Une livre de chair 1.

Elle était la starlette de son quartier, Sarah Balie, la pépette aux yeux gentils, innocents, le bon dieu sans confession, jusque dans sa façon de se montrer aux garçons qui lui plaisaient. Hop, hop, une petite danse, ça t’as plus ? t’en veux plus ? Allonge. Sarah comptait, beaucoup. Sur les hommes, sur leur naïveté, en général. Et le comble c’est que ça marchait, ses copines l’admiraient toutes. Elle avait son appartement, sa connexion internet, son gaz, toutes ses factures gratis grâce à son réseau de gogos. Tout ça par internet, le jouet des âmes solitaires. Et dans la vie aussi. Fallait bien s’amuser. Elle était blonde avec des mèches noires, portait des lunettes rectangulaires, avait un visage symétrique de poupée Barbie, les lèvres gamines avec lesquels elle aimait faire des moues, un petit corps bien proportionné aux jambes longues dont bien évidemment elle jouait beaucoup. Dans la vie Sarah Balie pepsait la vie, une autre raison pour laquelle tout le monde l’adorait. Elle était vive, souriait tout le temps, mais calculait beaucoup. En fait elle ne faisait que ça. Ce que telle chose pouvait coûter ou combien ça pouvait rapporter. Et c’était encore pire quand elle était sur internet à pêcher le couillon. Elle avait l’habitude bien sûr, regarder les comptes Facebook, estimer ses clients potentiels et choisir ceux qui lui plaisait le plus parce qu’un bon mensonge ne sonne jamais mieux que lorsqu’il a une part de vrai. Elle avait appris ça dans son école de commerce. Un BTS, où à vrai dire elle n’avait pas fichu grand-chose. Sarah préférait de loin la vie que lui proposaient les clips de Rihanna et Beyonce, les biatchs internationales,  que de trimer dans un bureau. Alors en plus de pêcher les gogos sur internet, elle vendait des parfums et des fringues, de la contrefaçon comme du vrai ma sœur ! Un peu d’argent de poche, le gros elle se le faisait avec les mecs avec qui elle sortait. Sortir ne voulait pas dire coucher dans son langage, elle ne se donnait pas comme cela, il fallait l’emmener en boîte, lui faire des cadeaux, les espèces étaient acceptées, lui payer son appart. Pour ça les vieux c’était les mieux. Les hommes mariés par exemple. Bref, elle savait s’y prendre pour se faire entretenir. Et toute ses copines ou presque l’imitaient, bien au courant grâce à elle des avantages qu’il y avait à tirer à faire les brouteuses, revendre des parfums, et jouer la fille amoureuse auprès du bon pigeon. Et la vie allait ainsi gaiement pour Sarah Balie parce qu’après tout chacun sa merde, et tant pis si dans le lot il lui arrivait de « brouter » un mec au RSA tout ce qu’elle voyait c’était ce qu’il rapportait. A l’instar des garçons de sa génération et de son éducation, la jeune femme avait été élevée à l’aune d’un cynisme sans âme, dispensé tant par la mode que la télévision, la publicité et globalement tout ce qui n’inspirait pas cette génération, les actualités, la politique, tout ça ne valait rien, tous des voleurs, alors pourquoi pas nous. Elle avait été élevée et bercée par les exploits de quelques paumés autour d’une piscine sous l’œil circonspect et égrillard d’un million d’imbéciles. Née d’un monde qui semblait ne plus rien proclamer que soit riche et célèbre ou crève. De ce monde elle ne connaissait donc que son prix et pas sa valeur, elle était de son temps en somme.

Elle suçotait une chuppa shup bleu anis avec un petit air d’allumeuse un peu maladroite. Il se demanda ce qui lui prenait de faire ce numéro, c’était limite indécent et elle le savait très bien.

– Sa ta plu jé fai sa pour toi, écrivit-elle à toute vitesse sur son clavier avant de couper la caméra. Fallait jamais trop en donner à ces connards.

– Euh… ça surprend… t’es toujours comme ça ?

– Non que pr toi.

Il était installé derrière son bureau, grand, large d’épaule, le visage carré. Il portait des lunettes lui aussi et avait l’air également gentil. Un romantique à ce qu’elle avait pu juger en lisant entre les lignes de son profil Facebook. Elle était assez douée pour ça, l’habitude d’internet toujours, et son intelligence comptable. Les romantiques évidemment c’était les plus faciles, surtout à l’âge de ce type, 50 ans. Surtout seul comme il était. Elle l’avait deviné sans qu’il lui dise. Il ne s’en plaignait pas d’ailleurs, il avait des amis sur le net c’était tout, et ça semblait lui suffire. Elle trouvait ça bizarre, incroyable même, mais chacun sa merde donc. Son baratin était si bien rodé qu’il lui arrivait même d’inviter ses copines à jouer avec le bonhomme, à imaginer quoi lui répondre, s’amuser un peu, entre deux sorties. Bien sûr dans ces cas-là la caméra était en panne ou la connexion au bord d’être coupée.

