Vive la France ! 3

Le lendemain on retrouvait un autre cadavre carbonisé dans un chantier à Villeurbanne. Rapidement identifié comme Latifa Royale. Il y avait une équipe en ville et elle était toujours en activité.

– C’est quoi cette carte de visite ?

On est en train de faire les affaires personnelles de la dame, valise, sac, portefeuille, sac à main, et tous ses papiers. Bordel et il y en a parce que dans ce putain de pays on adore ça. Une corvée du commandant qu’il croit, on est que nous quatre avec les adjoints du lieutenant. Ça suffit amplement mais c’est chiant comme un cul de bonne sœur.

– Tu connais ?

– Toute ma jeunesse, le Boléro, c’est à Meyzieu, mais c’est fermé, ça a brûlé.

– Il y a longtemps ?

– Deux ans. Pourquoi elle a cette carte ?

– Je sais pas, un souvenir.

Il achète pas et il a raison, on va l’apprendre plus tard. Mais en attendant on fouille les papiers et ça nous prend jusqu’au soir. Il n’y a pas de feuilles de salaire au nom du Boléro, autant pour la théorie du souvenir.

– Bon on verra ça demain, il fait. On va boire un verre ?

– Et ta femme ?

– Je l’ai appelée c’est cool.

Le couple moderne, il a de la chance, chez les flics c’est plutôt le divorce qui marche. Moi c’est pas pour moi ces trucs-là, l’amour, tout ça je m’en branle, et le mariage je te dis pas.

– T’as jamais essayé de te maquer avec une fille ? il me demande alors qu’on est devant des pintes dans un pub de sa connaissance, sur les quais du Rhone, le Wallace.

– Jamais venu à l’idée.

– Tu faisais quoi avant l’armée ?

Je me marre.

– J’étais délinquant. Je volais des voitures, ça marchait bien.

Il rigole lui aussi.

– Non je te crois pas !

– Si je te jure, je bossais avec une bande de yougos même.

– Et pourquoi t’as arrêté ?

– Les yougos se sont fait serrer, je me suis dit que ça serait une bonne idée de se faire oublier.

– Et tes parents ?

– Mon père est mort quand j’avais deux ans, ma mère s’est barrée quand j’en avais cinq, j’ai été élevé par mes grands-parents. Tu sais tout de la triste histoire de ma vie. Et toi ?

– Je suis resté chez mes parents jusqu’à 23 ans, l’Ecole de Police, j’ai passé une licence de droit, et voilà.

– Le petit saint et le démon.

– T’es pas un démon.

– Oh si crois-moi ! Je suis une bête, pire qu’une bête, pas le diable en personne mais pas loin.

– Mais non !

– Tu veux que je te le prouve ?

Il doit voir la lueur dans mon regard parce qu’il bat immédiatement en retraite. Ou alors c’est l’énergie que je dégage dans ces cas-là, moi-même je la sens, c’est palpable, ça sent la violence, ça sent la joie.

– Non, non, ça va, bois ton verre, il fait timidement.

Je vide mon godet d’une traite, rote.

– Et toi la pédale, je fais au barman qui se dandine derrière les pompes, sers moi le même !

– Comment vous m’avez appelé ?

– La pédale, c’est bien ce que t’es non !?

– Homophobe ! il s’éloigne des pompes et va se plaindre à sa chef. Putain de ta mère.

– Francis t’exagère, me fait Toussain.

– Quoi !? On peut plus rien dire de nos jours !

– Quand même, pédale…

– Bah tu veux que je l’appelle comment ?

– Monsieur ?

– Monsieur il y a un problème ? fait la responsable. Une brune aux cheveux court, pas jolie mais avec quelque chose.

– Non il y a pas de problème la radasse, je veux juste un autre verre.

– Dehors

– De quoi ?

– Dehors, elle répète.

