Orgueil 2

Le restaurant était vide, et on les avait placés au milieu comme une paire d’enseigne lumineuse. C’était peut-être à quoi ils ressemblaient en entrant dans ce restaurant, deux êtres lumineux. L’une portant son flambeau comme d’habitude, l’autre brillant comme un néon d’être seul en sa compagnie. Il ne disait rien, bien entendu, mais en entrant, il se sentait heureux comme un enfant à Noël. Elle le gâta par un festival d’imitation, de la chinoise à la mama antillaise, avec toute les acrobaties possible, très en forme derrière une bouteille de rosée à deux. Ils parlèrent boulot aussi, comment il envisageait le métier et il avait selon elle des théories très intéressantes, et mieux même, une ambition, une qualité qu’elle appréciait en général, l’ambition de mieux faire, pas de bouffer les autres, non, juste de mieux faire son travail ou sa passion. L’ambition de vivre tout entier aussi et c’est ce qui se dégageait de lui. Il aimait vivre, et ça lui plaisait. Elle lui parla de son travail comme bénévole, lui raconta son amour des enfants, sa compréhension des ados. C’était parfois difficile mais l’humain était passionnant. Mais ce qui frappait chez elle c’était cette franchise qu’elle avait, qui transpirait de ses propos, elle était sans calcul. Passé sa méfiance d’animal traqué, la distance qu’elle imposait autant par sa beauté que sa nature sauvage, on distinguait une spontanéité, une rondeur presque enfantine. Et tandis qu’elle parlait et qu’il écoutait, il admirait sa bouche, ses mains, son nez droit et fin, suivait le dessin de ses lèvres et se prêtait à faire des rêves érotiques. Car il n’y avait pas que cette spontanéité qui exsudait chez elle, il y avait la sensualité de ses traits, de ses formes, elle était femme pleine et entière, de la racine des pieds à sa nuque longue et fine, on sentait sous sa peau couler un sang chaud et parfumé, une lave de rose, un printemps. Il s’excusa, il n’en pouvait plus, il alla se passer de l’eau froide sur la nuque, pissa, hésita même à se branler mais ça aurait été comme de salir ce moment. Alors il retourna à leur table à demi vaincu avant de réagir comme il faisait toujours, en dominant. Coupant l’enchantement du moment d’un rappel à l’ordre, il fallait qu’ils retournent au bureau, il avait réunion. Elle fut surprise de sa réaction un peu déçue, elle s’amusait bien, mais après tout pourquoi pas, il était cadre et pas elle. Il avait des responsabilités qu’elle n’avait pas. Et puis au fond d’elle elle savait qu’elle était dangereuse, elle ne pouvait pas lui en vouloir d’avoir peur.

 

Eric la teint à distance le temps de reprendre tous ses esprits, une semaine. Se plongeant dans le travail comme on se noie, même à la maison, ce qu’il ne faisait plus depuis longtemps. Elle essaya bien de se rapprocher mais chaque fois il s’arrangea avec un sourire pour la faire reculer. Qu’il avait trop de travail, un rendez-vous, un tournage, n’importe quoi. Elle n’insista pas et se mit à croire qu’en réalité il ne l’appréciait pas. Ca arrivait plus souvent finalement qu’on ne le croyait, elle avait dû vivre avec mais elle ne s’y était jamais vraiment fait. Jusqu’au jour où arriva l’instant fatal où ils durent à nouveau travailler ensemble, cette fois sur un brief important pour une grosse marque de supermarché. Assistante sur ce dossier elle servait de courroie de transmission entre la partie commerciale et la partie créative, en l’occurrence exclusivement représenté par lui et son directeur artistique. Le budget allait mal, la marque était au bord du rachat et pour le coup l’annonceur se montra réellement réceptif à leurs propositions. Ce fut l’occasion pour Eric de s’épanouir professionnellement, son directeur de création sur un tournage, il avait les mains libres pour proposer une approche vraiment stratégique qui impressionna tout le monde à commencer par le client lui-même. Incidemment c’était fascinant pour elle de voir comment il réfléchissait et réagissait. Une mécanique bien huilé qui connaissait parfaitement la problématique du client et y répondait avec la finesse d’un général chinois, mais surtout capable de réagir au quart de tour aux allés-retours toujours inévitables surtout dans une situation d’urgence, et toujours avec la même créativité, faute d’un meilleur mot. Il démontait et remontait les bases lines, les signatures, les accroches avec une facilité déconcertante, retravaillait sans relâche jusqu’à obtenir un produit optimum qui se soumette à la fois aux exigences de la marque et aux siennes propres, retravaillait le concept des images avec son directeur artistique, redirigeait certains aspects de la stratégie, il était partout.