– Si je conai ma conexion ça fais tjrs ça kan ça va coupe.

Il mit quelques secondes à traduire ce qu’elle avait bien voulu écrire. Quand elle ne tapait pas en SMS son français était à peine correct, sans parler de l’orthographe. Mais il avait remarqué une chose, quand il la coinçait dans ses retranchements, elle se mettait à écrire dans un français presque normal, comme si soudain elle se concentrait pour déjouer sa manœuvre. Il n’avait pas trop confiance, il savait ce qu’était une « brouteuse » ça portait bien son nom, ça commençait par un petit service, puis un plus gros, jusqu’à ce qu’on lui ouvre stupidement son compte en banque, le vieux truc de l’héritage avec virement au bout. Mais d’un autre côté celle-ci était plutôt jolie, l’air gentille, et à la lire on hésitait entre la délicieuse idiote et la jeune femme fraîche, souriante et positive qu’elle affichait effectivement dans la vie. Ce savant mélange des deux pour mieux noyer le poisson après l’avoir hameçonné avec une sucette pour film porno. L’art du teasing ramené au palier de la ménagère de moins de cinquante ans. Mais il n’avait pas retenu vraiment ça, à part qu’elle était mignonne, la sucette il s’en foutait d’autant qu’elle était maladroite comme la gamine qu’elle était et que sexuellement parlant ça n’annonçait rien de bien de passionnant. Enfin il s’en foutait… pour le moment, ce n’était que des images, mais en effet cette sollicitude soudaine d’une jeune femme de 20 ans sa cadette lui réchauffait le cœur. Un cœur esseulé d’une séparation d’avec une femme qu’il avait aimé comme un fou, un cœur solitaire aussi comme elle l’avait si bien deviné. Oui d’une certaine façon, sa façon de se montrer sans fard, souriante et positive, même en SMS, lui plaisait assez pour que sa méfiance naturelle reste en parenthèses. Il avait un instinct pour les pervers, les voleurs, il en avait croisé quelques-uns, rarement à ses détriments parce qu’il avait cet instinct justement. Mais il avait une faiblesse pour les femmes, et bien entendu les femmes en détresse. Comme tous les hommes ou presque sans doute.

– Toute la technique ma sœur c’est qu’ils croient que tu t’intéresses à leur gueule.

Mélanie, qui voulait se lancer dans le biz à son tour, posait des questions ce soir alors qu’ils étaient en ligne avec le vieux, caméra en mode « en panne ».

– Comment tu fais ça toi ?

– Bah je raconte que je suis une fille honnête et gentille et que je cherche un homme qui m’aimera pour la vie, toutes ces conneries là…

– Et ça marche ?

Mélanie se mit à rire.

– C’est pas important ce que tu dis en vrai, c’est ce que tu vas lui faire dire de lui, dans le commerce on appelle ça l’écoute active.

– L’écoute active ?

– Tu fais que parler pour obtenir des réponses, s’il a des amis, s’il a de l’argent ou pas, un père, une mère, son passé tu t’en fous, tout ce que tu veux savoir c’est comment le niquer comme il faut. Et petit à petit tu racontes l’histoire de l’héritage, t’y vas doucement, tu lances une somme, un loto, comme ça, et tu reviens pas dessus. C’est vraiment comme à la pêche. Tu lui prends une petite somme et tu lui en promets une énorme.

– Lui tu vas lui prendre combien ?

– T’as besoin de forfait ?

– De quoi ?

– Ton forfait t’as besoin de plus ?

– Euh… je suis déjà hors forfait.

– Eh bin voilà, t’es chez qui ?

– Néosurf.

– Ah comme moi ! fit joyeusement Sarah.

– Tu vas faire comment pour lui prendre de l’argent ?

– Je vais pas lui prendre justement, je vais lui demander comme un service, aider la jolie fille éplorée qui suce comme une petite coquine à son papa.

Mélanie rigola à nouveau.

– Oh t’es dégueulasse !

– Mais non c’est pas dégueulasse, je fais pas la pute hein !

– Juste un petit peu.

– Juste un petit peu, reconnut Sarah, et elles rirent ensemble avant d’en revenir à lui.