Là-dessus devine qui se pointe, le mec que j’avais pas vu et qui sort de la cuisine, le videur, ou tout comme, enfin je suppose, parce qu’il fait :

– Elody !

La fille recule en voyant son air. Et puis, en me posant la main sur l’épaule, le malheureux, il rajoute :

– You out !

Je lui attrape les doigts et les lui plie dans le sens contraire, il hurle. Toussain intervient, il sort sa carte.

– Tout va bien, on est de la police, on se détend ! On va sortir…. Francis.

Je lâche ducon à regret, on sort.

– Putain j’ai encore soif, je fais.

On a de la chance on est dans le coin des bars, Lyon c’est une ville étudiante, il y des bars forcément, et forcément branchés jeunes. Celui où on va ensuite, juste à côté, c’est un bar de hardeux, ça me va super. Ils écoutent Rammstein là-dedans en buvant des pintes entre gothiques et cloutés chevelus. Ça sent la sueur, le maquillage et la pizza chaude. Je commande quatre pintes.

– Eh c’est trop pour moi !

– C’est pas pour toi, je fais en me marrant.

– Tu sais qu’on risque nos cartes avec tes conneries ? Beauvalais merde !

– Ah m’emmerde pas, Baillard est au-dessus de lui dans cette affaire, Baillard il cause avec le sinistre, le préfet, il cause avec tout le monde ! et moi je l’ai dans la poche le vieux.

– N’empêche, foutre le bordel dans un pub comme ça.

– Ah commence pas, je suis une bête je t’ai dit, tu veux pas me croire.

– Je suis sûr que tu es plus que ça.

Les gens sont bouchés des fois, mais comment lui reprocher, dans son petit monde douillet les mecs comme moi, comme les mercenaires, Amok, ça n’existe pas, c’est du conte de fée, même avec le tarbouif dessus il ne peut pas imaginer ce qui se passe dans la tête de gars comme nous autre. Et je lui souhaite pas. On picole un petit moment, je vais me poudrer le nez dans les chiottes pour pas faire de bordel pour une fois, et puis j’aime bien Toussain, il est naïf comme un mouton. Je veux pas qu’il ait cette image de moi en plus. Finalement on sépare vers deux heures, il me demande ce que je vais faire.

– Je vais me promener encore un peu, je lui fait Lyon by night j’ai envie de voir.

– Tu vas voir ça sera vite fait, c’est une petite ville de province tu sais, va du côté de Saint Jean, c’est sympa par là.

Je suis son conseil. J’arrive devant un pub, le Saint James, ils sont en train de fermer. Je sors ma carte.

– Sers moi un dernier verre.

– On ferme monsieur.

– Fais pas chier !

Ici c’est pas comme à panam, il y a pas un Bouba devant chaque pas de porte, le mec obéit et va me chercher un verre. Du coup il y a des trous du cul qui s’amènent et ils veulent un verre eux aussi. Ils sont trois, des casquettes, ça m’aurait étonné.

– Désolé on est fermé.

– Et lui ? fait un des ratons.

– Moi je suis un poulet, barrez-vous, j’explique en ressortant ma carte.

– Fils de pute va, grommelle un des gars.

Je lui balance mon verre dans la gueule, tout le verre, il hurle, j’enchaîne sur un crochet dans les flottantes, je pivote et cogne dans la gorge du second, avant de lancer mon talon dans l’estomac du troisième. Ils sont tous les trois par terre à s’étouffer, je réclame un autre verre au mec qui court presque le chercher.

– Vous avez dix secondes pour vous arracher après j’appelle les collègues, j’explique entre mes dents.

Ils se barrent l’un après l’autre.

– On va pas se faire emmerder par cette racaille hein ! je lance au mec.

Il a beau avoir la trouille je suis remonté dans son estime.

– Vous auriez dû les appeler, ils nous font assez chier comme ça.

– Vous croyez ? Ouais mais bon après c’est les collègues qui m’auraient fait chier moi.

