Peter et Joe 1.

Peter s’ennuyait. Il n’avait ni argent, ni ami, ni travail, ni petite amie, rien. Borné par la plaque de plasma de son écran, échoué sur le récif des réseaux sociaux, il y passait seize heures sur vingt-quatre, mangeant devant, parfois s’y endormant. La procrastination poussée à sa limite. Se promener quand on n’a pas d’argent ni but revenant vite à tourner en rond, il restait chez lui en quête d’aventure virtuelle qui ne venait jamais. Sans travail ni argent, il mangeait chichement, des pâtes, des patates, des oignons, plus rarement de la viande et des œufs. Autant pour l’industrie de l’antibiotique et de la torture en batterie, se disait-il pour se rassurer. Sans ami, il ne lui restait plus que son chat Joe à qui faire la conversation. Joe écoutait sans écouter, parfois il répondait d’un meow ou d’un brrrrmeow ? Mais au fond Joe s’en fichait, Peter le voyait bien. Joe avait tout juste deux ans, les choses qui l’intéressaient en dehors de manger et dormir, étaient de chasser les mouches, chahuter avec Peter, et jouer avec une boulette en papier, l’amener à Peter pour qu’il la lui jette, lui rapporter, et ainsi de suite, jusqu’à ce que Joe se lasse ou trouve une meilleure activité. Il y avait aussi Harry Whitaker, la marionnette orange de Peter qui était devenu le doudou de Joe depuis que Peter n’avait plus de petite amie. Harry Whitaker avait grandement contribué à la conquête de Linda, surtout les petits films que Peter avait faits pour elle. Drôle, totalement artisanaux et décalés, avec la marionnette en plein délire. Peter était un piètre ventriloque mais l’amour paraît-il donne des ailes.

Bien entendu, au-delà de cet ennui, réseau social oblige, il y avait les amis virtuels. Tout un tas de gens qu’il n’avait jamais rencontrés et qui d’un bout à l’autre du pays le soutenaient, l’encourageaient quand sa misère le déprimait, et le distrayaient occasionnellement, en interaction avec nombres d’autres inconnus, et tout un tas de vidéos de chats mignons, d’actualités forcément sanglantes et de phrases philosphico-pouet signées Lao Tse, Paolo Coelho, que l’un n’avait jamais écrites et l’autre malheureusement que trop. Mais bien entendu rien de tout ça ne savait le distraire réellement de son ennui. Pour se rassurer il se disait que c’était le mal du siècle, au même titre que la dépression ou le sida, mais au fond ça ne le rassurait pas plus que ça. La seule chose qui le distrayait réellement en dehors des réseaux sociaux, de Joe ou du visionnage d’une série, d’un film ou d’un autre, c’était l’herbe que lui vendait Hampton son dealer. Hampton était moitié jamaïcain moitié italien, ce qui l’autorisait selon lui à porter à la fois des dreads locks et un costume rayé de mafioso, le tout en se pavanant au coin de deux rues d’un quartier pourri d’un patelin paumé de 20.000 âmes du sud de l’Ecosse. Le climat local étant ce qu’il est, et le costume rayé n’étant pas waterproof, on le trouvait souvent à l’arrêt de bus en contrebas en train de fumer un spliff long comme sa main, parfois entouré des camés locaux. Les flics laissaient faire. Il vaut mieux un petit désordre que plus d’ordre du tout, avait coutume de dire leur chef. Surtout quand votre dealer local était sous la responsabilité de Nelson « The King » Norrington, ce qui se rapprochait le plus d’un gangster dans le coin, et qu’il vous glissait une enveloppe chaque mois.

