Peter et Joe 2.

Il n’y avait pas que dans son quartier et pour le journal local que Peter était devenu un héros, les réseaux sociaux sont friands de ce genre de petit exploit au quotidien. Fier comme un pape, Peter avait scanné la page du journal où on parlait de lui sous le nom de Peter L. (un L qui ne correspondait à rien d’ailleurs) et l’avait édité sur son profil Facebook et son adresse Twitter. Déclenchant une vague phénoménale de débats autour de l’auto-défense comme s’il avait soulevé une question nationale. Et à ce qu’il pouvait en juger, à ce sujet, une bonne moitié des gens se prenait eux-mêmes pour des « vigilantes », tandis que l’autre moitié était simplement fou. On lui demanda même pourquoi il n’avait pas simplement tué les deux gars, ne réalisant même pas que c’était bien ce qui avait failli se passer. Sans l’arbre le lascar serait probablement mort écrasé sur le trottoir, et si son arme en avait été une véritable l’autre aussi serait à la morgue. Même lui, après coup, trouvait sa réaction excessive au fond. Il avait agi sous le coup de cette énorme colère que cachent généralement les calmes, aucunement réfléchit aux conséquences qui auraient pu être graves. Toutefois pendant que les gens s’écharpaient sur sa page pour savoir s’il avait eu raison ou tort, Peter ronronnait comme Joe de cette attention soudaine. Il n’était plus tout à fait un anonyme mettant en lien des vidéo clips et des articles d’opinions, il était Peter le mec qu’il ne fallait pas faire chier. Un peu comme les personnages tirés de son imagination. Pour un peu il aurait cru lui-même à sa propre légende. Mais les hommes dangereux ne portent pas plainte, ils font eux-mêmes le ménage. Et Peter était à mille lieues d’imaginer qu’il puisse ou même sache en arriver là. La peur donc. La peur était toujours là. C’était elle qui l’avait poussé à porter plainte pour tentative d’assassinat contre Joe, elle qui le faisait vibrer lui et son chat à la nuit tombée. Après tout il ne savait pas qui était ces types et rien ne lui disait que leurs copains ne voudraient pas se venger. Le soir il fermait sa porte à double tour et n’ouvrait plus aux inconnus. Il fit toutefois une exception pour le vieil homme qui se présenta devant sa porte. Il avait environ une soixantaine d’années, les cheveux sur la nuque, portait un gilet bordeau en soie sous un costume sur mesure du meilleur tissu, était appuyé sur une élégante canne et attendait derrière la porte en regardant en l’air l’expression distraite. Que lui voulait-il ? Discuter de cette pénible affaire dont il avouait, à son grand désarroi être en partie responsable. Une erreur de jugement, affirmait-il, sur des individus qui ne méritaient en réalité aucunement sa confiance. Son allure, son âge, sa prestance et son phrasé si britannique pour un écossais inspiraient confiance, Peter lui ouvrit. The King était né dans la misère, il savait reconnaître un pauvre quand il en voyait un. Il se dit que quelques billets cloraient rapidement la question.

– Vous avez été victime d’une terrible méprise et selon nous vous avez agi comme n’importe qui l’aurait fait à votre place. Norrington lui-même n’en aurait pas fait moins.

– C’est qui ça Norrington ?

The King se désigna du pommeau de sa canne.

– C’est pourquoi Norrington compte vous dédommager.

– Euh mais non, ce n’est pas la peine, fit Peter en regardant avec envie la liasse de billets qu’il sortait de sa poche.

Il avait en main de quoi payer ses trois prochains loyers et facilement un voyage à l’autre bout du monde, accessoirement un de ses rêves.

– Nous insistons, fit the King en comptant soigneusement les billets pour lui.

Cinq cent livres, une fortune pour Peter, une goutte d’eau dans l’océan du King. Il lui fourra dans la main et dit avec un sourire compassé :

– Alors nous sommes d’accord, pas de plainte.

– Pas de plainte ? répéta Peter qui sur le moment ne comprit pas.

– Vous levez votre plainte pour tentative d’assassinat.

Joe s’était caché de l’autre côté de la vitre neuve à l’arrivée du gros homme, et il regardait la scène d’un air désapprobateur. Il entendait très bien ce qui se disait et même s’il ne comprenait rien aux borborygmes qui sortait de leur bouche son instinct et son intimité avec Peter lui expliquaient tout. Et ce tout ne lui plaisait pas plus qu’à Peter.

– Lever ma plainte ? mais c’est hors de question ! Ces types ont essayé de tuer Joe ! Il est terrorisé, encore aujourd’hui. Tenez ! regardez, il est dehors !

King jeta à peine un coup d’œil au greffier blanc qui le toisait de derrière la vitre.

– Pauvre petite chose, comme je le regrette. Mais permettez-moi, n’est-ce pas un peu exagéré ? D’après ce que j’ai cru comprendre…

Soudain Peter réalisa qu’il ne savait absolument pas à qui il avait à faire, il le coupa.

– Mais vous êtes qui vous d’abord ?

– Pardon, vous avez raison, nous ne nous sommes pas présenté, Nelson Norrington, je suis propriétaire du pub le King George, peut-être en avez-vous entendu parler.

– Non, répondit sèchement Peter. Et que me voulaient ces types !?

– Nos employés étaient à la recherche d’une personne qui nous doit de l’argent, ils se sont trompés d’étage.

Peter lui tendit les billets.

– Ah bien… mais je regrette je ne peux pas accepter.

– Allons considérez ça comme un dédommagement pour vos ennuis.

– Je vous remercie mais non, je vais porter plainte. Je regrette.

– Allons donc ! Je double la somme, tenez !

Et il lui tendit de nouveaux billets que Peter ne prit pas. Il secoua la tête, non c’était non.

