Une livre de chair 2.

Il n’avait jamais vraiment essayé de regarder ou même de comprendre. Ce genre de programme s’était multiplié avec les années, il suffisait de rester en périphérie de ce monde-là, il étalait de lui-même sa vulgarité sur les couvertures de magazines. Les mêmes genres de personnages, de filles, de personnalités, jusqu’au physique, plaquettes en chocolat, seins refaits et tatouages tribaux. Toutes les fois par exemple où il se rendait au tabac du coin, une nouvelle couverture pour Entrevue, avec une énième starlette de la télé réalité déclarant qu’elle n’était pas, ou était une chaudasse, le tout invariablement en tenue sexy, maillot de bain, poitrine opulente, bouche prometteuse de Barbie porno. Comment finalement une fille comme Chantal, de cette génération, aurait pu croire que de faire une danse du ventre pour un mec en jupette sexe, une sucette dans la bouche, puisse être autre chose que séduisant ? Elle obéissait juste aux standards modernes de ce que la télévision lui avait enseigné, et tant pis qu’il ou elle ne la regarde pas, la vulgarité marchande de son spectacle s’invitait donc d’elle-même dans l’inconscient collectif. Puis au fond ça lui plaisait, ne lui avait-elle pas avoué spontanément qu’elle était plutôt coquine. Il fallait bien admettre, elle faisait finalement rêver le célibataire contraint qu’il était.

Plutôt coquine. C’était un descriptif sobre pour le genre de panoplie sexuelle qu’elle réservait aux rares privilégiés assez dépensiers pour terminer dans son lit. Toute la panoplie porno en réalité. Des tenues sexy aux gorges profondes en passant par l’éjaculation faciale ou la sodomie. A ce sujet aussi elle était le direct produit d’une époque où l’industrie de la pornographie avait tout envahi, jusque dans la mode elle-même. Sa sexualité, comme la plupart des filles et des garçons de son âge s’était faite à l’aune de Marc Dorcel production. Et tant pis si en réalité elle n’aimait pas du tout qu’on se vide dans sa bouche ou sur son visage, que la sodo ça fait mal bien souvent. Tant pis si elle connaissait rarement le sacro-saint orgasme féminin, élevé au stade absolu de graal par le féminisme dévoyé des magazines féminins, c’est ce qu’on attendait d’elle dans un lit, se comporter comme une petite salope absolue, et c’est ce qu’elle servait, ignorante de la tendresse, des caresses, de la complicité amoureuse. D’ailleurs elle n’avait jamais été amoureuse qu’une seule fois, et autant qu’elle s’en souvienne ça coûtait cher. Il s’appelait Oussman Oussman Boka, un magnifique malien d’un mètre quatre-vingt-dix qui, en dehors de la baiser splendidement, lui avait tout appris du broutage. Entre deux gifles dans la figure…. Une passion violente, un amour-chien qui avait duré deux ans, jusqu’à ce qu’il se fasse expulser et qu’elle n’entende plus jamais parler de lui. Cette séparation forcée l’avait d’abord déchirée, puis elle s’était rendue compte de son emprise à mesure que le souvenir de ses baisers disparaissait et que celui des coups demeurait. Aujourd’hui elle n’avait plus que mépris et haine pour les hommes, quant à l’amour, eh bien elle n’avait plus le temps, tout simplement, mais puisque c’était une mandoline universelle, elle n’hésitait pas plus à en jouer qu’Oussman avait hésité avec elle sur cette corde sensible, chaque fois qu’il voulait se faire pardonner de l’avoir frappée, chaque fois qu’il voulait la pousser à se réconcilier sur l’oreiller. La baiser au plus fragile d’elle-même, comme un petit oiseau qu’on prend au creux de sa main, parce que pour lui c’était meilleur, comme de limer une vierge.

Oussman et sa belle queue… c’était lui qui lui avait dit de choisir un prénom bien français, se faire passer pour une mère célibataire, parce que ça faisait plus sérieux, d’apparaître toujours pure et vierge d’intention, l’innocence d’agir, enfantine, limite idiote. Lui qui lui avait enseignée comment attirer le client, l’aguicher. A l’époque il l’avait même poussée à s’exhiber sur un site porno, effeuillage soft, branlette avec un god, ces choses-là. Mais elle n’avait jamais aimé ça, elle trouvait ça dégradant comme une éjac faciale. Elle se faisait une plus haute opinion d’elle-même, avait regagné sa fierté de femme à mesure que le souvenir de son beau tortionnaire africain disparaissait derrière les rangées de prétendants. Elle avait gardé son nom par mépris pour lui, son nom de salope comme elle disait, son nom de brouteuse  quand au Dubien, elle trouvait que ça faisait aussi français que Chantal. Chantal Dubien, c’était plat, presque anonyme, Dubien-Boka c’était comme si le grand nègre s’invitait dans une zone pavillonnaire, même si elle était la seule à le savoir, ça avait quelque part le goût de la revanche.