– Ah ouais ? Pourquoi ?

– Pour que je fasse un rapport ! On adore ça la paperasse en France.

– Ah ça c’est bien vrai… eh dites, je peux me joindre à vous ? il me demande.

Mais je vous en prie.

Il revient avec deux autres pintes, une pour moi, une pour lui.

– Merci je lui fais.

– Enchanté, je m’appelle Franck, me fait le mec.

– Enchanté Franck, Francis.

– Ras le bol de tous ces petits connards, il me fait, on devrait les traiter tous comme vous venez de le faire.

– Ça je vous le fais pas dire, faut voter Marine la prochaine fois, je lui dis.

Là il hésite, je vois bien à sa tête que je viens d’évoquer le diable, ça me fait marrer. Tous ces petits enculés qui veulent plus d’ordre mais quand on leur parle d’en mettre, ils se défilent parce qu’ils ont peur d’être traité de quoi ? De raciste… Comment si on en avait quoi que ce soit à foutre. Ils trouvent qu’on est raciste ? Ils ont qu’à retourner dans leur pays de merde on verra comment ils sont accueillis dans leur bled toutes ces petites racailles !

– Pfff, de toute manière c’est tous les mêmes ! dit-il en essayant d’esquiver le sujet.

– Peut-être mais vous trouvez pas qu’avec ce genre de mentalité on finit par ne plus croire en rien ? je réponds pour l’emmerder.

– Possible, pourquoi vous y croyez encore vous ?

– J’aurais pas ma carte du Front si j’y croyais pas, je mens

Il reste évasif.

– Ouais, c’est possible, je ne sais pas…

J’ai rendu ma carte du Front il y a deux ans, à cause de Marine justement, moi je préférais son père, il avait des couilles le vieux, l’autre justement j’ai pas confiance, elle veut trop le pouvoir. Mais moi c’est moi, et dès que je peux je milite, même si c’est plus tout à fait le Front j’espère qu’elle va passer, et je suis loin d’être le seul dans la police. On en a marre de faire des heures pour rien, marre que la justice les refoute systématiquement en liberté, plein le cul de voir ces merdeux s’enrichir avec leur shit et en plus de taper leur frime partout où ils passent, et je parle pas du reste, tout le reste, comme ces armes qu’on voit débarquer maintenant. Si on fait rien, d’ici cinq ans ça sera le chaos.

– L’écoutez pas m’sieur, il y croit pas plus que vous, il croit en rien ce mec.

Je me retourne.

– Putain ! Amok !?

Il sourit, il a l’air fatigué, il a vieilli aussi, mais sinon c’est toujours cette même bonne vieille tête d’assassin exotique. Les yeux bridés et clairs, la peau bronzée, l’air d’un chinois avec des lentilles. Je me lève, je devrais l’arrêter sur le champ mais d’instinct on se donne l’accolade.

– Putain que c’est bon de te revoir, je fais sincèrement.

– Ça fait combien de temps exactement ?

– Depuis 2003.

– Putain, tant que ça !? Faut fêter ça !

– Je veux mon neveu.

Je finis mes deux godets coup sur coup, rote, demande au mec combien je lui dois.

– Non laissez, c’est pour moi.

– Ah cool, merci… et n’oubliez pas de voter Marine en 2017, je lui fais en partant.

– Je vous promets d’y réfléchir, il répond.

Tu parles…

– Alors raconte, il se passe quoi exactement ? je fais à Amok en le rejoignant.

– Tu veux pas qu’on aille picoler d’abord ?

– Bonne idée, je suis même pas encore saoul… tu veux de la coke ?

– T’en as ?

– Bah ouais sinon j’en proposerais pas andouille.

– Et moi qui pensais que t’étais devenu un flic exemplaire…

– Tu m’as bien regardé ?

On s’est marré et on s’est fait une prise devant l’église Saint Jean. Tous les bars et les restaurants fermaient, on a demandé à un mec s’il y avait des boîtes dans le coin, il nous en a indiqué une sur les quais, c’était pas loin, on y est allé.

