Orgueil 1

Elle était d’une beauté chaude et caramel. De cette beauté subtilement sucré-salé qui donnait du goût à la vie, un grain de peau, une allure de majesté, du souffle. Son apparition vous sortait de votre torpeur  à la manière d’un soleil s’arrachant à la nuit, trouait les cœurs d’une balle de bon calibre et desséchait les âmes étriquées. A son passage les hommes se transformaient en tournesol et les femmes en prédatrices. D’un sourire elle embrasait la pierre, d’un geste courbait les montagnes, d’un mot pliait le divin à une mystique, celle de la posséder coûte que coûte. Et depuis qu’elle était enfant, elle avait vécu avec le regard de l’autre posé sur elle comme une vanité dont elle ne faisait cas. Elle n’y pouvait rien, comme la laideur, la beauté vous poursuit partout, et si elle ne l’avait pas choisi elle l’avait parfois subi tel un mauvais sort, une farce horrible de Dieu. La méchanceté, l’envie, la nature des rapports humains fabuleusement distordue par sa grâce sans calcul. Au point où bien entendu elle s’était ingéniée durant son adolescence à couvrir cette plastique parfaite d’oripeaux de laideur, de noir, de mascara outrancier, en vain. Quoiqu’elle fasse on avait voulu d’une manière ou d’une autre la posséder comme on cède à un trésor. Il suffisait de l’observer déambuler quelques minutes pour le remarquer à son regard, lointain, régnant, imperceptiblement distant et méfiant. Pas de cette méfiance comptable et méchante qui scrute la vérité pour en découvrir tous les secrets mensonges, mais celle de l’animal pourchassé, de l’espèce rare qu’on a trop souvent transformée en trophée et qui parfois s’était laissé piéger. Sa beauté, on le sentait, avait du vécu.

 

Instinctivement il s’en était méfié, cette splendeur mordait l’âme. Littéralement. Quand il l’avait vu la première fois, il avait eu mal. Son visage s’était paralysé, son esprit envahi par la confusion et une certitude fiévreuse que comme les autres, le monde entier et ses sept milliards d’êtres humains, il la voulait pour lui. Pour autant il n’était pas de ces hommes qu’un peu de fraîcheur ou une plastique même parfaite pouvait vaincre. D’ailleurs il ne se sentait pas battu en la voyant mais défié. Et il était de ces hommes que les défis aspirent comme un vertige. Toute sa vie il l’avait vécue comme une bataille joyeuse. Joyeuse parce qu’il prenait plus de plaisir que d’ambition à relever le moindre gant. Une bataille contre lui-même, contre les autres, le ou les systèmes qui nous entravent tous à un moment de nos vies. De toutes ses victoires il n’avait pourtant pas développé le goût du sang, de la revanche ou du carriérisme sanguinaire  mais celui du jeu, et sans doute aussi du je. A 40 ans, au pinacle de sa réussite professionnelle et personnelle, il avait développé l’indicible certitude qu’on est seul acteur de son destin, maître de son désir, et qu’il suffisait d’y mettre toute sa volonté pour l’assouvir. De facto, en matière de femme s’il avait toujours conquis il n’avait presque jamais été vaincu, éloignant de lui la passion aveugle pour le seul sentiment amoureux comme un parfum, une tessiture particulière, une musique de fond qui convenait d’accompagner chaque conquête. Et l’un dans l’autre s’il passait pour un Casanova, il se défiait de la vanité qu’il pourrait en retirer, non pas qu’il en fut dépourvu mais qu’elle agissait comme un meurtrier dans le processus de séduction. En d’autre terme il se laissait moins porter par son cœur qu’il en était le secret stratège. Et c’est en stratège qu’il l’aborda finalement.

Pourtant à ce point de leur rencontre, il s’agissait encore d’une farce classique qui se joue dans l’entreprise, quelle qu’elle fut. Celle de la stagiaire et du cadre, du petit et du grand, de la nouveauté au milieu de l’ancien. Trop connue pour qu’il ne se défie pas non plus de ce schéma maintes fois visité. Il connaissait les pièges, il les avait vus se tendre devant des maris fidèles, des quadras comme lui persuadés d’être à l’abri de la fougue de la jeunesse et de la beauté, du sexe. Il avait d’ailleurs déjà succombé. Mais, puisqu’il pensait l’amour plus qu’il ne l’avait encore complètement vécu, il n’avait jamais véritablement sombré comme tant d’autres. L’amour était à ses yeux un sentiment qu’on se devait de provoquer car il rendait les femmes plus belles, plus désirantes et désirables, un sentiment dont elles étaient avides comme d’une drogue, l’assurance sans doute qu’elles ne se donnaient pas pour rien. Une chose supérieure qui élevait la chair au niveau de l’âme, faisait de la relation un instant quasi sacré. Mais en soit ce sentiment n’avait pour lui que la valeur qu’on lui prêtait. Sans doute une forme de religion dans cette époque où le bonheur était comme un bonbon acidulé proposé à toutes les carries, mais auquel il demeurait volontairement étranger. Il prenait et ne se faisait pas prendre.

