Vive la France ! 2

– Le lieutenant Toussain ? il est là-haut.

Une rue tout entière bloquée, pompiers, flics en civil, en uniforme, la médico-légale et son car, tout ça dans une petite avenue qui court tout le long du quartier de Montchat.  Ça commence bien, je suis à peine arrivé je débarque sur une scène de crime. Et qu’elle scène mon pote ! Trois macchabés dans un genre de loft, atelier de photographe genre artiste, un au fond devant un appareil photo sur un trépied, une gonzesse pas plus de vingt ans, un autre sur ma droite derrière la table, par terre, une autre fille en bout de table, assise, le torse recroquevillé, la tête penchée, elle a pris deux balles, une dans le cœur une dans la tête. Je regarde les murs pas un impact, le tir parfait, toutes les balles ont touché au but. Et il y a pas une douille par terre. Ils ont tout ramassé avant de s’arracher. Des vrais pros. Je m’approche d’un nègre en civil, un jeunot, ça doit être un stagiaire.

– Eh gros, je cherche le lieutenant Toussain.

– C’est moi.

– Oh putain, désolé lieutenant, Brigadier-chef Lebreton.

– Oh c’est vous le gars que m’envoie la BRI ?

– J’aurais dû m’en douter, après vos exploits…

– Vous êtes au courant ?

– Les nouvelles vont vite, sept morts… Ça va vous tenez le coup ?

– C’est surtout à mon partenaire que je pense vous comprenez. Quatre ans qu’on bossait ensemble.

– Il était marié ? Des enfants ?

Divorcé seulement, heureusement.

Il me fait signe vers les cadavres.

– Vous en pensez quoi ?

– Du travail propre, des pros.

– Attendez de voir les deux autres avant de dire ça.

– Les deux autres ?

Ça se passe sur le toit, on y accède par une échelle en bois. Ils sont assis sur des chaises noircies et tordues par la chaleur, brûlés jusqu’à l’os. A leur pied il y a bidon d’essence et extincteur. J’ai déjà vu ça en Afghanistan.

– Barbeuk taliban.

– De quoi ?

– Barbeuk taliban, c’est une punition qu’ils réservent aux prostituées…On allume, on éteint, on allume on éteint jusqu’à ce que mort s’ensuive.

– Vous êtes allé là-bas ?

Il regarde les deux cadavres, les mecs de la médico-légale arrivent, on débarrasse le plancher.

– Vous avez les noms de ceux qui vivent ici ?

– Oui, et on a même un STIC sur l’un d’eux. Bernard Lachemont.

Le STIC c’est le Système de Traitement des Infractions Constatées, en gros le fichier national des crimes et délits.

– Lachemont ?

– Vous connaissez ?

– Un peu, il était à Paris il y a quelques années, on l’a serré pour une affaire de faux fafs.

Il sourit.

– Je savais bien que c’était une bonne idée de vous faire venir et Idriss Abou Issan ça vous dit quelque chose aussi je suppose.

– Oh putain oui, pourquoi ?

– On a tué son frère il y a trois jours, avec sa famille, le petit dernier y compris, même méthode que là-haut en ce qui le concerne.

– Son frère ? Mais il est pas dans le business à ce que je sais, je crois qu’il est pigiste ou quelque chose comme ça.

– Reporter exactement, freelance.

Et quel rapport avec Lachemont ?

Pour le moment j’en sais pas plus que vous.

Idriss Abou Issan, dit le Charcutier parce qu’il adore désosser les mecs qui le font chier. C’est pas son vrai nom mais on ne lui en connait pas d’autre. Trafic de drogue, grand banditisme, braquage. En cavale depuis quatre piges, soupçonné d’une dizaine d’homicides. Un loup-garou. Tu parles que je connais, à la BRI si on le choppait on aurait une médaille. Je sais pas qui a eu l’idée de buter son petit frère mais il a pas tiré la bonne carte, ou alors c’est la concurrence, c’est possible. C’est que ça devient sauvage le trafic de stup en France, il y a du gros million en jeu entre la coke et le shit. Tous les quartiers sont sur le coup, et ici des quartiers il y en a quelques un. Je connais pas mais on m’a dit à la brigade. Mais ça, ça ressemble pas à un règlement de compte, ça ressemble à une opération militaire avec torture à la clef.