Ses parents étaient de médiocres travailleurs sans ambition, petits employés qui s’étaient sacrifiés pour elle, sa mère aide-ménagère dans un hôpital et lui VRP depuis 15 ans dans le Velux, ils lui avaient tout donné. Le confort, la sécurité, la télé quand elle voulait, les sorties, les derniers gadgets à la mode sans pour autant jamais lever la tête du guidon, jamais moufter, contre rien, même quand elle ne foutait rien au lycée. Et bien entendu, l’adolescence venue, elle ne supporta plus l’ambiance confinée et douillette de cette définition du bonheur familial que proposait papa et maman. Oussman fut la conséquence logique de cette révolte. Qui en impliqua bien entendu une autre, le rejet de ses parents. Non pas qu’ils étaient racistes, pas réellement mais quand même c’étaient pas des gens comme nous non ?

Sa bande de copines, qu’elle connaissait depuis le lycée, savaient à propos d’Oussman, de ses parents et elle. Ce qui s’était passé, les coups, tout ça. Pour autant pour elles, elle entretenait un genre de nostalgie en gardant son nom, une nostalgie qu’elle ne cachait même pas quand elles causaient cul. A l’instar de son pigeon, Sarah était une fille plus secrète qu’il n’y paraissait, et seul Saïd était dans la confidence. Lui seul savait le mépris qu’elle entretenait pour la gente masculine en général et le dégoût que lui évoquait l’amour et tous ces trucs qui rapportaient rien sinon des baffes et des coups de bite. Lui seul savait les blessures que lui avait laissé dans l’âme ce foutu beau malien.

– Qu’elle tête il a chérie ? Tu me l’as pas encore montré.

– Attends je débranche la cam et je l’appelle.

Il apparut comme toujours, sur un mur blanc, avec un canapé de couleurs crème derrière lui. Il fumait.

– Comment ça va ma belle, entonna-t-il de bonne humeur.

– Oh il a un joli sourire, commenta Saïd derrière elle. Tu lui as demandé s’il était bien monté aussi ?

– Saïd…

Ils éclatèrent de rire pendant qu’elle écrivait.

– Ça va et toi ?

– Bien, j’ai reçu l’argent, je vais pouvoir te payer ton code de connexion.

– Génial, tu vas te promene kan ?

– Je ne sais pas quand on aura raccroché.

– Tu ve pa alle cherche maintenant, je t’attends. Comme ça ce soir on pourra se voir, promit-elle.

– Oh tu fais chier, je suis bien là.

– Mais si sa ferme

– T’inquiète pas ça ne ferme pas avant 18h30 dans mon quartier

– Tu te souviens du nom de la recharge ?

– Oui, Néosurf, j’ai pas oublié, j’oublie jamais rien.

– Tu a une bonne mémoire

C’était une question, à force il avait aussi appris que la ponctuation et elle ça faisait deux.

– Oui très bonne. Visuelle surtout.

– Moi aussi je bonne mémoire.

Et elle fit apparaître un petit smiley qui faisait un clin d’œil. Façon de dire, en somme on est pareil. Et sans le savoir elle était encore plus près de la vérité qu’elle ne l’avait jamais pensé. Pour être un bon menteur il fallait autant de mémoire que d’absence de scrupule. Ils partageaient ces qualités l’un comme l’autre.

– Tu me promets que t’iras après

– Oui je te le jure, écrivit-il paternellement, et moi aussi je tiens toujours mes promesses.