–       Ca va ?

–       Un peu niqué de la tête quand même, on a terminé à minuit.

–       On déjeune ensemble ce midi ?

–       Okay, si tu veux, où ?

–       A la pizz’

–       D’accord, mais si tu te fous pas de la tête du serveur comme la dernière fois.

–       Lol.

Ils avaient pris l’habitude de communiquer par l’intranet de l’entreprise, s’étaient mis à déjeuner ensemble plus souvent. Tous les hommes de l’agence le regardaient désormais avec envie, ou jalousie, mais le plus souvent c’était l’admiration qui chantait. Casanova produit toujours ces mêmes effets, il avait l’habitude. Les femmes aussi le regardaient différemment avec les mêmes conséquences. C’était toujours attirant un homme qui remportait le trophée d’entre tous. Même s’il n’avait encore rien remporté à dire vrai. Il pêchait à la ligne. Il voulait la soumettre au sentiment amoureux, il voulait lui renvoyer ce qu’elle lui inspirait, se dominer plus que la dominer elle. Et plus ils apprenaient à se connaitre plus ce sentiment se renforçait autant chez lui que chez elle. Mais il se contrôlait là où elle était sans calcul. Il l’amenait savamment vers son lit là où elle courait déjà vers lui avec la fougue de son âge, ou bien était-ce dans sa nature profonde ? A ce stade il n’en savait rien sinon qu’elle cherchait quelqu’un qui puisse enfin la comprendre et qu’il semblait être cette personne. Mais Casanova n’est pas Casanova s’il ne folâtrait pas. Et ça lui plaisait de ne pas être le seul attachement de ses attentions. Qu’ils soient ainsi papillon avait quelque chose de rafraîchissant pour elle, de nouveau. Elle l’avait vu ainsi avec une vieille maitresse, une splendeur à ses yeux à tel point qu’elle ressenti pour la première fois la mâchoire de la jalousie, et puis il y avait ses collègues. Elle savait qu’il avait déjà couché avec plusieurs d’entre elles, mais ça ne la refroidissait pas, ça lui plaisait qu’il aime la vie et les femmes comme ça. D’ailleurs elle-même avait déjà essayé les femmes, et il lui arrivait de s’imaginer dans un trio avec lui au milieu.

Bref, au compte-goutte il la rendait amoureuse autant qu’il se battait pour ne pas succomber. Exactement comme dans ses plans et sans une seconde, jamais, dévoiler le mensonge de la séduction. L’art de la guerre c’est l’art de duper disait également Sun Tzu.

–       L’imagination la plus vive n’aura jamais autant de ressource que la destiné, c’est beau non ?

–       Ca tiendrait jamais sur une affiche, mais c’est beau je reconnais.

–       Tu crois à la destinée ?

–       Non. Je crois qu’on est acteur de sa destinée, c’est nous qui la forgeons.

–       Tu crois pas dans la chance donc ?

–       Si, mais elle se provoque.

–       Ok, et si on te balance du toit ?

–       Du toit ? De quel toit ?

–       Toi, toi, toi, mon tout, mon roi, chantonna telle en lui balançant son sourire mille feux en plein cœur.

Diablesse, pensa-t-il

–       T’as fini oui.

–       Bah quoi ? Donc si on te balance du toit disais-je, si mettons que ton destin te conduit à te faire balancer du toit par un fou mettons, tu fais comment pour la provoquer la chance ?

–       Aaaah c’est là où tu voulais en venir. Bah j’ai un parachute.

–       T’es James Bond quoi.

–       Voilà.

–       Tu triches.

–       Bah non c’est toi qui triche avec tes histoires de toit de destin, je sais pas quoi, je te dis, je ne crois pas dans le destin. Tu le fabriques ton destin.

–       Oui mais si un fou un pousse du toit…

–       Mais tu m’emmerdes avec ton dingue !

Ils éclatèrent de rire, si toute la pizzéria les avaient déjà remarqué maintenant ils étaient comme Pitt et Jolie dans une auberge amoureuse. Ils produisaient souvent cet effet là, et il avait parfaitement conscience que ce n’était pas dû à sa présence propre ou parce qu’ils faisaient un beau couple, il n’existait pas à côté d’elle, et s’il ne partageait pas cette inclinaison de certains hommes à femme, il comprenait maintenant ce qu’on entendait par femme-trophée, car c’est ce qu’elle était sans le vouloir. Un trophée, une médaille qu’aujourd’hui tous les hommes lui enviaient.