Mais revenons à Peter et son ennui. Il était faramineux. Mais, paradoxalement, et en dépit qu’il l’était bien, Peter se sentait rarement seul. Habitué depuis l’enfance à l’être, il s’était créé depuis longtemps des petites habitudes récurrentes qui, faute de le distraire réellement, lui apportaient un certain réconfort moral. L’une d’entre-elles, la principale à vrai dire, lui venait directement de l’enfance sans avoir jamais passé la remise en question de l’adolescence. Il s’inventait le fil d’une histoire dont il était le héros forcément viril, redouté et invincible, tour à tour flic, voyou, agent secret, tueur à gage, ex mercenaire. Bref tous les personnages récurrents du cinéma populaire qu’il affectionnait tant. L’âge venant, au fil des années, il avait perfectionné ses rôles, apprenant du cinéma et par mimétisme à se déplacer sans être vu, à connaître certaines gestuelles de combat, imaginant des chorégraphies toujours plus réalistes, à jouer de son regard, de ce qu’il pouvait dégager. Bref en grandissant il était devenu une sorte d’acteur professionnel naviguant dans la même catégorie de rôle des films d’action. Pour lui ce n’était plus seulement un jeu du reste, mais un moyen de défense autant que d’expression qui lui permettait de surnager dans une réalité qui le dépassait. Bien entendu on pourrait dire que Peter présentait quelques signes de folie, pour autant il ne l’était pas au point de jouer en public son cinéma personnel, ni croire qu’il était autre chose que ce qu’il était. C’était une folie ordinaire comme en partageaient nombre de gens souvent moins isolés que lui. Une folie dont il pouvait raisonnablement s’accommoder.

Tout commençait en général dans son imagination par un nom d’emprunt, mystérieux parfois, souvent de dur, comme Joe Burn, Jack Steel, Tony Bullet. Le nom définissait la profession, après quoi il se racontait ce que les espions appellent une légende, un genre de cv détaillé, le plus souvent à la troisième personne, une voix off d’une mystérieuse organisation occupée à le surveiller. L’affaire entendue, espion, flic, voyou ou tueur, il adoptait une démarche particulière, regardait le monde comme un homme traqué mais cool, un fauve dans la ville, prêt à bondir. L’inconvénient de cette manie c’est qu’elle déteignait parfois sur son comportement. Comme l’aurait fait un professionnel, il s’habillait de façon neutre, se déplaçait furtivement, silencieux comme un chat, épiait, observait, avec un air peu amène. L’imitation était parfois si parfaite que la première fois où Hampton l’avait rencontré il l’avait pris pour un flic. Et il n’était pas le seul à le confondre avec ses rôles. Une gamine n’avait-elle pas lancé une fois à son passage, avec un air de provocation: « mafia russe » ? L’un dans l’autre, comme un cercle vicieux, il faisait autant de bien à sa solitude qu’il la creusait. Pas que les gens le trouvaient bizarre qu’il leur foutait tous un peu la trouille au fond. Comme s’il cachait quelque chose, quelque chose moins de lui que de vous, quelque chose qu’il savait sur vous sans que jamais vous ne l’ayez dit à personne. Un secret.

Peter n’avait jamais rencontré de gens réellement dangereux dans sa vie, il ne s’était jamais battu, exploit mémorable en Ecosse, évitant toujours les ennuis avec la sinuosité d’un serpent. Il n’avait jamais croisé la route du patron d’Hampton qui était lui-même ce qu’il connaissait de plus dangereux, pour autant qu’on puisse trouver redoutable un rasta défoncé à l’herbe du matin jusqu’au soir, costume de mafieux ou pas. Peter était un garçon intelligent et tout à fait raisonnablement peureux. Il n’avait jamais non plus trouvé qu’un bon coup de poing dans la gueule fut la meilleure expression de la virilité, au contraire de la maîtrise de soi. C’est dire si au fond de lui il faisait la part des choses entre ses rôles et le monde réel. Mais à force de se répéter d’aventure en film d’action, tel un Charles Bronson amateur et confidentiel, il avait fini par devenir une partie de ce personnage. Ou peut-être était-ce, et c’était un des grands mystères de sa vie, qu’il était au fond de lui un homme réellement dangereux, un chasseur un mâle alpha, et pas ce loser qui le regardait dans la glace le matin. En tout cas un gars capable de percer à jour à peu près n’importe qui, comme un bon flic ou un agent secret bien huilé.

– Sean Connery !

– Mes fesses oui, Craig en force !

– Eh mec, Connery est écossais !

– Et alors ?

– Et alors ?

Hampton se mit à hurler en imitant Mel Gibson dans Braveheart.

– They can take our life but they won’t take our freeeeedom !

– Alors toi t’es jamaïcain quand ça t’arrange, et écossais quand ça t’arrange aussi.