Encore une vérité. Il était même psychorigide au sujet des promesses, celles qu’il faisait ou celles qu’on lui faisait. Pas question de manquer à sa parole avec lui, personne, ça avait valeur d’or. Tout le monde savait ça dans les milieux où il naviguait. Alors sitôt la conversation terminée, une heure quand même, il sortit et alla lui acheter son précieux forfait internet plus mobile pour la somme convenue. Elle aurait été moins pressante, il aurait peut-être fait cadeau d’un peu plus, mais elle l’avait fatigué avec cette histoire. Il était heureux d’en finir, croyant sincèrement que maintenant il allait retrouver la jolie petite poupée en train de faire la danse du ventre pour lui devant son écran. Pourquoi pas après tout, il pouvait douter du reste (quoi que plus beaucoup maintenant) mais pas qu’elle était exhibitionniste. C’était de son époque donc. Le soir même elle le remercia, lui dit qu’il était génial, ce qu’elle pensait vraiment. Ce mec était gentil en plus d’être beau, dommage qu’il soit aussi con. Mais la caméra ne marchait pas, c’était normal disait-elle, il fallait attendre vingt-quatre heures pour que tout redevienne normal. Il fut un peu déçu, mais puisqu’il n’avait pas de raison de douter de ça…

– Tu lui as parlé de l’héritage ? lui demanda Saïd.

– Qu’est-ce que tu crois, avant-hier.

– Il a dit quoi ?

– Rien, il n’avait pas l’air très intéressé.

– Il est au RSA et ça ne l’intéresse pas ? Tu vois je t’ai dit c’est des parasites ces gens-là, ils veulent rien.

– Mais non c’est pas ça, il a raison de pas s’y intéresser, c’est mon argent après tout, il fait genre.

– Tu crois ?

– Bah oui, je lui ai dit que je l’aiderais avec mon fric, il m’a dit « touche le d’abord et tu verras bien »

– Un daron quoi.

– Voilà t’as compris.

L’héritage… elle avait glissé cette histoire au milieu de la conversation, sur le ton presque de la confidence. Une amorce pour voir comment il réagissait. Sa réponse ne l’avait pas déçu, signe qu’il ne se méfiait pas. Et en effet c’était le cas. Sarah était une fille maligne faute d’être vraiment intelligente. Suffisamment pour connaître ses forces et ses faiblesses face à un homme de son âge et de sa probable expérience. Une qualité pourtant qu’elle surestimait amplement dans son cas précis, comme elle s’en aperçut le surlendemain.

– Non tu vas pas lui faire croire que t’es au Mali ? fit Mélanie incrédule.

– Bah si tiens !

– Déjà ? Mais hier, t’étais… t’étais où déjà ?

– A Chambéry.

– C’est où ça ?

– Je sais pas, quelque part en France.

– Et aujourd’hui t’es au Mali ? Mais il ne va jamais te croire, plaida la jeune femme.

Sarah mima la fille au bord de l’évanouissement

– Oh qu’il fait chaud, j’ai prit un billet aller simple parce que je croyais que j’allais toucher l’argent de l’héritage tout de suite…. Je suis une gourde.

– Oh chérie, ne dit pas ça de toi, t’es juste un peu distraite, fit Saïd, et ils éclatèrent de rire tandis qu’il écrivait.

– Comment vas-tu la fille ?

Il aimait bien ce mot, fille, ça lui donnait le sourire. Et elle, assurément s’en était une, il avait encore le souvenir de sa petite danse, de son sourire, ravi ce matin de la retrouver, toujours persuadé qu’elle allait réapparaître à l’image. Mais non, elle avait chaud et très mal à la tête, et elle était très triste aussi.

– Qu’est-ce qui se passe ma belle ?

– Je suis au Mali, écrivit-elle, et tout le monde à nouveau ria.

– !!!! répondit-il. Au Mali mais qu’est-ce que tu fais là-bas ?

Sarah répéta presque mot pour mot son petit scénario. C’était le notaire qui avait payé le billet, pourquoi un aller simple ? Elle savait pas. Pourquoi elle était partie alors ? Parce que l’histoire de l’héritage ne pouvait plus attendre paraît-il, et il se rappela qu’en effet elle lui avait déjà mentionné des appels pressants des maliens. Son père était mort il y avait un an et deux mois exactement, il lui avait laissé pour 300.000 euros dans une banque de Bamako, ville dont elle ne connaissait pas même le nom alors qu’elle était censée s’y trouver. Ce fut sa première erreur, la seconde c’est qu’elle s’adressait à un homme qui avait l’expérience des voyages, un homme qui ne pouvait pas comprendre en toute logique qu’on puisse vouloir prendre un aller simple, même en pensant toucher de l’argent hypothétique. Mais surtout, sa plus magistrale erreur c’était d’avoir à nouveau insisté pour qu’il l’aide. Sarah, pensant pêcher un petit poisson pas bien malin avait, en quelque sorte, tiré trop vite sur le moulinet. Lui aussi, soudain s’était mis à compter. D’une, en homme d’argent qu’il était, il savait que les notaires ne faisaient pas ça, jamais, ni qu’il demandait 20% pour sortir l’argent, comme elle lui avait prétendu, à moins d’être véreux. De deux ce voyageur qui avait parcouru cinq continents n’était pas sans ignorer que pour voyager dans de nombreux pays, il fallait encore un visa d’entrée. Il vérifia même avec le Mali, sur le net, cocasse le prix annoncé pour un visa de trente jours, cinquante euros… Le surlendemain donc, il la confronta à ses propres mensonges, elle tenta de s’expliquer, donnant une première version, puis une seconde.