–       Ce que je veux dire, insista-t-elle en poussant le vice, c’est que toi tu dis qu’on est acteur de son destin alors que moi je dis tu peux pas savoir, t’es pas acteur de ton destin si t’as un accident de voiture par exemple.

–       Autrement dit on l’a toujours potentiellement dans le cul, c’est l’histoire de lime ta mire là.

–       Ah non Lime ta mire il l’a cherché la merde. Non là je parle du bête accident que t’attendais pas dans ton beau plan de carrière.

–       Un accident comme toi par exemple ?

Là, il venait de marquer un gros point. Ils se regardèrent sans rien dire pendant un moment.

–       Par exemple…

–       Et tu serais un genre d’accident de voiture…

–       Je sais pas à toi de me le dire…

–       Un carambolage…

–       Moi en tout cas depuis que je t’ai rencontré j’ai cette impression, ça dérape, ça dérape, et là dzing, bing, boum, je ne suis pas certaine que ça me plaise tu sais…

–       Désolé.

–       Et toi ?

–       Quoi moi ? lança-t-il avec un sourire.

–       Arrête de jouer…

–       Est-ce que je ressens la même chose ? Non. Il n’y a pas de carambolage pour moi, je sens bien que ça dérape de plus en plus, et j’aime ça pour tout te dire, mais je suis serein.

–       T’as de la chance.

–       J’ai 40 ans…

–       Bullshit !

–       Bah c’est vrai.

–       Tu sous-entends que je manque d’expérience, je ne manque pas d’expérience.

–       Je ne sous-entends rien, je dis que j’ai quarante ans.

–       Et moi 28, ça reviens au même de dire ça.

–       Non, ça ne veut pas dire que tu n’as pas d’expérience, mais que j’en ai plus, et du recul aussi.

–       Du recul….

Elle semblait déçu, presque blessée qu’il dise ça, elle accusa le coup.

–       Bin moi j’en ai plus beaucoup et ça me fait chier, j’ai pas envie de me faire mal.

–       T’inquiète pas, j’éviterais que tu t’en fasses.

 

Mais tout recul qu’il prenait, inévitablement il se rapprochait du carambolage comme elle disait, et il n’en voulait pas, jamais. Pas pour lui ce genre d’affaire. Se disait-il le matin en se regardant devant la glace. Et il se mettait invariablement à penser à elle, à sa grâce, sa drôlerie, son intelligence. Et ça durait, une obsession qui ne se délivrait que quand enfin seulement il la voyait au bureau. Et chaque fois qu’elle riait à gorge déployée, qu’elle lançait un bon mot, c’était comme un coup de poing au cœur de plus. Il la voyait rire et fondait, petit beurre, envahi, possédé. Une came. Il fallait qu’il s’en débarrasse, ce n’était plus possible. Il fallait qu’il la réduise, la diminue à ce qu’elle était, un être humain, qui faisait pipi et caca comme tous les autres, qui avait ses règles, ses problèmes personnelles, ses petites misères à elle. Bien cachée, comme tous les autres. Comme lui. Il fallait qu’il la mette dans son lit, porte l’estocade puisqu’elle était prête. Et là il verrait. Il la verrait dans son plus intime, avec ses défauts, ses faiblesses de femme, sa chair. L’occasion fut donnée un soir où ils allèrent ensemble au cinéma pour la sortie du nouveau James Bond, personnage qu’ils affectionnaient l’un comme l’autre. Daniel Craig courant sur les poutrelles dans cette histoire romantique qu’était finalement Casino Royale.

–       C’est ta voiture ça ?

–       Oui pourquoi ?

–       Une Porsche noire ? Je savais pas que t’avais une Porsche.

–       D’habitude je ne la prends pas pour aller au bureau, les taxis sont remboursé par la boite, je préfère.

–       Les hommes et les voitures…

–       Bah quoi ?

–       Bah rien… Tu me fais rire c’est tout. Tu me laisseras la conduire ?

–       T’as déjà conduit ce genre d’engin ?

–       Macho !

–       Mais non, tiens, et il lui tendit les clefs.

Elle maitrisait, elle aimait et il aimait ça qu’elle aime ça, conduire. Conduire rapidement dans les rues de Paris comme une James Bond girl. Et il se laissa porter. James Bond fumant une cigarette longue et fine, élégant dans son smoking sur mesure qui regardait le paysage défiler comme nostalgique.