– Hey man, j’ai grandi ici !

– En attendant on s’en fout, Craig est meilleur dans le rôle.

– C’est un bœuf !

– Et l’autre c’est juste un porte-manteau qui se la raconte !

– Mais t’es dingue ! Sean Connery un porte-manteau !?

– Qui se la raconte, insista Peter en lui passant le joint.

– Pierce Brosnan c’était un porte-manteau, Roger Moore, pas Connery !

– Ah non eux c’étaient des penderies toutes entières, aucun charisme ! Craig c’est un fauve, c’est comme ça que doit être James Bond ! T’as déjà vu Connery se battre ? Une rigolade !

– C’est l’époque qui voulait ça !

– Non, non, non, rien, pas d’énergie, un camionneur dans un smoking !

– Je croyais que t’avais dit un porte-manteau, plaisanta Hampton.

– Aussi ! c’est pareil ! S’il avait pas sa petite gueule moitié filou moitié Gary Cooper, il serait rien en James Bond.

– T’es snob, jugea finalement Hampton. Roule s’ en un autre.

– Tu me passes ton herbe ?

– Eh oh prends sur ce que je t’ai vendu.

– Eh mais c’est déjà ce qu’on fume !

– Ah ouais bin c’est comme ça !

Parfois, quand il était beaucoup plus défoncé, Hampton était plus généreux. Mais ça restait un dealer, et les conversations qu’il pouvait avoir avec lui en dehors de celle-ci étaient généralement des conversations de dealer. Tu vas voir c’est de la bonne, elle vient directos de Kingston… des choses comme ça. Le baratin qu’il servait le plus souvent quand il carottait quelqu’un. De ce côté-là, Peter avait de la chance, Hampton l’aimait bien, il était inoffensif. Il s’en était rendu compte à force de le fréquenter, Peter n’aurait pas fait de mal à une mouche, même s’il essayait d’avoir l’air d’un dur. Et puis il était seul, on s’en rendait bien compte à son contact, il faisait ce qu’on voulait contre un peu d’amitié frelatée. Peter ouvrit docilement son sachet de skunk et détacha une demi-tête qu’il fourra dans une petite boîte, un blender. Il tourna le couvercle plusieurs fois, broyant l’herbe qu’il mêla ensuite avec du tabac. C’était pas très rasta comme mélange, mais Hampton avait les idées larges. Ils fumèrent le second spliff sans pratiquement échanger un mot, puis Peter retourna à sa solitude dans son petit studio où l’attendait Joe, négligemment vautré sur son doudou.

En début de mois, aide sociale aidant, il avait toujours de quoi fumer. En général c’était l’occasion pour lui de se défoncer toute la journée en jouant à un jeu vidéo. Les jeux vidéo, du moins certains, étant par principe immersifs, c’était un autre moyen pour lui de combler sa solitude en s’inventant une vie qu’il n’avait pas. Il partait à l’aventure dans les caraïbes avec Farcry, devenait empereur avec Civilization, super soldat ou super voyou avec Call of Duty et GTA III. Autant d’univers fictionnels qui sublimaient sa folie douce. Le rituel était toujours le même, il se roulait un gros joint, prenait une bière dans le frigo, généralement au goût sucré, enfilait un casque audio et foutait le camp de ce monde de chagrin sans regret. C’est pourquoi ce jour-là il n’entendit d’abord pas la sonnerie de la porte, couverte par les coups de feu qui raisonnaient dans ses oreilles, occupé qu’il était à dégommer des terroristes dans un décor touristique haute définition. Et puis c’était si inhabituel qu’on sonne chez lui que son cerveau ne fit pas non plus immédiatement la connexion entre ce qui se passait dehors et dedans sa tête. La sonnerie persistait, on sentait qu’elle s’agaçait même, et puis il y eu les coups de pompe dans la porte, et là le cerveau se mit en alerte. Peter arracha ses écouteurs d’un coup. C’est chez moi que ça se passe ? Se demanda-t-il. Il alla voir alors que ça tambourinait toujours. Dans l’œilleton, un punk et un hoody qu’il n’avait jamais vus de sa vie. Vingt-cinq ans environ, le punk avait une crête orange comme le doudou de Joe, c’est lui qui tambourinait, le hoody avait le visage à moitié masqué par sa capuche, une barbichette et les mains dans les poches. Ça ne lui disait rien qui vaille mais Peter était au fond si naturellement innocent, comme l’avait deviné Hampton, qu’il pensait que le monde en avait quoique ce soit à foutre de cette innocence. Ces types ne pouvaient pas être des agresseurs, le premier était énervé, mais les punks le sont toujours, ils devaient s’être trompés d’étage, on allait régler ça à l’amiable. Voilà comment raisonna l’innocent qu’il était en ouvrant la porte.

