’ai cru comprendre son proxénète n’était pas un individu d’une grande envergure, en dépit de ce qu’il devait penser de lui-même je n’en doute pas. Et puis j’ai fini par comprendre en interrogeant son dernier client. Un jeune homme marqué physiquement par la guerre. Il y avait une carte de visite sur son frigo, avec une horaire, la même que celle dans l’agenda. La carte se référait à l’American Vétéran Association… A.V.A… était-ce possible que cela ait un rapport ? Je dois l’admettre j’ai eu une certaine difficulté à accepter la coïncidence, mais peu de gens savent résister à du 220 volts, le jeune homme a fini par me convaincre. Il m’a même promis que cette jeune femme le vengerait. Nous verrons bien. Pour le moment je dois me rendre à cette association, peut-être ont-ils une idée sur où elle aurait pu aller.

Il vivait dans un mobile home aux limites de la ville et de Brooklyn. Non loin d’où il avait travaillé pendant près de trente ans. Un moyen comme un autre de garder un lien avec les seules personnes avec qui il n’avait jamais eu le sentiment d’une famille, en dépit de la sienne propre. C’était difficile à expliquer, mais il s’était toujours senti plus flic que père. Est-ce que la fibre paternelle était une chose qui s’apprenait ? Est-ce que les hommes, à la différence des femmes pensait-il, n’avait pas en eux ce gène particulier qui faisait qu’ils aimaient naturellement leurs enfants ? Enfin… c’est pas qu’il n’avait jamais aimé son fils, mais jouer avec lui, faire son éducation, tout ça, ne l’avait jamais beaucoup passionné. C’était comme ça pour lui en tout cas, trop accaparé par son boulot, son difficile et important boulot, pour trouver intéressant ou excitant d’élever un gamin. Il avait préféré laisser ça à sa femme, et puis il avait fini par se lasser d’elle aussi. Elle ne comprenait pas. Elle ne comprenait pas ce qu’il faisait, l’importance de son job. Tout ce qu’il y voyait, tout ce quoi il avait à faire, toute cette tension aussi. La sauvagerie des hommes. C’était ça flic, le dernier rempart contre la barbarie. Contre la folie aussi, et pour la misère. Pour les faibles, les innocents, ceux qui ne pouvaient jamais se défendre et qui vivaient au milieu des dégénérés faute de pouvoir vivre ailleurs.  Le dernier rempart entre eux et les loups. Voilà comment il avait vu son métier pendant trente ans. Et puis un jour les choses changent. Un jour vous n’êtes plus flic et vous vous ennuyez tellement que vous bossez comme gardien de parking, au moins il y a l’uniforme. Un jour vous vous rendez-compte que votre fils a grandi et que vous vous allez lentement vers la mort. Un jour un jeune homme débarque à l’improviste au bras d’une splendide noire et vous réalisez que vous l’avez raté pendant toutes ces années. Qu’il est devenu l’homme que vous auriez voulu être et que vous êtes fier de lui autant que vous l’aimez. Voilà, et il était parti maintenant, dans son paradis à lui, avec sa belle, et il ne le reverrait jamais. Mais au moins il y avait eu ça, ce moment magique, ce moment unique dans sa vie, cette retrouvaille, même brève et il pouvait partir tranquille. Il leva les yeux sur le costaud en costume brillant et son copain le gominé. Des bonnes têtes comme il en avait vu dans son quartier pendant trente ans, les fameux affranchis… cette racaille. Il y avait tout, la chevalière au petit doigt du gros, et la montre en or, la pochette blanche, la cravate en soie noire et les pompes en croco marron-noir sur mesure. La grande classe… Ils étaient rentrés sans y être invités alors qu’il dégustait une petite bière devant la télé sur sa chaise de cuisine, peinard. Ton enculé de fils et sa pute nous ont piqué un truc tu vois ? Alors tu sais quoi ? Tu vas me dire où qu’il est. Mon fils ? Mais je ne l’ai pas revu depuis au moins trois ans ! Le poing lui fit vibrer les dents et éclater les lèvres, la tête qui bourdonnait, la mâchoire douloureuse, le sang qui coule sur son menton, mais il avait déjà encaissé pire. Je vais te dire connard, y se trouve qu’on a causé à tes voisins, et tes voisins y disent qui t‘ont vu avec une négresse et un gars, que t’avais l’air de bien les connaître et tout, alors je te répète, tu vas me dire où qu’il est ? Oui, bon écoutez, il est passé vite fait comme ça, il voulait me présenter sa nouvelle femme, je crois qu’il comptait aller en Californie, quelque chose comme ça. Violente douleur dans les dents de devant qui lui traverse le crâne comme une lance, la mâchoire qui craque, la tête qui part en arrière, il a l’impression d’avoir percuté un train. Me fait pas chier enculé, où qu’il est parti ? Lui et sa salope de pute hein ? Vous parlez de cette splendide jeune femme je suppose…Vous savez un truc, je regardais la télé tout à l’heure quand vous êtes entré, je suis abonné à la chaîne Histoire, j’adore l’histoire. Et je regardais ce reportage qui disait qu’en réalité les siciliens avaient été envahis par les Maures, et les maures ils étaient noirs ! C’est fascinant vous ne trouvez pas de se dire que dans le sang de tout sicilien coule du sang de nègre, si, si je vous assure, c’est historique, vous avez du sang nègre vous aussi… c’est dingue quand on y pense non ? ah, ah, ah, ah J’adore ce mec !

Chéri je crois qu’on a réussi notre premier coup comme braqueur novice. Combien il y a ? Dix kilos, ce qui selon Wikipédia peut se négocier entre trois cent mille et cinq cent cinquante mille dollars. On est riche alors ! On est riche. Latifa connait plein de mecs dans le sport business, il parait que ces mecs tapent dedans que c’est pas croyable, on aura aucun mal à la vendre, ouais, et en plus elle est bonne, ouais, en plus. Je t’aime, ça tombe bien moi aussi.

Bonjour monsieur je cherche Tyra, on m’a dit qu’elle venait ici le mercredi. Et vous êtes ? Eli, Eli Shapiro, enchanté, et vous-même ? John Chanders, je suis le responsable du groupe de parole, oui c’est ce qui m’avait semblé, et Tyra ? Je ne l’ai pas vue… Oh je ne pense pas que vous la verrez, elle vient tout juste de se marier. Ah oui ? Mais c’est merveilleux, je suis un ami à elle nous nous sommes connus avant qu’elle parte. Auriez-vous une adresse ou un numéro de téléphone où je pourrais la joindre ? Je crains que non. C’est ennuyeux… voyez-vous je suis avocat et Tyra m’avait chargé avant son départ de régler quelques papiers pour elle et… et vous ne l’avez pas vue depuis son retour ? C’est-à-dire que non, j’ai été fort occupé, mon cabinet est en pleine restructuration voyez-vous, vous avez une carte ? Voiçi… non j’ai pas d’adresse à vous donner, d’ailleurs je n’ai pas le droit, tout ce que je peux vous dire c’est qu’elle s’est mariée avec un de nos gars d’ici. Oh ! Elle a rencontré quelqu’un ici ? Oui. Comme quoi la guerre mène à tout…. Et pouvez-vous au moins me donner le nom de l’heureux élu, je ferais une recherche par la mairie. Mike Dawson, mais tout le monde l’appel Snoop. Ah oui ? Et pourquoi donc ? Il a un Snoopy tatoué sur la poitrine. Ah je vois…