–       C’était génial !

–       Il est parfait pour le rôle.

–       Mais il est blond.

–       Oui.

–       Et on s’en fout.

–       Oui.

Ils était assis au bord des quais, regardaient les bateaux-mouches défiler. Leurs mains s’effleurèrent, elles s’effleuraient depuis un moment déjà, et parfois même se tenaient, timidement, comme s’ils avaient peur l’un comme l’autre.

–       On mange où ?

–       Où tu veux.

–       Chinois ?

–       Ah oui voilà.

–       Je connais une adresse Porte de Choisy ça te tente ?

–       Ca me tente beaucoup, on boira du rosée ?

–       On boira du rosée.

–       Cool…. On dira des conneries ?

–       On dira des conneries.

–       Cool… On fera l’amour ?… je veux dire après hein.

–       Chut.

–       Quoi encore ?

–       Profites du moment tu veux, pas trop vite.

–       Pas trop vite ?

–       Je veux dire laisse nous gouter ce moment là. On sait qu’on va faire tout ça toi et moi mais on dit rien. Vends pas la mèche, profite.

–       Pfff… toi alors.

–       Quoi ?

Elle le fixa quelques instants dans le fond des yeux sans rien dire, et puis se jeta dans ses bras, brièvement.

–       Pardon.

–       Quoi pardon ? Allez laisse tomber….

Il la ramena vers lui et se tint là sans rien dire, sans l’embrasser, juste la tenir contre sa hanche, son corps long et souple sous sa main. Profiter de l’instant, se faire de la tendresse, un genre d’espace rassurant pour l’une comme pour l’autre, et elle y céda.

–       Merci.

–       De quoi ?

–       D’être comme tu es, dit-elle.

Il ne dit rien parce que c’était aussi du calcul, il la voulait à point, folle d’amour cette nuit, il voulait la posséder entièrement pour que plus jamais elle ne possède encore. Il se contenta d’hausser les épaules comme un signe de résignation. Son caractère rien de plus.

–       Allez viens.

Le restaurant était situé au-dessus d’un supermarché, tenu par une famille de cambodgien, avec une carte et une ambiance tout ce qu’il y avait d’authentique, petite cantine d’habitués, presque exclusivement asiatiques. Elle adora immédiatement, on leur donna une table à l’abri des regards, pour une fois, comme si instinctivement le serveur avait senti que ces deux-là avait besoin d’intimité.

Ils parlèrent du film, dirent des conneries, se tinrent par la main. S’embrassèrent par-dessus la table. Un premier baisé furtif comme pour vérifier, puis un long et passionné avec la langue, main dans la main, les yeux fermés pour elle, ouvert pour lui.

–       Ils ont pas des lits ici, dit-elle en regardant alentour avec son air clown

–       Patron amenez nous un King Size.

–       Ouais et que ça saute… oups, « que ça saute » je dérape.

–       Attention collision dans moins 10 secondes.

–       9,8,7…

–       6,5,4,3…

–       2,1,0….

–       Ignition.

Elle sauta de sa chaise et vint le rejoindre sur ces genoux pour l’embrasser à nouveau. Cette fois tout le monde les regardait, même les gens de service. Elle se leva aussi brusquement qu’elle était venu.

–       Bon, bon, on va attendre d’avoir fini le dessert…. Hop, hop, hop.

Elle retourna à sa place.

–       Tu veux pas appeler le serveur pour la carte j’ai envie de sucré.

Il obéit en levant le bras.

–       Ca me fait toujours ça.

–       De quoi ?

–       L’amour, ça me donne envie de sucré. Alors que d’habitude je suis plus salé.

–       Comme si tu tombais enceinte.

–       Parle pas de malheur.

–       Tu ne veux pas d’enfant ?

–       Si mais pas tout de suite.

Le serveur arriva avec les menus.

–       Dessert ?

–       Oui ! s’exclama-t-elle, vous auriez des banana split ? J’ai envie de banane, expliqua-t-elle en regardant le serveur droit dans les yeux.

Eric se mit à rire.

–       Bah quoi ?

–       Oui madame nous avons des bananas split, fit le serveur sans pouvoir s’empêcher de sourire.

Elle fit mine de s’offusquer.

–       Bah tiens… Regardez-moi ces deux ados qui se marrent parce qu’une femme a envie de banane….