Elle l’appelait deux fois par jours, autre principe du broutage, jouer la passion, même mal. Il y avait des hommes que ça faisait fuir mais elle savait que sa botte secrète c’était son joli minois et son petit cul, donc elle ne tardait jamais à demander un face à face avec le joli pigeon, ce qui les flattait plutôt généralement. Chaque fois elle lui demandait de ses nouvelles, ce qu’il avait fait de sa journée, il répondait invariablement la même chose, ce gars-là n’avait pas une vie des plus passionnante ni enviable. Il était au RSA, scénariste au chômage, il avait travaillé pour la télé. Il se promenait, rentrait chez lui, regardait une série, lui parlait un peu aussi de son chat, dormait et ne faisait rien d’autre. Mais encore une fois, chacun sa merde.

– Combien ?

– 50 c le prix de ma conexion avc le forfait.

– Pour le moment je ne peux rien faire.

– Pour koi pour lmoment

– Parce que je dois payer mon loyer mademoiselle.

– Combien ton loyer ?

– 476 euros ce mois-ci.

Elle essaya de calculer mais elle ne connaissait pas le montant exact du RSA, ou plutôt elle voulait le confondre si besoin est en s’aidant d’internet. Alors elle lui demanda. Combien il « gagnait » par mois. 710 euros tout ronds avec les allocs.

Parfois il y avait des filous, des radins qui étaient plus difficiles et souvent aussi plus gros à attraper parce qu’ils mentaient sur leur fric. Elle s’était déjà faite avoir une fois, ça lui avait donné une leçon, surtout quand le garçon avait fini par lui sortir la chaîne en or à la caméra en la traitant de salope. Elle avait un moment cru à ses menaces de le retrouver et était restée chez elle, terrée, mais comment il aurait fait puisqu’elle mentait presque sur  tout ? Elle s’était raisonnée et le temps avait fait le reste. Donc celui-là ça lui faisait d’autant moins de fric qu’il avait son électricité à payer, et à nouveau elle lui demanda combien.

– Putain mais il te répond en plus ! s’exclama Mélanie avant d’éclater de rire comme une petite fille.

– Je t’ai dit, tu t’intéresses d’abord à eux, et ils gobent tout, les mecs quoi…

– Pas tous les mecs, protesta sa jeune élève.

– Si, tous les mecs, crois-moi, répondit-elle comme une vieille routière.

A ce moment-là Mélanie aurait presque pu déceler de la haine dans le regard de la jeune femme, si elle avait eu un tant soit peu de psychologie mais si surtout Sarah n’avait pas afficher en même temps son célèbre sourire Colgate de fille fraîche, sympa et toujours positive avec lequel elle accrochait le monde entier depuis qu’elle était gamine. Fille unique, elle avait fait et faisait encore ce qu’elle voulait de ses parents, comme avec tous ceux qui la croisait d’ailleurs. Sarah Balie la fille qui a le monde et son quartier à ses pieds, et qui restait modeste en plus. Pas de chichi avec Sarah, elle partageait tout, quand elle avait de l’argent ses copines en avait, et réciproquement. Elles formaient un genre de gang en somme, un gang de petites voleuses indolentes, bercées aux films pornos et aux meurtres en direct sur Youtube.

– Je suis tre fatigue je ve me couche.

– Fait de beau rêve ma belle.

Elle lança une bordée de smiley faisant un baiser, des petites fleurs et puis écrivit :

– Ok je coupe.

Elle se débrancha de Skype.

– Et voilà, demain même topo, je vais le tanner jusqu’à ce qui paye cette connexion.

– Hihihi, mon forfait tu veux dire !

– Voui

Après quoi elles appelèrent les copines, organiser la sortie de ce soir dans une de leur boîte préférée. Ça s’appelait l’Appollonium. Un gros sucre d’orge au néon sur le bord d’une nationale à l’intérieur duquel il y avait une piscine, des colonnes romaines factices et des mecs friqués parce qu’à l’Appollonium on ne rentrait pas comme ça, fallait afficher et pas de baskets évidemment. Sarah était connue des portiers et du physio, ils l’appréciaient, sa seule présence était un tiroir-caisse, tous les garçons voulaient lui payer à boire, en plus elle se pointait toujours avec d’autres filles, et des mignonnes. Au même moment, alors qu’elle pénétrait dans le saint des saints accueillie par Crazy in Love de Beyoncé, il regardait son écran, atone, en se demandant ce qu’il allait faire de sa soirée.