En attendant je suis installé au Novotel à côté de la gare Part Dieu. Une chambre confortable et anonyme, je peux pas rester là à rien foutre faut que je trouve de quoi m’occuper.

– Eh toi, je demande au réceptionniste, où est-ce qu’il y a des putes à Lyon ?

– Euh… je ne sais pas monsieur, il me fait façon madame est choquée.

– Eh fils de pute me regarde pas comme si ma bite avait du goût, tu vas jamais aux putes toi ?

– Non monsieur.

– Ah putain…

Un client s’approche de moi en se marrant.

– Vous les trouverez à Perrache monsieur.

– Perrache ? C’est où ça.

– Faut prendre le métro, vous y serez en cinq minutes.

– Okay merci.

Je sors, dehors devant la gare il y a les habituels traine latte, je les calcule pas, je rentre dans le métro, y’a la queue devant les caisses, va chier je passe derrière quelqu’un, un mec en veste rouge m’interpelle.

– Eh c’est pas gratuit !

– De quoi ?

Je retourne sur mes pas et sort ma carte. Va chier connard pour moi tout est gratuit, même ta gueule si je veux.

– Excusez-moi, il fait.

Je continue mon chemin et vais à Perrache.

– Eh toi, où sont les putes ici ? je demande à un zonard qui traine dans cette gare ci.

Il m’indique, je descends les escaliers, les filles sont sur le côté de la gare, dans des camionnettes. Oh putain les morceaux ! C’est ça leurs putes à Lyon ? Des vieilles de 60 piges ?

– Eh chéri, je fais en m’approchant. Y’a pas de la viande plus fraîche dans le coin ?

– Je t’emmerde connard, me répond la vieille.

– Me pète pas les couilles Alzheimer dis moi juste oui ou non.

– Merde ! Dégage !

– Il y a un problème Josy ? fais une autre pute en sortant de sa camionnette.

Bordel elle doit bien faire cent kilos et elle est tatouée comme un yakuza !

– Nan y’a pas de blème, j’explique, je veux juste de la viande fraîche, c’est trop demander ?

– Eh casse toi connard ! me répond l’autre.

Bon fait chier. Je me casse et rentre dans un rade, j’ai soif. Je commande une pinte et je demande au mec s’il connait un coin avec de la viande fraîche. Ouais il connaît, il m’indique des roumaines deux rues plus loin. Elles aussi elles sont en camionnette. Il y a une blonde maigrichonne dehors qui attend, et une brune avec une peau blanche et des rondeurs, je demande le prix à la brune, ça me va mais pas question que je baise avec une capote.

– Pas capote, pas baiser, elle me fait avec son accent à la con.

– Fais pas chier, je te paye le double !

– Pas capote pas baiser, elle répète.

Commence à m’emmerder celle-là.

– Bon, bon bon, okay

On monte dans la caravane, c’est petit, il y a un lit avec une couverture orange et des coussins chamarrés, des icônes aux murs, un petit miroir, un seau avec de la flotte avec lequel elle me lave la bite en me branlant avant de m’enfiler une capote, elle commence à me sucer. Je sens ça va. C’est pas mal, elle s’y connaît, mais je veux qu’elle aille au fond alors je lui colle la main sur la tête et je lui fourre tout mon dard dans la bouche, elle se débat, je la lâche.

– Arrête ça ! Je fais pas gorge profonde.

– Putain tu m’emmerdes toi, à quatre pattes salope !

– C’est vingt euros plus.

– De quoi ? t’es malade ?

– C’est vingt euros plus ! Si tu veux voir sein aussi c’est dix euros plus !

