Orgueil 3

L’amour s’en va et il revient comme un ressac. On se détache et on se rattache dans un constant va et vient comme un long coup de rein. Mais avec ceux là il ne s’en allait pas. C’était constant et fusionnel, chaque fois qu’il se voyait, la fièvre. Tout en travaillant, ils s’écrivaient des messages sur l’intranet. Ils étaient brillants et drôles, et quand ils étaient ensemble c’était comme deux charbons ardents dans la même lampe magique. On ne voyait plus qu’eux. Les restaurateurs les reconnaissaient et leur accordaient leur meilleure table, les serveurs de café étaient aimables, souriant même parfois, accordés aux autres comme un couple de vedette, ils n’y faisaient même plus attention, enfermés dans leur bulle. Alors on les maudissait bien entendu, les gens heureux ont cette chose particulière en eux qu’ils font mal aux autres, invariablement. Mais les amoureux sont égoïstes, exclusif, et cruels, alors qu’importe. Elle se sentait comme un bouquet de fleurs fraiches qu’on respire tous les matins, comme une découverte perpétuellement renouvelée, une couleur par encore connue et qu’il avait gratté sous la couche d’elle-même. Elle se sentait épouse, femme, pute, elle avait 17 ans, 40, elle avait tous les âges. L’impression de vivre un film, et si parfois elle se demandait si ça s’arrêterait un jour, prit d’une sourde angoisse, il lui suffisait de se tourner vers lui et de croiser son regard. Il était amoureux, fou amoureux. Sauf qu’il ne le ne voulait pas. Plus ce sentiment cédait sur lui, sur sa volonté de garder ses distances, plus il se sentait aspiré par cette passion, plus il pensait à fuir.

Oui, fuir, la voilà la vérité cru. Lui qui avait toujours relevé tous les défis était en train d’être vaincu par celui-ci, par elle tout entier. Il avait voulu la séduire, y était parvenu, l’avait voulu amoureuse, y était également parvenu, mais il n’avait pas prévu que ça se retournerait contre lui. Le carambolage. C’était hors de question, au-delà de ses forces, impossible. Parce qu’il savait, intiment, qu’elle cesserait d’être amoureuse. S’il se laissait aller, si au lieu de jouer des mots dans leur conversation intime, d’être brillant à tout heure, si au lieu d’être le prince charmant qu’il offrait à toutes, il devenait l’homme crue, égoïste, parfois revanchard, possessif qu’il était. L’homme qu’il cachait tout au fond de lui quand il voyait une de ses anciennes maitresses avec un autre, quand il sentait que quelqu’un lui échappait, quand il la voyait elle riant à une blague qu’il n’avait pas entendu. Il ne voulait pas qu’elle sache cet homme là, cet homme laid. Et c’est ce qu’elle verrait s’il se laissait totalement libre de l’aimer, s’il faisait tomber le masque de la séduction, ne prenait plus aucune politesse, précaution avec elle. Car c’était ça la rançon de leur amour, de ce truc dont elles étaient toute folle, la rançon sans fard, c’est qu’il ne tenait que derrière un voile d’apparence, il vivait comme une flamme tant qu’on ne la dénudait pas, tant que personne ne vendait la mèche.