Il vivait en réalité dans un grand appartement, 110 m², quatre grandes pièces, un bureau, une chambre, un salon, une salle à manger et une cuisine parfaitement équipée, au frigo design, bleu métal. Le tout était rangé avec rigueur, parfaitement propre, il faisait le ménage tous les jours, alors qu’il s’était décrit comme bordélique parce qu’il trouvait que ça allait mieux avec le portrait qu’il s’était donné de lui et qui était presque entièrement faux. Tout comme elle. Oui il avait de l’argent, il était plein aux as même, possédait des commerces, des appartements qu’il retapait pour les revendre avec une plus-value, il avait le goût d’entreprendre. Mais il n’aimait pas que l’on s’intéresse à sa fortune, parce que c’était la sienne justement, chèrement gagnée, et surtout parce qu’il était inconditionnellement, pathologiquement radin. D’où sa méfiance. Cinquante euros c’était pas rien, un sou est un sou. Et son cœur balançait tandis qu’il se demandait s’il allait se planter devant une série ou sortir se balader dans la nuit. Il adorait ça, marcher sous le silence de la lune, sans faire un bruit, comme un chat. Il trouvait ça paisible la nuit. Là-dessus et sur un certain nombre de choses il ne lui avait pas menti non plus. Parce qu’une demie vérité passe mieux qu’un mensonge complet, et c’était plus facile à inventer. Il n’avait pas appris ça quant à lui dans une école de commerce mais au cours de son existence, au fil de sa propre expérience de menteur. C’était une des raisons pour laquelle il avait cet instinct pour les voleurs et les pervers, menteurs pathologiques par excellence, il était lui-même bien versé sur le sujet. Il ne lui avait pas plus menti en décrivant une existence solitaire, plutôt morne, sans véritables amis sinon derrière l’inconsistance globale du virtuel. Quand il ne travaillait pas il s’ennuyait beaucoup. Il aimait beaucoup son travail, son véritable travail. Une expérience toujours renouvelée et passionnante qui faisait même office de thérapie parfois.

– Coucou tu es là

– Je suis là ma belle.

– Ça y es jé plu de conexion.

– Ah merde.

– Oui, je sui dans la merde.

– Je suis désolé pour toi.

– Je sais que tu peu m’aide.

– Tu sais j’ai vraiment rien, faut attendre que mon ami m’envoi cet argent qu’il m’a promis.

Elle n’avait pas envie d’attendre, elle n’aimait pas attendre. Surtout pas après le fric.

– Kan est-ce k’il te envoi ?

– Il a envoyé vendredi soir, faudra attendre lundi ou mardi en comptant le dimanche.

– Mais toi tu peu pa avancé l’argent ?

– Non, je dois payer mon loyer d’abord, et mon électricité Mademoiselle.

– Mé je te rembourserais tout de suite apré. Je toujours tiens mes promesses.

Sa synthaxe aussi était à revoir mais elle s’en fichait complètement, ils arrivaient à lire de toute façon et du moment qu’ils la croyaient…

– Non je t’ai dit, ce n’est pas moi qui me suis mis dans cette situation, je dois d’abord penser à moi, ça s’appelle grandir.

Voilà qu’il lui faisait la leçon. Il était sincère, elle le sentit, comme elle sentit que ce n’était pas la peine d’insister. Il n’avancerait pas de l’argent qu’il n’avait pas encore. Foutu crevard. Il allait falloir jouer le coup de la connexion encore un petit moment avant de passer à l’étape suivante.

Pourquoi lui avait-il raconté qu’on allait lui envoyer de l’argent avare comme il était ? Parce que c’était presque vrai, sauf que ce n’était pas un don mais une créance. 220 euros exactement que lui devait un fournisseur, et tout le monde savait à quel point il pouvait être procédurier avec les dettes. Aussi procédurier qu’il l’était quand il s’agissait de payer, reconnaissons-le, ce n’était jamais de gaité de cœur. Bien entendu il aurait pu taire cette arrivée d’argent mais, sur un moment de confiance, pour la rassurer sans doute sur sa situation, il lui en avait parlé. Et son cœur balançait toujours, entre son portefeuille et son envie d’y croire.

– Ok pas de souci, répondit-elle, qui était l’expression favorite de toute sa génération avec « tranquille » « posé » « cool » et des choses comme ça censées exprimer autant une approbation qu’un signe d’apaisement.

Après quoi elle chercha une question à lui poser, puis lui demanda si lui l’écrivain avait écrit aujourd’hui. Ecrivain, scénariste, elle ne faisait pas la différence. Lui pas vraiment plus à vrai dire. Il avait choisi cette profession parce que se n’en était pas vraiment une, que c’était vague et sans doute un peu prestigieux. Ça faisait rêver, et il n’oubliait pas pourquoi il était après tout sur le net et sur Facebook en particulier, comme tout le monde, à la recherche d’une rencontre. Tirer son coup ? Non ce n’était pas sa seule motivation, même si ce n’était pas négligeable quand on n’avait pas fait l’amour depuis trois longues années. Il y avait aussi la monotonie de son existence, sa solitude bien réelle, recherchée, nécessaire même, mais parfois pénible à porter. Pour autant il ne courait plus après l’âme sœur comme elle le proclamait, peut-être avait-il passé l’âge ou bien était-ce sa dernière expérience, allez savoir.