Billy je l’aime bien mais c’est un pète-couille, faut toujours qu’il râle sur tout. Quand je lui ai demandé de voir si des fois il y aurait des traces d’une Tyra Jackson à la mairie ou aux contraventions, n’importe quoi qui puisse nous permettre de la retrouver, putain il m’a fait un de ces foins ! Tu sais combien y’a de gonzesses qui s’appellent Tyra Jackson dans cette ville ? Non je savais pas et je voyais pas le problème. Moi tout ce que je voyais c’est qu’on trouvait pas cette putain de lesbos d’Ava et que les jours passaient alors que il y avait un autre gars, on savait même pas qui, qui cherchait après la même que nous. N’empêche, pète-bonbon ou pas, je dois avouer qu’il a assuré sur ce coup là. Sans lui on serait encore en train de se trainer. Tu vois ça ? Y’avait trois Tyra Jackson dis donc, et une seule qui se marie, la seule qui donne une fausse adresse de résidence, ça pouvait être que notre cliente vu qu’elle créchait chez l’autre négro blanc. Comme c’est-y mignon ces deux là, y braquent un de nos gars et y se marient… je vais t’en faire passer le goût de la dragée moi… Bref, c’est comme ça qu’on a trouvé l’autre mariole. Celui-là je lui aurais bien fait une petite danse avant qui cause, et je te jure il aurait chanté la Traviata s’il fallait, mais y’a des trucs qu’on peut pas laisser dire quand même non ? De toute façon il était pas bien malin, vu qu’avait le numéro d’où qu’on trouverait les tourtereaux sur le frigo. Fallait demander une certaine Latifa, sûrement une négresse elle aussi avec un blaze pareil, et le message était signé « votre belle-fille préférée »…. Putain de merde ils sont à peine mariés qu’ils en sont déjà aux papouilles avec les darons, a fait Raymond en voyant le message, moi je me souviens… je lui ai dit de fermer sa gueule qu’on avait du boulot, et on est parti avec le post-it.

Le corps gisait sur une chaise, les jambes droites, raidies par la mort, le visage légèrement gonflé, un trou sous la pommette droite, la tête penchée en arrière, de la matière cérébrale sur le meuble derrière lui, vêtu de son uniforme de gardien de parking. Le grand homme portait des gants en silicone et se déplaçait dans le mobile home en veillant à ne rien déranger quand un portable se mit à sonner. L’appareil se trouvait dans la poche de pantalon du défunt. Délicatement il l’en débarrassa et regarda l’écran. Un numéro de téléphone s’affichait, il attendit que la sonnerie cesse puis empocha l’appareil, son instinct lui disait que les mariés venaient de faire une nouvelle erreur comme les amateurs qu’il ne doutait pas qu’ils fussent. Avant de partir il ferma les yeux du cadavre, une petite manie à lui, il avait fait la même chose avec sa dernière victime. Il roulait à bord d’une Lexus hybride noire, le nec plus ultra du chic chez les stars Hollywoodienne vers la fin des années 90. Il l’avait achetée pour une poignée de dollars chez un vendeur d’occasion, un véhicule qui ne lui servait que dans ses déplacements professionnels. Il retourna à Manhattan où il avait rendez-vous avec un subalterne, quelques renseignements à collecter sur le dénommé Handsome B. et les deux mariés. Des choses qu’on ne pouvait se dire par téléphone puisque le subalterne, un jeune homme en survêtement, le crâne rasé de frais et à la tenue impeccable, lui remit simplement une clef USB. Il brancha la clé sur son Pad y trouva un mémo concernant les relations connues de John « Handsome B. » Lewis ainsi qu’une copie du dossier militaire des deux mariés. Il lut le tout devant un café et brunch dans un diner’s de Soho. Il n’attirait pas l’attention en dépit de sa grande taille, tout au plus aurait on pu remarquer cette façon soignée et délicate qu’il avait de prendre son repas, de bien découper les aliments, ne pas mettre ses coudes sur la table, et de prendre son temps. On sentait chez lui la bonne éducation et une certaine aisance en société avec un petit quelque chose de maniaque dans sa façon de bien séparer dans son assiette l’accompagnement des œufs et du bacon, d’éponger le jus et le jaune avec un morceau de toast planté dans la fourchette et de l’avaler après l’avoir coupé en trois. Après son repas il passa un appel et fit vérifier le numéro de téléphone qui avait tenté de joindre le cadavre. Un quart d’heure plus tard il avait sa réponse, il était temps de partir pour la Floride.

Je danse depuis que j’ai l’âge de cinq ans. Ce n’est pas un don, contrairement à ce que disent les idiots, c’est une passion, une passion que je travaille cinq à six heures par jour depuis des années. Je crois que je ne pourrais pas vivre sans la danse, tout simplement. Mes parents ne m’ont jamais forcée mais ils m’ont toujours encouragée à me donner à fond dans ce que j’aimais. Je ne suis pas née aux Etats-Unis mais c’est la danse qui m’y a amenée, merci les parents. Je crois que sans eux j’aurais craqué plus souvent qu’à mon tour. On a beau aimer à fond un truc, la carrière de danseuse c’est dur. Le physique, les exigences du métier, etc…. Je me suis mise au Hip Hop dès que j’ai pu. J’adore cette énergie là, ce mélange de figure, entre danse moderne, art martiaux, et gymnastique. J’ai gagné des concours en Europe, d’où je suis originaire, c’est comme ça que je me suis fait remarquer aux States. Aujourd’hui je passe ma vie à courir les castings, faire des photos pour des magazines de sport, m’entrainer, et participer à des shows ou à des clips, en plus des cours que je donne. La vie d’artiste. C’est pas toujours le bonheur mais je m’en sors bien. En ce moment par exemple je caste pour la prochaine tournée de Shakira, on est plus qu’une vingtaine de filles en ligne sur les trois cent et des poutres au départ. Et on enchaine, head spin, thomas, handicap… le chorégraphe s’appelle José, cubain, pédé naturellement, et quand tu vois comment il parle aux filles, tu te demandes où Bianca Jagger est allée chercher que les pédés étaient les meilleurs amis de la femme. Mais bon c’est comme ça ici, c’est des durs les américains, personne ne vous fait de cadeau ici. C’est pas comme en France. Voyez, j’aime bien mon pays mais il y a rien à dire, on est mou, on est émotif, on préfère se faire des copains dans le boulot que de bosser comme des pros, et résultat, la scène française végète. Ce n’est pas pour rien que tout le monde vient ici. Mais au moins on a une réputation, et une bonne. C’est grâce au sport que j’ai connu Tyra, on s’entrainait dans la même salle avant que je ne parte pour la Floride et elle pour l’Afghanistan. Je trouvais ça trop une nana qui voulait partir se battre là-bas Bon je sais bien qu’elle l’a fait comme beaucoup faute de trouver du boulot dans le civil, mais quand même, je trouve que faut en avoir, moi j’aurais jamais pu, rien que la vue d’une arme à feu me fout la frousse. Ici, en Floride en particulier je suis servie vous me direz, les américains sont dingues de leurs pétards et de leur bon Dieu de second amendement mais ça va, tant qu’on m’oblige pas à en avoir un à la maison. Remarque je pourrais même pas, pas avec Jazz… Jazz c’est mon coloc, enfin disons que c’est le boulet qui possède cette baraque où je vis et qui me loue la moitié pour trois cent cinquante dollars par semaine. Trois cent cinquante dollars qui partent essentiellement dans la fume. Parce que l’essentiel de sa vie c’est lui et George devant l’écran à mater des films d’action, et George, si vous vous demandez, c’est le nom qu’il a donné à son canapé, ça situe le personnage. Cela dit si on m’avait dit que Tyra se marierait avec un mec presque aussi cinglé que lui jamais je ne l’aurais cru. Elle est plutôt carrée comme gonzesse, enfin elle l’était avant de partir là-bas, ou alors c’est depuis qu’elle a rencontré son Snoop mais c’est plus exactement la même nénette qu’avant, elle est plus cool aujourd’hui, et un peu plus dingue aussi. Elle m’a pas expliqué comment ils s‘étaient procurés cette coke mais déjà de savoir qu’ils sont venus avec, toutes ces bornes, s’ils s’étaient fait chopper… bon Dieu, ça fait de drôles de choses aux gens l’amour, et la guerre aussi. Vous savez quoi, ils se sont pointés à la maison avec des masques de Wookie sur la tête, ils voulaient nous faire une farce… complètement dingues ces deux-là je vous dis ! En tout cas Jazz est tout de suite tombé amoureux, et putain pour le secouer celui-là faut en vouloir.