– Merde, merde, merde, je suis en train de le perdre !

– Quoi ? Ton chéri d’amour ?

– Qu’est-ce qui se passe ? demanda Mélanie

– Il croit plus que je suis au Mali.

– Tu vois je t’avais dit, t’es allée trop vite avec lui.

– Ouais, on dirait.

Mais bravement, elle continua de jouer pour lui la jeune fille innocente, pure et sans reproche.

– Pourkoi tu me croi pas je sui une fille honnête.

Toujours cette graphie qui se concentrait au bon moment, sur les bons mots, cette façon de trahir derrière une intelligence en marche, une volonté de paraître. Mais ça ne marchait plus, pour lui c’était stop.

– Tu me racontes d’abord que t’avais pas besoin de visa, ensuite que tu avais fait les papiers avant, tu me prends pour une bille ou quoi ?

– Alors pourquoi tu restes si tu veux plus me parler ?

Toute la phrase écrite en français cette fois. Elle jouait, encore.

– Excellente question, je vais te répondre tout de suite.

Et dans l’instant il la bloqua sur Skype et Facebook.

 

Bon dieu, une brouteuse, c’était donc bien tout de ce qu’elle avait toujours été, se dit-il en retournant à l’horizon morne de son écran. Rien qu’une de ces saloperies de parasite du net, d’escrocs maladroits, de petite salope. Est-ce qu’il était furieux ? Non plus déçu en vérité, il avait eu envie d’y croire, à sa chance, à ses flatteries, même si ce n’était pas forcément  nouveau pour lui, ça faisait du bien au coeur. Il s’en voulait également de ne pas avoir écouté son instinct naturellement aiguisé, embarqué malgré lui par une sucette et une jupette bleue électrique. Voilà le genre de dégâts indirects que ces tentatives d’hameçonnage provoquaient sur les grandes solitudes comme la sienne. Pour autant, hors de question d’en rester là.

Elle lui devait cinquante euros, maintenant qu’il l’avait démasquée, elle allait payer quoiqu’il advienne, d’une manière ou d’une autre.

 

Tout à fait fonctionnellement, la plus grande erreur de Sarah, cela n’avait pas été d’avoir manqué de finesse ou de s’être cru plus maligne qu’elle ne l’était en réalité. Cela n’avait même pas été de lui faire croire à sa chance, c’était tout simplement d’avoir cru et de croire encore à sa fable, de s’être adressée à lui comme d’autres avant elle, en toute innocence, certitude que son air, son profil Facebook puisse avoir quoi que ce soit à faire avec la réalité. C’était un comble, dans ce royaume de faux semblant qu’était le réseaux social le plus célèbre du monde, la plateforme où par essence tout le monde s’inventait sinon une vie, une personnalité remarquable et en faisait le spectacle, on le croyait lui parce qu’il se déclarait artiste et pauvre, comme si c’était la condition la plus évidente, la plus simple, et à vrai dire la plus commune de ce réseau. C’était bien le cas en effet. De par le statut social qu’il s’était inventé il s’était attaché à toute sorte de groupes « artistiques » où des dizaines d’apprentis écrivains éditaient soit à compte d’auteur, soit sur leur blog des histoires et des poèmes sans grand intérêt que leurs amis « likaient » en masse, en se rependant en une obscénité de compliments. Il n’avait jamais compris cette fascination que pouvait exercer les artistes, surtout amateurs. Pas plus qu’il n’avait jamais compris cette nécessité de certains de se répandre en flatteries quand untel publiait un « selfie » cet autre travers narcissique de notre temps, ou une photo de son petit dernier, de son chat d’amour, de sa dernière petite robe qui lui allait comme un sac. Les gens étaient si seuls au fond, si communément seuls qu’ils étaient prêts à n’importe quel compromis, même s’inventer des affections, pour se faire croire qu’ils ne l’étaient pas.