– Ah putain ! Quand même ! aboya le punk avant de lui flanquer un violent coup de poing dans l’estomac. Casse toi de là ! ajouta-t-il en doublant avec un crochet du droit.

Des mouches jaunes se mirent à danser autour des yeux de Peter, le punk l’attrapa par le col et le jeta dehors de chez lui. Puis ils entrèrent et refermèrent la porte en la claquant. Le lascar rejeta sa capuche en arrière et regarda autour de lui avec un air de dégoût. Il avait le crâne ras, le visage ramassé comme celui d’un bulldog, une petite bouche aux lèvres fines, un nez en trompette et des petits yeux de fouine bleus céruléens. Il aperçut Joe qui s’enfuyait sous le bureau.

– J’aime pas les chats, grinça-t-il en sortant un couteau à cran d’arrêt.

Sa manche accrocha brièvement le bas de sa veste dévoilant la crosse d’un automatique. Tony Montana for ever.

Dehors Peter se rassemblait. Il reprenait son souffle, se frottait la mâchoire et était proprement furieux. Il y a des conséquences à tout. Peter était un garçon tout ce qu’il y a de plus innocent donc, il croyait que dans la vie tout pouvait se régler par la discussion et la négociation. Une conception naïve qui allait de pair avec la notion de justice, qu’elle soit immanente ou légale, qu’enfin rien ne se faisait sans raison. Par exemple taper sur un type qu’on n’avait jamais vu de sa vie, et pire, le virer de chez lui. Sorti de ça, selon lui c’était le chaos, l’injustice, la folie. Autant de chose qui le rendait d’autant furieux qu’il n’avait rien fait pour mériter ça, comme s’il fallait mériter ses malheurs pour en être victime. Peter se leva d’un bond quand il entendit son chat hurler de douleur. Il ne sonna pas, il tapa de toutes ses forces dans sa porte. Peter, accessoirement, avait hérité de la force physique de son père. Il ne faisait aucun sport mais il était puissant, pouvait soulever des trucs de 80 kilos sans trop d’effort, avait une énergie peu exprimée mais bien réelle. C’est le punk qui ouvrit. Le poing de Peter parti comme un missile à la rencontre de son nez. Qui craqua d’un coup sec. Le punk s’effondra en grognant, le visage en sang. Peter vit alors Joe, la fourrure poisseuse de sang qui échappait au hoody. Celui-ci s’était coupé avec son propre couteau, en essayant de poignarder Joe, mais ça Peter ne le calcula même pas. Il n’était plus qu’un bloc de fureur, du noir lui obscurcissait les yeux, on avait blessé Joe ! Il fonça droit sur lui et le poussa de toutes ses forces. Peter habitait au troisième, le lascar traversa la fenêtre derrière lui et tomba dans l’arbre un étage en contrebas. La première branche lui cassa le bras, la seconde le poignet, il rebondit contre le tronc, trois côtes explosées avant de s’achever deux étages plus loin contre une voiture garée en défonçant le toit.

– FUCKIN HELL ! hurla le punk en se relevant.

Il fourra sa main dans son blouson clouté et en sortit un poing américain stylisé qu’il enfila.

– JE VAIS TE TUER PUTAIN !

Le pied de Peter buta contre l’automatique que l’autre avait perdu en tombant. Il le ramassa sans réfléchir, brandit l’arme dans sa direction, le bras bien droit comme au stand, et tira deux fois.