Odeur raffinée du cuir dans la chaleur tropicale, Porsche rouge décapotable, Blackberry, sensation de froid et d’engourdissement sur la muqueuse, bon alors t’es où connard ? Mais j’arrive ! Je suis dans les embouteillages ! Puis celle de sa bouche l’engloutissant lentement, avec talent, plaisir spéciaux à cent kilomètres heure, le grand frisson, la puissance savourée mais éphémère. Hululement d’une voiture de patrouille, le cœur qui se met à battre à fond, le pied qui se lève de l’accélérateur et en même temps la voix éraillée par la cocaïne, cache ça, cache ça putain. Il glousse, répond quelque chose en espagnol, cache ça bordel ! la voiture qui se range le long du trottoir, sensation du papier entre son pouce et son index, il essaye de se débarrasser du paquet en kraft, lui fourre dans les mains. Mais où tu veux que je mette ça ? Il rigole de plus belle, trop défoncé pour réaliser le flic derrière qui s’approche à pas autoritaires. Je sais pas moi sous ta putain de robe ! Ils tirent tous les deux sur le paquet, ce dernier explose, de la cocaïne plein le visage…. Euh… bonjour officier… je vais tout vous expliquer. Le bruit sinistre des menottes qui se referment, le froid de l’acier, la sale gueule de la fille des photos, face, profil et puis le mec chauve qui rentre dans la salle d’interrogatoire. Il est court sur pattes et large d’épaule, son crâne luit sous le néon. Alors connard on veut faire le malin dans ma ville ? Euh, non, non, c’est-à-dire que…. C’est-à-dire que t’es bon connard, tu vas adorer la taule.

Snoop et Tyra n’avaient jamais mis les pieds ni en Floride, ni à Paradise City, emblématique cité champignon de l’ère Républicaine qui avait gouverné l’Amérique pendant dix ans et continuait de le faire tant dans l’état qu’en ville. Située au nord-est de la Floride, face au Golfe du Mexique et par la mer à quelques encablures de la Nouvelle Orléans, la ville avait subi dans une moindre mesure les ravages de Katrina. Mais dans une bien plus large reçu les aides initialement destinées à l’état voisin ceci par un jeu conjoint de pression politique, d’amitiés particulières à Washington, et disons-le d’une corruption endémique qui faisait de ce paradis moderne, dressé de tours de verre et festonné de parcs splendides et capiteux, une des cités les plus corrompues de l’état sinon du pays. Avec la découverte d‘un gisement de pétrole à une centaine de kilomètres au large et les milliards d’aides détournés la ville avait pu se doter d’un aéroport ultra moderne, le Reagan Airport. Sorte de soucoupe volante de plastique et de verre blanc qui lui avait valu le surnom de Base 51 par les habitants. Ainsi que d’un vaste complexe sportif au nord de la ville qui réunissait un stade polyvalent de football et de baseball, une salle de pelote basque, sport très prisé en Floride, un champ de course de lévriers et un terrain de basket dédié à l’équipe locale des Playboy  Le tout avait été baptisé le George W. Bush Stadium, dénoncé par l’opposition comme un village olympique du pauvre pour des équipes de sportif minables. Il était vrai que les Playboy étaient classés 44ème sur le classement NBA ce qui ne démoralisait pas pour autant ses joueurs, connus en ville pour être parmi les plus gros fêtards de Paradise City. Il faut dire que l’équipe était la propriété d’Habib Ben Salid, citoyen américano-saoudien lui-même jamais en reste d’une fête… Milliardaire engagé dans de nombreuses affaires en ville, il était également producteur de cinéma, de musique, entrepreneur, et propriétaire d’une dizaine de clubs, hôtel et restaurant entre ici Miami et l’Argentine. Là tout se faisant largement à coups de corruption, relations compromettantes, dessous de table divers qui, bien entendu, avaient fini par attirer sur lui l’intérêt de la police. Et plus précisément de l’inspecteur Warren Doakes qui espérait bien le coincer un jour et l’avait mis sur écoute, lui et un certain nombre de ses associés. Doakes avait passé cinq ans dans le costume d’inspecteur, et il avait des ambitions, par exemple cette unité d’intervention antigang que ses relations en haut lieu lui avait promis et qu’il convoitait avec l’attention d’un jeune marié. Ce que n’ignorait évidemment pas son chef ce pourquoi sans doute il hésita un peu quand il lui proposa de le coincer dans une affaire de drogue avec l’aide directe du secrétaire particulier de Ben Salid, Jérôme.

Je comprends pas, avant tu me disais que tu connaissais plein de monde dans le sport business et aujourd’hui tu me dis c’est compliqué ! Hey oh darling ! On parle de dix kilos là ! Tu m’avais pas parlé de dix kilos ! C’est pas comme si c’était une petite ligne en passant, faut de la maille ! Et des gens qui ont ce genre d’argent j’en connais pas cinquante. Et alors ? Alors c’est délicat, Jérôme il s’approche pas comme ça, faut du doigté. C’est qui Jérôme ? L’assistant dont je t’ai parlé, le seul mec que je connais qui peut peut-être trouver une ouverture pour votre coke. Bon bin alors quand est-ce que tu lui causes ? Je l’ai fait il ne m’a pas encore rappelée…Putain je le crois pas, Tyra t’as épousé un gamin ! Bah quoi ? Bah rien, de vous voir vous deux avec Jazz en train de regarder des dessins animés avec les masques là… ça fout presque les jetons je te le dis-moi. Ah, ah, ah, ah, t’inquiète pas bichette Snoop il assure quand il faut. Ouais c’est sûr mec t’assures cool, merci Jazz toi et moi on se capte. Et moi alors ! ? Mais nous deux bébés c’est pas pareil, on est amoureux. Oh, la, la, je suis entourée de dingues… bon je vous emmène à votre hôtel ou quoi ? Ouais, ouais, on y va, on y va…. Eh Jazz, en attendant si t’enlevais ce masque et t’allais faire un peu les courses, qu’il y ait quelque chose à manger quand je reviens, j’en ai marre que tu tapes toujours dans mes provisions. Oh, là, là, toujours ces histoires…

La Floride j’ai toujours aimé, on y va en vacances avec ma femme et le gosse. Miami, Orlando… mais Paradise City j’y avais jamais foutu les pieds sauf une fois pour aller chercher un gus. En coup de vent, comme ça, et on dirait que ça va être la même cette fois. Je compte pas m’attarder, plus vite cette histoire sera terminée, mieux je me porterais. C’est qu’il y a de la concurrence à ce que j’ai cru comprendre et je veux la came avant l’autre. On s’en fout à qui qui croit qu’elle est, Sonny apprécierait pas que je me la fasse souffler une seconde fois. Mais bon d’abord faut qu’on se mette en contact avec Francky Trois Doigts, j’ai demandé à Raymond d’aller le voir pendant que moi je fouine. C’est lui qui est responsable de cette ville pour la famille de la Nouvelle Orléans, s’il y a du foin avec nos voleurs, ce que je ne pense pas, ça va être facile vu que c’est que des amateurs, on aura besoin de renfort. En attendant faut que je trouve cette négresse Latifa et ses petits potes, alors je me rends à l’adresse qu’on a trouvé derrière le numéro, et là surprise  je tombe sur un gus affalé sur un canapé en train de regarder je sais pas quoi en fumant de la drogue. Pas la peine de l’alerter ou quoi, je lui demande poliment où que je pourrais trouver Latifa et sa copine Tyra, y me répond que hein il est pas une agence de renseignement et que j’ai qu’à aller à l’hôtel où qui sont, et c’est t-y où cet endroit, y me dit de mater sur le frigo y’a l’adresse. Le Sunset, sur Océan boulevard, chambre 306, eh bin voilà, tout s’arrange !