– Je reviens de loin tu sais.

– Comment ça ?

– Je te raconterais un jour.

Ça avait duré trois ans, il l’avait également rencontrée par le net et Facebook. Trente-quatre ans, élève infirmière pulpeuse, drôle, sensuelle, avec qui il s’était séparé puis rabiboché, trois ans durant, au fil de ses amants, de leur réconciliation sur l’oreiller, de leurs disputes passionnelles, jusqu’à ce qu’ils décident de se séparer pour de bon, se déchirant jusqu’à la fin.  Ça avait failli le mettre KO, sa carrière compromise, ses affaires périclitant, pour la première fois de son existence il avait même envisagé le suicide, puis la mutilation, se couper comme un ados. Finalement il avait décidé que personne ne méritait qu’on meurt ou qu’on se blesse pour lui. Même pas, surtout pas peut-être, celle qu’on avait appelé la femme de sa vie, et cahincaha il avait remonté la pente.

– Tu écoutes quoi comme musique ? Donne-moi des noms.

Sarah, qui se faisait appeler sur le réseau Chantal Dubien Boka, l’avait abordé comme son ex et d’autres femmes entre temps. Directe, sans fioriture, lui avouant qu’elle le trouvait beau, ce qui était non seulement vrai mais n’était pas sa première fois. Il se savait physiquement. Il plaisait aux femmes sans faire d’effort, il lui suffisait de montrer son visage également symétrique, ses traits juvéniles, ainsi que ça avait toujours été depuis sa plus tendre enfance. Tout comme elle, ce dont son instinct de femme avait parfaitement conscience, il était beau objectivement, et il devait être du genre à le savoir. De plus il se déclarait scénariste, signe qu’en plus il se la pétait. Cependant, en dépit des flatteries habituelles plusieurs choses avaient éveillé sa méfiance . Tout d’abord son profil absolument vide, et cette photo de blonde qu’elle avait mise et qu’il était vaguement certain d’avoir déjà vu, ou bien était-ce que ce profil avait un air de déjà vu ? Pourquoi elle ne s’était pas mis elle-même en scène, elle était plus jolie que cette photo ? Pourquoi il n’y avait rien de personnel ni dans ce profil, ni dans ses propos ? Tout ce qu’il savait d’elle, finalement, c’était quoi ? qu’elle était bonne comme on disait, et qu’elle cherchait le grand amour, comme toutes les filles qui l’avaient un jour abordé sur ce réseau du Bovarysme conquérant qu’était Facebook. Ah, et donc qu’elle le trouvait beau, ce qui n’était pas une nouvelle, pas plus que ça devait en être une pour elle quand il lui avait déclaré qu’elle était jolie. Oui, il voulait des noms, des faits, et qu’elle lui dise des choses plus personnelles que comment vas-tu et quand est-ce que l’argent arrive ?

– Céline Dion, Shakira, Beyoncé, Rihanna, Tupac.

Pas une faute d’orthographe, une vraie réponse enfin. Céline Dion ? Bon Dieu… Il avait eu une fois une petite amie fan de cette brailleuse. Il se souvenait encore des longues soirées à écouter cette sucrerie tandis que l’autre, sa compagne de l’époque, à demi saoule, essayait de le convaincre de la magnificence de la voix de Céline. Le reste encore ça allait, ça bougeait, et Tupac, eh bien c’était un héros musical pour bien des gens, un héros à la James Dean, mort jeune, célèbre et dramatiquement comme dans un polard romantique.

– Et toi t’aime koi comme muzik ?

– Oh un peu de tout, mais je suis nul en musique, je ne connais pas grand-chose, je suis beaucoup plus cinéphile que mélomane. J’aime le silence.