Puis soudain, changeant de ton elle se tourna vers lui

–       Oh je t’ais déjà raconté celle de la femme avec les bananes ?

–       Non vas-y raconte.

–       Un banana split madame ?

–       Oui.

–       Et monsieur ?

–       Rien un café et l’addition.

Elle attendit qu’il s’éloigne pour raconter.

–       C’est l’histoire d’un jeune marié qui n’en peut plus, sa femme est nympho et tous les jours elle veut qu’il la baise, deux, trois fois par jour, parfois quatre, tous les jours. Il est épuisé le pauvre, et il est déprimé. Alors un jour il va au zoo pour se distraire. Là il tombe sur la fosse aux gorilles, où il y a un superbe dos argenté en train d’enfiler ses femelles à la chaine. Il attend qu’il ai fini…

Elle mima le type qui attendait avec une mine blasé, ça le fit rire, elle avait vraiment un don, il l’imaginait bien avec les petits occupé à  les faire rire pour toute occasion, et se prêta quelques instant à l’envisager en mère de ses enfants. Une pensée qu’il chassa aussi tôt. Ce soir il ne voulait surtout pas penser à ça, ce soir il n’était pas amoureux il était chasseur, et il allait la coucher dans son lit. Enfin.

–       Et puis hop quand c’est terminé il va le voir et lui propose un deal.

–       Il parle le gorille ton mec ?

–       Tous les mecs parlent le gorille, répondit-elle du tac au tac, c’est dans vos gènes.

–       Peuh ! Misandrie !

–       Sauf toi peut-être… ajouta-t-elle tendrement en lui caressant distraitement la main…. Bon je finis mon histoire…alors il dit au gorille, voilà ma femme tout ça… est-ce que tu voudrais pas me remplacer des fois. Le gorille demande ce qu’il aura comme récompense s’il fait ça, l’autre lui dit qu’à chaque fois qu’il sautera sa femme, il aura droit à des bananes. Le gorille dis banco, il lui présente à sa femme…

–       Qui est zoophile donc….

–       Bah elle est nympho hein, elle calcule plus, il lui faut de la bite.

C’était la première fois qu’il l’entendait dire un mot aussi cru, ça lui secoua d’un coup le ventre, ses yeux se fixant sur sa bouche parfaite, il jura de se venger cette nuit.

–       Donc il lui présente disais-je avant de me faire interrompre par mon public inattentif…. Et il les laisse ensemble. Un jour passe, deux, il ne voit toujours pas le gorille ressortir de chez lui, trois jours, quatre, bon Dieu il a la forme le gorille ! Le cinquième jour, il fini par retourner chez lui, il rentre dans la chambre, le gorille est par terre, évanoui, et la femme en train de sauter sur le lit en beuglant des bananes ! bananes !

C’est exactement l’instant que choisi le serveur pour poser son dessert devant elle avec un solennel « voilà madame ». Eric éclata de rire, elle rougit tout en explosant de son rire merveilleux, entrainant le serveur avec eux. C’était fabuleux comme dans une comédie romantique, un rêve d’ado. Eric avait envie de lui sauter au cou mais il s’abstint et il s’abstiendrait toujours de ce genre d’élan spontané, il ne voulait pas lui donner ça, ce coup de cœur. Ni maintenant, ni jamais. Ca lui appartenait, c’était son secret, sa flamme à lui et il la brûlerait à cette flamme mais ne se laisserait ni éteindre ni mordre par elle. Elle l’avait déjà bien assez atteint comme ça.

–       Tu crois que l’amour a une mission ? lui demanda-t-elle en sortant du restaurant.

–       L’amour a une mission ? c’est quoi ça, le titre du dernier Cosmopolitan ? Un bouquin de Marc Levy ?

–       Oh ça va…. Moi je crois qu’il a une mission.

–       Ah ouais, laquelle ?

–       De rendre les gens heureux, je veux dire pas que nous.

–       Les femmes et l’amour….

–       Bah quoi ?

–       C’est comme nous et les voitures…

–       Sympa, dit-elle, et il lut la déception dans son regard.

Il la poussa brusquement contre le mur de la galerie, son ventre collé au sien, ses lèvres effleurant sa bouche épaisse et dessinée, respirant à plein poumon le parfum sucré-salé de sa peau pain d’épice, il dit :

–       Je ne vais pas t’aimer ce soir, je vais te baiser, je vais te baiser jusqu’à ce que tu n’en puisses plus, jusqu’à ce que tu demandes pardon, jusqu’à l’aube et jusqu’au lendemain, on sera malade, on ira pas au bureau, et je vais te baiser, tu m’as compris.