Jérôme par ci, Jérôme par là, Snoop ne le sentait pas ce mec avec ses manières de follasse, ses fringues à trois cent sacs et sa Porsche décapotable rouge pétard mais il devait reconnaître qu’il ne les avait pas baratiné quand il leur avait finalement proposé de rencontrer son boss, Habib Ben Salid que Snoop connaissait de nom non pas à cause des Playboy mais de sa participation à la production du seul bon film à ses yeux sur la guerre en Irak, et la guerre en général d’ailleurs, juste derrière Apocalypse Now peut-être, Dead End. Ils en discutèrent à son bureau sur Perfect, l’île artificielle construite face à Paradise City et qu’on rejoignait par le Washington Bridge, sorte de flèche stylisée qui avait couté une fortune à la ville et rempli les poches de Francky Trois Doigts et ses amis de la mairie. Sean Penn était génial dans le rôle du capitaine Murphy, j’en ai eu un comme ça là-bas, un vrai fils de pute. T’as été là-bas toi aussi ? Ouais dix-huit mois, où ça ? On était stationné à Bagdad mais on a opéré à Bassora, Mossoul, un peu partout. Et t’en penses quoi, on aurait dû y aller ? C’est compliqué je crois. Pourquoi ? D’un côté je vous dirais que non, comme tout le monde, c’était une arnaque des ultras de Washington, d’un autre faut savoir ce qu’on veut, dépendre éternellement du pétrole saoudien ou bien acquérir suffisamment d’indépendance énergétique pour ne pas être à la botte des cheiks… sans vouloir vous offenser bien sûr. Ah, ah, ah ! Tu m’offenses pas Snoop, t’es un garçon intelligent et j’ai peur que tu ais raison, l’Amérique est beaucoup trop dépendante de notre pétrole, mais trêve de politique, revenons-en à notre business, ton offre m’intéresse, trois cent mille pour dix kilos c’est donné mais je demande, pourquoi aussi peu ? Ecoutez Habib, je ne vais pas vous la faire à l’envers, je ne suis pas dans ce business, j’ai eu cette opportunité et elle me brûle les doigts, moi trois cent mille c’est largement assez pour moi et je sais que si je veux plus faudrait que j’en passe par des gens que je n’ai pas envie de fréquenter, voilà, c’est tout. Vous vous avez l’argent et les contacts que je n’ai pas, vous aurez l’occasion de vous faire au moins une fois et demie cette somme en la revendant aux bonnes personnes. Okay…. Ecoute, laisse-moi vingt-quatre heures pour y réfléchir d’accord ? Pas de souci Habib, prenez le temps que vous voulez. Dans son camion, relié à l’écoute par le micro que portait sur lui Jérôme, l’inspecteur Doakes jubilait, ce mec est génial je l’adore ! Tu crois qu’il va dire oui ? le questionna son adjoint l’inspecteur Harrigan, il a déjà dit oui, mais il ne le sait pas encore mec.

C’est un lieu commun courant de dire que les Etats-Unis sont une terre de contraste autant que d’opportunité. J’en ai eu la preuve en descendant dans cette ville surprenante que je ne connaissais absolument pas avec son aéroport futuriste, ses routes impeccables et ses façades de verre et d’acier. Nous n’avons pas eu de chance avec le numéro de téléphone si je puis dire, impossible de le localiser avec plus de précision, propriétaire inconnu, numéro pré payé, mais j’avais l’intuition qu’il s’agissait des personnes que je cherchais, d’où ma présence ici. Restait que je me demandais comment j’allais les retrouver dans cette vaste cité, poussée comme par miracle, à ce qu’on disait sur la manne de l’après Katrina et d’un opportun gisement pétrolier dont on apercevait les reliefs le soir couchant sous la figure d’une plateforme pétrolière au large. Tout semblait en effet neuf dans cette ville, comme ripoliné sous une couche de vernis de respectabilité. A commencer par le vaste Eden Park qui court tout du long de la zone portuaire au nord au Reagan Airport au sud. Je n’avais qu’un vague signalement, quelques indices qui pouvait me faire penser que nos deux jeunes mariés allaient sans doute essayer de vendre le produit ici sans doute pour payer leur lune de miel, et une description de cet étrange déguisement que ces deux anciens soldats avaient emprunté pour commettre leur forfait. Et puis j’ai eu de la chance, une chance incroyable je dirais même. C’est là où j’en reviens à la notion de contraste et d’opportunité. Il n’y a je pense qu’en Amérique qu’un homme peut se promener dans la rue avec un masque de la Guerre des Etoiles sans se faire arrêter par la police, ni même sans que ça soulève de débat particulier dans la rue, et quel masque pourtant ! J’étais certain que cet homme farfelu avait un rapport avec mes deux voleurs, alors je l’ai suivi, et je ne me suis pas trompé, je dois l’admettre.

On est allé faire les magasins avec Latifa et puis après je l’ai laissée à son cours. Elle fait ça en plus de tout le reste, donner des cours pour assurer le fond de roulement quand ça marche pas dans le spectacle. Snoop est avec le mec pour qui bosse Jérôme. Moi j’ai décidé d’aller à la piscine avant de remonter dans la chambre. C’est pas pour nager, c’est pour me prélasser au soleil comme un lézard. Quand j’étais en Afghanistan c’était mon rêve, me prélasser comme un lézard au bord d’une piscine, loin de toute cette putain de poussière. Et ça je le dois à mon doudou, mon amoureux, mon Snoop. Pour lui je serais capable de fumer quelqu’un. Même pas besoin qu’il me demande, qu’on le touche ou quoi que ce soit, c’est mon homme. Même pas je calcule les autres mecs. Par contre le gus dans la chambre quand je remonte, tête de crétin content de lui, je le calcule, qu’est-ce qu’il fout là ?

Rapport N°8547B Paradise City Police Département- Inspecteur Bissets, District 2

La victime a été retrouvée dans la suite nuptiale N°411 louée par monsieur et madame Warren. Identifié et connu de nos services, Libro Fugazetti aka Big F, aka Fugazi plusieurs fois condamné pour délit de port d’arme, vol à main armée et trafic de stupéfiants, sept ans de réclusion pour un vol avec violence, prison de Ryker. Plusieurs meubles et miroirs dans la pièce ont été brisé, il est vraisemblable qu’il y ait eu une bagarre. Le corps présentait des signes de coups et au moins de quatre fractures, ainsi que de coups de couteau à la jugulaire et au flanc gauche qui laisse à penser que Fugazetti a été agressé par un ou plusieurs experts au combat. Pour le moment nos recherches n’ont rien donné à propos des Wallace, ils ont disparu avec leurs bagages, ni  sur la raison de la présence de Fugazetti dans leur suite. Nous attendons le rapport de l’unité scientifique sur l’état des lieux. Le docteur March m’a promis un rendu d’autopsie détaillé pour mardi.