– Reprenez votre argent monsieur, votre employé a tenté de tuer mon chat, les chats sont considérés à l’égal des personnes dans ce pays ! La cruauté animale ça existe, je porte plainte !

A l’égal des personnes ? Il était sérieux ? Il allait falloir qu’il demande à son avocat.

– Ecoutez, je comprends que vous soyez contrarié…

– Dehors monsieur, lui dit-il en lui indiquant la porte.

The King n’insista pas, ce type était tout à fait visiblement sans le sou et il refusait mille livres sterling ? Soit il était fou, soit c’était un de ces fanatiques de la cause animale, ce qui revenait finalement au même, à la même conclusion, cet imbécile allait lui attirer des ennuis. Il retourna au pub. Il avait sa salle de réunion et son bureau au premier, là où l’attendaient ses garçons et l’Afghan.

– Alors ? fit ce dernier.

– Norrington croit que tu vas devoir t’en occuper. Juste un avertissement.

– J’emmène les garçons avec moi ?

– Non, ça ne sera pas la peine.

L’Afghan connaissait son travail, The King avait confiance, ça serait fait rapidement et proprement.

– Occupe-toi de son chat, ajouta-t-il, plus de chat plus de plainte.

L’Afghan fit signe que oui.

 

Peter avait fait part de son intention sur Twitter et Facebook, non seulement on lui donnait raison mais on lui avait donné l’adresse d’un cabinet d’avocats spécialisés dans la défense de la cause animale. Ce n’était pas dans ses moyens, comme il expliqua au téléphone à un de ses représentants mais peut-être pouvait-il l’orienter vers une association. L’avocat lui proposa un rendez-vous, son cas était intéressant, on trouverait sûrement un arrangement. Il nous arrive du faire du bénévolat, lui avait assuré son interlocuteur, mais il fallait se déplacer jusqu’à Edimbourg, une heure et demie de train. Et sans argent… Il repensa à ce type, Norrington et sa liasse de billets. Cette espèce de richard qui avait voulu l’acheter, un richard qui envoyait un punk et une racaille pour ramener du fric qu’on lui devait. Ces gens-là ne respectaient-ils donc rien ? Pour qui se prenaient-ils ?

Politiquement parlant Peter n’avait pas d’opinion sinon celle-ci, couramment admise dans la culture judéo-chrétienne, que l’argent était louche et que les gens riches étaient tous des salauds ou quasi. Une opinion d’autant présente chez lui qu’il vivait de l’aide sociale, mal, très mal même, pendant que des scandales financiers éclataient régulièrement dans toute l’Europe, prenaient parfois une échelle mondiale, et que merde c’était la crise depuis 30 ans. A ce fait devait s’ajouter qu’il était citoyen écossais, que dans son schéma de pensée les possédants étaient tous britanniques et possiblement aristocrates, que sa génération avait subi de plein fouet les réformes de Thatcher –qu’il détestait naturellement cordialement, il avait trinqué le jour de sa mort-  puis celles de Blair –ou le Thatchérisme light, comme on disait ici-. Bref The King s’était totalement trompé sur son compte en pensant qu’agiter de l’argent devant lui l’exciterait. Et puis, naturellement, il y avait plus simplement Joe qu’on n’insultait pas de la sorte en reléguant sa vie et son intégrité physique à une poignée de billets. Finalement, porté par toute ces certitudes et surtout que le monde était avec lui, il décida de prendre le train à la sauvette et sans billet.

Le cabinet était situé dans le centre, au deuxième étage d’un petit immeuble étroit d’une rue discrète. Les contrôleurs n’étaient pas montés à bord du train, Peter avait rencontré un hoody dans le dernier wagon, ils avaient fumé un pétard ensemble. L’un dans l’autre il était guilleret. Les bureaux étaient couverts d’affiches dédiées à la cause animale, les avocats et leurs secrétaires, travaillaient dans un open space bordélique, tous avaient la trentaine, typés bobo, jupes Zara et turban ethnique pour les filles. Tennis et barbe de trois jours pour ces messieurs, un cliché.

– Juridiquement les animaux sont officiellement considérés comme des êtres vivants doués de sensibilité. Votre plainte se plaidera sans problème. Mais elle a peu de chance d’aboutir.

– Pourquoi ?

– Parce que… comment s’appelle votre chat déjà ?

– Joe.

– Parce que Joe n’a pas été blessé. Mais je peux essayer…

– Combien ça coûterait ?

– Vous avez aussi porté plainte pour l’agression non ?

– oui.

– Voyons, trois jours de travail au maximum…. Allez on va vous faire ça gratuitement.

Peter faillit lui sauter au cou. Enfin quelqu’un qui le comprenait, qui l’entendait. Pas comme ces flics qui lui avaient ri au nez en prenant sa plainte. Pas comme ce gros riche qui avait essayé de le payer pour qu’il se taise. Sur le moment il fut si heureux que rien n’aurait pu le détourner de sa joie, pas même l’amende qu’il se prit sur le chemin du retour. Sauf sans doute ce qu’il découvrit parvenu chez lui. L’horreur, purement et simplement. On avait défoncé la porte à coup de masse et saccagé les 18 m² mais surtout on avait massacré Joe. Ils l’avaient poignardé avec un tournevis puis carbonisé dans son panier avec la marionnette. On sentait encore l’odeur écœurante de l’essence mélangée à celle de la viande et du poil brûlé. Le cadavre gisait, tordu de douleur, le tournevis encore planté, contre les restes fondus d’Harry Whitaker dont il ne restait plus qu’une demi-tête, relief presque obscène d’un massacre. Peter hurla de chagrin, et sans doute serait-on venu à son secours si les voisins n’avaient pas tous été au travail. Au lieu de ça Peter resta un moment seul à pleurer toute les larmes de son corps, incapable de regarder la dépouille de son seul véritable ami, jusqu’à ce que larmes s’assèchent d’elles-mêmes et qu’un grand froid s’empare de lui. Comme quelque chose qui tombe, se creuse, un glissement de terrain à l’intérieur le remplissant de ce froid et de silence. Un silence sépulcral.