Naturellement, de l’entreprise, il n’était pas le seul homme à s’intéresser à elle. Et chacun dans ce domaine avait une technique. Pour la plus part elle consistait à prétendre ignorer sa splendeur pour la ramener à des considérations plus préhensibles pour ne pas dire oisives. Qui d’utiliser l’humour, la complicité professionnelle, l’autorité paternelle, selon sa position dans la hiérarchie et avec une belle équanimité dans la méthode. Ainsi si le cadre supérieur avait une préférence pour le paternalisme, le stagiaire emploierait la connivence là où l’employé de base s’essaierait à la faire rire avec plus ou moins de succès. Car, au comble de cette beauté, érotisme d’entre toutes les formes d’érotisme, elle avait de l’humour. De l’humour, une voix et un rire rauque qui incendiait plus qu’il n’apaisait. Ainsi la faire rire consistait finalement à se tirer une balle dans le pied du strict point de vue de la stratégie amoureuse. Un piège qui se retournait contre soi. Cet humour elle l’avait développé au fils des ans comme un garde-fou. Contre les périls toujours possible de sa propre vanité d’une part mais également contre toutes les jalousies que sa présence pouvait provoquer auprès des autres femmes comme de certains hommes du reste. Une façon pour elle de désamorcer son incendiaire beauté, la rendre plus humaine, autant à son propre regard qu’à celui d’autrui. Mais en vérité cette combinaison explosive de drôlerie et de grâce l’isolait plus qu’elle ne l’aurait voulu. A combien d’homme déjà avait-elle fait peur ? Combien d’amoureux l’avait fui de peur de mordre la poussière en cas de rupture ? Elle ne les comptait pas, mais ils avaient été nombreux, trop sans doute pour qu’on ne sente pas sous certaine de ses saillies une fêlure, un désespoir qui taisait poliment son nom. Encore fallait-il l’entendre, se pencher au lieu d’être hypnotisé, et la grande moyenne des gens, prétendant(e)s ou non, n’écoutaient pas quand elle ouvrait la bouche, ils ronronnaient de plaisir à la façon du gros chat flatté sous le menton. Elle était un objet de collection qu’ils se plaisaient à admirer et ne demandaient rien d’autres.

Casanova, il l’avait instinctivement compris. Et c’est sur cette stratégie qu’il s’appuya. Rejoignant ici l’adage de Sun Tzu qu’un grand général vainc sans combattre, il laissa les autres se couper sur ce rocher particulier, observa et attendit qu’elle vienne à lui d’elle-même, autant piquée par sa propre curiosité que pour des raisons strictement professionnelles. Comme on l’a dit elle n’avait pas développé de cette méfiance calculatrice qui cherche l’occurrence dans le comportement d’autrui sans quoi sans doute aurait-elle deviné la manœuvre. Naturellement adulée ou rejetée elle était plutôt curieuse d’un homme, de tous les hommes à dire vrai, qui sans cacher le plaisir que lui procurait son contact, ne cherchait pas absolument à se faire valoir d’elle. Un trait pour le moins féminin, il le savait, qu’il valait mieux se laisser désirer par une femme que de la charger de toutes ses propres inclinaisons à son endroit.

–       Bonjour je m’appelle Alice, je viens pour le dossier Intermarché.

Il sourit amusé.

–       Je connais votre prénom voyons Alice, moi c’est Eric.

–       Je sais aussi, et elle sourit.

De tout ce qu’il y avait de beau en elle son sourire faisait figure de firmament. Comme un soleil en plein visage, une étoile dans une nuit sans lune, l’éclat d’un diamant qui lui trancha instantanément le cœur. Et aussi tôt il recouvrit cette blessure d’une solide volonté de vaincre ce qu’elle lui inspirait dans son intimité et qui ressemblait à une poésie dont il n’avait pas les mots et tous les maux. Quelque chose d’à la fois infiniment triste et joli comme un bouquet de roses séchées.

–       Alors il a quoi ce dossier ? dit-il d’un ton enjoué en tendant la main vers le polycopié qu’elle tenait dans sa main longue et fine.

–       Le client veut qu’on refasse l’accroche, il ne trouve ça pas assez impliquant.