Rapport N°6547P Paradise City Police Département- agent Pierce,

District 9

La victime a été découverte à son domicile et identifié dans la soirée à 21h22 par sa colocatrice comme étant monsieur Jazz Whittney, sans profession. La victime a été vraisemblablement torturée à l’électricité avant d’être éviscéré et décapité. On a retrouvé des fils reliés à ses parties génitales. Sa tête se trouvait placée dans un masque de carnaval qui, selon sa colocatrice, Mademoiselle Latifa Boukara, avait été acheté par la victime elle-même. Inconnue de nos services, aucun antécédent, il est toutefois apparent que la victime se droguait au moment des faits, on a retrouvé une pipe à eau et un sachet d’herbe de cannabis sur la table où était placée la tête et les intestins. D’après mademoiselle Boukara, monsieur Whitney n’avait aucune relation connue avec une entreprise criminelle d’aucune sorte et sortait peu de chez lui mais la disposition des restes du corps et la séance de torture qui a précédé nous laisse à penser à un avertissement ou une punition de la part d’un gang ou d’une organisation criminelle. Voir à ce sujet l’affaire des deux homicides non résolus signalés par le Miami Police Departement dans le cadre de l’affaire Osseïev, N° de dossier 588754B du bureau fédéral où les victimes avaient été torturées à l’électricité avant d’être écorchées de leur vivant. Mademoiselle Boukara, fortement choquée par la découverte du corps a été placée en suivi psychologique.

Va faire ci, va là-bas, va voir Francky, Libro y fait chier des fois à me prendre pour son larbin, mais bon c’est lui le patron, et quand le patron y dit y’a pas à discuter, tu fais. Je suis allé voir Trois Doigts comme y m’a dit, il était pas chaud pour nous prêter des gus mais lui aussi il est aux ordres. Ca aurait fait du foin s’il avait dit niet le gus, Sonny aurait appelé la Nouvelle Orléans qui aurait causé directos à Francky et en moins deux s’il avait continué à faire le mariole il aurait fini avec sa cervelle sur le trottoir, c’est moi qui te le dis. Bref, y dit d’accord qu’il a quatre pélos solides pour nous autres, alors j’appelle Big F pour lui dire la bonne nouvelle mais pas de réponse. Bizarre que je me dis vu que je sais qu’il est parti à la pèche et que même y répond toujours au bigo des fois que ça serait Sonny. Et comme je sais où qu’il est allé, je vais sur place voir s’il y serait pas toujours. Là je trouve un gus en train de fumer de la drogue sur un canapé tellement défoncé que même sa mère il la reconnaitrait pas, et y’avait quoi avec lui sur la table, un masque poilu comme la radasse nous a dit qu’avait les bracos. Alors, ni une ni deux je lui demande si y sait à qui appartient ce masque et où qu’il est. Défoncé le mec je te dis, y commence par râler, qu’il est pas une agence de renseignement tout ça, que je suis le deuxième déjà qui lui demande la même chose et que j’ai qu’à regarder sur le frigo bordel. Le deuxième ? Soit c’est Big F, soit c’est le mec qui cherche comme nous la dope et qui travaille les gars à la gégène. Peu importe, je mate sur le frigo, Hôtel Sunset, tout ça, Océan Boulevard. Alors j’y go. Et là quoi ? Je vois une négresse sortir avec un blanc, même que la négresse elle a un cocard, pisse du sang par le tarin et a des écorchures sur les mains. Je sais pas pourquoi j’étais sûr que c’était nos deux bracos. Je savais pas ce qui était arrivé à Big F, s’il lui était tombé dessus ou quoi, ou si c’était l’autre, mais je savais comme en mille que c’était ces deux-là après qui on courait après depuis une semaine. Peut-être comme un air de ressemblance avec le mec qui nous a dit que les siciliens ils étaient moitié nègre, allez savoir. Bref, je décide de les suivre. Première étape à l’hôpital, ils y restent trois heures, rapport aux urgences je suppose, et pendant ce temps j’essaye de joindre Libro qui répond toujours pas, merde. Deuxième étape, un motel miteux à l’extérieur de la ville où qu’ils louent une chambre en face de la piscine. Bon je les ai logés, faut que je retrouve Big F maintenant, mais toujours pas de nouvelle, alors je retourne au Sunset bordel, j’en ai marre de faire des allers-retours, et quoi ? Les poulets ! Un plein parterre de pandores ! Je suis pas resté pour voir mais ça sentait pas bon cette histoire…

Oleg, comment se déroule tes recherches ? Jusqu’ici tout allait bien monsieur mais j’ai peur d’être immédiatement dans une impasse, nos deux tourtereaux se sont envolés en laissant un nouveau cadavre derrière eux. Ah oui ? C’est ennuyeux, mais je crois que j’ai quelque chose pour toi. Je vous écoute Pakan. Tu te souviens de Ben Salid ? Bien entendu, il va bien ? Fort bien je pense, il m’a informé qu’un jeune couple était prêt à lui vendre dix kilos de produit pour une somme dérisoire, il a trouvé ça curieux alors il m’a appelé. En effet, très intéressant… et sait il où ils se trouvent en ce moment ? Niet, mais il m’a dit qu’il comptait accepter leur offre, peut-être pourrais-tu te trouver là au moment de l’échange. Riche idée Pakan, riche idée…

Doakes n’était pas satisfait. Il avait eu Jérôme qui avait appris où devait avoir lieu l’échange, et ça ne lui convenait pas. Le parking face au port. Pourquoi pas où était le couple ? Sur place, le mec avait répondu que c’était hors de question qu’ils n’étaient pas des imbéciles, question de sécurité. Comment ça devait se passer ? Chacun venait avec une voiture, on échangeait les bagnoles, le tour était joué. Doakes trouvait que ce gamin la jouait bien pro pour un amateur et il commençait à se demander si ce garçon en était réellement à son premier coup d’essai. Ils avaient pris une photo de lui, l’avait scannée et passée aux fichiers, aucun antécédent connu, mais n’empêche c’était un réflexe de pro de vouloir faire ça de nuit sur une zone à découvert avec plusieurs entrées et sorties. Bizarre mais au fond ça n’avait pas beaucoup d’importance, il faudrait demander des renforts au patron et vu ce qu’il y avait en jeu, il savait que ça passerait.

Depuis la dernière fusillade dans une école, comme d’habitude, les gars de Washington parlent de renforcer la législation sur les armes. Ils nous font chier. Et je parle même pas du nègre. Lui si on l’écoutait ça serait même plus en vente libre !  Révocation du second amendement, il serait bien capable ce salopard. Tiens, rien qu’ici en Floride, ils ont encore renforcé les règles, et fini le full auto, verboten ! Je te jure… faut présenter une pièce d’identité, n’avoir aucun antécédent connu, attendre je sais pas combien de temps, et seulement après t’as le droit de t’acheter un Glock ! Comme si la vie était déjà pas assez difficile, comme si y’avait pas déjà assez de paperasse à remplir avec cette foutu administration ! Alors moi c’est terminé, quand je veux vendre ou acheter une arme, je passe plus par les vendeurs agréés, ras le bol de leur conneries, je vais dans une foire. Y’en a toutes les semaines dans le comté. Et je fais bien, j’ai fait ma plus belle vente pas plus tard que cette après-midi ! j’ai vendu mes deux AR15, avec visée de nuit et mon HK 45 ACP pour trois mille dollars à un jeune mec de passage dans le pays. On a fait la vente sur le parking, mano à mano, en cash, pas vu pas pris et pas de paperasse à remplir. Y va en faire quoi ? Ça me regarde pas, un collectionneur comme moi je suppose. Putain heureusement que y’a encore les foires aux armes hein !