– Allo, oui j’appelle pour dire que je retire ma plainte…. Oui.

Il venait de comprendre qu’il y a des choses contre lesquelles il est vain de lutter. Les flics ? Qu’est-ce qu’ils auraient fait ? Constaté le désastre, peut-être pris sa plainte pour meurtre cette fois, et quoi ? Rien. Tout en serait resté au même point parce qu’en dehors de lui personne n’en avait rien à faire de la vie de Joe. Même pour cet avocat ça n’aurait pas eu le même sens qu’il y mettait lui. Comme si on avait tué à la fois son meilleur ami et son fils, et de la pire manière qui soit, en le poignardant puis en le brûlant vif. Il repensa à toute les fois où il lui avait lui-même donné une fessée pour telle ou telle raison, le regretta et finalement sortit voir Hampton. Il n’était pas parti cherché de l’herbe pour oublier, d’ailleurs l’herbe n’aurait rien fait oublié, dans ces cas-là elle aurait exacerbé. Il voulait des réponses et son instinct lui disaient qu’Hampton les avait.

Ce dernier avait beaucoup fumé de joints cette après-midi-là, mais pas assez toutefois pour ne pas déceler immédiatement un changement chez Peter. Une détermination dans le regard qui avait la force d’un bulldozer. Quelque chose qu’il ne lui connaissait que lorsque Peter essayait de se faire passer pour un dur, c’est-à-dire qu’il voyait parfois quand il était en plein cinéma mais auquel il n’avait jamais particulièrement fait attention parce que Peter, comme il l’avait compris, était un gentil.

– Ils ont tué Joe, lui annonça-t-il sans manière, en le regardant droit dans les yeux comme si Hampton y était pour quelque chose.

– Joe ?

– Mon chat, je te l’ai déjà dit

– T’as un chat qui s’appelle Joe ?

L’emploi du présent lui fit monter les larmes aux yeux.

– Ils ont tué Joe, répéta-t-il.

– Oh je suis désolé mec, fit Hampton en voyant les larmes. Mais qui ça ils ?

La fureur traversa le visage de Peter comme un éclair.

– Norrington et ses hommes ! Tu les connais !

– Hein ? Mais de quoi tu parles ?

– Norrington ! Le gros je suis sûr que tu le connais !

Le poil sur la nuque d’Hampton s’était dressé dès qu’il avait entendu le nom du King. Il n’avait aucune envie de se retrouver dans une affaire le concernant.

– Mais non !

Seulement ses yeux mentaient mal. La défonce, la surprise, le malaise à l’idée qui avait bien pu pousser le King a tué le chat de Peter. Pourquoi il avait fait ça d’abord ? Pas à cause de la plainte quand même ? C’était pas un psychopathe, ou alors il devait y avoir une autre raison, plus importante. Qu’est-ce que Peter avait bien pu faire ? Les yeux de celui-ci s’étrécirent, sa peau vira au gris, il hurla.

– TU MENS ! NE ME MENS PAS OU JE TE DEFONCE !

Hampton ne l’avait jamais vu dans un tel état. En fait il n’avait jamais vu personne dans un tel état, sans quoi sans doute aurait-il pris les jambes à son cou. Mais sur l’instant, tout ce qui se rappela à lui c’est qu’il n’était pas n’importe qui, un dealer, et un dealer qui s’inspirait de Vito Coréone. Alors il se leva lentement et lui demanda d’un air qui ne plaisantait pas s’il allait se calmer. Peter ne réfléchit même pas à ce qu’il convenait de faire, en fait il n’en n’avait plus rien à foutre de rien ni de personne, tout ce qu’il avait en tête maintenant c’était de trouver Norrington. Alors au lieu de reculer comme il aurait dû le faire, chercher un compromis ou décamper, agir comme Peter aurait normalement agit, il lui flanqua un méchant coup de pied dans les couilles. Après quoi il se jeta sur lui et lui mit une rouste.

 

Où vivait le King, Hampton n’en n’avait aucune idée. Mais il connaissait quelqu’un qui le savait, un préteur sur gage du nom de Smith qui possédait une boutique dans le nord de la ville, un coin où Peter ne se rendait jamais. La zone avait mauvaise réputation. C’était là-haut qu’on trouvait les grands ensembles où vivaient la plupart des capuches de la ville. Là-bas c’était l’héro qui était à la mode, pas l’herbe ou le shit, le sac de colle qu’on se ventile en pleine face avec partout des tags de gangs comme à Los Angeles parce que les hoodies n’avaient pas beaucoup d’imagination et n’écoutaient que du rap. Le King se prenait pour un seigneur donc, Hampton pour une version caraïbe de Vito Corléone, il était logique que Smith se prenne lui aussi pour un autre, en l’occurrence un dur, un tatoué façon motard. Il n’avait pas son permis mais il avait les tatouages et la veste en cuir avec le badge 1% cousu sur le cœur histoire de bien marquer son appartenance fictive. Dans les années soixante-dix un sondage canadien avait établi que 99% des Hell’s Angels étaient de bons garçons, donnant naissance spontanément à ce badge en forme de losange que portait désormais tous les Hell’s ou pseudo de la planète, avec un petit 1 magique censé terrifier les grands-mères. Il avait aussi les toiles d’araignée tatouées sur les coudes du pilier de comptoir, et la tête de mort avec des ailes sur toute la surface de son dos étroit. Smith portait du cuir et le bleu des tatouages mais c’était surtout pour compenser avec sa tête d’alcoolique, son gabarit de haricot et expliquer sa mauvaise humeur chronique de bipolaire moyen. En soit, aucune bande de motard n’aurait jamais voulu de lui, comme allait s’en apercevoir Peter, parce que comme on dit il avait surtout de la gueule. Son établissement, une petite boutique au coin de deux rues pourries comme il se doit, lui fit immédiatement penser à celui de Pulp Fiction. Il y avait le même genre de vitrine pleine d’objets divers et variés, montres, bijoux, armes blanches, et même l’incontournable pseudo sabre japonais en haut d’une armoire, elle-même remplie de robots-ménagers, d’autres montres, de réveils et de pipe à eau de tous les formats. Mais il ne se demanda pas s’il y avait un Gimp enfermé dans un panier au sous-sol, ou si Smith était en réalité un violeur sadique, parce qu’il ne se préoccupa même pas de faire les présentations ou de s’expliquer, il sauta par-dessus le comptoir et le plaqua au sol.