 

Nelson « The King » Norrington était appelé ainsi pour deux raisons. La première et la plus évidente était le nom de son pub, le King George, la seconde, pas moins évidente était son comportement général. Il roulait dans une Bentley avec chauffeur, le fauteuil de son bureau ressemblait à s’y méprendre à un trône, s’habillait sur mesure chez un tailleur londonien normalement réservé à l’aristocratie, ne se séparait jamais de sa canne à pommeau d’argent, et parlait de lui à la troisième personne. Corpulent, de haute taille, toujours tiré à quatre épingles, où qu’il aille il ne passait pas inaperçu, dans un hôpital moins qu’ailleurs.

– Tu veux bien expliquer encore une fois ce qui s’est passé ?

– Y ‘ous a ‘rit ‘ar ‘sur’rise !

Le hoody et le punk se faisaient respectivement appeler Mad Boy et Pitbull. Le second avait eu la chance que le premier ne possède qu’un pistolet à grenaille, si on accepte l’idée que d’être aveugle et défiguré pour le restant de ses jours en constituait une, même pour un punk. Le premier gisait sur son lit de douleur, le bras droit, et la jambe gauche plâtrés, une minerve autour du cou, la bouche retenue par des fils, le toit de la voiture lui avait brisé la mâchoire et déplacé la totalité des cervicales. Le second était encore sur la table d’opération où le chirurgien lui ôtait les éclats de métal qu’il avait enfoncé jusqu’à l’os.

– Par surprise ? Pourquoi vous avez sonné chez lui d’abord ?

– ‘u ‘ous avais ‘it ‘e ‘rendre ‘e ‘remier ‘ a’art ‘on ‘oulait.

– Hein ?

– ‘u ‘ous avais ‘it ‘e ‘rendre ‘e ‘remier ‘a’art ‘on ‘rouverait !! insista Mad Boy avec un regard suppliant.

Il avait mal et chaque tentative d’articulation était une souffrance supplémentaire. Le petit homme debout à côté du King lui traduit ses paroles à l’oreille. Celui-là portait un costume gris anthracite, les cheveux mi long et avait un visage lugubre aux joues creuses et jaune avec des yeux de fou cernés de violet. Tout le monde avait peur de ce type, ce qui convenait parfaitement à son profil d’homme de main. On ne lui connaissait pas d’autre nom que celui que lui donnait les autres, l’Afghan, personne ne savait exactement d’où il sortait mais la rumeur voulait qu’il fut un ancien moudjahidin, un mercenaire de l’Islam, de Tchétchénie et d’ailleurs, où il avait, disait-on perdu deux de ses doigts et gagné les traces de brûlure qu’il avait sur le torse.

– Norrington vous avait dit de choisir l’appartement que vous vouliez, pas de le prendre, tu saisis la nuance mon garçon ?

– ‘ais on a ‘hoisit ! ‘était ‘elui la ‘ot’ ‘hoix !

L’Afghan traduit à nouveau.

– Ah oui ? Et si vous étiez tombé sur un flic espèce de crétin !? Norrington ne vous pas demandé d’expulser qui que ce soit, il vous a demandé de trouver un appartement !

Mad Boy haussa une épaule.

– ‘ah on ‘a ‘rouvé !

– Et voilà le résultat ! Vous mériteriez que Norrington vous laisse pourrir en prison l’un comme l’autre !

Le King n’en n’avait pas l’air comme ça, parce qu’il veillait à son image, mais il était réellement furieux. Il avait demandé à ces deux imbéciles de choisir un appartement pour y entreposer de la héroïne fraîchement débarquée en ville, comptait dédommager, si besoin est, son occupant, pas de le prendre d’assaut. A cause d’eux il avait du s’expliquer auprès du chef de la police, raconter que ces crétins collectaient une dette et qu’ils s’étaient trompés d’appartement. Un bateau plausible somme toute, mais qui lui coûterait le mois prochain 500 livres de plus. Non pas qu’il ne pouvait pas les verser que les dépenses inutiles ne faisaient pas partie de son plan de carrière. Et puis il y avait la publicité que cela avait amené sur ses activités, la bagarre et la spectaculaire défenestration avait sa place à la deuxième page du journal local, le locataire agressé traité en héros de la légitime défense.