Au fond il était déchiré, et ça commençait à se ressentir dans tout, dans son travail, dans son comportement, excepté quand il était avec elle, en tête à tête, et Elsa le sentit. Comment le sentit-elle à quatre cent kilomètres de distance, à sa voix au téléphone, quand il l’appela. Elsa, son histoire la plus sérieuse à ce jour, ils avaient même pensés au mariage à un moment donné, ils étaient de la même espèce séductrice, et puis ils avaient renoncé, ça n’aurait pas tenu. Elle accouru comme une femme trop contente de rafler le trophée. Elle le trouva chez lui, ivre, gai, il lui fit l’amour avec rage, comme s’il se vengeait de tout ce qu’Alice lui faisait, comme s’il voulait l’humilier à travers elle. Elsa eu l’impression d’être labouré dans un film porno, ça lui rappela un amant, mais ça ne lui plut pas franchement.  Elsa et son corps imparfait, trop musclé, de danseuse, avec ses petits seins en gouttes d’eau insignifiant, sa peau blanche, ses gémissements mouillés de jeune fille. Qui s’était fait faire un piercing dans la langue parce qu’à trente-quatre ans faut rester dans la course coco et qui en faisait des tonnes avec. L’antithèse d’Alice. Mais c’était ça qui était excitant, ça qui faisait du bien, au moins elle il ne la craignait pas. Et il s’arrangea pour qu’elle le sache. Ce fut, comme il espérait leur premier accro. Une rupture dans la belle harmonie, se rappeler à elle autrement, l’homme qu’il était avant de la connaitre, l’homme qu’il était et serait toujours. Un inconstant, un papillon, à prendre ou à laisser. Alice accusa le coup, après tout elle savait mais elle voulait y croire, croire qu’avec elle c’était différent. Non pas qu’il changerait qu’elle lui ferait oublier les autres. C’était peut-être sa vanité à elle après tout, son orgueil, de croire  que sa plastique et son esprit pouvait tout. Il fallait qu’elle l’accepte comme il était, en homme libre, tôt ou tard il choisirait.

Mais non. Elle se trompait, il se réorganisa autrement et se mit à la partager avec les autres, un peu de chacune, et elle comme la cerise sur le gâteau de son harem. Il restait charmant, attentionné, drôle, plein d’esprit, du champagne, ne cachait même pas son bonheur d’être avec elle mais c’était tout, quand il s’en allait, qu’il était avec une autre, elle n’existait simplement plus. Parfois elle évoquait le sujet, chaque fois il esquivait d’un mot d’esprit, d’une boutade. A prendre ou à laisser, à prendre ou à laisser….

 

Incidemment elle n’avait jamais vécu quelque chose comme ça, être partagée, ne pas devenir l’objet de la seule attention de son amant, et ce qui l’avait séduite en première instance, ce qui l’avait attiré vers lui même, ce jeu, était en train de la déchirer. Alice était amoureuse et elle l’était comme tout chez elle, sans fard. Et plus elle l’était plus ça faisait mal. Alors, plutôt que d’être une victime, elle lui rendit la monnaie de sa pièce. Ce n’était pas les prétendants qui manquaient. Celui-là s’appelait Bastien, il avait son âge, s’étaient connu sur les bancs de la fac, avaient déjà flirté ensemble mais c’était allé nulle part. Cette fois-là elle donna suite, il accouru ventre à terre, venant la chercher à son travail avec un bouquet de fleur, empressé, et Eric l’aperçu et ça le mordu jusqu’au sang. Etait-ce possible qui la perde pour un gosse ? Lui ? Qu’elle lui échappe ? Qu’elle cesse de l’aimer comme une folle pour agir comme lui ? Mais lui c’était lui après tout, il était comme il est, pourquoi se comportait-elle comme ça alors qu’il savait qu’elle l’aimait ? Espérait-elle le rendre jaloux ? Ah la pauvre…

 

Ce soir là il aurait aimé s’arranger pour ne pas être seul mais tout le monde dans l’agence avait aperçu le jeune homme et implicitement comprenait ce qui se passait. Les gens n’aiment pas les perdants pas plus qu’ils ne supportent un bonheur trop ostentatoire. Ils se vengent quand il est temps. Eric avait été trop heureux ces derniers temps, multiplier un peu trop le papillonnage et par-dessus tout il avait prit le luxe de jouer avec une reine que tous lui enviaient, femmes et hommes. C’était comme s’il avait insulté leur propre fantasme d’amour parfait, de mariage romantique, craché sur le beau tableau. Il essaya bien d’appeler quelques relations du métier histoire de sortir et ne pas se retrouver seul en tête à tête avec lui-même, mais d’une part la publicité est un monde tout petit, d’autre part la vie est ainsi faite qu’elle nous propose souvent le feu plutôt que l’eau alors qu’on brûle déjà. Alors il resta chez lui devant sa télé et pensa à elle, invariablement. Il pensa à elle toute la soirée, l’imagina dans les bras de ce gamin, en conçu une grande colère qu’il ne parvint à défouler nulle part. Pas question de l’appeler ou de lui envoyer des SMS, puisqu’elle jouait, puisqu’elle osait l’attaquer sur son propre terrain, il allait lui montrer qui était maître dans ce domaine et le maître ne dit rien, il attend son moment.