Elle porte un corset noir et des bas à larges résilles, elle a la chatte taillée en ticket de métro évidemment. Je l’attrape par la taille et la retourne comme une crêpe, elle pousse un cri mais je m’en cogne, je la fourre d’un coup sec et je commence à la baiser sérieux, han, han, mais merde j’ai la queue qui ramollit parce que je sens rien ou presque maintenant, putain de capote ! Elle rue, je me retire, j’arrache la capote en lui bloquant la tête dans les coussins, puis je la fourre à nouveau, elle grogne, elle essaye de hurler, elle se cabre, ouais c’est bon ça ! Je lui fais une clé au bras pour la calmer, je la baise encore un peu et je balance la purée sur son cul.

– Espèce de salaud, elle fait en émergeant des coussins.

– Ferme ta gueule salope.

J’attrape mon blouson, sort la fiole de coke et me fait une prise.

– T’en veux ?

– Va te faire foutre !

– Pfff…

Je me rhabille et je sors. Il fait bon, l’été est pas loin. Je vais me saouler dans le rade que m’ont indiqué les putes.

– A DOM ! MON POTE !

– C’est qui Dom  ? me fait en passant un ivrogne, un jeune avec une barbe d’étudiant.

– Mon pote, t’es sourd ? Va chier je veux picoler seul ce soir.

– Eh ça va reste tranquille mon gars.

Ils sont fous dans ce coin ou quoi ?

– J’ai une gueule à rester tranquille toto ? Prends tes petites couilles tant que tu les as encore attachées au cul et va t’assoir avec tes potes.

Il repart avec ses bières sans demander son reste.

– Ces jeunes je vous jure, je fais au barman qui se marre.

– Vous êtes de la maison ? il me demande.

– Ça se voit tant que ça ?

– Comme le nez au milieu de la figure.

– Bah ouais, je suis de la maison, je soupire.

– Vous avez vu ce qui s’est passé à Paris ?

– Ouais, ouais, je veux boire tranquille j’ai dit.

Il recule. J’aime pas les touristes, les pseudo sympathisants, les lèches-culs et je sais en reconnaitre un à cent mètres.

– Bon, bon, excusez-moi…

Soudain j’entends un son de cloche qui passe à la radio, je reconnais tout de suite le morceau, putain Dom et moi on l’adorait ce morceau. Hell’s Bells.

– Mets plus fort ! je fais

– Je peux pas à cause des voisins, on a déjà eu une amende, plaide le barman.

– Putain de ta mère !

Je saute par-dessus le comptoir et je mets à fond, les jeunes dans le fond beuglent de joie. Je chante en yaourt en mimant une gratte, head banging mec ! A fond ! la tête en avant et en arrière comme Angus Young. Dong dindingdong, ding dong, ding dong, dalala dindingdong ding dong talala Hell’s Bells ! Qu’est-ce qu’on se marre.

 

Je suis rentré vers trois heures, en chemin j’ai mis un pain à un pélo qui me revenait pas. Ça va j’étais content, ça avait été une bonne soirée.

 

Un an sans sortir de mon appartement. Un jour j’ai eu un sursaut, je suis allé voir un psy de l’armée, il m’a prescrit des anxiolytiques. Et puis surtout je suis rentré chez les flics. Taper sur les gens ça toujours été ma meilleure thérapie, je crois que je suis un peu psychopathe sur les bords, mais qu’est-ce que c’est bon !

 

– Ça y est on sait quel lien il y a entre Lachemont et Issan, le premier travaillait parfois pour le second, ils sont allés en Irak ensemble couvrir la guerre.

Toussain partage son bureau avec deux bricards, c’est ses adjoints, Lautiers et Villemont. Un petit, un grand, un long maigre, et un costaud avec du bide. Ça se sent ça pantoufle chez eux.