– … J’ai fait mes cinq ans et je suis rentré à la BRI, voilà, tu sais tout…

On se raconte notre vie devant le bar, la boîte est divisée en deux pièces, une pour la piste de danse une autre pour le bar. Le videur est un tas de mou qui ne ferait pas de mal à une mouche et le DJ passe du Michael Jackson, cette espèce de mutant pédéraste, et du ragga de temps à autre, ce que j’aime bien, même si c’est de la musique de nègre parce que quand tu danses avec une fille là-dessus c’est hot. Amok n’a pas encore abordé le sujet qui fâche et je le laisse venir. Pour tout dire là tout de suite c’est juste bon de se retrouver avec un compagnon d’arme, quelqu’un qui peux te comprendre et le reste je m’en branle. Lui aussi a fait ses cinq ans et puis, comme je le savais déjà, il est rentré dans le privé. Il a travaillé pour les anglais, les américains, en Irak, en Afghanistan, en Colombie, au Mexique. Du boulot de sécurisation le plus souvent, parfois du sauvetage pour des enlèvements. Contractant comme on dit maintenant au royaume des euphémismes. Avant on disait chien de guerre, c’était plus imagé.

– Et ça te plaît d’être flic ?

Ça l’air de le surprendre.

– Bah ouais pourquoi, je casse des gueules gratos, je me fais du gras sur le dos des dealers, et si tu la ramènes je te fous un outrage et rébellion et je te réclame 1600 boules de dommages et intérêts.

– Et ça marche ?

– Parfois, la plupart du temps les juges s’en tapent, il y en a tellement…

Il doit deviner quelque chose dans mes réponses parce qu’il répond :

– Allez me raconte pas de crack je te crois pas que t’aimes ça.

– Je te jure, je prends mon pied, c’est juste que des fois j’aimerais que ça change.

– De quoi ?

– Tout ! Tout ce bordel ! Toute cette paperasse qu’on doit faire, les procédures, les droits des prévenus, la règle des gardav’, les fils de pute de l’IGPN, les test ADN pour les viols…

– Les test ADN ?

– Bah ouais mon con figure toi que c’est nous qui les payons et à l’état en plus !

– Ah ouais ?

– Ouais, on fait des appels d’offre même, et si c’est trop cher et que l’affaire vaut pas un clou, on laisse tomber. Alors t’imagines pour un viol, tout le monde s’en branle sauf si c’est la salope à Normal 1er. 78000 grognasses violées en France par an ! Y’a pas 78000 connards en taule non !? Tu comprends pourquoi maintenant ?

Là je reconnais que je commence à être bourré. Quand je commence à sortir les chiffres comme ça c’est un signe. Je fais mon révolutionnaire comme disait mon adjudant au 2ème REP.

– C’est la merde partout quoi… il répond, et j’ai clairement l’impression qu’il pense à tout autre chose.

– Allez, viens, je lui dis, on va voir à côté s’il y a de la salope à baiser.

Il y en a. Je la repère tout de suite, style brésilienne, avec un pantalon moulant en lycra qui danse rudement bien pour… je te le donne en le mille Emile, un melon. La vingtaine, genre petit connard sapé propre, je le calcule pas et commence à danser avec la fille. Je me démerde question danse. Je suis pas un champion mais c’est comme la baise, et la baise j’aime ça. Pendant ce temps Amok se tortille avec deux filles dans le fond, lui aussi il se démerde pas mal, même si c’est plus brutasse que moi. La fille répond à ma danse en s’approchant, elle sourit, elle a un joli sourire et un corps fantastique, le mec essaye de s’interposer en douceur en dansant à côté de nous, tout en me matant salement. La fille le sent, elle s’écarte, je m’en tape, j’ai la gaule, je m’approche et lui attrape délicatement le cou.