 

Un grand général doit savoir l’art du changement disait Sun Tzu. L’expression routinière des règles de la guerre, les vieilles formules, ne sont pas pour lui ou il ne mérite pas son titre. Il s’adapte. Au terrain, à l’armée adverse, à sa position. Eric avait bien compris le message et faire une scène aurait été déplacé, aussi déplacé que prétendre que ça ne lui faisait rien. Alors il fit semblant d’être vaincu. Il chassa ses autres maitresses, chassa une bonne fois pour toute Elsa, et toutes celle qui, profitant de la situation, tentèrent le bon coup. Ce ne fut pas bien difficile de se débarrasser d’elles. A nouveau il s’inspira de ce que lui évoquait désormais Alice, une grande frustration, de la colère même qu’il retournait contre les autres. Puis il lui fit une déclaration d’amour écrite. Sa plus belle lettre à ce jour, ses plus beaux messages réunis sous une même flamme Ecrite avec science et calcul, chaque mot pesé, ponctuation et syntaxe au cordeau, une lettre magnifique et pleine de passion qui lui alla droit en plein cœur.

Elle avait passé la soirée avec Bastien à espérer ses messages. Même des hurlements de jalousie déplacée lui aurait convenu, et ça l’avait tellement blessé qu’il garde le silence que ça l’avait découragé de coucher avec le jeune homme. D’ailleurs elle n’en avait aucune envie. Parvenu au bord de cet instant où tout peut basculer dans une soirée entre un homme et une femme, elle avait calé, s’était refusé à lui et finalement était rentré chez elle seule, et esseulée. Alors quand elle avait reçu cette lettre finalement c’était comme si d’un coup il avait accompli tous ses vœux, remplit sa boite à rêve de princesse, gavé son cœur de bonbon à la rose. Puis il était venu finalement la chercher dans son bureau, l’embrassant passionnément devant tout le monde, sans même une précaution pour toutes les autres ou les limites qu’imposait un microcosme aux individus. Alice chavira comme de juste. On ne pouvait pas la toucher plus au milieu. Comme s’il avait deviné par cette lettre et son élan de spontanéité ses secrets les plus cachés. Cette personne qu’elle était depuis toujours, constamment sollicitée mais jamais atteinte. Et comme de juste elle retomba dans ses bras oubliant, comme si elles n’avaient jamais existé, toutes les autres, toutes ses infidélités. Après tout, se disait-elle, il pouvait baiser qui bon lui semblait puisqu’il l’aimait, puisque ça, aucune d’entre elles ne pourrait lui retirer, ce qu’il ressentait, ce qui était unique et ne souffrait d’aucune forme de partage, l’amour absolu.

Il avait gagné.

 

