J’ai toujours aimé errer comme un chat défoncé

J’avais vingt ans dans les années quatre-vingt, défoncé la plupart du temps, mon cocktail de l’époque, poppers, shit, et vodka Bison. J’avais des goûts de luxe, je pouvais, je vivais dedans. Mes darons avaient un appartement dans le XVIème, 210 m², chacun sa salle de bain, deux salles à manger, un salon assez grand pour contenir une Cadillac, une cuisine pléthorique. Bref, par procuration, je pétais dans la soie. Et je m’emmerdais profond. Tout m’emmerdait. Les études, mes parents, la vie même, enfin celle que je vivais à ce moment-là. J’en avais connu une autre avec Eliane. Eliane, mon premier grand amour qui s’était tuée parce que je l’avais larguée. Je respirais encore mal à cause de cette sale histoire, j’en n’étais pas encore au stade où on se disait qu’au fond on n’était pas responsable. Et j’errais déjà beaucoup à cette époque-là. J’ai toujours aimé errer comme un chat défoncé. Mes parents m’avaient payé des voitures d’occasion, je faisais des tours de périph, roulais sans but sur les boulevards extérieurs, souvent je m’arrêtais aux Halles dont je connaissais déjà chaque centimètre carré. C’était plus tout à fait un trou à ce moment mais c’est sûr que c’était une zone. On pouvait y acheter ce qu’on voulait, de l’herbe frelatée ou un plein sac de graines, des acides, de la coke, de l’héro. J’étais en plein dans ma période, la drogue c’est la dernière aventure. J’avais essayé la coke, l’héro, la première m’avait pas spécialement transcendé et la seconde me laissait froid. Des sensations maternelles qui ne m’allaient pas droit au cœur, je ne prenais pas de la came pour être bercé mais pour nourrir mon imaginaire. Je n’écrivais pas, plus, depuis un moment déjà, ou de la poésie que j’estimais trop foireuse pour être prononcée, des trucs qui n’avaient pas de sens, comme si la poésie avait besoin d’en avoir. Mais je rêvais beaucoup. Et comme depuis toujours, je vivais essentiellement la nuit. La ville la nuit, ça me fascinait, surtout les coins chauds, et les Halles s’en était un à trois heures du matin.

Je ne souviens pas ce que je foutais là à l’extrémité de la rue Saint Denis. Mais je me souviens de cette panne que j’avais avec ma voiture. Elle avait décidé de me lâcher là, alors que j’étais raide déchiré, incapable de réfléchir correctement à ce qui convenait de faire vu que j’y connaissais que dalle en mécanique. Quand ils se sont pointés. J’avais beau être raide, je les ai tout de suite calculés. C’était pas les premiers junks que je voyais, je savais leur regard, leur façon de se glisser. Je savais que quoi qu’on fasse, une fois qu’on les avait sur le dos, ces serpents, faudrait pas leur faire confiance. Un junkie ça vendait sa mère contre une dose, alors un petit mec comme moi, perdu dans le décor, avec les yeux explosés, t’imagine la proie.

– T’as un problème mec ?

– Euh… elle veut pas démarrer.

Qu’est-ce que je pouvais dire, j’avais ouvert le coffre, sans trop savoir pourquoi d’ailleurs, j’imagine parce que c’était ça qu’on faisait en cas de panne, on devait ouvrir le coffre.

– Vas-y, fait voir, essaye de démarrer…

J’ai tourné la clef, le moteur est parti, puis la bagnole s’est mis avoir des hoquets avant de s’éteindre toute seule.

– T’as des outils ?

Ils étaient deux, un grand nègre taiseux dans un manteau à chevrons avec un air un peu malade, et un petit arabe, vingt-huit ans environ, un casier dans les yeux. J’ai pas dit non. J’avais des outils et je sais pas mentir. De toute façon comme j’ai dit j’étais défoncé et ça se voyait, psychologiquement dans son œil j’étais déjà cuit.

– Okay, je t’aide à faire démarrer ta bagnole et toi tu nous ramènes chez nous.

– C’est où chez vous ?

– En banlieue, du côté de Clignancourt.