Pour autant les policiers eux non plus n’étaient pas très contents. Par principe ils n’aimaient pas beaucoup qu’un citoyen assure l’ordre à leur place, surtout si c’était pour s’en prendre aux muscles du caïd de la ville avec lequel ils avaient de bons et fructueux rapports. Et puis ça faisait beaucoup de paperasses inutiles, aussi pour se venger ils le gardèrent une nuit complète au poste, l’interrogèrent comme s’il avait commis un crime abominable, avant d’être obligés de reconnaître la légitime défense quand l’avocat commis d’office pointa son nez.

Peter n’apprécia pas non plus le traitement mais il se rendit vite compte qu’il y a certains avantages à être considérer comme un héros par la communauté. Le lendemain son bailleur faisait venir gratuitement un vitrier, ses voisins sonnèrent chez lui pour le féliciter de son courage, dans son quartier on venait même jusqu’à le saluer. Sa solitude, pendant quelques jours cessa d’en être une. Mais le soir venu, quand il n’y avait plus personne pour le déranger, tout comme pour Joe, ce qui restait c’était la peur. Il ne savait pas qui étaient ces types, pourquoi ils l’avaient agressé, mais maintenant il craignait que ça se reproduise. Pourquoi pas après tout ? Si ça avait été possible tout l’était. Et il regardait tout le monde avec circonspection. Joe n’avait pas été blessé dans la mésaventure, le sang sur sa fourrure immaculée n’était pas le sien, il avait hurlé parce que Mad Boy l’avait saisi brutalement par la peau du dos, lui laissant tout loisir de le laisser s’échapper d’un coup de griffe. Mais maintenant lui aussi craignait les étrangers. Joe était un chat d’appartement, la tiède quiétude de son territoire avait été violée, il se sentait un peu déboussolé et tremblait encore comme une feuille quand Peter rentra le lendemain de sa nuit en cellule. C’est pour cette raison essentiellement, l’état de Joe, que Peter comptait porter plainte contre les deux voyous. Ça et le sentiment de viol qu’il ressentait et lui donnait la nuit des cauchemars. Les blessures qu’il leur avait infligées comptaient moins que de les voir derrière les barreaux, il voulait réparation à l’injustice dont il avait été victime.

– Tu veux faire quoi ? Mais t’es dingue ! Tu sais pas que tous les flics sont pourris !? Ça t’as pas suffit la garde à vue !?

Hampton trouvait que c’était une très mauvaise idée. D’une part parce qu’il n’aimait pas les flics et tenait pour règle cardinale que moins on avait à faire à eux mieux on se portait, d’autre part parce qu’il savait qui étaient Mad Boy et Pitbull et craignait qu’indirectement cette plainte lui attire des ennuis avec son propre patron.

– Rien à foutre, Joe est flippé depuis qu’ils sont venus, je veux qu’ils aillent en taule !

– C’est qui Joe ?

– Mon chat.

Hampton le regarda comme s’il venait de choir d’une soucoupe volante.

– Tu veux porter plainte à cause de ton chat ? Mais ils sont à l’hôpital à cause de toi, ça te suffit pas ?

– Pas à cause de moi, rectifia Peter, à cause d’eux, je ne leur jamais demandé de venir chez moi ! Et non ça ne me suffit pas. C’est pas ça la justice.

– La quoi ? Mais la justice ça existe pas man ! On te l’a jamais dit ? Et puis d’abord tu crois qui va leur arriver quoi ? Ils t’ont agressé et t’ont viré de chez toi, c’est tout juste s’ils auront une amende !

– Il y a eu tentative d’assassinat ! plaida Peter comme s’il était déjà devant la cour à plaider sa propre cause.

– Contre qui ? Contre toi ?

– Non Joe.

Le rasta secoua la tête, il était pas vrai ce mec ou quoi ?

– C’est un chat bordel !

– Non, c’est mon chat !

Peter ne voulait pas en démordre et le lendemain, quatre jours après l’agression, il se rendait de nouveau au commissariat déposer sa plainte.