Il y a des victoires plus amères que d’autre. Des forteresses qui laissent un goût de cendre dans la bouche des assiégeurs. Voir parfois une once de mépris contre un adversaire qui s’est insuffisamment battu. Il avait fait preuve de son talent, avait remporté haut la main une bataille qui n’était pourtant pas gagné d’avance, mais à ses yeux finalement c’était une victoire facile, trop facile. La belle image de perfection qu’il avait d’elle se troubla comme de juste. Après tout elle était comme toutes les autres, amoureuse de l’amour, il suffisait de le lui chanter sur le bon air pour qu’elle lui cède à nouveau. Mais il joua le jeu, comme il le faisait toujours et la laissa rêver presque à haute voix d’un avenir entre eux qui soit autrement, pour toujours. Pas le mariage, mais une vie à deux et pourquoi pas des enfants. N’en n’avait-il pas envie ? Ils se mirent à chercher un prénom, comme ça, pour rêver, pour sceller ce qu’elle pensait déjà scellé. Et bientôt Noël fut là. Ils le passèrent ensemble, bien entendu, chez elle, pour une soirée qu’elle voulue très sexuelle, s’offrant comme une friandise, comme toutes les femmes quand elles sentent qu’elles sont aimés tout entière. Et il la prit comme tel, lui offrant tout le sexe qu’elle voulait, répondant à ses assauts par d’autres, ses caresses par d’autres, savant, scientifique presque, et comptable. Il avait enfin l’impression de la voir comme il ne l’avait pas vu la première fois qu’il l’avait couché dans son lit, humaine, prévisible, banale. Il ne l’aimait plus tout entier, plus que par bout, les bouts qui l’intéressait encore, son humour, son physique, mais après tout elle n’était qu’une femme comme les autres, une parmi les dizaines qu’il avait déjà allongé, et la splendeur de ses traits, de son corps n’y changeait rien. David avait raison, sans doute ça n’irait pas plus loin qu’à Noël. Il avait gagné donc, il n’y avait plus rien à conquérir, elle était sienne et le resterait tant qu’il le voudrait. Alors il agit comme il agissait toujours dans ces cas-là, il recommença à folâtrer, à chercher de la nouveauté. Mais cette fois plus pour s’en éloigner, plus par peur de tomber fou amoureux et ne plus jamais se relever, non simplement pour se distraire, voir ailleurs, et si possible pas en allant vers des femmes aussi parfaite qu’elle. Au contraire même. Lui qui avait toujours eu du goût en matière de fille, qui s’était souvent à attacher à charmer les plus belles, se mit à préférer les femmes banales, les beautés discrètes. Oh bien entendu, tout à son rôle, il se cachait, mais l’envie n’était plus tout à fait là non plus, et elle le senti.

L’instinct d’une femme est comme un couteau qui se plante là où on s’y attend le moins et toujours plus profond qu’on ne le voudrait. Elle vous pose une question et vous ne savez y répondre, elle vous en pose deux et vous êtes comme acculé. Avec Eric, comme avec tous les hommes à femme, c’était différent parce qu’il partageait en réalité cet instinct-là. Il savait être fin et glisser sur les questions. Mais toutes les femmes n’étaient pas comme celle-là. Animal traqué par les chasseurs de trophée, elle avait appris très jeune à se défier des beaux parleurs, les maitres de l’esquive, et c’est avec violence qu’elle réalisa qu’il était aussi ça. Surtout peut-être. Un type malin, qui jouait et qui jouait peut-être depuis le début. De s’en rendre compte lui fit comme une gifle, et elle lui fit sa première scène. Ca se déroula chez lui, en partant d’un banal sujet de conversation, sans qu’il la voit venir, elle lui demanda s’il comptait la tromper encore longtemps.

–       De quoi tu parles ?

–       S’il te plait, pas de ça entre nous tu veux, je commence à te connaitre.

–       Si tu me connais si bien pourquoi tu poses ce genre de question ?

–       Parce que je sais que c’est vrai, je le sens.

–       Tu ne sens rien, tu as peur que je recommence, nuance.

Il marquait un point, elle avait peur, mais pas qu’il recommence, qu’il continue de lui mentir, car elle était aiguisé, plus qu’il ne l’aurait souhaité.

–       Putain que j’aime pas quand tu fais ton mariole comme ça !

–       T’as des preuves au moins de ce que tu avances ?

–       Je n’ai pas besoin de preuve, je le sens je te dit. D’ailleurs si tu n’avais rien à te reprocher tu ne me parlerais pas de preuve.

–       Me reprocher ! Ah voilà le grand mot est de sortie ! Je n’ai rien à me reprocher comme tu dis, je suis comme je suis.

Elle marqua une pose, pas même sûr d’avoir bien entendu.

–       Tu es comme tu es ?

C’était pire que s’il avait avoué, une autre manière de dire, ça durera toujours quelle que soit mes lettres d’amour, quel que soit mes baisés quel soit les serments qu’on pouvait se faire au creux du lit. Il sentit soudain la passion laisser place à la froideur. Une baisse de température violente et soudaine, il ne la connaissait pas comme ça. Il se tourna vers elle avec un sourire enjôleur et dit exactement ce qu’il ne fallait pas dire, il fit allusion au prénom de l’enfant.