 

Peter ne réfléchissait plus depuis qu’il avait quitté le désastre de son appartement, tout ce qu’il avait en tête c’était le cadavre de Joe avec ce tournevis obscène planté au milieu, ça et son énorme chagrin. Un chagrin qui venait éclairer d’un coup, comme un soleil froid et brûlant en même temps, toute l’étendue de sa solitude qui lui jaillissait à la gueule à chaque nouveau pas. Smith commença par se débattre en le traitant de tous les noms, mais il comprit bien vite qu’il n’était pas de taille à lutter. Son alcoolisme avait réduit ses forces à rien et ce fou était déchainé. Qu’est-ce qu’il lui voulait ? Le dévaliser ? Non, même pas, il voulait savoir où vivait le patron.

– Mais je sais pas où il vit moi ! beugla le pauvre homme alors que Peter l’étranglait à moitié tout en le secouant comme un prunier.

Peter se calma d’un coup. Non pas qu’il le croyait une seule seconde mais il avisa un poignard en exposition sous le comptoir. Il s’en empara, c’était un modèle gigantesque type Rambo, avec un manche creux et une lame dentelée sur un côté. Le truc qui ne servait strictement à rien à moins de chasser le cerf ou de traverser la jungle. Il regarda Smith froidement et lui colla la lame sur l’oreille.

– J’en n’ai rien à foutre de toi, tu vas parler parce que sinon je te fais sauter les oreilles l’une après l’autre, c’est compris ?

– Mais je vous jure, je ne sais même pas de qui vous parlez !

Il appuya légèrement sur l’anthélix, la lame était tranchante comme un rasoir, comme ils le constatèrent aussitôt l’un comme l’autre. Smith poussa un cri. Peter, qui de sa vie n’avait jamais fait de mal à personne, en aurait presque eu pitié, mais ce jour-là il n’y avait plus de pitié qui comptait.

– Encore un mensonge, et c’est fini pour cette oreille !

Smith avait-il envie d’être mutilé par ce dingue, certainement pas mais il n’avait pas plus envie de faire connaissance avec les boys du patron et encore moins avec son terrifiant Afghan, alors il chercha un compromis satisfaisant.

– Ecoutez, je ne sais pas ce qu’il vous a fait mais je sais qu’il tient un pub…

– Je sais ça, il me l’a dit, ce que je veux savoir c’est où il vit !

En réalité Smith n’en savait rien, dans une de ces belles maisons près de Londres dont on parlait à la télé sans doute, il n’était qu’un employé après tout, mais il crevait de lui donner une réponse qui lui sauve les oreilles.

– Il a un casse ! Parfois il dort là-bas ! inventa-t-il en beuglant presque.

– Me mens pas !

– Je jure que c’est vrai !

Peter n’était plus bon juge de rien, il était un paquet de nerfs et d’adrénaline lâchés dans la nature. Il regarda autour de lui comme un chasseur à l’affût, il avait besoin d’une certitude. Quelque chose qui lui dise que ce type ne mentait pas. C’est là qu’il aperçut le petit bouton sous le comptoir comme dans Pulp Fiction justement et nombre de films qu’il avait vus.

– Ça ouvre quoi ça ?

– Ça ouvre rien, c’est pour appeler les flics, mentit à nouveau Smith.

Peter appuya sans réfléchir. Encore son instinct qui parlait à la place de la raison. L’étagère derrière lui s’entrouvrit, laissant apercevoir une petite pièce pleine de caisses. Etait-ce bien ce qu’il croyait voir ? Comme dans les films ? Il attrapa Smith par le collet et le traina dans la pièce. Oui c’était bien ce qu’il croyait, et son cœur se mit à battre la chamade. Cette fois c’était du sérieux.

– T’as une voiture ?

– De quoi ?

Il répéta sa question en lui mettant le couteau sous la gorge.

 

Depuis qu’il était enfant, Peter avait joué un rôle ou un autre pour se prévaloir de la tristesse et de la banalité du réel. Le sien à lui, celui d’un petit homme sans qualité particulière, solitaire depuis si longtemps qu’il ne comptait plus, naturellement malheureux en amour et aujourd’hui pauvre à en crever. Des rôles qui s’évaporaient systématiquement au contact de ce même réel, quand celui-ci se faisait plus présent, plus dur, la réalité est impitoyable. Des rôles de dur à cuir, de tueur, des jeux, un peu comme Hampton, Smith et Norrington finalement, excepté qu’à la différence d’eux, il n’avait jamais cru qu’il s’agisse d’autre chose que de postures. Peter s’habillait peut-être comme un flic en civil, se déplaçait sans doute furtivement et avec l’attention d’un prédateur mais il n’était rien de tout ça. Et s’il n’en n’avait pas la complète certitude, justement, rien dans sa vie n’avait pu jamais lui faire croire qu’il puisse être réellement dangereux. Jusqu’à ce jour. Ce dont paradoxalement il n’avait pas vraiment conscience. Il était trop plein de fureur pour réfléchir sur ce terme. Par contre, était-il vraiment capable d’aller jusqu’au bout de sa vengeance, ça, maintenant qu’il était dans cette pièce, il en doutait.