 

La poudre était empaquetée dans des sacs poubelles découpés, refermés avec du Chatterton brun. Dix kilos repartis en dix petites briques noires et marron empilées dans un vieux coffre-fort, au fond d’un bureau miteux, au premier étage d’une baraque de taule et de plastique, dressée au milieu d’un vaste casse de voiture. Le casse appartenait à un cousin lointain du King, un moyen comme un autre pour blanchir son argent et entasser sa collection de fourgon. Tout le monde a ses petites manies. Peter se prenait pour un super espion à ses heures oisives, Hampton fumait de la dope en imaginant qu’il était Vito Corléone en personne, Nelson The King Norrington collectionnait les fourgons. Ambulance, fourgon cellulaire, fourgon de police réformé, et surtout les fourgons blindés. Une passion qui lui venait de la nostalgie de sa jeunesse, à l’époque où lui et ses amis étaient des desperados du braquage. Vingt ans plus tard, et dix ans de prison plus loin c’était tout ce qui restait de ces années là, cette collection comme un vice qu’il caressait parfois, un regret perpétuel. Un regret pour autant qu’il mettait à profit. En homme d’affaire qu’il était, The King avait monté une boîte de sécurité, louant ses fourgons pour le transport de bien, un comble ; le loup qui gardait la bergerie. Il louait aussi quelques muscles, de jeunes hommes aux cheveux courts et au costume repassé qu’il appelait affectueusement ses garçons, et qui n’étaient jamais loin quand il recevait un invité de marque. Ce qu’était assurément l’homme présent dans le bureau ce jour-là. L’homme regardait l’empilement dans le coffre avec un air désapprobateur.

– Ce n’était pas ce qui était convenu, dit-il avec un fort accent d’Extrême-Orient.

The King referma la porte du coffre d’un claquement sec.

– Norrington n’a pas oublié, cette affaire sera réglée sous peu, promit-il.

L’homme fit le tour de la pièce d’un même regard de dégoût.

– Cet endroit pas sûr, il faut déplacer la marchandise vite.

– Norrington vous le répète, nous avons eu un léger contretemps ce sera réglé bientôt.

L’autre le toisa et claqua des doigts. A l’entrée, derrière lui se tenait un géant noir comme une nuit sans lune qui tenait un journal dans une main, il le lui passa, l’asiatique l’ouvrit à la bonne page et le posa sur le bureau devant lui. « Un homme sauve la vie de son chat et chasse des voleurs » titrait l’article.

– Contretemps ?

– Tout au plus une erreur de jugement, rétorqua The King avec une petite moue désapprobatrice. Norrington compte dédommager ce monsieur.

– Mauvaise publicité, ce n’est pas possible, Norrington régler ça vite.

– Oui, oui bien sûr.

– Ça mauvais, terminé vite, insista l’asiatique en montrant à nouveau le coffre.

Après quoi il fit demi-tour et il sortit sans un mot avec son géant. Ces foutus chinois, se dit Norrington en le regardant partir à travers la fenêtre du bureau. S’ils n’avaient pas tout ce pognon, jamais personne ne voudrait faire affaire avec eux. Son téléphone portable se mit à sonner alors que la Mercedes du chinois sortait lentement du casse. C’était le commissariat, mauvaise nouvelle, le gars au chat voulait porter plainte.

– Tentative d’assassinat ? C’est une plaisanterie ?

– Tout ce qu’il y a de plus sérieux j’en ai peur.

Il sourit.

– Mais c’est un chat !

– C’est ce qu’on lui a dit mais il ne veut rien savoir.

Il raccrocha exaspéré puis appela son avocat à tout hasard. Oscar Goodman travaillait à Londres, coûtait une fortune et ne défendait que des individus de son espèce, ce qui accessoirement l’avait rendu à la fois riche et détesté de la police. The King ne pensait évidemment pas que la plainte ait des chances d’aboutir mais il avait appris depuis longtemps à se montrer circonspect avec la justice, et pour le coup il n’avait pas tort.

– Tentative d’assassinat ? Mmmh… je vais vérifiez ça mais je pense que c’est plaidable.

– Mais bon Dieu ce n’est qu’un chat !

– A notre époque ? Dans un pays qui compte près de 5 millions de chats ? Tout est possible.

The King était de plus en plus contrarié. Il sortit la liasse qu’il avait toujours dans sa poche et compta approximativement les billets. Il fallait arrêter cette bêtise avant qu’elle prenne des proportions ingérables.

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