–       Et Stan, ça te plais ?

Elle ne répondit rien, mortifiée. Elle retourna dans le salon, prit son sac et s’en alla sans un mot. Qu’est-ce qui lui prenait ? Il ne lui courut pas après. Sur le moment il fut même comme étrangement soulagé, il l’avait vaincu et elle partait vaincue. Et puis il était confiant, elle l’aimait n’est-ce pas, et l’amour comme ça ne s’en va pas du jour au lendemain. Il lui envoya tout juste un message dans la soirée lui demandant si elle était toujours fâchée, elle ne répondit pas. Elle pleurait. Elle avait pleuré de chez lui à son domicile, par à coup, comme une machine qui ne veut pas démarrer, puis franchement, grandes eaux, quand elle avait enfin passé le pas de porte. Pleuré à mesure qu’un voile se levait sur ses illusions. Tout ce qu’elle avait imaginé de lui, toutes les projections qu’elle avait faites, s’en allant une à une comme des pelures d’oignons. Il l’avait manipulé, il avait caché son jeu depuis le début sans doute, avait joué avec elle dans le seul et unique but de l’ajouter à son tableau de chasse.  Tout ça, tout ce qu’ils avaient vécu, toutes les concessions qu’elle avait faites avec son caractère, ses maitresses, et toutes les vacheries que lui avaient faites les anciennes dans son dos à l’agence, tout ça n’était que du vent, des efforts pour rien, un songe vide.

Il ne s’alerta pas qu’elle ne lui réponde pas, et le lendemain, voyant qu’elle faisait la tête au bureau, lui commanda des fleurs avec un parfait automatisme. Un bouquet qu’il fit composer, avec une carte signée d’une allusion à petit nom qu’elle lui avait donné dans l’intimité. Elle ne le remercia pas, elle planta les fleurs dans un vase et les oublia. Etait-ce possible qu’elle lui échappe à nouveau ? Allait-elle encore lui faire le coup de l’amant sorti du placard, tenter à nouveau de lui rendre la monnaie de sa pièce ? Allons on n’apprenait pas au vieux singe à faire la grimace ! Mais non, pas d’amant sorti de nulle part, juste une femme aimable mais distante, froide et soudainement indisponible, que ce soit sur l’intranet ou à déjeuner. Au début il ressenti cet étrange soulagement qu’il avait éprouvé quand elle était parti de chez lui. Comme s’il était débarrassé d’un enjeu trop lourd pour lui. Puis ça l’amusa, parce qu’elle faisait visiblement beaucoup d’effort pour l’oublier, l’éviter, et quand elle n’y parvenait pas, il sentait comme un grand trouble chez elle. Elle était amoureuse, ce genre de chose ne s’efface pas comme ça, folle amoureuse même, il le savait. Ca se voyait à ses coups d’œil à la dérobée, à certain de ces gestes, à la façon de lui répondre quand il essayait à nouveau de l’entamer sur leur relation. Elle était trop brusque pour être honnête, trop cassante et surtout sans humour. Alors, lentement, sûrement, un poison s’instilla en lui, quelque chose qui refaisait surface et qu’il croyait sous son contrôle, son propre amour. Celui qu’il avait banni, chassé, celui qui ne devait pas le vaincre, celui qu’il était toujours censé inspiré sans jamais en être victime. Celui la même qu’il redoutait plus que tout finalement était en train de lui ronger l’âme à mesure qu’il la sentait partir pour de bon. Alors un soir il lui proposa de la ramener, un bouquet de fleur à la main et ce qui devait se produire selon ses plans se produisit, elle accepta. En chemin il l’invita à diner, elle accepta à nouveau. Ils s’expliquèrent, il s’excusa pour l’autre fois, il avait été maladroit, elle accepta l’explication. Et puis elle lui dit avec une raison qu’il ne lui connaissait pas, une sagesse qui n’était pas de son âge qu’elle refusait de lutter contre sa nature, qu’elle avait eu tort de croire qu’elle pourrait le changer et qu’elle n’arrivait pas à se faire à l’idée de le partager avec toute. C’était peut-être vaniteux de sa part, orgueilleux compte tenu de ce qu’il avait toujours été, mais elle n’y pouvait rien et elle ne voulait pas l’obliger à choisir, elle ne le pouvait simplement pas, car ça, priver l’autre de ce qu’il était, ce n’était pas dans sa nature. Il ne réagit pas bien. Tout se retournait contre lui, pas seulement la séduction mais la maturité qu’est censé provoquer l’âge. Ici elle en avait plus que lui, ici elle contrôlait la situation et ne se laissait plus happer par son numéro de charmeur.