Est-ce que j’avais envie de me fader ces deux junkies dans ma voiture ? Non. Je ne savais pas ce qu’ils avaient en tête, parce qu’un junkie ça a toujours quelque chose en tête, je ne savais pas s’ils allaient me poignarder comme dans les films, je ne savais pas s’ils allaient pas essayer de me voler ma voiture, mais d’un autre côté, je n’avais pas beaucoup d’options. J’étais fait, et tire ta révérence. Je l’ai laissé bricoler en m’expliquant, j’essayais autant que possible de plus quitter mon siège, on a fait plusieurs essais, il m’a montré le carbu, l’arrivée d’essence, ces trucs-là, ça m’a servi plus tard. Et puis finalement la caisse a démarré. J’étais leur obligé maintenant.

– Tu fumes ? il m’a demandé.

Et on savait tous les deux qu’il ne parlait pas de cigarette.

– Bah ouais.

– Ça te dirais qu’on aille au Rex, je connais un mec qui a de la bonne fume par là-bas.

C’était mal parti parce que d’une je savais qu’en bon junk il n’en avait rien à foutre du shit, et de deux je connaissais trop bien Paris la nuit pour ne pas savoir qu’au Rex on trouvait beaucoup de truc mais pas de la fume. D’ailleurs je ne connaissais qu’un endroit sûr pour ça dans le Paname des années quatre-vingt, la rue de l’Ouest, derrière la Gare Montparnasse, quand ça ressemblait pas encore à une ville nouvelle et que c’était plein de squats pourris remplis de sénégalais clandestins.

– Tu veux venir avec moi ? il m’a fait quand on est arrivé sur place.

Il avait beau être trois heures et des brouettes il y avait du monde à cause de la boîte. La période n’était pas encore à l’uniforme Adidas, Tachini et pochette Nike, le disco vivait ses dernières années d’agonie, le hip hop était l’étrangeté à la mode, les gars portaient des casquettes NYC à paillettes et des jeans propres, ils avaient pas peur de se mélanger aux autochtones, même les goths étaient de la partie et pourtant je suis sûr que dans cette boîte on passait pas du Cure ou du Virgin Prunes. Je détestais la musique des années quatre-vingt, pour ce que j’en connaissais. Moi j’ai toujours été plus musique de film, c’est comme ça plus ou moins que je me suis fait une culture musicale, mais ce qu’écoutaient les gens, ce qui passait à la télé, je saquais pas. A part les Rita qui passaient en boucle, j’aimais bien leur énergie et peut-être un truc des Bangles. Le reste, les Cures par exemple, qui était ze groupe, je pouvais pas, j’avais envie de mettre des baffes au chanteur dans son placard. Quant au hip hop c’était trop étranger à ma culture de blanc. Moi ce que je kiffais c’était varié en fait, la musique de film l’est, mais c’était surtout les Pink Floyd, les Doors, les Sex Pistols, trucs qui passaient plus en boîte depuis longtemps.

– Hein ? Non, pépère je vais rester là.

Tu parles pépère, j’avais les foies qu’ils me piquent ma bagnole oui ! Et qu’est-ce que j’aurais raconté à mes darons moi si c’était arrivé ? Je me suis fait voler ma caisse parce que je trainais dans un quartier louche à trois heures du matin et que j’étais trop raide défoncé pour me défendre ? Je crois pas que ça passerait, et même si je disais pas la vérité ma mère finirait pas piger parce que cette bonne femme c’était un missile question comprendre ce qu’on lui disait pas.