Le parking était à peu près désert. Une camionnette, trois voitures, dont une à demi cannibalisée sous un quart de lune tropicale et un ciel ennuagé derrière lequel on apercevait la canopée des étoiles. Et puis les pinceaux d’une Ford qui fait son entrée au ralenti. Ce n’est pas la première voiture que Snoop vole, il aurait mal tourné s’il n’y avait pas eu le 11 septembre. Il n’était et n’avait jamais été spécialement patriote. Mais cet événement l’avait totalement révolté, comme beaucoup de gens, et soudain son envie d’en découdre avec l’ennemi était montée comme une flèche. Allo, papa tango, tu m’entends mon amour ? J’adore ta voix. Et puis comme sa chérie, son bébé, sa femme, et toujours autant de gens, il avait déchanté au contact du terrain. L’ennui, la peur, les IED, ces saloperies d’IED, ces putains d’ordres qu’on leur donnait, les patrouilles pour rien ou celles où on se faisait allumer de nulle part et de tous les côtés. La trouille, la terreur, toujours, la première fois que ça arrivait, la première fois qu’un de ses potes se faisait déchirer par une grenade ou n’importe quoi, la haine aussi. La grosse colère et puis finalement l’excitation, au bout du compte l’excitation et la tristesse, le moral qui retombe après le combat, après le jus d’adrénaline et les nerfs à vif, le moment où on est au sommet de soi bordel. Voilà, et on en revenait, la tête à l’envers, et la vie, toute la vie vous paraît affreusement vaine, stupide, molle. Alors on a des envies, on frôle avec le danger, on cherche la bagarre, on a envie de sentir son sang couler, entendre les os craquer…. Putain, ma petite, cet enfoiré…  il pense à ce qui est arrivé au Sunset, ce type qui l’attendait dans la chambre. Putain de fils de pute… il lui avait fêlé deux côtes à sa chérie, et casser le nez, sa pauvre loute. Eh, eh, eh mais on dirait quand même que t’es tombé sur un os connard, c’est qu’elle assure ma Tyra mec, ma panthère noire. Son enfoiré macro il nous prenait pour deux totos, il a voulu jouer le malin avec ma tendre. Mec c’est pas parce qu’on se déguise en Wookie qu’on est pas sérieux, tu vois ? Faut pas se fier, jamais. Surtout avec elle, sergent-chef Tyra Jackson du US Marines Corps, brevet de tireur d’élite, instructrice close combat cousin, ça plaisante pas la demoiselle. Il sourit en repensant à la première fois où il l’a vue à l’association. Son air de chat sauvage, les cheveux tressés tirés en arrière, qui se tenait droite sur sa chaise comme si elle avait le garde-à-vous dans le cuir, beige chocolat avec des yeux bleus. Comment la rater ? Bébé, il y a du monde qui arrive. Elle a un peu mal au nez et du mal à respirer quand elle se tient debout mais ça va, elle en a vu d’autre. On lui a bandé le thorax et plâtré le nez, pas question de la laisser dans cet état et attendre que ça se répare tout seul, elle aurait bien été capable si on l’avait écoutée. La dure à cuir dressée dans le Bronx par un père Marines. Maman décédée, la fille à son papa, et papa rigolait pas sur les valeurs, le patriotisme, tous ces trucs qui aujourd’hui lui semblait si abstraits. Si vains. Pour les mêmes raisons que lui bien entendu, ils avaient eu l’occasion d’en parler. Plein de fois même… même si ça avait été difficile. En rentrant je crois que j’allais bien, je faisais pas de rêves comme lui, je vivais ma vie, même si parfois c’était plus dur que d’autre, jusqu’au jour où j’ai pété un plomb. Une connasse qui m’avait saoulé dans un magasin, je l’ai démonté comme si elle était un homme. J’ai pris six mois avec sursis, j’ai eu du bol le juge était un faucon. Mais ça m’a fait comprendre, j’allais pas bien du tout en fait. Je me mentais, je m’étais mise en mode robot pour me faire croire que tout était en ordre, à sa place, comme mon père me l’avait toujours inculqué, mais non. Il avait tort. La guerre n’a aucun sens, aucune morale, aucune utilité sinon de répandre le chaos. Quant à l’armée, et bien les Marines l’avaient trahie en somme, cantonnée à l’arrière parce qu’elle était une femme au milieu des afghans. On faisait de la diplomatie avec ces boucs voyez-vous, et pas de femme voilée dans l’armée US, bien heureusement. Mais elle avait tout vu, tout subi, impuissante. Le faisceau des phares d’un mini van Volkswagen bleu nuit balayent l’entrée principale, dans l’œilleton à visée de nuit de son fusil elle distingue Jérôme et un grand type derrière le volant, devine une silhouette sur la banquette arrière. Bébé, le bal est ouvert, ça marche ma poule. Mon Snoop, mon génie, mon canard en sucre que je fume le premier qui essaye de lui faire du mal. Le mec le plus marrant que j’ai jamais connu si vous voulez tout savoir, et si doux… quand on est tous les deux, à poil, au lit, il y a quelque chose, je ne sais pas quoi, c’est comme si je flottais. C’est pas mon mec, mon mari, c’est mon gâteau, mon space cake rien qu’à moi. Et lui, en plus, il en a chié sévère là-bas, bien plus que moi. Il était vraiment au front, pas juste des patrouilles Sadr City pour accompagner les fromages, enfin pas seulement… Bon Dieu, utiliser des types comme lui pour protéger des convois Kellogs pendant que Ben Laden courait toujours, qu’est-ce que les généraux avaient en tête exactement ?… à part qu’on leur glisse leur petite enveloppe, leur petite promo, le mot au président why not ? Une farce, tout ça, tout ce qu’on leur avait fait vivre était une farce, une vaste et sinistre farce. Une abominable farce et trois millions de morts minimum… Elle se tenait couchée sous une bâche, balayait lentement le périmètre alors que le mini van approchait quand elle aperçut soudain la silhouette couchée d’un SWAT derrière un fusil longue portée. Putain, les flics se dit-elle avant de se mettre à chantonner à mi-voix leur chanson.