–       En gros t’es en train de me dire que c’est terminé, dit-il sèchement.

–       Je suis en train de te dire que je ne suis pas de taille pour lutter, répondit-elle d’une voix douce, le regard ferme.

–       Ca veut dire quoi ça, pas de taille ?

Elle n’avait pas envie de se répéter, elle soupira, était triste. Elle lui ouvrait des portes et il ne s’en rendait pas compte. Non elle aurait préféré que ça ne soit pas terminé, elle ne le voulait même pas à vrai dire, elle l’aimait et était en train de lui dire plus qu’elle ne lui avait jamais dit sous aucune autre forme. C’était la déclaration d’une femme qui s’avoue vaincue et qui espère. Espère que ça le fasse réagir, qu’il lui dise n’importe quoi, proteste, promette, invente même, elle aurait sans doute encore accepté ses mensonges, mais au lieu de ça il ramenait tout ça à une rupture. C’était lui comme il était ou rien. Elle leva les yeux vers lui, ils étaient secs et déterminés et dit simplement qu’elle était désolée.

Cette nuit après l’avoir ramené sagement chez elle, sans même échanger un baisé il alla se saouler dans une boite, retrouva David et noya sa tristesse. Mais au matin il n’y avait aucun cadavre, la tristesse était toujours là qui lui collait à la peau. Ce n’était encore qu’une petite musique lancinante, un crin de violon dans le lointain, un truc pour accompagner ses pas dans le jardin du Luxembourg sous la pluie, quelque chose de romantique, presque charmant. Ce n’était pas sans conséquence mais presque. Mais chaque fois qu’il la voyait au bureau, chaque jour, la tristesse prenait la forme plus lourde du chagrin. Dieu qu’elle était belle, se disait en lui-même alors qu’elle déambulait dans les couloirs comme un soleil sans orbite, Dieu qu’il la désirait encore. Alors il se consolait en se disant qu’il la connaissait mieux que les autres, que ce n’était peut-être que passager, que s’il changeait, changeait vraiment, les choses redeviendraient comme avant. Oui c’était ça, il lui suffirait de changer, c’était facile, il ne tenait pas plus que ça à sa réputation de Don Juan, il pouvait bien s’avouer vaincu lui aussi, admettre qu’il avait perdu face à elle. Qu’elle honte il y aurait de lui avouer qu’il l’aimait comme un gosse, qu’il ne faisait plus un pas sans penser à elle, que le soir il n’avait même plus le goût à sortir et à draguer. Et puis un jour, brusquement, sans prévenir, elle ne fut plus là. Il demanda des explications, on le lui dit, il n’était pas au courant ? Elle avait mis d’elle-même fin à son stage, il s’était passé quelque chose entre eux ?

Ce jour-là ce fut comme s’il avait reçu une balle dans le cœur. La sienne, celle qu’elle provoquait chez tous les hommes au premier abord, sauf que celle-ci n’avait pas la chaleur du soleil, elle sentait la mort, elle sentait la fin. Il passa une très longue journée à travailler, interminable même, l’esprit totalement occulté par sa disparition. Il relu ses messages qu’il avait conservé, leurs conversations pleines de brio, contempla la photo à demi nue qu’il avait conservé d’elle dans son téléphone, l’appela même, mais elle ne répondit pas. Le soir même, au désespoir, il alla chez elle. Elle était là, seule, occupée à se distraire devant une télé qui n’avait aucun goût. Rien n’en avait plus à vrai dire. Elle avait quitté son stage parce qu’elle en avait assez de ce métier qui définitivement ne lui plaisait pas. Assez des cancans sur son dos et celui d’Eric, assez des vieilles maîtresses qui lui faisaient des vacheries en douce, et surtout assez de le voir tous les jours, il était comme il est, il ne changerait jamais. Elle l’entendit qui sonnait, devina sans qu’il prononce un mot que c’était lui, qui d’autres pour se pointer à neuf heures chez elle. Et puis il l’appela à travers la porte, tambourina, Alice, Alice, je t’en supplie Alice… et elle se mit à pleurer en silence. Goutte à goutte, ses larmes roulant sur ses joues dorées comme des perles éphémères, c’était impossible. Elle ne répondit pas, jamais, c’était fini.