– Tu veux pas me sucer dans les chiottes maintenant ? tu m’as trop mis la gaule, je lui chuchote à l’oreille.

– De quoi ?

Elle en revient pas, je suis pourtant tout ce qu’il y a de sincère, et j’ai essayé d’être aussi délicat que possible.

– Non mais ça va pas !? elle me fait en se dégageant.

– Allez te fâche pas… On était bien là non ?

Là-dessus intervient le melon. Il se plante devant moi à trois millimètres et me regarde droit dans les yeux façons tueur. Je suis vachement impressionné. Surtout qu’il fait une tête de moins que moi et que pour ça il est obligé de lever les yeux comme un con.

– Tu fais quoi là !? il me demande entre ses dents.

Je lui flanque le coup de boule qui lui pendait au nez à s’approcher d’aussi près, il va rebondir dans les chaises le long de la piste, j’entends une claque derrière moi, c’est Amok qui vient de s’en prendre une d’une fille, décidément… Amok éclate de rire.

– Mais ils sont dingues ces mecs ! s’exclame ma brésilienne.

Là-dessus se lève deux gus qui étaient en train de cuver leur whisky dans le fond, ils sont bourrés, ils sont marseillais, ils ont envie de se battre. Super.

– Eh mon pote tu fais quoi là ? me demande le premier en aidant à se relever le melon. Je reconnais tout de suite l’accent.

– Je t’encule t’as d’autres questions ?

Il lâche aussitôt l’autre, son copain me fonce dessus. Je le prends dans l’estomac, il me fait tomber et commence à me bourrer de coups de poing pendant que son pote essaye de m’atteindre à la tête avec son talon. Je me marre. Amok arrive sur lui en une fraction de seconde et le détruit en trois coups de poing. Je bloque les bras de l’autre et le retourne avec une clé de jambe, après quoi je le détruis à son tour mais je lui mets un peu plus de pains.

– Ça va, arrête, arrête ! Tu va le tuer ! me fait Amok en m’arrachant à lui.

Le mec à la tête comme une pastèque, les lèvres, le nez, les yeux explosés, du sang partout, un carnage. Le videur arrive sur ses entre fait avec une bombe lacrymo de police, et qu’est-ce qu’il fait ce con ? Il crache la purée sur nous ! Toute la boîte qui doit évacuer. Tout le monde qui hurle et sort en vrac, bon il y a pas beaucoup de monde, mais quand même. On en profite pour s’enfuir en rigolant comme des bossus. Evidemment après ils ont fait venir les flics, le Samu, les pompiers, et si ça se trouve ils en parleraient dans le journal local demain, mais nous on était déjà loin alors. On a traversé le Rhône, remonté jusqu’à la place des Terreaux, croisé des zonards avec qui on a partagé des bières, j’ai voulu aller aux putes mais Amok n’était pas chaud. Alors on a erré un moment sans trop savoir où on allait, bourrés, chauds comme la braise, cocaïnés, dans une ville bourgeoise, confinée et endormie, jusqu’à ce qu’on trouve un rade de nuit avec un billard. C’était parfait pour nous calmer les nerfs. Mais, ça devait être le destin ou un truc comme ça, voilà que rentre toute une tripotée de filles canons accompagnées d’étudiants ou du genre, bobo mes couilles. Qu’est-ce tu veux la brésilienne m’avait mis la gaule.

– Eh, t’as vu ? je fais à Amok en me marrant.

– Ouais, il me répond, en rigolant.

– On la fait comment ?

– Direct ?

– On a déjà essayé c’était pas terrible, je fais remarquer.

– Pas faux…. On leur paye un verre alors ?

– T’as du fric toi ?

– Non et toi ?

– J’ai tout dépensé dans le billard.

– Tu veux dire que les derniers verres ne sont pas payés ?

– Non

Il sourit.

– Cool… t’es quand même un drôle de flic toi hein…

J’hausse les épaules.