– On a fouillé son portable aussi, il a appelé treize fois le même numéro, et quatre fois un autre numéro dans la soirée. Le premier c’est du pré payé, on pourra pas remonter jusqu’à lui l’autre c’est le numéro d’une fille. Une dénommé Latifa Royale.

– Tu m’en diras tant, c’est quoi une artiste ?

– Si on peut dire, elle est stripteaseuse.

– C’est de l’art, faut pas dénigrer, fait Lautiers.

– Ouais c’est une pute quoi, vous avez un STIC sur elle ?

Le lieutenant me regarde un peu de travers mais je m’en branle.

– Non, quelques amendes de stationnement c’est tout.

– Bon bin on va aller la voir non ?

– Ça marche.

Latifa Royale, je te jure, tu parles d’un blaze. Ça doit être une grosse pouffe siliconée de bougnoule qui se prend pour Nabila. Elle crèche à la Croix Rousse, on y monte. Raté c’est une putain de négresse carrossée comme un avion de chasse. Jamais vu un bidule pareil. Elle est chez elle, elle nous reçoit dans une petite robe verte moulée je te dis pas. Putain j’ai la trique. Faut dire que j’ai un truc avec les négresses, entre une blanche et une négresse moi je mange la viande noir de préférence.

– Je peux vous aider ?

Elle est bien aimable, elle nous laisse même entrer.

– Est-ce que vous connaissez un certain Bernard Lachemont ? demande Toussain.

– Euh oui, il a fait quelques photos pour mon book pourquoi ?

– Nous pensons qu’il est mort.

– Vous pensez qu’il est mort ? Vous n’êtes pas sûr ?

– Les corps n’ont pas encore été identifiés.

– Les corps ?

– Oh… mais c’est horrible.

Je regarde sur le côté, dans le salon, il y a une valise ouverte, un sac.

– Vous partez en voyage ?

– Euh… euh, non, non, je faisais un peu de ménage.

Je sais qu’elle ment mais je dis rien.

– Monsieur Lachemont vous a appelé samedi soir. Pouvons-nous connaitre l’objet de son appel ?

– Samedi ? Ah bon non, il ne m’a pas appelé.

– Je me permets d’insister, nous avons la liste de ses appels. Et vous êtes la deuxième personne qu’il a essayé de joindre avant de mourir.

– Ah, non, non, d’abord samedi je travaillais.

– Il a bien dû vous laisser un message, il a appelé plusieurs fois, a insisté Toussain poliment.

– Ah non, non !

Bon ça commence à bien faire les grimaces je me dis.

– Ecoute salope, je lui fais en la regardant bien en face, on en n’a rien à foutre qui tu suces ou si tu fais la pute le samedi, dis-nous juste la vérité !

Le lieutenant me regarde comme si je venais de lui chier sur le front. Ça va bien le cirque à guignol, m’en branle de son opinion.

– Je vous demande pardon ? Sortez de chez moi immédiatement !

Elle se cabre, j’adore ça. Je rentre dans le salon et j’attrape une nuisette dans ses valises. Un truc léopard transparent.

– Eh c’est joli ça ! je me moque.

Ils en reviennent pas ni l’un ni l’autre.

– Brigadier s’il vous plaît….

Je balance la nuisette, j’ai vu un truc. Un béret vert coincé sous une pile de jean.

– C’est quoi ça ? je fais à la fille.

– Euh… c’est à mon fiancé !

– Ah ton fiancé salope ? Il est dans la Légion ? C’est quoi son nom ?

Appelez ça l’instinct mais en touchant ce béret j’ai immédiatement l’impression de connaître son propriétaire.

– Euh…. D’abord je n’ai rien à vous dire, sortez immédiatement avant que j’appelle mon avocat !

Bon là elle commence à me chauffer, je déteste les avocats. Les baveux ils nous font chier. C’est la nouvelle mode maintenant, tout le monde menace tout le monde avec son baveux. Je t’en foutrais moi ! Je sors du salon d’une traite et je l’attrape par le cou avant de la coincer contre le mur.