AK 47, fusils à pompe Remington, fusils mitrailleur P90, fusils d’assaut M4, M16, AR15, pistolets Beretta, Smith & Wesson, grenades, RPG17… et des munitions pour tout. L’embarras du choix, des engins qu’il n’avait vus que dans les films, il ne savait même pas vraiment comment ça se chargeait et il n’avait définitivement jamais tiré avec. Alors oui, en lui demandant sa voiture, il frimait.

Ou pas.

Il ne savait pas, il doutait. Et oui l’autre avait une voiture.

 

Les armes sont simples d’utilisation, les constructeurs y veillent. Un enfant de 10 ans peut démonter et remonter un AK47 sans complication, les africains le savent bien. De toute manière il n’avait pas l’intention de les nettoyer et les armes étaient neuves. Tout ce qu’il y avait à savoir c’était comment se rechargeait le P90 (par le haut) et s’il avait des chargeurs grande capacité pour l’AK. Il entassa dans la voiture, une Kalachnikov avec un chargeur de deux cent cartouches, un AR15, deux Beretta, et le P90 parce qu’il en avait déjà vu dans les films et qu’on disait que les balles perçaient les gilets pare-balle, quatre grenades et s’équipa lui-même d’un gilet épais de quatre kilos de kevlar. Rambo. Et pas la plus petite idée de ce qu’il faisait à vrai dire. Il avait laissé Smith enfermé dans la petite pièce, et roulait depuis dix minutes maintenant sur la rocade en direction de l’adresse qu’il lui avait donnée, le fameux casse. Sa fureur était en train de retomber au profit d’un chagrin profond. De celui qu’on a pour la mort d’un enfant sans doute, qui vous fait vous sentir plus seul encore que jamais, détruit vos dernières illusions concernant la vie et l’éventualité d’un plan divin. Quelque chose qui aurait pu le détourner de sa croisade s’il n’y avait eu l’horrible souvenir, l’odeur de brûlé, la posture de souffrance de Joe, cet abominable tournevis… Cette négation, cette destruction de l’autre. Il s’arrêta sur le bas-côté et regarda les armes pris d’un gros doute. Ce n’était pas les conséquences qui l’inquiétaient bizarrement, il avait cessé d’y penser au moment où il était sorti de ce qui restait de chez lui. Mais était-il Rambo pour autant ? Il n’avait jamais tué personne, c’était une folie… Il fallait s’y prendre autrement… Autrement ? Et comment ? Il n’avait aucune autre preuve que sa parole contre celle d’un gros richard qui devait sûrement avoir les flics à sa botte. Et puis quoi ? Qui en avait à foutre de Joe à part lui ? Non ça ne le ramènerait pas mais ce n’était pas la question. La question c’est que quelqu’un c’était permis de détruire une personne. Car oui Joe était aussi une personne pour lui. Un animal, certes, il en avait tout à fait conscience, donc moins évolué qu’un homme, mais avec un caractère, une sensibilité une personnalité propre. Et ce quelqu’un l’avait nié comme le dernier des porcs, se dit-il en se laissant à nouveau envahir par la fureur.

Comme dans les films, il attrapa une des armes.

Comme dans les films, il enclencha un chargeur.

Comme dans les films, il fit monter une balle dans la chambre et la culasse claqua.

– Terminé, ce n’est plus un film Peter, on va voir ce que tu vaux maintenant

Et il démarra.

Peter était-il tenté par le suicide à ce moment-là ? Indéniablement. Il s’attaquait à beaucoup plus gros que lui, s’apprêtait à faire une chose qu’il n’avait jamais connu ou fait, la guerre, il savait parfaitement qu’il allait mourir, et peut-être n’aurait-il même pas l’occasion de tirer une seule cartouche, mais il fallait qu’il le fasse. Pour Joe, par honneur, pour son ami. Il lui devait bien ça. Et puis d’ailleurs sans lui la vie ne valait rien.

 

On avait trouvé un endroit pour entreposer la came, Norrington avait chargé l’Afghan ne superviser la question du transfert avec de trois de ses garçons. Aucun d’entre eux n’avait d’arme parce que justement il ne s’agissait pas d’un film mais de la banale réalité d’un énième transport de drogue dans une ville paumée du bas de l’Ecosse. Qu’il n’y avait pas de gang rival, ni personne assez dingue, et assez affranchi, pour s’attaquer au King. Quant aux flics, et bien, sans compter leurs arrangements, ils étaient ici plus proches de l’Inspecteur Derrick que de Bad Boy. Alors quand Peter débarqua avec son P90 et son gilet pare-balle, dire qu’il créa la surprise fut un doux euphémisme. Surtout qu’en plus il avait fourré un Beretta dans son pantalon et avait un AK en bandoulière, à moins d’avoir quelques mains en plus, il n’avait aucune chance qu’il puisse utiliser les autres armes.

– Mains en l’air tout le monde ! hurla Peter en déboulant de sa voiture comme un cowboy de série B.

Tout le monde, à l’exception notable de l’Afghan, obéit. La légende concernant son surnom n’en n’était pas une, l’Afghan avait réellement combattu comme moudjahidin, et bien connut les atrocités commises en Bosnie et en Tchétchénie. Il avait fait la guerre donc et savait parfaitement reconnaître un homme qui ne l’avait jamais faite, d’ailleurs la mort, il l’avait tellement fréquentée qu’elle ne lui faisait pas peur.

– T’es pas dispensé connard !