La seconde grossière erreur de Sarah c’était d’avoir joué le jeu en lui donnant un numéro de téléphone. Que pouvait-on faire d’un numéro après tout ? Remonter jusqu’à elle ? Elle avait déjà essayé de faire le test par internet, ça n’avait rien donné. Les annuaires inversés pour les portables étaient la plupart vides ou des arnaques aux 0800, personne n’avait les moyens de remonter jusqu’à elle et ses amis, sauf un flic peut-être, ce pourquoi, par prudence, elle avait donné le numéro d’un téléphone qu’elle n’utilisait jamais, cadeau d’un de ses amants à gros portefeuille. Et le numéro n’était même pas à son nom. Mais ça restait une erreur tout de même entre ses mains.

Son intérieur était en réalité parfaitement à l’image de l’homme qu’il était au quotidien et professionnellement. Rigoureux, froid, méticuleux avec un sens certain pour l’esthétique. Comme elle c’était un homme comptable, un menteur invétéré mais qui mettait un certain goût à ce qu’il faisait. Comme elle il avait des blessures à l’âme causé par l’amour mais aucune idée de revanche pour lui, il était tombé sur une escroc il allait lui donnait une leçon comme lui et les gens de son espèce en donnaient. Comme elle, le gros de ses revenus, l’argent avec lequel il s’était payé commerces et appartements, lui venait par voie illégale, mais il ne vendait pas son cul. Il vendait ses compétences de meurtrier.

 

L’Appollonium c’était 1000 m² de dance floor, une piscine intérieure, deux DJ, douze barmaids et barmen, trois bars, des litres de Cristal Roderer qui coulaient dans les verres à champagnes, une foule de jeunes des banlieues et de moins jeunes venus chercher de la chair fraîche. C’était des verres à pas moins de dix euros, gratis certains soirs pour les filles, des alcôves VIP plein de poufs blancs autour de la piscine, Miami Beach style, avec toutes les plus jolies filles de la banlieue sud de Paris. Des dealers, bien entendu, qui faisaient leur business discrètement, de la cocaïne dans les toilettes, de la MDNA dans les têtes, du R&B, du rap et de la musique électro selon à quel niveau on se trouvait de la boîte, à celui de la piscine, ou au sous-sol. L’établissement était ouvert de minuit à cinq heures du matin, organisait parfois des afters, Saïd, Sarah, et toute leur bande y étaient donc des stars et il y avait toujours une place pour eux au carré VIP. Les filles y retrouvaient là leurs michtos comme elles appelaient leurs amants friqués, se faisaient payer des verres et des lignes contre des mains au cul et des baisers alcoolisés, dansaient entre elles, se laissaient parfois mollement draguer par un mignon de passage, et comme dans toutes les discothèques au monde, ce qui se passait réellement, ce qui se jouait tout le monde s’en fichait. On était là pour s’amuser, oublier le monde extérieur le temps d’une nuit, se faire croire qu’on avait que des amis. Même l’argent n’avait plus d’importance puisque par principe tout le monde en avait, surtout autour de la piscine. Il y avait là Ali, Mohamed, Moktar, Chabi, Mélanie, Sophie, Saïd, Sarah, Solange, Kevina, tout le monde bien mis, les hommes en Lacoste, Ralph Lauren, Kenzo ou Armani, les filles Dolce Gabana, Gucci ou Zara, beaucoup de strass et d’or. Et des liasses de billets que les garçons aimaient exhiber sans complexe. On riait toujours beaucoup à leur table, le champagne coulait à flot, et tout le monde entourait la joyeuse et fraîche Sarah Balie de mille attentions, comme la petite princesse qu’elle était depuis qu’elle était enfant. Pourtant, quand elle disparut personne ne le remarqua parce que justement les discothèques étaient des lieux d’oublis et qu’au fond elle n’était qu’une starlette de plus.

 

Elle se réveilla la tête lourde et les mains liées sur une chaise d’écolier. Il lui avait retiré ses lunettes et se tenait debout devant elle, dans le fond de la pièce. Instantanément il lut la peur dans son regard.

– Qu’est-ce qui s’passe ? Qu’est-ce que je fais là ?