– Arrête de me faire chier comme ça petite pute nègre, je gronde, le nom du mec.

– BRIGADIER !

Elle est morte de trouille maintenant, toute grise la négresse, et elle a raison, je rigole pas moi.

– Pa… Patrice….

Elle pleure à moitié maintenant. Ça fait tilt tout seul dans ma tête.

– Patrice Van Ng ?

Elle en revient pas d’un coup, elle ouvre la bouche, la ferme.

– O… oui…

– Putain Amok !

Je la repose.

– Où il est ? Qu’est-ce qui se passe ?

Elle se met à pleurer pour de vrai, grosses larmes.

– Brigadier sortez immédiatement, c’est un ordre !

Je regarde Toussin, il est gentil lui…

– Toi me pète pas les couilles okay ?

Je dois avoir mon air loup-garou parce que lui aussi il grisâtre le négro.

– Alors… je fais à la fille.

– Alors il est venu hier…. Il était défoncé… complètement flippé, je sais pas ce qu’il avait… il a pas voulu me dire…. Il m’a donné de l’argent… m’a dit de partiiiiiir !

Grosses larmes. Je la prends dans mes bras.

– Voilà, voilà, tout va bien cocotte.

J’en profite pour lui peloter un peu le cul, elle se recule choquée.

– Bon… bon… Et tu sais où il se cache là ?

– Non, je vous jure !

Je la crois. Qu’est-ce qu’il fout à Lyon ? Il est de Bordeaux.

– Pourquoi il est là ? C’est juste à cause de toi ?

– Non, il voulait voir quelqu’un, il ne m’a pas dit qui.

Putain, Amok… lui et moi ça remonte à 2002, quand on nous a débarqués dans les montagnes à la chasse au Ben Laden. Un tueur comme j’en ai rarement vu, d’où le surnom. Franco vietnamien, 1er RE, on a fait un an ensemble avant que nos bataillons soient séparés, je sais qu’il est passé dans le privé depuis, mais c’est tout. J’explique tout ça en sortant de l’appartement de la pute. Le lieutenant me reproche mon comportement, et me dit qu’il va faire un rapport. Oh merde !

– Eh faites pas chier, elle nous menait en bateau !

– Vous l’avez brutalisée, insultée, vous avez fouillé sa valise sans commission rogatoire, vous vous croyez dans un western ou quoi ? Je vous colle un rapport, c’est tout !

– Oh putain de ta mère… je grogne, qu’il aille se faire enculer avec son rapport. Comme vous voulez, et on fait quoi maintenant ? Vous voulez me renvoyer à Paris par le premier train c’est ça ?

– Ça me tente bien en effet, si vous ne connaissiez pas ce Amok… Où est-ce qu’il pourrait se cacher d’après vous ?

– C’est un ancien légionnaire qu’est-ce que vous croyez ? Il peut être n’importe où ! Même vivre dans les égouts comme le Punisher s’il veut !

– Le quoi ?

– Laisse tomber.

J’adore cette bédé, ce mec qui dessoude toute la mafia pour venger sa famille, avec son crâne sur le torse et ses deux flingues. « Ceci n’est pas une exécution, c’est une punition ! » Quand j’étais dans la Légion on avait un teeshirt avec une tête de mort aussi, sauf qu’il portait un béret. J’adorais ce teeshirt.

Le lieutenant a farfouillé dans le carnet d’adresse de Lachemont, son téléphone, ses collègues ont fait quelques appels, on a d’autres adresses à visiter. On sillonne Lyon et ses proximités une partie de la journée, du boulot de porte à porte qui nous mène jusqu’à Feyzin. Un restaurant où travaille un gars qu’on n’a pas réussi à joindre. Quand on arrive, il y a Rage Against The Machine qui braille. Ah ce groupe ! Ils ont fait un bon album et puis c’est tout ! quel dommage. N’empêche, quand ils sont passés à Paris j’étais à leur concert, comme Nirvana. J’étais jeunot mais j’ai toujours aimé le hardcore moi, alors le grunge pensez…

Le restaurant est un grand bâtiment en préfabriqué, la porte est ouverte, on entre, et tout de suite on sent l’odeur. La chair brûlée. Ça se passe dans la cuisine et ils sont encore là. Avec le mec sur une chaise, devant le passe, à moitié grillé. Il fume encore, je mate nos nouveaux amis, deux gros bras armés de pistolet-mitrailleur MP5 et un blond avec un flingue dans le pantalon, un Glock. Le blond sourit.