Trois mille dollars plus mille pour la suite, la chambre et les écoutes. Tout ce qu’elle avait réussi à mettre de côté en faisant le tapin pour ce fils de pute. Comment elle avait pu tomber là-dedans bon Dieu ? Si ça aussi ça montrait pas qu’elle avait pas la tête à l’envers la fille d’officier de Marines, ex Marines virer pute bon Dieu… C’est moi je crois qui lui ai fait comprendre ça. On en a parlé une fois au lit. Mais je la juge pas hein. Chacun fait ce qu’il veut ou peut pour gagner sa vie, sauf que ça collait pas avec son genre de gonzesse. Sauf que non, on peut pas se laisser tomber aussi bas qu’on bosse pour un monstre avec une gueule de monstre. C’est pas possible, pas elle. Pas madame Jackson-Dawson, pas mon amour noir et bleu. J’entends notre chanson à nous, la seule que je sais jouer à la gratte, Blow in the wind.  De la pure chanson de boyscout, et ça c’est le signal qu’il y a un problème. Okay, on s’y attendait de toute façon, on s’est pas équipé pour faire la farce cette fois. Après ce qui s’est passé à la suite, on a compris qu’on n’avait pas seulement volé la came à l’autre pute, et puis Jérôme il m’inspire pas, je sais pas, un truc que je sens chez lui qui est pas clair. Peut-être qu’il en fait trop je sais pas. J’attire l’AR15 vers moi, je sens le contact du métal contre mes doigts, c’est sensuel, ça me plaît, c’est dangereux, un truc avec les armes, je ne sais pas. La montée d’adrénaline, le cœur qui se met à battre plus vite, l’excitation… Le mini van s’immobilise à côté de ma bagnole, je les regarde, c’est quoi ce géant derrière le volant ? Habib me fait un signe de la main… Bébé il y a des SWAT sur le toit d’en face, Merde. Qu’est-ce qu’on fait ? T’as envie de faire de la prison toi ? Non, et toi ? Pas plus, on en a assez chié comme ça. Exact ! On tente notre chance ? On tente notre chance. Ils sortent tous les trois de la voiture, putain mais c’est quoi ce mec, fait du basket ou quoi ? J’ouvre les portières, le pistolet dans la ceinture sous la chemise je sors. Je suis calme comme avant la tempête, je sais exactement à quel moment ils vont nous sauter dessus, alors il y a plus qu’à improviser. Changement de programme les mecs, de quoi ? On ne fait plus l’échange ici. Mais pourquoi ? Qu’est-ce qu’il y a Jérôme t’as la voix qui tremble, Mais n… non… Tu vas m’expliquer ce qui se passe ?  Je viens de le faire, on fait l’échange plus tard, toi et moi seulement. Tout le monde stupéfait, Habib qui regarde Jérôme bizarre, Jérôme blême, et j’imagine la tête des flics, parce qu’ils doivent nous écouter d’une manière ou d’une autre…Ils veulent leur beau flag comme ils disent. Et bien pas de spectacle ce soir, on va réfléchir autrement si vous permettez. Eh petit tu crois que c’est une blague le business, me fait soudain le géant avec une tête je vais te manger. Ben reste hors de ça tu veux. Coach il vous manque de respect ! Coach ? Ben est remplaçant titulaire… laisse Ben je te dis. Bon tu ne veux pas m’expliquer ? Fais-moi confiance. Mais bébé n’a même pas le temps de me prévenir que quatre voitures déboulent de nulle part. je crois que c’est les poulets, quand je vois les gueules des gus à l’intérieur… j’en ai vu des comme ça toute mon enfance à Brooklyn, les affranchis de mes doigts… Ça y’est, ce que je craignais arrive, bon, et les flics qui logiquement vont débouler dans une seconde…

Puis, en l’espace de deux minutes très exactement, il se passa un nombre respectable de choses. Pour commencer la horde de mafiosis dirigée par Raymond sortie des voitures avec battes de base-ball et fusil à pompe, qui vous êtes-vous ? Et toi t’es qui connard, blam coup de batte. Le basketteur qui essaye de s’interposer de ses grandes mains et s’en prend une paire dans les genoux. Ensuite la police, cinq voitures de plus, fanfare et mégaphone, PCPD à terre immédiatement, vous êtes en état d’arrestation ! Suivi un moment de silence et d’incrédulité chez les mafieux qui lâchèrent raisonnablement leurs armes quand soudain, baoum !

50 BMG, munition à l’uranium pour blindage, la tête du policier réduit à purée, baoum ! une autre qui arrache l’épaule d’un autre flic, et d’un coup le chaos, ça tire de partout, dans tous les sens. L’équipe de Raymond s’est jetée sur leurs pompes, les flics ont fait feu en direction des tirs, le fusil canon lourd et les semis autos qui mitraillent depuis le cargo à quai qui borde le parking. L’odeur de la poudre, ceux qui n’essaient pas de se barrer à l’abri meurent sur place. Snoop s’est jeté dans la voiture et récupère le fusil mitrailleur, baoum ! il nous allume chéri, il nous allume, je le cherche je le vois pas…. Putain ça y est, il a pris la place du SWAT ! Snoop saute de l’autre côté de la voiture et s’expose en cherchant une issue, par rafale de trois vers le cargo, les douilles giclent sur l’asphalte, les balles sifflent autour de lui, elle est debout à son tour, elle souffre mais elle avance, en communion avec son homme, elle avance sur son toit, de là elle peut avoir les mecs sur le cargo. Elle en plombe un d’une rafale, il porte une combinaison de chantier et des cagoules, qui c’est ceux-là encore ? On s’en fout, ils vont mourir. Tout le monde s’il le faut, tous ceux qui s’en prendront à lui, à elle, et il est aussi létale qu’elle. Il était dans les forces Delta. Deux rambos amoureux lâchés dans la jungle de la ville. Dans leur élément quoi. La sueur qui poisse le vêtement, l’adrénaline, le sang qui bat dans les veines, le bourdonnement des mouches d’acier 5,56 mm, les cris… Baoum ! le basketteur ne peut pas éviter celle-là sa jambe saute toute seule en l’air alors qu’il était en train de courir, Snoop réplique par un tir de suppression, longue rafale nourrie tout en avançant en zig zag  les balles de l’AR15 crépitent à hauteur du toit, plus à droite mon amour. Etincelles blanches, frelons de plomb qui explosent les gyrophares, claquement sec des culasses, volée d’acier, chevrotine et 7,62 Otan, le sang qui coule, frais, les gémissements de souffrance par-dessous la fureur des canons et les sifflement de taule, les explosions de verre, le hurlement de la 50 BMG, baoum, baoum, baoum. Viande et os, métal, skaï, plastique, déchiqueté, parfum de mort et cordite. Quand il était entré dans les deltas, qu’il avait passé enfin toutes les pires épreuves jamais subies dans sa jeune vie de recrue, il s’était dit qu’après ça, entouré de gens comme ça, jamais il n’aurait peur au combat. Et il avait passé la guerre avec la trouille coincée au ventre. Ça n’avait pas été facile à admettre, surtout au retour. Surtout quand il avait fallu se débarrasser de cette trouille pour affronter la vie civile. Parce qu’en réalité c’était ça qui vous tenait, pas la haine, pas l’excitation du combat, mais la trouille de mourir. Cette même terreur qui ce soir refluait par vagues glaciales tellement qu’il tremblait comme une feuille tout en cavalant, son fusil bien calé contre son épaule. Il se retourne, rafale, déplacement, il passe sous l’abri du véhicule cannibalisé, nouvelles rafales, une deux trois, il est précis, chirurgical, il abat un mafioso et un des flics, il voit sa petite progresser sur le toit, un deux trois, un deux, rafales de trois suivie d’un long tir de suppression. Les projectiles qui s’enfoncent dans le corps avec un petit pop sinistre, déchirent le tissu en le soulevant, le gars qui se protège des mains en mourant, un doigt qui saute dans la trajectoire, les cordes de bastingages qui volètent en compost de chanvre, le miaulement des ogives sur l’acier des containers orange. Habib git dans son sang, Jérôme a rampé sous une voiture d’où il est coincé maintenant que les pneus sont crevés, Raymond est derrière la Ford qui fait aboyer son 45 sur les flics, l’inspecteur Doakes réplique d’un côté puis d’un autre, armé lui aussi d’un fusil automatique, et en fait ce qui semble durer une éternité pour tout le monde ne dure à peine que cinq minutes. Cinq minutes en enfer. Un petit aperçu de la guerre, la vraie, la grande. Celle que les deux tourtereaux ont vécu et détesté chaque seconde.