Oui, décidément il se la pétait sérieux, cette façon qu’il avait de parler, et de parler de lui…. C’était comme il y a trois jours quand elle avait évoqué le sexe, qu’elle lui avait dit qu’elle pensait qu’il était un expert parce qu’il était écrivain. Il avait répondu sans fausse modestie qu’il se démerdait vu qu’il aimait ça. Il avait déjà entendu ce genre de conneries, c’était une autre bonne raison de s’intituler scénariste au chômage, les artistes ça attire les filles parce qu’elles baisent d’abord avec leur tête. Bien entendu, effet pervers de ce statut spécial, on lui demandait souvent s’il était possible de le lire quelque part. Protégé par copyright prétendait-il, et il ne possédait plus les droits sur ses propres œuvres. Parfois il écrivait une saynète pour les beaux yeux de sa page Facebook et son public attitré, des extraits d’un scénario, d’un roman en cours disait-il. Des saynètes inspirées des films et des séries qu’il regardait quand il ne travaillait pas. Ça distrayait brièvement ses soirées d’écrire ainsi, mais il n’aurait jamais eu la patience d’accoucher vraiment d’un roman ou d’un scénario. Ecrire, en vérité l’ennuyait plus qu’autre chose.

Ses questions non plus n’étaient pas personnelles, elle ne lui demanda pas par exemple de lui citer des musiciens ou des films parce qu’elle avait lu sa page, et qu’elle ne connaissait strictement aucun des titres et des artistes qu’il déclarait aimer. D’ailleurs à son âge c’était normal et ça ne l’aurait pas surprise qu’il ne connaissait pas plus Shakira par exemple. Au lieu de ça, de rebondir sur le sujet, elle en changea comme d’habitude lui demandant ce qu’il avait mangé. Des pâtes avec de l’échine de porc à la crème. Ce qui était tout à fait vrai. Autant que les spaghettis constituaient l’essentiel de son régime. La cuisine ne l’intéressait guère, il mangeait pour manger et à l’économie, ou allait au restaurant. Rarement cependant, et jamais de menu à plus de douze euros, un sou est un sou, donc. Le plat en lui-même, l’échine et les spaghettis à la crème, il appelait ça son plat de cellote. Cellote pour cellule. C’était là-bas, en prison qu’il avait appris ça, faire revenir la crème pour l’épaissir et la mélanger à du curry jaune pour le goût. Un codétenu qui lui avait montré.

– Alors ton pigeon ?

– Il est mûr, tu vas avoir ton forfait ma chérie.

– C’est vrai !? Oh c’est trop ! Mais comment t’as fait il veut vraiment bien te payer une connexion ?

– Il veut me revoir, chantonna Sarah en se levant de sa chaise et en tortillant son gentil petit cul devant la caméra éteinte.

– Et il te reverra jamais.

– Nan, jamais, jamais, jamais, jamais ! s’écria-t-elle comme une gamine.

Mélanie éclata de rire.

– T’es vraiment une salope !

– Bah quoi, je vais quand même pas me faire baiser par un mec au RSA !

– T’as raison, il y en a marre des crevards.

– Moi je mange pas chez Flunch chéri.

– Tu parles lui non plus, les gens qui sont au RSA ils ont des aides, ils ne payent pas leurs loyer ni leur électricité, c’est des assistés, intervint Saïd en se dandinant à travers le salon. Y te balade je te dis !

Saïd, l’indévissable pédé, copain des filles, dans toutes les confidences et quelques combines. Saïd qui lui aussi donnait son cul pour de l’argent, même qu’il avait déjà tourné dans un porno amateur. Mais ce n’était pas plus de la prostitution qu’elle dans les faits. C’était juste qu’ils n’avaient aucune limite de tarif, ils voulaient tout et tout de suite.

– T’es sûr ? demanda Sarah suspicieuse.

Etait-il possible que ce mec lui ait menti ?

– Sur la tête de ma grand-mère wallah, mon oncle Rachid il est au RSA.

– C’est lui qui te l’a dit ?

– Non mais il l’a raconté à ma mère qui me l’a dit, sur la Mecque c’est vrai !

Saïd en faisait toujours des tonnes. Il minaudait, faisait de grands gestes, se tortillait, portait des vêtements près du corps de couleurs criardes et c’était précisément une des raisons qui faisait qu’elles l’adoraient. Un homme inoffensif, charmant, exubérant, avec une langue bien pendue. Ce qu’en argot pédé on appelait plus sobrement une tata.

– Je lui demanderais demain.

– C’est pas risqué ?

– De quoi ?

– Bah de lui demander ça, questionna Mélanie.

– Pourquoi ?

– Bah il t’a dit ce qu’il touchait, il t’a tout dit, il a rien, il va penser que tu l’accuse de mentir.

– Pourquoi non ? Je lui dirais qu’il est mal renseigné c’est tout.