 

Et il se passa ce qui arrive toujours dans ce genre de rupture, il se mit à courir à en perdre haleine. Il lui envoya cent SMS dans la même nuit, lui fit livrer d’autres fleurs, l’appela et l’appela encore sans que jamais, une seule fois, elle ne réponde. Tout ce qu’il ne fallait jamais faire avec une femme, qu’on veuille la récupérer ou la séduire, il le fit, et il le fit avec une lucidité presque morbide. Réalisant tout en le faisant qu’il commettait erreur sur erreur et y prenant comme un plaisir sadique avec lui-même, comme quand on tripote une écorchure dans le seul dessin de se sentir vivant à travers la douleur. Maintenir la relation comme ça, même mortifère, c’était toujours mieux que d’en admettre la fin. Et bien entendu qu’elle senti que cette fois il était enfin sincère, enfin tel quel, nu, sans fard, sans charme non plus, mais il lui avait fait trop mal, c’était moqué de son amour avec légèreté et, il faut bien le dire, l’avait atteinte dans son orgueil. Il l’avait eu comme toutes les autres, avait joué avec elle comme avec toutes les autres, relégué au rang des collections de monsieur et rien de plus. Il pouvait bien être fou amoureux maintenant, c’était trop tard se dit-elle un soir qu’elle jetait ses fleurs. Et cette nuit-là, imperceptiblement se forma deux légères rides d’amertume sur son visage lisse, comme une cicatrice de jeunesse qui ne s’en irait jamais plus. C’était fini et elle garderait cette fin à jamais sur son visage.

 

Eric, on l’a dit, était un homme de défis mais il y a des gants qu’on sait ne pouvoir relever. Quand la passion s’est installée, sa disparition laisse un champ de ruine que rien ne peut remplacer sinon une autre passion. Si tant est que ça soit possible. Chacune est différente, comme chaque histoire a sa propre couleur. Celle-ci ne pouvait pas se remplacer dans son cœur. Il avait laissé passer la plus belle femme de sa vie, un joyau, à tout point de vue, et toutes les autres lui semblaient d’une banalité affligeante, prévisibles même. Alors il cessa de les aimer comme il le faisait. D’ailleurs, puisque Don Juan avait laissé passer cette femme-là que tout le monde lui enviait, il cessa aussi de les intéresser. Il était devenu banal, petit, un homme comme un autre. Un homme malheureux, amoureux délaissé. Les gens n’aiment pas les perdants. L’instinct animal qui veuille qu’on morde les plus faible était d’autant plus vrai ici qu’il avait un jour été un vainqueur et que le mordre avait comme un goût de revanche sur ses propres faiblesses. Et pour la première fois de sa vie il découvrit l’échec. On le trouva moins intéressant, ses stratégies plus faibles, ses mots sans saveur. Il n’avait plus non plus toute sa tête, aspiré qu’il était par cet amour sans retour, cette passion qu’il avait si longtemps retenu le dévorait littéralement de l’intérieur. Le retour de flamme avait l’odeur du napalm, d’une guerre intime qui le vidait de toute substance. Voilà, il se sentait vide. Complètement vide et pour se remplir il n’y avait que la nourriture. Elle le réchauffait un instant, le remplissait sans le combler, elle occupait son corps qui hurlait d’un ailleurs, hurlait après ses bras à elle. Et il se mit à grossir, à négliger son apparence, s’intéressa moins à son travail, et quand on lui opposait qu’il était moins bon, qu’il n’avait plus cette fibre du passé, il faisait ce qu’il n’avait jamais fait auparavant, piquait une crise, faisait sa diva, son créatif, comme disait certain commerciaux. Banal donc. La conséquence était toute trouvée, il perdu finalement son travail.