– Bah quoi ? Tu crois que je suis le seul à sortir sa carte pour se faire payer un verre ?

– Je voyais pas ça comme ça.

– On est en France mec, un pays de flics, cette carte c’est un sésame.

Ça me donne une idée. Je m’approche du barman, je sors discrètement ma carte et je lui souffle un truc à l’oreille avec mon haleine à un gramme et demi. Il me regarde suspicieux mais il a vu la carte avec la bande tricolore, mon matricule, le blaze, tout, alors qu’est-ce qui peut faire ? Me dire non ? J’aimerais bien voir ça. Un mot de moi et demain l’hygiène débarque le faire chier, ou encore ça sera pour sa terrasse trop large, ou ses comptes avec la financières. Il y a tellement de règles pour les débits de boissons et les restaurants en France, les entreprises privées en général, qu’on a même pas besoin de se pencher pour foutre le bordel. Et tout, ça en bon barman, il le sait. Je lui commande quatre autres pintes et vais offrir aux filles à la table des jeunes.

– Pour ces demoiselles, de la part de moi et mon pote, j’annonce en posant les verres.

– Oh mais non fallait pas ! me fait un des mecs.

Mais je le regarde même pas.

– En ce cas laissez nous vous en payer un aussi, fait une des filles.

– Volontiers !

Une salope moderne qui n’a pas peur de nos gueules, j’aime ça. Son copain nous invite à leur table, héhé…

– Tu lui a dit quoi au mec ? me demande Amok.

– Qu’on était en mission d’infiltration et qu’on enquêtait sur ceux là.

– Ah, ah, ah !

On se présente les uns les autres, comme prévu ils sont presque tous étudiants, il y a un cuisinier dans le lot, nous on dit qu’on est des touristes en vacance à Lyon, on n’a pas besoin de se concerter on est sur la même longueur d’onde. D’ailleurs d’une certaine manière c’est ce qu’on est lui comme moi. Mais comme on est tous bourrés et français, tôt ou tard ça manque pas on parle politique. Les gamins se moquent de toute la bande Sarko, Hollande, Valls, et quand on arrive évidemment à Marine c’est une salope de facho. Je peux pas laisser passer, je suis bourré je vous dis.

– Et alors ça ferait pas de mal en France un peu de fascisme, y’en a marre de toute cette racaille qui fait la loi.

– Normal, fait une fille, t’as vu où ils vivent, c’est normal qu’ils soient comme ça, ils sont parqués dans des ghettos comme en Palestine.

Elle a pété un câble la vache ou quoi ?

– Mais qu’est-ce que tu racontes toi !? ça fait trente ans qu’on lâche des milliards en banlieue à chaque émeute, trente ans ! Pour rien, c’est de pire en pire à chaque fois. Les bronzés virent les français, ils veulent pas se mélanger !

– Vous avez vu ce qui se passe dans le 93, dit l’un d’eux en essayant de détendre l’atmosphère, ça bouge !

– Sept morts c’est normal que ça bouge ! Les flics les ont massacré, fait la vache qui compare les quartiers à Gaza.

– Massacré ? je dis, ils leur tiraient dessus à l’arme de guerre !

– Tu parles, fait la fille très sûre d’elle, je suis sûre c’est un prétexte pour justifier le carnage.

– Et le flic qui est mort là-bas, t’y pense ?

– Rien à foutre ACAB

– ACAB, répète le mec à côté d’elle.

Putain je vais les défoncer, ACAB, All Cops Are Bastards, le grand mot de tous les révoltés à la mie de pain. Amok me fait signe de me calmer. J’ai bien du mal j’avoue.

– Il avait peut-être une famille non ça vous vient pas à l’idée ? C’est ça, faut laisser faire les bougnoules et rien dire !?

– Bon moi j’en ai marre d’écouter ce facho parler ! fait une des filles en se levant. Tu viens Marco ?