Elle leva des yeux timide de pucelle.

–       Oui, dit-elle d’une petite voix.

Il se décolla d’elle d’un coup.

–       Allez viens maintenant, fit-il en lui prenant la main d’autorité.

Il avait les mains chaudes et fermes, elle mouillait déjà.

 

Eric vivait au troisième étage d’un immeuble de cinq, dans un trois pièces joliment décoré de meuble moderne, avec des photos de paysage au mur, Bali, New York, Bangkok, des photos urbaines et très colorés, un de ces passe-temps quand il s’ennuyait sur les tournages, faire des photos avec son vieil appareil argentique, un Nikon F3 que son père lui avait offert pour sa majorité et qui était tout cabossé et éraflé de ses voyages comme un vieux combattant. Elle lui demanda si c’était de lui, il répondit que oui, elle trouva qu’il avait du goût et l’œil, il lui montra son appareil comme un gamin ouvre sa boite de jouet.

–       Je veux faire une photo de toi, il y a une pellicule ?

–       Oui.

–       Tu me la donneras ?

–       Bah oui.

Elle le fixa derrière l’objectif sans appuyer.

–       Alors comme ça tu vas me baiser tu disais ?

Il la regarda sans rien dire mais ses yeux affirmaient que ce n’était pas une promesse en l’air, presque une menace.

–       Tu veux boire quelque chose ?

–       Tu propose quoi ?

–       Une bière ?

–       Va pour une bière.

Elle prit une photo à l’arrache alors qu’il se levait, une expression qu’elle aimait chez lui et qu’elle voulait saisir. Puis par jeu elle le poursuivi dans la cuisine comme poussant l’appareil devant elle. Il se mit à rire sans raison.

–       Quoi ?

–       Des bananes, des bananes !

Elle rit à son tour.

–       Je te jure….

–       Et le serveur qui te dit : voilà madame…

–       Ouiiiiii !

Ils éclatèrent à nouveau de rire. Puis s’enlacèrent, puis s’embrassèrent, puis il l’entraina dans la chambre, oubliant l’appareil et les bières. Cette nuit là il fit exactement comme il avait promis, il la baisa. Il la baisa longtemps, avec science, il la baisa impitoyablement, mais il la baisa et ne lui fit pas l’amour. Il la baisa doucement, rudement, il la baisa dans sa bouche et dans sa chatte, elle griffa, elle mordit grogna, elle se débattu comme une femme qui n’en peut plus, il ne lâcha rien, elle haleta, et jouit et hurla, et rit aussi. Ils rirent encore même en baisant, s’arrêtaient, recommençaient, allait piller le frigo, baisaient dans la cuisine, le salon, jusqu’à se brûler la peau, jusqu’à tomber à demi dans le sommeil et se raconter des secrets d’amoureux. Ils se parlèrent de leur enfance, il lui conta ses insomnies et comment il faisait petit pour se bercer, il imitait la mer, ou le train, comme avant, quand passer entre deux wagons avait l’air d’un péril, une aventure. Il fit les vagues, le ressac, elle imita les mouettes. Ca ressemblait à rien, ils rirent, et baisèrent encore, jusqu’au matin avant de finalement s’endormir pour de bon dans les bras l’un de l’autre comme deux boxeurs ayant trop combattu.

 

Il y en a toujours une, on peut compter sur les femmes pour ça, se disait-il alors qu’elle entrait dans son bureau l’air enjôleur, la bonne copine, l’ex maitresse qui vient faire de la retape ostensiblement.

–       Alors c’était bien ?

–       Isa, je t’en pries pas de ça entre nous, plaisanta-t-il.

–       Allez vas-y raconte, elle est comment au lit ?

–       T’es jalouse ?

–       Un peu…. Mais je te connais moi.

–       Arrête…

–       Je parie que je peux te remettre dans mon lit quand je veux…

Il leva les yeux d’instinct et vit Alice qui passait.

–       Parie pas trop…

–       Je dérange ? demanda Alice avec un sourire un peu trop mécanique pour être complètement sincère.

C’était une chose d’être tombé amoureuse d’un homme à femme, une autre d’en assumer les conséquences.

–       Mais non ma chérie, fit Isabelle, je demandais à Eric si ça c’était bien passé entre vous.

Si elle espérait la gêner…

–       Oh c’est ça…. Bin disons qu’on a mangé beaucoup de bananes.