Du jour au lendemain, l’acteur de son destin, le vainqueur proactif, lime ta mire sans doute, perdu ce qui lui restait. Son métier, son statut, son aura. Il ne fut plus invité dans les soirées de publicitaire, plus aucune maîtresse du passé pour se rappeler à son présent, seul chez lui avec sa télé et cette passion qui le rongeait de l’intérieur, le vidait. Il n’était plus lui-même, ou pas celui qu’il croyait connaitre. Il était jouet. Baladé par les événements il avait rencontré le fou de son toit et chutait sans parachute, sans retenue, le carambolage, sans fin. Il n’était pas James Bond, juste un petit bonhomme dévoré par une femme, un petit homme qui s’était cru plus fort que tout, avait cru en lui-même au-delà du raisonnable, séduit et prit par sa propre réussite. Il se regardait dans la glace et ne voyait rien. Ou plutôt si, lui avec les défauts de son corps engraissé, avec son visage vieillissant, comme si tout ce qu’il détestait aujourd’hui chez lui, cette faiblesse, ressortait se laissait dessiner sur ses traits, deviner, sans qu’il ne puisse mentir ni aux autres, ni à lui-même. Son esprit commença à s’effilocher sans qu’il ne s’en rende vraiment compte. Il se mit à croire à ses propres fantasmes, et il avait de l’imagination. Ses pensées prirent une forme presque concrète, et il se mit à les confondre avec le réel. Un soir, il chavira pour de bon. Il se rendit chez elle à nouveau et fit l’assaut de son appartement, mais Alice cette fois n’était pas là, alors il défonça sa porte pour trouver un studio vide. Les voisins, alertés, appelèrent les flics, qui le trouvèrent délirant seul sur le lit, revivant les moments du passé dans une espèce de kaléidoscope personnel, persuadé qu’elle lui parlait du fond de son âme comme un coup de fil. Qu’elle allait le retrouver, juste un retard, mais qu’elle serait bientôt là. Il fut interné dans la soirée.

 

Le temps est assassin dit-on, et c’est sans doute heureux. Il tue les passions, il fait oublier celle ou ceux qu’on a aimé, mais il ne répare pas les blessures. Il faut pour ça un effort constant et sans doute de la chance. Laisser la vie suivre son cours et souhaiter guérir. Eric y fut contraint par la psychiatrie mais par la vie aussi. Passé la dépression, il prit du poids et ne fut plus jamais complètement l’homme qu’il avait été physiquement, ni moralement. Fini la conquête, terminé l’acteur de son destin, il avait pris une leçon et savait aujourd’hui que tout acteur que l’on fût, on n’était pas seul sur le bateau, qu’il fallait compter sur les autres et que les autres parfois pouvaient vous tuer sans que vous ne vous rendiez compte. Il ne l’oublia pas et n’arriva jamais complètement à se faire à l’idée qu’il ne la retrouverait pas. Alors un jour il alla pêcher auprès de ce Big Brother moderne et consensuel qu’est Google et la chercha. Il la retrouva, sous un nom d’emprunt sur Facebook Alice Ontheroad, la demanda en ami, et lui vola une photo. Bien entendu elle ne répondit jamais. Elle avait eu un enfant entre temps, une autre vie, elle avait l’air triste et fatigué sur cette photo, il se demanda si sa vie actuelle lui plaisait. Et quand il comprit pour l’enfant, bien entendu ça le mordit à nouveau, mais pas tant que ça. Elle avait fait refait sa vie, mais semblait à nouveau célibataire, enfant ou pas. Alors il se prit à rêver, en contemplant son visage parfait, ce visage qu’il avait tant aimé, tant désiré, le mit en fond d’écran…. Et puis enfin le jeta. Elle n’était plus à lui, il n’avait pas le droit, plus. Il pouvait enfin faire son deuil.

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