– Eh bien bonjour ley zamis, il fait avec un accent anglais à couper au couteau. Ce ney po bien dey no pos fwapper avant d’entrey, cey comme ça qu’on dit, no ?

C’est le moment que choisit le cramé pour revenir à lui, soudain c’est Sarajevo dans la cuisine. Je dégaine et abat les deux costauds l’un après l’autre, le blond s’enfuit en tirant, le lieutenant, derrière moi, réplique à moitié plié en deux, connard je vais rentrer dans sa ligne de tir s’il arrête pas ! Je le bouscule, il tombe, je cavale après le blond. L’autre est en train de traverser le parking, il balance des pruneaux tout en courant, et d’un coup je les vois qui sortent de deux 4X4 garés un peu plus haut le long de la jolie place avec son kiosque de ce village si paisible qu’était Feyzin il y a cinq minutes. La minute bucolique est terminée, ils sont quatre, deux/deux de chaque côté, fusil d’assaut, déplacement en perroquet comme on dit, tir de suppression, tous en même temps, les balles pleuvent comme à la guerre parce que c’est la guerre. Ces types savent très bien ce qu’ils font et ils le font bien. Les vitres explosent, les pneus sont déchirés lacérés, la tôle est mitraillée, une voiture sur le parking prend feu. Je réplique, j’ai 15 cartouches pour la guerre justement. Toussain sort à ce moment-là, il tire depuis la sortie, les balles tracent dans sa direction j’en profite pour abattre un gars, qui essaye de traverser en face, je me tourne vers Toussain pour voir s’il va bien, on échange un regard, c’est clair qu’il a peur. Les vitres de la bagnole éclate au-dessus de ma tête, je me couche et balance deux pruneaux par en dessous à l’autre mec qui se pointe avec son FAL, une dans la rotule, une dans les couilles, il tombe à genoux, je l’achève d’une balle en pleine poitrine. Je recharge. Soudain j’aperçois au-dessus de moi un des gars qui s‘approche, Je tire à travers le pare brise, me redresse, continue de tirer parce que juste derrière lui son collègue recharge. AKSUD modèle commando avec les chargeurs tête bêche, va chier connard on mourra pas aujourd’hui. Blam ! Blam ! Blam ! Il tombe, essaye de sortir son pistolet de back-up, enculé de ta mère ou quelque chose comme ça, blam ! Ta gueule !

– I’M GOING TO KILL THAT BITCH !

Blondinet s’est trouvé un otage, je me suis trouvé un AR 15 avec une visée réflexe, on va voir qui va gagner. Il beugle dans sa langue de rosbif que j’ai apprise à force de fréquenter les forces de la Coalition. Je vais le tuer, je vais le tuer, t’approche pas, blabla, l’otage, un quadra avec une bedaine et une barbichette de pédé comme ils en ont tous maintenant, a pissé dans son pantalon, je vois l’auréole, ça me fout les boules pour lui, je me concentre, j’épaule mon fusil en avançant doucement, patiemment, je respire lentement, je le centre dans mon viseur, et quand je sens que c’est bon…

La balle lui rentre pile au-dessus de l’œil en laissant un petit trou, il tombe raide, la fête est finie.