Il est parti à la pêche au plan, je suppose qu’il voulait une dose pour lui et son copain. Je me suis garé en double file, j’avais la dalle mais pas question donc que je bouge de mon volant tant qu’ils seraient là. Il est revenu un quart d’heure plus tard, bredouille apparemment. Il m’a expliqué que le mec n’était pas là mais à Strasbourg Saint Denis, je me suis dit qu’on allait se taper tous les spots d’héro de la capitale. A cette époque ça marchait encore bien l’héroïne, ça avait encore cet aura mélo romantique généré par les rockers du club des 27, un vieux reste des années 70 je suppose qui ne voulait pas mourir dans le tintamarre m’as-tu-vu des années qui suivirent. Pendant que les uns dansaient devant leur télé en Spantex jaune citron devant Gym Tonic, d’autres s’abandonnaient dans le noir de la blanche pour ne pas voir toute cette nouvelle ambition positiviste gicler sur les murs. Et mes mecs là, avec leur mine grisouille d’arsouille des grands boulevards en étaient. Pas pour eux le Spantex moule bite. Je suis sûr même qu’ils haïssaient cette époque et tous ceux qui pouvaient la représenter, moi y compris. Moi justement, j’étais le possédant de cette caisse et je portais sur moi, sur ma mine fraîche, cette belle éducation qu’on m’avait donnée, difficile de faire autrement. J’avais beau faire, qui que ce soit, me ramenait à ce que j’étais censé être, un cochon de bourgeois parce que je vivais dans XVIème et que mes parents avait du blé. Comme si j’y pouvais quoi que ce soit. Mon petit arabe le sentait d’ailleurs et moi je sentais son hostilité sourde sous chacun de ses propos. Ses questions, ses réflexions. Il restait en deçà de la ligne qui fait qu’on n’a plus d’autres choix que de le voir mais chacune de ses questions à mon sujet était un piège. Ce qu’il cherchait au fond c’était une raison de me haïr suffisante pour m’agresser ouvertement. Je ne lui en laissais pas l’occasion. Je suis plus fin que je ne veux le laisser paraître, plus dur aussi, je résiste merveilleusement bien à la pression finalement et il me la mettait.

C’était comme de jouer au billard sans voir les boules, ou aux échecs sans voir l’échiquier, insidieux, impalpable, mais bien présent. On est allé à Strasbourg Saint Denis qui faisait la une depuis que la brigade des stups de l’époque y avait fait une virée. J’imaginais assez bien la virée d’ailleurs vu ce que j’avais déjà croisé comme poulet de chez eux. La BAC n’existait pas encore à l’époque, il y avait juste la brigade de nuit, et les flics n’étaient pas encore recrutés chez les voyous. Ils se la jouaient Starsky et Hutch, et on les repérait à mille bornes. On en a parlé avec mon petit mec, mes réflexions le faisaient marrer mais je sentais que c’était moins ce que je disais que la naïveté qui transpirait dans mes propos. Je n’avais jamais vraiment eu à faire aux flics dans ma vie, pas de garde à vue, peu de contrôles d’identité, trop malin pour ça à vrai dire. A une époque mes parents, effrayés par un con de prof qui croyait que je prenais de l’héro, m’avaient fait suivre par les poulets par l’intermédiaire d’une de leur relation. Comme ils disent eux-mêmes je les avais retapissés en cinq sept parce qu’ils étaient vraiment balourds. Pour le reste je me faufilais comme un chat dans une nuit sans lune. Comme avec ce gus d’ailleurs. Je sentais que cette naïveté qui était mienne pouvait l’agacer, elle sentait la chance d’une vie qu’il n’avait pas eue. Mais c’est vrai que la banlieue pour moi n’existait simplement pas. Cergy, la Courneuve, on n’en parlait pas non plus à l’époque, confiné, coincé derrière un mur de tours aux noms prometteurs. Le grand échec qui aujourd’hui nous pète à la gueule n’était encore qu’à l’état de mèche qu’on allume en se demandant jamais comment ni quand ça va éclater. D’ailleurs tout le monde s’en foutait. Le hip hop n’était qu’une amusante nouveauté pour négro à casquette jaune avec Sidney comme gentil animateur. Personne pour nous gueuler aux oreilles ses envies de biatch chromée sport. Je ne suis pas non plus sûr que mes deux mecs là rêvaient de ça. Ce dont ils rêvaient sans doute c’était de me fixer dans un coin, me coller une rouste facile et repartir avec la caisse. C’était tout, et puis revendre la voiture contre une dose. Ça n’a pas beaucoup d’autre ambition un camé. Mais pour ça fallait la motive, et moi je jouais sur des œufs pour les débarrasser de la dite motivation.