– Je t’emmerde tu vas faire quoi me buter ?

Peter n’avait pas réfléchi à la question, à dire vrai il s’était attendu à un feu de l’enfer dès son arrivée mais les autres n’avaient même pas l’air armé. Ce qui sommes toute, dans la perspective suicidaire qui était la sienne était sans doute décevant. Mais heureusement, si l’on put dire, tout le monde sur terre ne partageait pas cette idée que la vie n’était pas un film. Qu’en conséquence posséder une arme à feu ne constituait non seulement pas un problème mais pouvait résoudre des ennuis comme immédiatement. C’était le cas d’Albert, le responsable du casse qui avait dans un de ses tiroirs un gros 357 magnum nickelé avec une crosse marron, dont il s’empara tandis que Peter essayait en vain d’impressionner l’Afghan.

– C’est quoi ces paquets de la drogue ?

– On peut rien te cacher petit père, maintenant si tu voulais bien nous dire pourquoi t’es là, on a un boulot à finir…

– Norrington ! Il est où ?

– Qui c’est ça Norrington ?

– Une balle dans le genou ? proposa Peter froidement.

C’est à peu près à ce moment-là qu’Albert entra en scène. Mais avant faisons une petite parenthèse sur le FN P90. Monté à la main comme toutes les armes de la marque FN Herstal, il s’agit d’un pistolet-mitrailleur compact, long de 50 centimètres, au design futuriste, d’une autonomie de 50 cartouches, cadence de tir 900 coups par minute, calibre 5,7 mm. Une Rolls redoutable qui avait effectivement la capacité de percer avec une grande précision un casque ou un gilet pare-éclat à 200 mètres. L’Afghan et les autres n’étaient même pas à 50. Une arme qui plus est, étudiée pour absorber au maximum le recul. Ce qui n’était en revanche pas le cas du 357 d’Albert. Baoum ! aboya le monstre en rebondissant dans sa main comme un saumon dans une rivière, emportant son bras vers le ciel. L’énorme ogive passa largement au-dessus de la tête de Peter qui par réflexe appuya à son tour sur la détente. Crachant une dizaine de balles dans la direction de l’Afghan avec précision. Il s’effondra, la poitrine constellée de trous tandis que les garçons s’éparpillaient à qui mieux mieux dans le décor. Peter ne réfléchit pas, il imita par réflexe ce qu’il avait vu au cinéma. Epaulant et tirant, cette fois par rafale courte. Tuant d’abord Albert, puis fauchant un des garçons avant de mettre les deux autres hors d’état de nuire d’une poignée de balles dans la jambe.

– Norrington, où ?

Il avait le pied appuyé sur une des jambes du malheureux, ses yeux n’exprimaient rien sinon la froide dureté d’un couteau.

– AU KIIIIING ! IL EST AU KIIIING !

Peter lui ordonna de lui donner l’adresse, et le laissa là, remontant dans sa voiture comme si de rien n’était.

 

A ce stade de l’aventure on pouvait raisonnablement se demander mais où est la police ? Et bien tandis que certains officiers étaient occupés à régler une histoire de ménage à quelques rues de là, que d’autres constataient un accident sur la rocade et d’autre encore se pointaient chez un particulier pour une question de tapage, la plupart d’entre eux étaient au commissariat occupés par une part importante de leur travail : les papiers. Taper des rapports, enregistrer des plaintes, des déclarations de perte, s’occuper du suivi juridique de certaines affaires. Rien de bien palpitant mais qui constituait l’essentiel de leur boulot. Personne n’avait encore eu vent de la croisade vengeresse, et le chef de la police n’avait donc aucune raison pour ne pas se trouver lui-même au King George, partageant un verre avec son propriétaire après que celui-ci lui ait glissé son enveloppe mensuelle. Le pub était situé au carrefour du nord et du sud de la ville, dans une zone étroite favorite de la classe moyenne, parallèle à une rue surnommé Little Portobello, en référence aux Puces de Londres, pleine de boutique de vêtements ethniques, et de bouis-bouis indiens où on pouvait manger un délicieux curry pour une poignée de livres. Il y avait une petite terrasse devant, où se tenaient Sam et Bobby, deux des garçons de Norrington avec Jaws, un staff de trois ans, le museau enfermé dans une muselière en cuir. A cette heure le pub était quasiment désert, à l’exception des poivrots habituels et du barman, en tout trois personnes à l’intérieur, plus quatre autres à l’étage en comptant le chef de la police, Norrington et deux de ses garçons. La voiture surgit de nulle part, fonçant sur la terrasse, pulvérisant une table, renversant Sam qui lâcha le chien. Jaws partit en couinant de peur, Bobby, tétanisé par la surprise ne réagit pas plus quand Peter sauta du véhicule avec son P90 à l’épaule.

– Ton patron où ? aboya-t-il.

Bobby montra du doigt l’étage, Peter braqua son arme vers le sol et lui colla une balle dans le pied avant de surgir dans le pub. Le boucan qu’avait fait la bagnole en entrant sur la terrasse avait alerté tout le monde à l’intérieur. Quand il entra les poivrots étaient tombés de leur tabouret et le barman se précipitait à sa rencontre, plus effrayé qu’autre chose. Il tomba nez à nez avec le canon de son arme, recula brusquement en hurlant de ne pas le tuer. Peter le repoussa juste à temps. Un des garçons était en train de descendre et lui était armé. Non seulement il l’était, mais il l’était légalement, officiellement nommé à la sécurité personnelle du King, il savait donc parfaitement tirer, s’y entrainait chaque semaine. La balle claqua à un cheveu de la tête de Peter, mais il n’eut pas de seconde chance. Le P90 étant ce qu’il était, une arme hight tech fabriquée pour les combats en milieu confiné, il n’y avait pas besoin de beaucoup d’entrainement pour viser juste et faire des dégâts considérables. C’était sur la maitrise de la rafale qu’il y avait plus à dire. Peter cracha vingt-cinq cartouches d’un coup, réduisant la moitié supérieur du jeune homme à de la vapeur de sang et de viande, ainsi qu’une partie de l’escalier. Puis il y eut deux autres coups de feu, et Peter sentit une violente brûlure dans le poignet qui lui fit lâcher son arme.