Le Marco c’est le cuisinier de la bande. Il hésite, il a pas envie d’abandonner ce verre qu’on leur a payé.

– Hélène, te fâche pas comme ça, on discute !

– Et alors ? Tu supportes toi d’entendre parler de bougnoules et cette salope de Le Pen qu’elle devrait gagner. Moi c’est bon, je rentre !

– Ooooh, fait la tablée.

– Allez te fâche pas ma shoot, fait Amok, y parle pour parler c’est tout.

– Tu parles ! rétorque la fille, d’ailleurs vous seriez flics tous les deux ça m’étonnerait pas !

Et sur ces bonnes paroles Jeanne d’Arc s’arrache, poursuivie par sa paire de couilles qui beugle son prénom alors qu’elle est déjà dans la rue. Deux minutes plus tard, devine quoi, on entend une altercation. C’est nos deux tourtereaux qui ont un souci avec, devinez quoi… Ils sont quatre, du genre sauvages ils sont en train d’embrouiller les autres. Amok s’approche.

– La vie est belle hein…

– La vie est belle, je confirme.

Il veut y aller de suite, je le retiens, j’ai envie de profiter du spectacle d’abord. Les jeunes y vont à notre place. L’ambassadrice des quartiers se prend une magistrale gifle d’une des racailles. Les garçons veulent se battre, je me dis qu’il est temps d’intervenir, on les a laissés assez s’amuser comme ça, c’est notre tour. Cinq minutes plus tard les quatre connards sont par terre à compter leurs dents. Rien de mieux qu’une bonne bagarre pour la cohésion de groupe. Du coup le Marco nous invite chez lui, et on se retrouve tous à l’écouter jouer de la gratte dans son appartement à fumer des joints et à picoler. Le lendemain je me réveille dans un lit inconnu avec une fille à poil à côté de moi. J’ai l’impression qu’on vient de distribuer un lot de cymbale à une bande de triso et qu’ils défilent dans ma tête en jouant Highway to Hell. C’est horrible. La chambre est à demi plongée dans le noir, je cherche mes fringues à tâtons en essayant de pas faire de bruit. Quand soudain ça me traverse l’esprit, putain Amok ! Il est passé où ? Je réveille la fille et je gueule presque.

– Amok ! Il est où !?

La fille chouine, essaye de se rendormir.

– AMOK BORDEL OU IL EST !?

– Mais c’est qui Amok ?

– Mon pote !

– Mais je sais pas où il est moi, il est resté chez Marco je suppose.

– Marco, c’est qui ça ?

– Tu te souviens de rien ?

Vaguement. Je me souviens des joints, d’une gratte, mais c’est tout. Elle m’explique qu’on a pris un x ensemble et qu’après on est parti chez elle pour niquer. Putain ! je lui demande l’adresse de son pote et j’y vais. Dehors il fait jour, environs midi je dirais à la lumière, et j’ai pas mes lunettes de soleil. Je cherche ma fiole à coke, bon Dieu ! Elle est vide… ça va être une très longue journée… Je prends un tacos, lui plante ma carte sous le nez et lui ordonne de me conduire à l’adresse. Arrivée sur place je tambourine à la porte, un jeune mec en short boxer m’ouvre, il a l’air de me connaître mais je le remets pas du tout.

– Ah salut Francis vous êtes bien ren… il commence à me demander.

– Amok il est où ?

– Amok ?

– Mon pote !

– Ah je sais pas.

– Il est parti avec une fille ou quoi ?

– Non, je sais pas, franchement je te jure… dis donc je voulais te demander…

– Quoi !?

– Elle était bonne ta coke hier soir, t’en aurais pas d’autre ?