Et ils éclatèrent de rire. Le visage d’Isabelle s’allongea d’un coup, elle sorti sans demander son reste.

–       Tu t’es fait une ennemie.

–       T’avais qu’à pas rire.

–       C’est de ta faute, j’insiste.

–       J’ai faim, t’as pas faim ?

–       Ta faim de ma bite oui.

–       Entre autre, on déjeune où ce midi ?

–       Je ne peux pas ce midi, j’ai un déj’ avec un D.A.

Elle était déçue mais ne dit rien, c’était inutile.

–       Ce soir alors…

–       Ce soir non plus je ne peux pas, je suis désolé….

Elle battit des paupières passant de la déception à l’incompréhension.

–       Bon bin on se téléphone et on se fait une bouffe…

–       Arrête, jeudi ! Jeudi on peut se voir.

–       Jeudi ?

Elle sourit comme une gamine, tout ce qu’elle voulait c’est qu’ils soient ensemble, soit, elle attendrait deux jours. Jeudi…

–       Bon mais alors chez moi cette fois.

–       Si tu veux…

Il se replongea dans son travail, une façon un peu brusque de la congédier, elle se demanda ce qu’il avait mais n’insista pas. Jeudi… elle en rêvait déjà.

 

Elle avait un corps aussi parfait que ses traits, ses mains, ses pieds. Une seule ligne d’harmonie tendue de la terre jusqu’au ciel faites de courbes déliés, de rondeurs savantes, de bosses et de creux d’un paysage exubérant de féminité. Elle avait la peau chaude et parfumé, le con étroit, elle répondait à ses assaut par d’autres, ses caresses étaient savantes, ses seins s’affolaient sous sa langue, ses oreilles étaient des zones à haut potentiel érogène. Dans ses bras elle était tour à tour femelle, enfant, soumise et dominante. Elle lui donnait des mots sales à la bouche, gorgeait son sang de sel, faisait pulser son cœur et sa queue comme cela ne s’était jamais produit de sa vie. En d’autre mot, il fallait qu’il l’admette, elle l’avait baisé. Elle l’avait accroché avec son rire, son corps, sa personnalité, sa grâce, il fallait qu’il réagisse, qu’il s’éloigne, C’était trop. Les jours suivant, avec une belle énergie, il s’ingénia à l’oublier. Il coucha le soir même avec une vieille maitresse, sans y trouver beaucoup de goût. Rentra chez lui avant l’aube, crevant d’envie de l’appeler, s’inventa du travail supplémentaire pour sauter le déjeuner et accepta une invitation à une soirée dans une boite branchée.

–       Alors, il parait que tu te les faites.

–       Qui ça ?

–       La stagiaire dont tout le monde parle chez vous, comment elle s’appelle  comment déjà ?

–       Alice.

–       Ah ouais c’est ça, Alice…. Sacré toi va !

David était le publicitaire type, un peu frimeur, cynique, voyant, mais il était marrant, connaissait du monde et en général on passait de bonne soirée avec lui. Un tombeur aussi, tout comme lui. Ils avaient déjà fait les 400 coups ensemble.

–       Alors elle est bonne ?

–       Un avion de chasse.

–       Même au pieu ?

–       Je te raconte pas.

–       Bah si justement, elle suce bien ?

–       T’as fini oui.

–       C’est important moi je dis, une fille qui suce pas bien c’est comme un repas sans sel.

–       Laisses tomber je te dis, tu sauras pas.

–       Salaud. T’as une photo au moins ?

Il en avait fait une avec son portable, pendant qu’elle dormait, on la voyait, un bras levé, replié au-dessus de sa tête, sa tête légèrement penchée sur le côté, la bouche entre ouverte, un sein doré découvert marqué d’une large aréole brune, dessin auquel ses cheveux tressés étalé autour de son crâne répondaient comme une auréole d’encre. Un tableau, une grâce à l’état pur. Il lui montra. David poussa un long sifflement.

–       Bin mon cochon. T’as décroché le gros lot. Elle est de quelle origine ?

–       Sa mère est guadeloupéenne et son père est marocain.

–       Sacré mélange…. Tu vas la faire tourner j’espère.

Un bon moyen pour se débarrasser d’une maitresse qui s’accrochait, se montrer parfaitement désagréable après lui avoir présenté ses « meilleurs amis ». L’un et l’autre n’en était pas à leur premier coup d’essai.

–       Non pas celle-là, celle-là je me la garde.

David ricana.