Après Strasbourg Saint Denis et une ballade à Pigalle, il m’a demandé si j’avais pas envie de faire un tour de périph avant de rentrer. Ça faisait déjà deux plombes qu’on tournait et j’étais crevé, mais c’était le but aussi. Je me souviens que le mec derrière ne pipait pas, c’était juste le rebeu qui faisait la converse, si on peut appeler une conversation un dialogue fait de questions pièges et de remarques comme des chausses-trappes. Mais j’ai pas dit non, je savais qu’il voulait me vanner. Qu’il voulait éprouver ma résistance à la nuit. Peut-être qu’il espérait que je m’éteigne de moi-même comme un moteur sans essence, je ne pouvais que le décevoir. Je suis un nuiteux, il y a pas à tortiller. Et au contraire alors que je roulais sur ce câble serpentin qui tourne autour de Paris, à travers ses tunnels éclairés d’orange étrange, sans me préoccuper de la vitesse ou de rien, je dissertais sur la nuit, l’aube, et cette sensation de fatigue merveilleuse qu’on ressent après une nuit blanche. Je baratinais bien entendu. Pas que je ne croyais pas à ce que je disais que c’était un discours facile, fait pour séduire celui qui était en train de me condamner du fond de son esprit tordu. Je l’avais bien vu toute cette nuit, trois heures qu’on était ensemble et le ciel qui ouvrait une paupière rouge de fatigue. Mais le comble c’est que l’autre savait que je savais, sentait mes esquives, et je ne sais pas s’il admirait mais en tout cas il jouait le jeu. Maintenant, vingt ans plus tard, les agresseurs ont bien changé, tous. Ils ont quinze ans, ils se jettent sur vous, vous défoncent et en général ils sont comme les piranhas, une armée de féroces. J’ai vu l’évolution dans les années 90, quand Joey Starr chantait que le monde de demain leur appartenait – et non…. Sauf pour Joey Starr justement -. Un soir en me faisant braquer dans le métro à la pointe d’un Laguiole. Trois petits mecs, un agressif, un psycho qui frottait la pointe de sa lame contre mes cuisses en me demandant si j’avais peur, et un costaud, le chef, qui me bafferait si je me rebiffais. J’ai joué leur jeu, ils m’ont dépouillé de quelques cigarettes, un peu de monnaie, mais comme je frimais pas, que je tâchais de réfléchir malgré le stress, je préservais le gros de mon blé, et même qu’il ne me pique toutes mes clopes. Je restais cool si on peut dire. Comme cette nuit-là. Cool, faisant mine de ne pas capter complètement où l’autre essayait de me conduire.

– T’as déjà fait de la moto ?

– Ouais mon père en a une.

– Quel cylindrée ?

– 500

– Ça te dirais qu’on en fasse un jour ensemble ?

– Carrément.

Les camés c’est comme les alcoolos, ça fait toujours des promesses qui ne tiennent pas, je pouvais me montrer enthousiaste, ça coûtait pas cher. Surtout je savais que maintenant c’était bon, on avait passé le cap, je ne lui donnais plus envie de me baiser ma bagnole. J’étais enfin son pote ou soit disant.

Ma première expérience avec un camé c’était Eliane justement qui me l’avait fait vivre. Un gus dont j’ai oublié le nom, complètement cintré, mythomane, et en cure de désintox, l’énième. Elle en avait été folle amoureuse. Il disait, comme tous les mythos de l’époque, qu’il avait aidé Spaggiari à s’évader de chez le juge. Le prince à moto, déjà, comme mon gars-là dans la bagnole. Personne n’aimait cette fille sauf moi, ma façon de l’aimer ça avait été de la lui recoller dans les bras en espérant qu’elle sache pas dépasser les limites. Evidemment… je me gourais. Mais j’avais dix-sept ans à l’époque et déjà des idées très arrêtées et très romantiques sur le monde et l’amour. Comme l’autre son camé à elle m’a fait des promesses merveilleuses, m’embarquer dans une grande virée à moto, me faire gouter à de la super dope… Et je savais déjà que c’était du vent comme tout le bonhomme. Alors c’était plus la peine de me la faire au flan, ni maintenant, ni jamais. J’ai jamais pu blairer ces mecs-là.

Finalement il m’a montré la sortie de Clignancourt, après deux tours de périph et une tournée dans le Paname des camés, j’étais épuisé. Il avait un sac blanc avec lui, il en a sorti une carte postale colorée et a écrit un truc dessus. On s’est dit à un de ces quatre en se promettant de se revoir. C’était la première fois de toute la nuit que je quittais mon siège pour laisser sortir le taiseux, j’avais les reins cassés et la poitrine soulagée. Et puis j’ai lu ce qu’il avait écrit, c’était pas son tel évidemment. « La vie fait ce que nous sommes, les circonstances font ce que nous devenons.» Je l’avais échappé belle.

Publicités

Laisser un commentaire

Choisissez une méthode de connexion pour poster votre commentaire:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s