– Mouais…

Pour une fois l’élève n’était pas convaincue. Pourtant, le lendemain c’est bien ce qu’elle fit. Un ami m’a dit… il récusa avec la plus grande véhémence, se moqua même de son ami qui soit disant n’y connaissait rien. Et il savait d’autant de quoi il parlait qu’officiellement il l’était bien au RSA, que rien, aucun de ses commerces ou de ses appartements n’étaient à son nom. Oh bien sûr il y avait son propre logement, ses meubles modernes et coûteux, son tableau de Speedy Graphito mais tant qu’on ne faisait pas de vagues…. C’était là tout le secret dans sa partie, la discrétion.

Sarah Balie doutait, soit il n’était pas au courant de ses droits, soit il mentait, et s’il mentait c’était qu’il était effectivement en train de la balader pour les cinquante euros. Une chose dont elle avait bien horreur, perdre son temps avec une bouche comme on disait, et qu’elle avait déjà vécu plusieurs fois avant de parfaire son petit numéro. Mais à nouveau elle n’insista pas parce qu’il aurait fallu parler de Saïd en qui elle avait toute confiance. Pipelette comme il était, il savait tout sur tout. Du dernier jules de Rihanna à la robe N°52487 de Lady Gaga. Il pouvait même parler politique ! Ce qu’il s’abstenait la plus part du temps parce que ça n’intéressait aucune des filles. Elle changea à peine de sujet, le pressant encore sur l’argent, quand il arrivait, est-ce que c’était sûr ? Elle jouait bien la fille stressée parce que c’était bien ce qu’elle ressentait en pêchant le pigeon, un léger stress, une excitation, la peur toujours possible d’être prise la main dans le sac. Comme quand elle volait dans les magasins avec ses copines. Une autre de ses lucratives activités. Après tout ce n’était pas pour rien qu’elle avait inscrit « à mon compte » comme travail sur sa page.

– J’ai raté une affaire qui aurait pu me rapporter 50000 euros, écrivit-elle

Sans faute.

– J’en suis désolé pour toi ma belle, la prochaine fois tu seras plus prévoyante.

– Alors il te croit ? intervint Saïd en se penchant sur l’écran.

– A fond, il me fait la morale maintenant.

– Encore !? s’exclama Mélanie.

– Eh c’est un daron.

Il répondait obstinément à toutes ses questions, ce qui était d’autant facile qu’elles n’étaient jamais très personnelles. A comparaison, ses autres expériences féminines sur le net avaient été beaucoup plus intrusives et rapidement intimes. Chantal restait à la surface et il n’avait pas grand-chose à se mettre sous la dent d’elle que le souvenir de son visage, de son cul, du coup de la sucette, et ce numéro de téléphone qu’elle avait bien voulu lui concéder à force d‘insistance. Il l’avait appelée aussitôt pour tomber sur un répondeur. Elle n’avait pas envie de parler au téléphone, elle était triste ce soir, à cause de sa connexion, de la merde dans laquelle elle était, tout ça. Il n’insista pas non plus mais ça resta dans sa tête comme un marqueur. Toutes les autres, sans exception, avaient souvent du mal avec la caméra, mais jamais avec le téléphone. Elle c’était exactement l’inverse. Quelque chose de plus clochait dans le paysage. Avait-elle un accent qui pouvait la faire repérer, une façon de parler bizarre, ou idiote ? Etait-ce seulement son propre son numéro ? Ou était-ce que justement la voix et seulement elle était plus personnelle ? Plus intime que l’image et qu’elle en avait pleinement conscience ? Etait-elle seulement aussi maligne que ça ? Il avait des doutes, mais en tout cas son histoire d’être trop triste pour parler sonnait creux. Alors pourquoi lui céder ? Pourquoi, encore une fois, accepter de lâcher cinquante précieux euros quand on avait son genre de maladie ? Par jeu ? Il n’était pas joueur, le jeu coûtait toujours plus qu’il ne rapportait. Par curiosité ? Oui sans doute en grande partie, il était un homme généralement curieux, mais essentiellement parce que comme elle l’avait deviné depuis le départ, il était seul, qu’il se raccrochait aux branches pour y croire même si tout dans cette rencontre et dans ses demandes était aussi improbable que louche.

– Tu lui as dit que tu faisais quoi comme travail ? demanda Mélanie en comptant le nombre de zéro derrière le cinq.

– Que je travaillais dans le cacao.

– Pourquoi le cacao ?

– J’ai un michto qui fait ça, il travaille dans l’import-export, et puis moi j’ai un peu fait des études aussi. Je peux expliquer.

– Ça les intéresse ?

– Quand tu leur parles sous ça dépend. Faut pas faire peur, faut faire rêver le mec. Qu’il se croit déjà avec toi comme avec sa tirelire.

– Alors que c’est lui. La tirelire.

– Voilà t’as compris, intervint Saïd.

– Et toi aussi tu fais ça ? lui demanda la jeune élève.