Elle essaya de tirer sur ses liens avant de pousser un cri de terreur. Il attendit qu’elle se calme.

– Bonsoir, comment vas-tu ma belle ? dit-il au bout d’un moment de sa voix rauque et douce.

Cette voix si virile et chaude que ses autres « fiancées » virtuelles avaient toutes adorée. Cette voix qu’elle n’avait pas voulu entendre. Alors elle ne fit pas immédiatement le rapprochement quand il l’appela « ma belle ».

– Qui, qui… qui vous êtes ?

– C’est vrai que tu n’as jamais entendu ma voix…. C’est con hein ?

Elle lança un nom au hasard, un autre de ses clients internet qu’elle chauffait en même temps que le scénariste au chômage qu’elle avait déjà oublié. Mathieu qu’il s’appelait celui-ci, un jaloux apparemment, le genre de type qu’une brouteuse manœuvrait souvent très bien. Mais avec les jaloux il y avait toujours des risques, ça on savait. Des risques qu’ils soient plus accrochés que prévus, plus teigneux.

– C’est un autre de tes clients ma belle ?

– Mes clients ? J’ai pas de client….

La trouille dans les tripes, essayant de réfléchir à toute vitesse, qui c’était ce type ?

– Mais si voyons, plein. Abdel Boubakar par exemple, monsieur Abdel Boubakar, ça te dis rien ?

– N… non… c’est qui ?

Comment il connaissait le nom de ce michto ?

– 0637137388, c’est bien un de tes numéros non ?

Cette fois elle comprit. Comme elle l’avait dit, elle avait bonne mémoire et se souvenait toujours à qui elle avait donné quelque chose de plus personnel que « tu vas bien ». Elle comprit et en fut un peu plus terrorisée. Ce type, ce pauvre mec au RSA, ce crevard, lui en voulait tellement pour les cinquante euros qu’il avait réussi à la retrouver ! Mais si vite ? Ça faisait à peine trois jours qu’ils ne se parlaient plus. Comment il avait fait ?

– Je vous promets je vous rendrais vos 50 euros monsieur, relâchez-moi s’il vous plaît ! cria-t-elle comme l’enfant qu’elle était restée au fond.

– Monsieur ? Tu m’appelles Monsieur maintenant ? C’est vrai que tu ne m’a jamais appelé du tout d’ailleurs. Jamais par mon prénom. Tu sais que c’est un signe ?

– Un signe ?

Elle ne comprenait rien à ce qu’il racontait mais est-ce que ça avait de l’importance maintenant, elle était tombée sur un fou !

– Inconsciemment c’est une façon de nier l’autre. Mais je suppose que l’inconscient ça ne te parle pas n’est-ce pas ?

– Relâchez-moi s’il vous plait, je vous rembourserais, je vous promets !

– Tu n’as pas d’argent sur toi, j’ai vérifié. Tu n’en as pas besoin hein puisque tu te sers de celui des autres.

– Mais j’en ai en vérité !

– Ça je n’en doute pas une seconde. Tout comme moi ma chérie, tout comme moi.

Il glissa cette révélation en s’approchant près du plafonnier au-dessus d’elle. Elle ne voyait que le bas de son beau visage et un sourire, ce sourire qui plaisait tant à Saïd comme à elle d’ailleurs.

– Dis-moi ma belle, tu crois vraiment que tu es la seule à mentir sur le net ? Tes parents ne t’ont jamais dit que c’était un endroit plein de pervers et de pédophiles ?

Oui, et tout de suite elle ne pensait plus qu’à ça d’ailleurs, qui c’était ce type en fait ? Un sérial killer ?

– Ne… ne me tuez pas monsieur, je vous en supplie ne me tuez pas.

Voilà qu’elle sanglotait maintenant.

– Te tuer ? Pour cinquante euros ? Mais non voyons, je ne suis pas un sauvage. Mais tu m’as pris mon argent, et personne ne me prend mon argent.

Sur ces bonnes paroles il fit apparaître un couteau de derrière son dos. Elle hurla, pleura, supplia, à nouveau il attendait qu’elle se calme, debout devant elle, son visage à demi éclairé, la lame d’acier bronze renvoyant l’éclat de lumière du plafonnier. Mais comme elle ne se calmait pas, finalement il la gifla un bon coup.

– Ça y est ? t’as fini ?