 

Ils m’ont envoyé au vert et voilà que c’est le carnage. Je peux pas dire qu’à la préfecture de Lyon ils sont enchantés de ma présence tout d’un coup, et à Paris… à Paris j’ai reçu un coup de fil du patron lui-même, Baillard, le directeur de la BRI. Il est pas furieux, il est limite nervous break down. C’est la seconde fois en moins d’une semaine que je tombe sur un traquenard à l’arme de guerre, et cette fois c’était des professionnels, des vrais. Ce qui veut dire en gros, aux yeux du public comme de la hiérarchie, qu’on ne fait pas notre travail. Je crois qu’il va m’envoyer rebondir, genre on a vu avec Lyon vous partez pour Saint Pierre et Miquelon. Non, il veut qu’on boucle cette affaire au plus vite, surtout si c’est lié au Charcutier.

– T’es un héros, ils peuvent dire ce qu’ils veulent à la pref, pour moi t’es un héros !

C’est Toussain qui parle.

– Nan, nan, crois moi je suis pas un héros.

On est chez lui à boire des bières, sa femme est en train de coucher les petits, une bougnoule plutôt mignonne.

– Si ! il insiste, pour ma femme, mes enfants, pour moi, aujourd’hui t’es un héros, tu m’as sauvé la vie !

– Okay, okay, si tu veux, j’ai fait, je suis un héros.

– J’avais peur tu comprends, j’ai toujours peur ! Mais toi non !

– Moi c’est différent j’ai de la pratique, l’Afghanistan, la Légion, tu comprends ?

– Et quand tu as eu l’autre, tu étais si calme alors que j’osais même pas parler ! J’avais peur pour le gars, j’avais peur pour moi, c’était horrible.

– T’inquiète, repose toi avec ta famille un jour ou deux ça va passer. C’est normal, t’as pas l’habitude.

– Et toi si ? Je veux dire ça ne te fais rien ?

J’ai haussé les épaules, qu’est-ce que tu veux que je le baratine. J’adore tuer des gens et je fais ça très bien. Mais il comprendrait pas.

– Plus grand-chose…

C’est de son côté que ça a coincé avec la pref de Lyon, il trouvait qu’un petit lieutenant sur une si grosse affaire c’était pas normal finalement. Je leur donnais pas tort. Quatorze cadavres en trois jours c’est un sacré score dans un petit pays si calme si douillet, surtout dans une ville aussi bourge que Lyon. Ça fait tâche. C’est sur le choix du bonhomme pour continuer l’enquête que ça craint. On est sous les ordres du capitaine Beauvalait maintenant, un con de compétition, j’ai pas besoin de longtemps pour m’en apercevoir.

– Vous avez assez sévi comme ça. Remettez-moi votre arme.

Après une fusillade impliquant une arme de service on vous confisque votre arme le temps de l’enquête interne. T’as pas le choix c’est comme ça, mais tu peux prendre ton arme de secours si t’en as une, et j’ai un Glock en plus dans ma valise. Me foutre à poil alors que je suis en service, ça, ça se fait pas.

– De quoi ?

– Et soyez heureux que je ne vous fasse pas sauter votre plaque !

– Il est sérieux lui ? je demande à mon petit lieutenant.

– J’en ai peur.

– Et je vous prierais de ne pas parler de moi à la troisième personne ! ajoute ce con.

C’est comme ça que je me retrouve sans pétard. Je me sens à poil. Faut que je me démerde pour en trouver un autre.

– Tu peux pas m’aider ?

– T’inquiète on va arranger ça.

Il a pas peur de se faire gauler, il risque un peu sa carrière là, ça me plaît.

Après ça on descend à la morgue. Les mecs que j’ai refroidis sont alignés sur des chariots. Les autopsies n’ont pas encore commencé. Ça sent la mort et le chloroforme là-dedans, le savon antiseptique et le sang. On les a lavés mais le sang ça s’incruste même dans l’air, acide, diffus, présent. J’aime bien cette odeur. Le chef légiste est là, il a commencé les premières constations, il me fait signe.

– Vous avez déjà vu ce genre de tatouage ?