Putain j’ai partagé ma coke avec ces petits cons ! Putain et Amok qui a disparu alors que je l’avais dans mes pognes. Qu’est-ce que je vais raconter à Toussain moi ? Rien, je vais rien lui raconter, pas un mot, de toute façon il comprendrait pas, trois bagarres, une mini émeute dans une boîte de nuit, c’est pas son genre de fun. Quand j’arrive c’est le branle-bas de combat à la préf, on aurait repéré le Charcutier à Venissieux. Evidemment Toussain et moi on est pas convié, ça nous arrange, il veut visiter cette boîte à Meyzieu. Le Boléro porte encore les traces de l’incendie qui l’a fait fermer, mais il est en travaux quand on arrive. Bâche en plastique, pots de peinture, et des gros bras qui ont autant l’air dans le bâtiment que moi j’ai une gueule à lécher des culs. On sort nos cartes, bonjour, votre responsable est-il là ? Les deux mecs ont pas l’air de capter ce qu’on dit, on entend une voix dans le fond qui fait :

– Je suis là inspecteur…

Le mec à un accent de l’est que je connais bien, après la guerre d’ex-Yougoslavie on s’est retrouvé avec tout un tas de serbes et de croates dans la Légion. Rien que des durs à cuire. Il porte une chemise et un costard noir, il a une cicatrice sous l’œil droit qui pourrait bien avoir été fait par un bout de métal. Il nous invite à nous assoir et demande ce qu’il peut faire pour nous aider. Toussain lui demande son nom.

– Monsieur Slopiti.

– Serbe ? je demande.

– Croate…

– C’est vous le chef de chantier ?

– Je suis le nouveau propriétaire, précise-t-il.

Et mon cul c’est du beurre ?

– Ah, en ce cas vous pourrez peut-être nous expliquer, fait Toussain, nous travaillons sur une affaire d’homicide, et il se trouve que la victime avait une de vos cartes…

– Ah oui ? Nous en avons distribué beaucoup vous savez, nous cherchons du personnel.

Toussain sort une photo. C’est Latifa Royale avant grillade.

– Connaissez-vous cette personne ?

Il examine à peine la photo.

– Non ça ne me dit rien.

– Je me permets d’insister, voilà ce qui lui est arrivé…

Il sort une autre photo, la même après… Pourquoi il se prend la tête comme ça ? Il n’a pas compris qu’on les a en face de nous là ? Le croate a l’air de s’en foutre comme de son premier cadavre. Je ne peux pas lui en vouloir.

– Non vraiment pas, je suis désolé… puis je me permettre toute fois une observation.

– Je vous en prie, fait Toussain.

– Une personne capable de telles atrocités doit être très dangereuse, je serais vous je ferais très attention…

Tu parles, sa petite phrase pouvait pas mieux tomber, parce que moi aussi j’ai des photos, et celle-là je suis sûr qu’elles vont lui causer.

– Vous marquez un point, je lui fais en retour, avant de poser les photos une par une devant lui. Mais si j’étais cette personne, je ferais quand même attention à ce que sont parfois capable de simples petits flics.

C’est les clichés qu’on a pris des cadavres de Feyzin, et là il affiche carrément.

– Eh bien nous n’allons pas vous déranger plus longtemps…

Toussain me fait signe qu’on s’arrache, dehors il me demande à quoi ça rime d’énerver des tueurs. Je lui demande en retour ce qu’il espérait en lui montrant la photo du cadavre.

– Je ne sais pas, il avoue, je crois que je voulais voir si ça le ferait réagir.

– Si ça se trouve il s’en est chargé lui-même, alors qu’est-ce que tu veux que ça lui foute ?

Je suis de mauvais poil mais je peux pas lui dire pourquoi. Je m’en veux pour Amok, c’est toujours comme ça quand je commence à picoler, j’oublie le reste, que je suis flic par exemple. Amok… où il peut être maintenant cet enfoiré ? Si seulement je me souvenais de la soirée, peut-être qu’il m’a dit un truc important. Mais j’ai beau chercher, tout ce qu’il y a dans ma tête c’est de la semoule et ces connards avec leurs cymbales.

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