– Nom de Dieu qu’est-ce que c’est que ce bordel !? s’était exclamé Nelson Norrington en entendant le fracas causé par la voiture.

Après quoi ses deux garçons s’étaient précipités, arme à la main. La blessure faisait comme un petit trou fumant dans l’avant-bras mais c’était toute sa main qui était paralysée. Il arracha avec sa main gauche le Beretta de son pantalon et répliqua au jugé. Il n’était pas plus ambidextre qu’un tireur entrainé, mais il avait mortellement peur maintenant. Et quoi de plus dangereux qu’un homme qui a peur et rien à perdre ? La première balle s’écrasa dans le mur de l’escalier, la seconde heurta la rambarde avec un sifflement agressif et fit éclater le bois, la troisième se perdit dans les bouteilles derrière le comptoir suivie de la quatrième qui fit éclater une des poignées en faïence des pompes à bière. Peter se déplaçait tout en faisant feu, bras tendu, en direction de son adversaire qui recula vers le haut de l’escalier alors que le cinquième projectile l’atteignait à la cheville. Il jappa comme un chien se coinçant une patte, Peter insista, appuyant une nouvelle fois sur la détente, l’arme tressautant dans sa main, une nouvelle ogive atteignit l’autre en plein dans sa vessie à quelques centimètres de sa queue. Il s’effondra et roula dans l’escalier.

– Fils de pute ! hurla son copain derrière tout en faisant feu.

Mais Peter était sorti de son champ de vision, alors il descendit quelques marches pour le retrouver qui s’était planqué derrière une table renversée. Le bois n’est une protection que dans les films, contre un projectile de 9 millimètres parabellum, c’est son gilet qui le sauva. Peter eu l’impression d’être heurté par un camion en tombant sur le dos. Un camion brûlant qui lui coupa le souffle, Peter rampa en s’appuyant sur ses talons tandis que l’autre continuait de tirer dans sa direction. Une balle ricocha près de sa tête, lui arrachant un bout d’oreille, Peter lâcha le pistolet et coinça l’AK47 contre sa hanche. Quelque chose qu’il n’avait jamais appris à faire, pas plus qu’il n’avait jamais fait ou connu ce qu’il était en train de vivre ailleurs que dans son cinéma personnel, mais il faut croire qu’il y a un début pour tout et que certaines personnes sont mieux disposées que d’autres. Collé à sa hanche, allongé par terre, c’était en réalité le meilleur moyen pour maitriser le recul dans ces conditions. Une volée de balles pulvérisa à son tour le paysage et abattit le jeune homme. Après quoi il y eu une brève accalmie. La poussière de bois et de plâtre se mélangeant à celle des résidus de poudre filtrant la lumière déclinante de l’après-midi comme une image d’apocalypse, les gémissements de douleur parvenant de plusieurs coins de la pièce, et soudain Norrington lui-même qui déboula de derrière le bar, par un accès auquel lui seul avait le droit.

– Espèce de petit enculé ! Il éructa.

Il était violet de colère, tenait dans sa main un fusil à pompe, tira une décharge qui fit exploser le bois de la table et cloua Peter au sol. Peter poussa une espèce de grognement aphasique en essayant de reprendre son souffle, il entendit le bruit caractéristique du fusil à pompe que l’on recharge, et celui pas moins explicite de la cartouche vide qui tombe par terre. Dans un dernier effort Peter écrasa son doigt sur la détente de la Kalachnikov, libérant d’un coup 170 ogives de 7,62 millimètres dans un pub de 50 m². Pour rater qui que ce soit dans ces conditions il fallait le vouloir.

 

« Un réseau de drogue démantelé », « graves accusations de corruption au sein de la police » « le Justicier au Chat dans le box des accusés »… Peter avait été hospitalisé vingt minutes après la fusillade, sous bonne garde, pendant que le chef de la police locale essayait de se construire un alibi plausible pour les inspecteurs des affaires internes. Que faisait-il sur les lieux au moment des faits ? Il discutait horaire d’ouverture pour la saint Patrick. Mais ça n’avait pas tenu longtemps. Surtout quand on réalisa que les armes trouvées chez Smith venaient en partie d’un stock saisi par la police locale. Au casse on avait bien essayé de planquer la drogue avant l’arrivée des flics mais les coups de feu les avaient rameutés plus vite que prévu et tous ne touchaient pas de l’argent de l’organisation du King… qui, contrairement à deux de ses clients et son barman, avait miraculeusement survécu. Il attendait aujourd’hui l’ouverture de son procès pour trafic d’armes et de stupéfiants. Le cas de Peter passionna toute le Royaume Uni pendant un mois plein, et même l’Europe. Défenseurs de la cause animale main dans la main avec tout ce que le pays comptait comme fachos, adeptes de l’autodéfense, et autres beaufs partisans nostalgiques de la peine de mort. Ce qui pour le coup n’était pas le moindre des mariages puisque parmi les militants de la cause on dénombrait quantité d’écolos, d’anars du dimanche et bien entendu de bobos bien sous tous rapport. L’ensemble, dans un pays où l’on avait un tel attachement pour les animaux de compagnie, ne pouvait constituer qu’un problème explosif pour le gouvernement. Surtout quand on annonce un énième plan de restriction budgétaire, d’énièmes promesses d’austérité, l’état étant la seule organisation où des individus sont libres de prôner l’austérité tout en s’offrant des déjeuners à 10.000 euros. Peter fut inculpé de meurtre, tentative de meurtre, séquestration, violence et intimidation…. Et condamné à 5 ans avec sursis parce que la justice est notoirement indépendante du pouvoir, partout, dans tous les pays, comme chacun sait…