– Ou… ou.. ; oui…

– Tu sais pourquoi je dis que je suis pauvre ? parce que mon argent c’est mon argent justement, j’aime pas le prêter, en donner, le montrer. Toi j’ai vu c’est le contraire. Mais c’est vrai que c’est pas le tien justement.

Il entra dans le cercle de lumière et s’assit sur ses talons face à elle. Il portait toujours ses lunettes et avait toujours cet air gentil, ces yeux calmes qu’elle lui avait connus face à la caméra. Elle comprenait maintenant pourquoi. Il s’était fichu d’elle en jouant lui aussi sur son physique, sur ce qu’il dégageait. Combien de filles il avait attrapé comme ça ? Car maintenant qu’il avait un couteau, elle était tout à fait certaine d’avoir à faire à un tueur en série.

– Qu… qu… qu’est-ce que vous allez me faire ?

Il ne répondit pas, il pointa le couteau sur son ceinturon Dolce Gabana, elle poussa un petit cri en sentant la pointe s’enfoncer dans son ventre.

– Tu as entendu parler de Shylock ?

– Skyrock ?

– Mais non pas Skyrock, Shylock jeune écervelée, le Marchand de Venise, Shakespeare ça te dis rien toi. Tu préfères René et Céline. Je parie même que tu kiffes Nabilla.

Instinctivement elle se rebiffa.

– Je la déteste cette salope !

C’était peut-être une considération un peu oiseuse vu la circonstance, mais elle ressentait le besoin de défendre le peu de dignité qui lui restait. Comme si ça allait lui accorder un sursis auprès de ce fou. Il tira sur la ceinture et la trancha d’un coup sec. Elle poussa un cri de surprise.

– Dans le Marchand de Venise Antonio, le marchand en question, qui veut aider son protégé Bassanio, emprunte de l’argent à un usurier juif du nom de Shylock, continua-t-il sans lui prêter attention. Toi, dis-moi, la connexion c’était pas pour toi n’est-ce pas ? C’était pour qui ?

– M… mais, siiii je le juuure !

Elle était si terrorisée que sur l’instant elle le cru elle-même. Oublié Mélanie, oublié les blagues de Saïd, oublié toute cette farce lamentable à laquelle elle se livrait quotidiennement. Elle ne pensait plus qu’à une chose, ne fixait plus qu’une chose, le couteau. L’horrible couteau de chasse avec lequel maintenant il faisait sauter lentement les boutons de son chemisier léopard de princesse de supermarché.

– Tsss…. Tu peux pas t’empêcher de mentir hein ? C’est pathologique hein chez toi. Moi-même je suis un très grand menteur tu sais. Mais j’avoue tu as réussi à me tromper… malheureusement pour toi.

– Je vous jure c’était pour moi monsieur ! sa voix tremblait, ses yeux fuyant, comme si s’obstiner dans cette voie allait la sauver du châtiment qu’il lui réservait.

– Ton petit cul, ton air frais, tu sais en jouer, t’es une artiste à ta manière, beaucoup plus que moi si tu veux mon avis. Mais revenons-en à Shylock…

Il fit sauter le dernier bouton du chemisier. Ses gestes étaient précis, délicats, pas un accro dans le tissu, il prenait son temps et bien entendu savait parfaitement ce qu’elle ressentait. Elle pleurait de toutes les larmes de son corps maintenant. Terminé la joyeuse et fraîche Sarah Balie, adieu la charmante innocente Chantal Dubien-Boka, il n’y avait plus qu’une fille grimaçante de peur qui dégoulinait du nez comme des yeux.

– L’usurier fait signer un contrat à Antonio qui l’autorise à lui prendre une livre de chair s’il ne paie pas dans les temps. Tu comprends, à cette époque-là on ne plaisantait pas. Et puis c’est Shakespeare, c’est cruel.

Il dévoila un soutien-gorge blanc à dentelles. Elle avait une petite poitrine sur un tronc menu au ventre parfaitement plat et joliment dessiné. Pour un peu il aurait presque regretté de ne pas l’avoir connue autrement que dans cette cave, mais c’était comme ça. A toute chose il y a des conséquences. Il trancha le soutien-gorge en deux, dévoilant deux petits seins aux aréoles roses.

– Tu sais pourquoi je te raconte cette histoire ?

– N…Non…

– Pour t’inculquer un peu de culture. C’est important la culture tu sais. Par exemple ça évite de raconter n’importe quoi quand on prétend être au Mali.