– Nanan moi je fais le gigolo, c’est plus fun et ça rapporte plus.

Sarah-Chantal fit une de ses petites moues.

– Mouais, moi j’aime choisir, j’aime pas qu’on m’achète.

– Oh chérie arrête de faire ta honteuse, toi aussi tu te fais péter le cul par des vieux des fois !

– Seulement ceux qui roulent en Porsche Cayenne, s’exclama-t-elle.

Et lls éclatèrent de rire tous ensemble.

Son appartement et ce qui se trouvait à l’intérieur, invisible à la caméra (il y avait veillé) était son seul signe extérieur de richesse. Il n’avait pas de Porsche Cayenne, ni de véhicule du tout d’ailleurs, les transports en commun lui suffisaient amplement et c’était moins cher, il ne portait pas beau non plus, ou bien lors d’un rendez-vous important. Pas de vêtement de marque jamais, et rien qui puisse le distinguer du commun. En ceci, et bien qu’il était aussi menteur qu’elle, il était son opposé. Une question de génération sans doute, d’avarice aussi, et d’un peu plus. Internet, comme la séduction, était un jeu de dupe qui se jouait à plusieurs, un labyrinthe de miroirs reflétant ce qu’on y projetait, selon la détermination et les buts de chacun. Lui voulait croire à sa tendresse et était prêt à sacrifier un peu d’argent, elle comptait sans autre ambition que de l’amener à ce sacrifice. Ce qu’il était en réalité, qui il était, comme les autres, elle s’en fichait, les pigeons n’ont pas de nom. D’ailleurs elle ne l’appelait jamais par son prénom, ne le nommait jamais, au contraire de ces précédentes conquêtes. Pas réellement des conquêtes en réalité puisqu’il n’en n’avait pas allongé une en trois ans, mais il avait fait de nombreuses touches. Chantal donc en avait certaine typologie mais pas toute la panoplie, mais peut-être après tout que c’était dans son caractère de tête de linotte pas foutu de payer sa connexion à temps. De fille de cette génération, qui écrit en SMS dans une syntaxe déplorable tout en écoutant Céline Dion bramer, un œil sur Nabilla. Ah non, elle lui avait dit qu’elle trouvait que regarder la télé était une perte de temps. Et non seulement elle le pensait (ça ne rapportait rien) mais en plus elle savait que ça plairait au daron d’entendre ça. Lui non plus n’aimait pas la télé, un spectacle déplorable, et d’un ennui encore plus phénoménal que celui qui l’animait quand il ne travaillait pas. Quand elle lui donna son avis sur la télé ce fut tout juste s’il ne la félicita pas comme un père.

– Tu fé koi ?

– J’étais en train d’écrire, mentit-il.

– T’écris sur koi ?

Il improvisa une réponse, une histoire policière avec un flic raciste comme héros.

– Je sui sur k1 jour tu va devenir célèbre.

Il ne fit aucune remarque mais le pensa très fort pour lui-même. Célèbre,  les gens n’avaient plus que ça à la bouche de nos jours. Comme s’il s’agissait d’un genre de don du ciel, l’aboutissement nécessaire d’une vie réussie. Célèbre et bien vendu, plébiscité, glorifié, statistique de vente à l’appui, certifié world wide si possible. Dis-moi combien de clic, combien de spectateurs, de like, et je te dirais qui tu es. L’alpha et l’oméga du troisième millénaire, de sa génération à elle. Alors que même s’il avait vraiment été celui qu’il prétendait être, un scénariste paumé, un artiste sans le sou, il aurait fui la célébrité comme la peste. Son goût naturel pour l’ombre d’une part, et l’insane sauvagerie qu’elle exerçait sur les gens de l’autre. Comme si tout à chacun était appelé à un moment donné à devenir sa propre enseigne publicitaire, avec toute la pornographie de détails, scabreux ou non, qui allait avec.   Elle lui demanda s’il cherchait un éditeur, une autre question qu’on lui posait souvent et il avait en retour un discours bien rodé sur l’édition. Il ne connaissait pas ce milieu sauf de réputation, et ce n’était pas difficile d’éconduire le curieux avec des excuses du type « tu sais l’édition il a beaucoup de demandes et peu d’élus. » Personne ne contestait jamais que la fameuse célébrité se méritait, bien au contraire, c’était bien pourquoi elle était le signe que les dieux s’étaient posés sur une tête. Même remporter la finale de Loft Story demandait un effort. Stratégie de division, humiliation publique, goût et science du scandaleux, de l’outrancier. Il fallait que le spectateur en ait pour ses kilomètres de pubs et ses SMS payants. Du sang et des larmes, à gogo…

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