–       Jusqu’à quand ? Je paries qu’à Noël c’est terminé.

C’était dans deux semaines. Eric fit semblant de se marrer, il était doué pour ça, une espèce de qualité qu’il avait acquis à force de mondanité dans le métier. Il poussa un genre de rire aphasique et lui tapa dans le dos, façon de lui dire tu me connais trop bien. Mais au fond de lui il tremblait. Ni à Noël, ni jamais, se disait-il, et pourtant jamais ça n’existait pas. Tôt ou tard elles s’en allaient toutes, tôt ou tard l’amour s’en allait, parce que l’amour n’était qu’un parfum, qu’une chanson, faites pour favoriser la reproduction, mais le temps est assassin et un jour on se regarde dans le fond des yeux, un jour on se connait pour de vrai et l’amour disparait. Il avait été amoureux une fois, il y avait très longtemps, elle l’avait quitté, la seule de toute son existence, sa seule défaite. Il se l’était juré. Et comme toute chose qu’il faisait dans la vie, tous les défis qu’il s’était jeté, il y était parvenu. Jusqu’ici. Mais Alice c’était différent, Alice avait douze ans de moins que lui, Alice avait le monde à ses pieds et il ne lui suffisait que d’apparaitre, c’était une reine, une impératrice même, Alice pouvait le quitter à tout instant parce qu’elle n’avait pas besoin de lui. Elle l’aimait, pour le moment, et c’est tout ce qui la retenait. Et il le sentait qu’il ne s’en remettrait pas si elle le quittait. Comme la certitude qu’il mourrait ou quasi. Alors il avait peur, naturellement peur. Et il haïssait cette peur, c’était comme un drapeau rouge agité au front du taureau, une façon de le défier jusque dans ses plus intimes secrets, et ce soir là, pour éteindre ce feu froid, il bu comme un trou, prit de la coke, fuma des pétards, et brilla comme un matador auprès de ces dames. Il se réveilla au matin entre deux filles d’une vingtaine d’année (du moins il l’espérait) parfaitement quelconque et à moitié nues, avec la gueule de bois et un préservatif  usagé encore au bout de la bite. Il se leva, prit son téléphone, vit qu’Alice lui avait envoyé dix messages dans la soirée. Il les effaça sans même les lire, à contre cœur. La gueule de bois pulsait entre ses tempes, mais la peur ne l’avait pas quitté avec les frasques. Soudain il fut pris de colère, il réveilla les filles et leur dit de foutre le camp. Elles protestèrent, évidemment, mais qu’est-ce qu’il en avait à foutre ?

–       Oui, oui, c’est ça, allez prenez ça pour le taxi et barrez-vous.

–        Tu nous prends pour des putes ou quoi ? On n’en veut pas de ton fric, salaud va !

–       Ouais, ouais c’est ça !

Il claqua la porte à la volée et alla se calmer sous la douche. Cinq minutes plus tard elle appelait et il oubliait tout. Sa colère, sa peur, ses ressentiments qu’elle lui inspirait derrière sa perfection. Il oubliait tout et roucoulait, se laissant porter par le feulement de sa voix rauque, imaginant son parfum d’épice contre lui. Encore, et toujours, pour l’éternité.

–       On se voit toujours ce soir ?

–       On se voit toujours.

–       Pas de vieilles maitresse à sauter ?

–       Pourquoi tu dis ça ?

–       Comme ça….

–       T’es jalouse ?

–       Non…. Enfin si… un peu.

–       Il n’y a pas de raison. Aujourd’hui il n’y a que toi qui compte.

–       Et demain ?

–       Demain on verra, toi comme moi. Tout ce que j’espère c’est que ça dure longtemps.

–       C’est vrai ?

–       Oui.

–       Moi aussi… c’était bien hein l’autre nuit…

–       C’était délicieux.

–       Délicieux…. Quel mot bien choisi.

–       Merci.

–       Tu vas être en retard, ils t’attendent….

–       J’arrive.

–       Dépêches toi, j’en peux plus moi non plus. T’as prit ta douche au moins ?

–       Oui j’ai prit ma douche, mais si tu ne me laisses pas m’habiller là…

–       T’es tout nu là ?

–       Oui.

–       Oups je mouille…

–       Arrête !

Il commençait à bander.

–       Bon, bon, à plus tard, s’exclama-t-elle avant de raccrocher d’un coup.

Il éclata de rire et puis eu envie de chanter, il s’habilla en écoutant London Calling à fond, remonté comme une pendule.

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