Elle ne sut quoi répondre, livide, reniflant, dégoulinante, son maquillage en berne, il traçait des arabesques distraites et imaginaires sur son torse avec la pointe de la lame.

– Voyons tu pèses combien ?

Elle lui jeta un coup d’œil héberlué.

– Qu… quoi ?

– Tu pèses combien ?

Elle secoua la tête, elle ne savait pas, plus, pourquoi il posait cette question ?

– Allez je dirais cinquante-quatre kilos au bas mot, t’es mince. Tu me dois cinquante euros…

Il soupesa un de ses seins comme s’il s’agissait d’un morceau de viande.

– Ça doit bien peser cinquante euros ça…

– N… No… NOOOOOON !

Il lui trancha un sein, un seul. Et tandis qu’il tranchait, elle pissa sur elle et hurla comme une damnée. Puis elle tomba dans les pommes.

 

On retrouva Sarah, vivante et mutilée à deux pas de la nationale et de l’Appollonium où il l’avait enlevée en glissant du GHB dans son verre. Elle ne se souvenait quasiment de rien, précisément pour cette raison. Elle resta à l’hôpital pendant deux semaines, ses amis vinrent la soutenir, particulièrement Saïd qui tenta de la faire rire, mais le cœur n’y était plus. Sarah Balie ne pepsait plus la vie. Il lui avait tranché le sein à ras, pour le restant de ses jours à cet endroit elle n’aurait plus que cette affreuse cicatrice. Bien sûr elle tricha en remplissant son soutien-gorge de coton, mais terminé pour elle les robes décolletées et les riches amants. Elle n’était plus la même ni physiquement ni moralement. Elle ne haïssait plus seulement les hommes, elle en avait peur. D’ailleurs pendant longtemps elle eut peur de tout, de sortir, d’être seule chez elle, d’ouvrir son ordinateur, et bien naturellement de faire connaissance avec des inconnus. La brouteuse cessa de brouter. Elle ne se souvint jamais du visage de son tortionnaire. Tout ce qu’elle revoyait, dans le flou de sa mémoire, c’était un sourire enjôleur sous un plafonnier, et presque aussitôt son sein manquant la lançait et son esprit était envahi par un flot de terreur qui la faisait physiquement se replier sur elle-même. Sarah Balie devint une jeune femme amère qui sortait peu de chez elle et avait de moins en moins d’amis. Elle passait beaucoup de temps devant son écran, regarder cette télévision qu’elle n’avait jusqu’à présent jamais vraiment aimé, et aussi Youtube. C’est comme ça par hasard qu’elle tomba sur une vidéo d’une pièce de Shakespeare, le Marchand de Venise précisément. Le nom lui rappela quelque chose, elle cliqua par curiosité.

C’est le nom de « Shylock » qui bouleversa tout dans sa mémoire. Elle revit la cave, le type avec son couteau, ses paroles, ce qui lui avait dit sur l’importance de la culture, elle se souvint même de l’odeur de son parfum quand il s’était approché d’elle pour l’amputer. Mais le visage resta obstinément dans les replis de sa mémoire, interdit par la terreur. Le soir même la jeune femme était internée pour une sévère dépression. Elle ressortit de l’hôpital trois semaines plus tard avec vingt kilos de plus.

 

– Tu fais quoi ?

Mélanie clapotait sur son clavier à la vitesse de la lumière. Elle rigola comme une petite fille.

– Je broute.

– Ah…. Et ça mord ?

– A fond !

Sarah regarda l’écran d’un œil morne. Son visage légèrement bouffi avait perdu de son éclat, ses yeux éteints, elle portait une petite robe noire simple qui la boudinait sur les hanches, les médicaments, l’ennui, le Coca et les chips devant l’ordi. Mélanie était en messagerie privée sur Facebook à la page de son pigeon. Il avait mis une photo rigolote de chien, un pitbull avec le crâne couvert de lanterne de Noël. Elle avait déjà vu cette photo sur la toile, elle lu le nom, Antoine Dupré.

– Il fait quoi ? demanda-t-elle histoire de faire semblant de s’intéresser.

– Il est musicien, au chômage, précisa-t-elle.

– Ah.

Mélanie lui demanda :

– T’as besoin d’une connexion ? je lui ai pas fait encore le coup du petit coup de main.

Sarah resta quelques secondes sans rien dire, fixant son amie tandis que son sein absent la lançait à nouveau.

– Euh… non, non merci.

Dans sa tête la terreur pulsait encore.

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