Il était toujours à l’hôpital quand son procès eu lieu. Plusieurs côtes cassées, un avant-bras fracturé, il s’en sortait bien, même si ce bras l’avait fait beaucoup saigner. Mais il avait le cœur lourd quand même. Le Justicier au Chat, comme tout le monde l’appelait dans le pays, n’avait non seulement plus de chat mais tout le pays voulait lui en donner un. Personne ne comprenait-il donc rien ? Que ce n’était pas un chat qu’il voulait ni même des chats que c’était la mort de Joe qu’il pleurait ? Il rentra chez lui deux semaines après son procès, le cœur toujours triste, portant le deuil. On avait réparé sa porte, les voisins s’étaient donnés le mot, son appartement fut remis en état, et lui accueilli comme un héros. Tous les chats du voisinage avaient été invités à participer. Ils ne comprenaient pas trop bien pourquoi on les avait fait venir là, certains décorés même de ruban rose comme des offrandes votives, mais puisqu’il y avait du thon dans toutes les gamelles…

– Au nom de l’association des amis des chats…

Un officiel c’était même déplacé pour lui remettre une médaille. Peter se dit que les gens étaient fous, mais que pouvait-il y faire. Il accepta la médaille et le diplôme de membre honoris causa de l’association. Ils avaient illustré le diplôme d’une photo de Joe, ça ressemblait à une pierre tombale, il manqua de pleurer.

Mais ce fut plus terrible encore quand il se retrouva seul dans son studio, avec la tonne de provisions que lui avaient acheté les voisins, ses jeux vidéo, les réseaux sociaux où l’attendaient un million de messages et de notifications… Pire parce que cette soudaine popularité, cette amplification de sa vie, l’explosion de sa solitude rendait la disparition du chat encore plus béante. Joe ne lui avait jamais parlé mais il lui avait tout dit. Plus que ne le feraient jamais ces imbéciles, ces fans, toute la dinguerie qu’il avait réveillé chez les gens. Joe ne lui avait jamais rien demandé, même pas de l’aimer, toujours là même dans les moments les plus durs, surtout dans les moments les plus durs. Un ami, un vrai, chat ou pas, ça n’avait aucune importance, et un ami ça ne se remplace pas. Peter pleura un petit coup puis mit son casque et s’envola pour FarCry, essayer de se distraire les idées, penser à autre chose dans des Caraïbes imaginaires. Mais forcément, quand on a vraiment été au feu, un jeu vidéo ce n’est plus tout à fait la même chose. Ça lui sembla soudain banal. Il n’y avait pas l’adrénaline, la colère, la peur. Il n’y avait pas ce mélange qui vous faisait comme un aiguillon dans le cul jusqu’à la tête et vous explosait le cœur. Ce truc primal qu’il avait aimé jusqu’à certain point, au cœur de l’action. Cette potion de guerre qui en l’occurrence lui avait sauvé la vie. L’instinct de survie. Et le sien était remarquablement bien développé. Comme ce fameux jour où deux voyous avaient bouleversé sa vie, il n’entendit d’abord pas la sonnerie de la porte. Mais la sonnerie insista. Il hésita… encore un voisin ? Il en avait marre de leur sollicitude. Il regarda à travers l’œilleton. Et ouvrit à la volée.

C’était Joe, dans les bras d’une fille magnifique.

Comment il savait que c’était Joe et pas un quelconque chat blanc, Joe avait un grain de beauté dans l’oreille qui se voyait par transparence. Et puis depuis quand on ne reconnait plus son meilleur ami ? Qui était la fille ? Pas la moindre idée.

– Joe !?

– Chuuut, ordonna la jeune femme.

– Chut ?

Elle le poussa à l’intérieur en lui fourrant Joe dans les bras. Joe se mit immédiatement à ronronner et à lui faire des bisous éperdus du nez, coups de museau violement amoureux.

– C’est pas la peine qu’ils sachent non ?

– Qu’ils sachent quoi ?

– Que Joe est vivant.

– Ils le sauront tôt ou tard… vous l’avez trouvé comment ?

– Je ne l’ai pas trouvé, il vient parfois chez moi.

– Ah bon ? mais il ne sort jamais !

– Si quand vous dormez apparemment.

Peter sourit pour la première fois depuis longtemps.

– Petit mariole va !… Mais alors c’était quoi le cadavre ?

– Sans doute un autre chat qui passait par là.

– Il en passe jamais !

– Vous avez jamais vu de chat essayant d’entrer chez vous ?

– Non

– Joe a dû passer la consigne, moi ils viennent tout le temps,  je vois que ça.

Peter éclata de rire et d’un coup sut qu’il était aussi amoureux. Une femme à chat. Elle était blonde comme les blés, avec des seins généreux, un long cou de danseuse, des yeux de chatte d’un vert iridescent.

– Je m’appelle Irina, je suis nouvelle dans l’immeuble.

Elle avait également une poignée de main ferme et une main douce.

– Dites, pardonnez ma franchise, mais est-ce que vous diriez que vous êtes un peu psychopathe sur les bords ?

Il hocha la tête.

– Peut-être bien mais alors je suis un modèle standard.

– Pourquoi vous dites ça ?

– Vous avez pas reçu le courrier que j’ai reçu ces dernières semaines.

Elle se marra.

– Oui, je veux bien vous croire, les gens sont fous hein ?

– Je confirme.

Ils éclatèrent de rire, ces deux-là allaient bien s’entendre.

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