La première année où je suis rentré, je n’arrivais pas à sortir de chez moi. J’avais peur, peur de tuer quelqu’un. Je passais mes journées enfermé, avec mon AK et mon couteau que j’avais ramené de là-bas, à poil dans mon appartement à mater la télé, à picoler, à essayer de pas devenir fou. Parfois j’allais sur le toit, la nuit, et je visais les gens dans la rue. Le chargeur était toujours plein. Même sur le toit, la nuit, j’aurais pas pu sortir sans un chargeur plein et mon couteau. Et puis j’ai commencé à écrire, ça m’a fait du bien, j’avais moins peur de sortir. Moi je t’ai raconté, cette fille dans le magasin, j’aurais pu la tuer ça ne m’aurait fait ni chaud ni froid, elle a eu de la chance, je sais. Allez, on s’en fout, raconte-moi une belle histoire. Quelle histoire ? Celle de la fois où je t’ai vu pour la première fois ? Oh non, pas celle-là encore, une autre. Bon alors c’était l’histoire de deux wookies qui donnaient une leçon de politesse à un affreux ogre. Un affreux ogre ? Oui, un affreux ogre avec des cicatrices partout comme Dark Vador à la fin du Retour. Yeah ! Et après ? Après les deux Wookies se marient et on beaucoup d’enfants. Oh non c’est un peu court, on pouvait dire jeune homme bien des choses, tenez par exemple que les deux wookies feraient fortune en vendant la belle blanche à des amis du tout Paradise, Paradise ? Le paradis républicain ! Ah, ah, ah. Je te jure, là-bas tout a le nom d’un président républicain ou d’un autre, Reagan Airport Bush Avenue, George W. Bush Stadium, ils ont même appelé un hôpital Linda Bush ! Putain…Baoum ! Le paradis s’est transformé en enfer la voiture derrière laquelle il se trouve se soulève sous le choc, BEBE ! Ça va je vais bien, mais si tu le dégommais chérie ça serait pas de trop, mais je suis coincée par un tireur sur le cargo et celui-là c’est pas un manche. Je le vois qui ajuste son tir derrière un container, j’opte pour un tir de suppression qui vide mon chargeur, je fais sauter le premier qui tombe par terre et j’en enclenche un autre dans la foulée. L’autre enfoiré avec son fusil lourd en profite pour se déplacer, je l’aperçois qui se lève et la silhouette caractéristique d’un Barret, mauvaise idée mec, mon doudou est à l’affût sur tous les fronts. J’appuis sur la détente, tir de suppression, je vais pas le laisser filer cet enfoiré. Je le vois dans ma lunette, un grand dans une combinaison sombre avec la gueule de monsieur tout le monde. Pourquoi il porte pas de cagoule celui-là, il est tellement sûr de lui ? Je le suis avec ma rafale qui l’atteint, je le vois qui tombe, puis les balles se mettent à pleuvoir autour de moi, c’est les poulets. C’est ma chérie qui réplique depuis son perchoir, je sors mon téléphone. Il est temps.

Il y a des trucs qu’il ne faut pas apprendre aux gens. Des trucs dangereux. On vous entraine, on vous rend furieux, on vous envoie vous battre, et après on vous lâche dans la nature comme une arme vivante. Même pas on s’inquiète de vous, non, même pas on se demande ce que vous devenez ensuite, non. Après tout ce que vous avez vécu. Tout ce que vous avez subi et pire, appris à aimer. Ce goût pour le meurtre, puisqu’il faut bien appeler un chat un chat. On vous laisse et on espère que ça va passer comme une mauvaise grippe. Au centre j’ai rencontré des vétérans du Vietnam, bin ça passait toujours pas figurez-vous. Et le pire, vous savez quoi, c’est qu’on est de plus en plus nombreux comme ça, parce qu’il y a de plus en plus de guerres. Oh, pas forcément des grosses, mais continuelles, d’un conflit à un autre parce que c’est comme dans une partie de dominos. Et ne croyez pas que vous soyez à l’abri, la guerre, homme et femme on a ça dans le sang. Regardez ma gonzesse !

La détonation fait un bruit sec, éclair blanc et puis le son qui claque contre la nuit, la moitié arrière de la Ford est soufflée, éparpillant aux quatre coins Raymond et deux de ses complices, trois policiers et l’inspecteur Doakes qui vole cul par-dessus tête par la force du souffle. IED, dans le sac, au cas où ça aurait mal tourné, n’importe quoi… Il en profite pour se déplacer, foncer vers la voiture qu’il a garé là après l’achat des armes. Il monte à bord, pas question de laisser l’argent pour autant. Il démarre, fait un tête à queue et va dans la direction de la Ford incendiée. Les survivants, ceux qui sont encore assez conscients pour compter leurs membres et voir que le compte y est n’en croient pas leurs yeux, ce furieux qui saute de la voiture pour entrer dans le mini van et en ressortir avec un sac troué par un projectile, baoum ! la balle de cinquante fait exploser le pneu avant, tir de rafale du toit, il saute dans la voiture et repart. Les balles traversent le béton, l’une d’entre elles atteint le tireur à l’avant-bras, la douleur l’indiffère, il soulève son fusil et vise dans la direction de la fille. Elle court sur le toit, se laisse glisser le long de la gouttière pendant que son homme rafale dans sa direction. Baoum ! l’ogive de 50 mm arrache le haut de la gouttière la fille s’effondre sur le toit de la voiture et roule par terre avec son fusil. Baoum ! une autre traverse la vitre arrière, arrache un morceau de siège  et fait éclater le parebrise. Ils savent qu’ils ne pourront pas bouger tant que l’autre ne sera pas hors service. Alors ils s’y mettent à deux, à feu nourri, tout ce qu’ils ont tout en grimpant de ce qui va devenir une épave s’ils ne filent pas d’ici. Les balles crépitent dans la nuit comme un feu de Bengale, leurs éclats sifflent au-dessus de sa tête, il attend que ça passe comme on atteint la fin de la tempête, entend la voiture qui démarre, puis cale son fusil sur le parapet du toit. A côté de lui git le cadavre égorgé d’un policier du SWAT. Le profil de la fille se dessine dans la visée, il appuie sur la détente, la culasse claque dans le vide, merde. Les deux amoureux surgissent comme des diables du parking vers lequel rameute seulement des renforts de la police, ils sont hors de la ville à peine dix minutes plus tard, ça aussi Snoop avait calculé son coup, mais ce qu’il n’avait pas calculé c’était ce qu’ils allaient trouver dans le sac pour lequel il avait risqué sa vie, à savoir rien, enfin si, des bottins usagés de Paradise City. L’enfoiré de sa mère. C’était ça les cagoulés, la surprise, sa surprise à Habib… il les avait doublé. Et maintenant ils étaient sans un, les flics aux fesses et même plus de came à revendre…. Bon Dieu, les héros cette fois, les gentils, c’était fait baiser sur toute la ligne. Et maintenant quoi ? Qu’est-ce qu’on fait bébé ? Elle le fixa de son regard inoxydable de belle amazone tannée dans le cuir des Marines, et lui dit en faisant un signe de la main, on fonce tout droit, on verra bien.

Le parking du port était maintenant envahi de véhicules deux tons, blanc et vert amande qui hululaient comme une bande de loups, des ambulances dans tous les coins, et, à peine en retrait les journalistes. Deux hélicoptères survolaient la zone à la recherche des fuyards, il attendait dans un recoin, sous une bâche, écoutaient les flics pas loin qui relevaient les indices. Les trois hommes qui l’accompagnaient, tous de valeureux vétérans, étaient morts, lui-même avait été blessé, des adversaires plus coriaces que prévu, ce n’était pas grave. Tôt ou tard il les aurait. Tôt ou tard il les rattrapait tous.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s