Oui, j’ai déjà vu ça.

– Les Tigres d’Arkan, une unité de tueurs serbes. Criminels de guerre…

– Regardez là, une ancienne blessure par balle.

Il me montre le blond, en effet, il a été blessé à l’avant-bras. Un anglais, un serbe, des cicatrices de combat…

– Des mercenaires.

– C’est ce que je pense aussi, répond le chef légiste.

– Des mercenaires !? répète Toussain.

– Ça se tient, je dis, barbeuk Taliban, Amok…. Il est passé dans le privé je t’ais dit.

– Mais quel lien avec Abou Issan.

– Aucun si ça se trouve.

 

Mais plusieurs personnes n’étaient pas d’accord avec cette théorie, Beauvalait pour commencer et Abou Issan en personne pour terminer. Le premier a lancé ses hommes sur la piste d’un mec qu’on recherchait dans toute la France depuis quatre ans, pendant que le second nous tombait dessus alors qu’on faisait la tournée des indics du petit lieutenant.

Il est marrant Toussain, il essaye de la jouer vachard avec ses indics mais à chaque fois ça se termine par un tapage dans le dos, et vas-y que je te roule un patin si t’insiste. Je comprends pas trop sa méthode mais ça marche. Enfin ça marche, on va nulle part, mais les mecs sont pleins de bonne volonté.

– Hey pélo tu fais quoi là !?

Une camionnette blanche, un melon à la fenêtre, nous qui causons à un indic à la Duchère, quartier encore sensible à ce qu’il paraît. Je t’emmerde, la loi c’est nous.

– Dégage on est de la police.

– Ah ouais cousin ? Je peux voir ta carte ?

Bon, j’ai pas de flingue et j’ai pas envie que ça parte encore en sucette. Je sors ma carte.

– Je vois rien pélo, tu veux pas t’approcher ?

Okay, je m’approche, il me braque un fusil à pompe à canon scié sous le nez, la portière coulisse à la volée, Toussain n’a pas le temps de dégainer qu’en sort une pelletée de bougnoules avec un putain d’arsenal de guerrier. C’est Bagdad à Lyon si on fait les cons, bis repetitas, et on n’a pas une chance. Ils nous font grimper dans la camionnette, Le Charcutier nous attend à l’intérieur. Il est maigre, les yeux cernés de mauve, la bouche marquée par des rides profondes, il a un regard de dingue.

– Qui a tué mon petit frère ? il nous demande de but en blanc.

Les mecs nous braquent leurs flingues sur la poitrine pendant que la camionnette reprend sa route. Toussain n’en mène pas large et moi non plus trop en fait. Parce que je vois bien que la mort pourrait très vite arriver si on ne donne pas les bonnes réponses.

Ecoute, je dis, on n’en sait rien, je te jure, on y travaille !

– Vous savez quoi ?

– On pense que les mecs qui l’ont tué sont des mercenaires.

– Des mercenaires ?

– Ils ont tué d’autres gens aussi, c’est pas lié à toi à priori. C’est lié à lui, les gens sont liés à lui.

– A Mohamed ?

– Il faut nous croire, je vous en prie, fait Toussain, j’ai une femme et des enfants !

– Qu’est-ce que tu veux que ça me foute ?

– Ce qu’il essaye de te dire c’est qu’on a pas intérêt à te mentir, on le sait, je plaide.

J’essaye pas de titiller sa vanité, c’est ses yeux, on dirait qu’il attend que ça d’avoir un prétexte pour nous désosser. On raconte une histoire atroce sur lui, qu’il aurait taillé en entier un mec vivant après l’avoir écorché. Il paraît que ça a duré quatre jours et qu’il avait un médecin sur place pour le maintenir en vie le plus longtemps possible. Je ne sais pas si c’est vrai ou une légende urbaine, j’ai pas envie de savoir.

– Okay, on vous laisse courir, mais on sera derrière votre dos, essayez pas de nous baiser.

– Ça risque pas.

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