Il soupira. La publicité… Cela faisait dix ans qu’il pratiquait et c’était toujours la même rengaine. Le client ne trouvait jamais cela assez ci ou ça parce que quelqu’un en réunion avait ajouté une idée dont ils étaient tombés tous si amoureux qu’il fallait absolument l’ajouter à toutes les autres qu’on avait déjà tenté d’implanter dans un seul et unique message. Parfois pour lui c’était comme de jouer au scrabble sur un plateau particulièrement bouché, assembler un Rubik’s Cube de concept abstraits et essayer de les faire tenir ensemble quitte à faire de la bouillie d’un slogan brillant. Mais ça ne le gênait pas plus que ça, contrairement à nombre de ses confrères plus jeunes et moins expérimentés, car encore une fois il s’agissait de relever un défi, intellectuel, comme un jeu d’esprit donc et il adorait les jeux d’esprit à égal. Il prit le polycopié, lu l’accroche qui avait déjà été trouvé par un de ses collègues et lui demanda de lui laisser cinq minutes. Elle fut impressionnée, cinq minutes plus tard, montre en main, elle repartait avec une dizaine de phrases, variante de la première, mais  corrigées de telle manière qu’elles répondaient au nouveau brief du client à la lettre près. Bon, certaine étaient moins bonnes que d’autres, voir lourdes, ostentatoires et vulgaires comme un éclaté fluo sur un tableau de la Renaissance mais elle connaissait la technique. Tous les créatifs la pratiquaient. Celle qui consistait à faire des propositions repoussoir qui d’ailleurs, hélas, était parfois adopté en lieu et place d’une meilleur approche. Ils traitaient la plus part du temps avec des gens qui n’entendaient rien à la formulation publicitaire, ni à ce qu’on appelait indûment  la communication pour ne pas dire le vilain mot de manipulation. Des gens pour qui stratégie publicitaire consistait souvent à multiplier les supports jusqu’à l’overdose, disperser le message au lieu de le cibler avec précision, pour la bonne fortune des agences du reste, qui se gardaient bien la plus part du temps d’aller contre les vœux du client, quitte à ce qu’ils y perdent. Après tout s’ils ne voulaient pas écouter les conseils qu’on leur prodiguait qui pouvait-on ?

Alice découvrait. Elle avait suivi un cursus universitaire dans le domaine du marketing, fait plusieurs stage chez des annonceurs et avait travaillé auprès d’une centrale d’achat d’espace mais elle n’avait jamais fréquenté le monde particulier des agences de publicité. Elle n’était pas certaine d’aimer ça. D’une part il y avait les clients et leurs allés-retours plus constants que leur avis, de l’autre le microcosme en lui-même de la publicité où tout le monde semblait directeur de quelque chose, où les créatifs, traités comme des stars de cinéma, en adoptait les travers, et cette manie des réunions. A n’en plus finir, où on ergotait sur tout, se disputait sur des points de détail, s’incendiait parfois car entre créatifs et commerciaux il y avait comme un accord tacite qu’il était bon de se faire la guerre, rejeter sur l’autre l’inconstance des clients. Elle avait parfois l’impression de perdre son temps avec des gamins. Au moins avec Eric les choses avaient été simples et directes. Pas de chichi, de disputation, pas non plus question de la prendre en otage de sa mauvaise grâce, comme ça lui était déjà arrivé depuis le début de son stage. Il avait répondu à son problème sans rien y opposer sinon sa propre compétence. Qui plus est donc il ne s’était pas particulièrement approché d’elle, n’avait fait aucun effort de séduction, moins comme s’il la craignait qu’il l’acceptait indifféremment de tout ce qu’elle véhiculait comme charme. Et puis il ne lui avait fallu que cinq petites minutes, là où les autres créatifs traînaient parfois des jours entiers comme un gosse rechignant à terminer sa soupe. Pour un peu elle aurait utilisé ce qualificatif de génial qu’on mettait à toutes les sauces ici et particulièrement à l’endroit des créatifs.

 

Leur seconde rencontre se déroula durant une autre tradition d’agence, les fêtes. Il y en avait pour tout, les pots de départ, les pots d’arrivée, une compétition victorieuse où on avait empoché un joli budget, et aussi la fête du jeudi, moment sacré de cette entreprise ci, où l’on sortait la stéréo et le champagne. Il s’agissait ici de synergie, méthode américaine où la barrière entre patrons et employés était levé, et ce n’était pas censément, ici tout le monde jouait si bien le jeu que le jeudi l’agence ressemblait à un dancing. Naturellement, comme toujours quand il y avait de l’alcool et des garçons depuis que le monde est monde et que les femmes sont belles, ce fut elle le centre de toutes les attentions. Elle avait si bien l’habitude de ce genre de situation que depuis qu’elle était là, elle avait réussi à esquiver la plus part des pots. Mais le jeudi était sacré si l’on voulait se montrer aussi bon employé que bon camarade.  Elle accepta un verre, puis deux, elle raconta une histoire, celle de lime ta mire.

–       Alors c’est l’histoire d’un cowboy, un gros, qui rentre dans un bar et commence à foutre le bordel. Il pisse dans le crachoir, il agresse les clients, il descend les bouteilles à coup de flingue, une calamité. Quand soudain un petit vieux s’approche de lui et lui fait « limetamire, limetamire ! » avant de foutre le camp.

En véritable clown elle imitait aussi bien le gros cowboy que la voix d’un petit vieux avec le phrasé cacochyme. Tout le monde riait déjà.

–       Le deuxième soir, rebelote, le cowboy débarque, secoue un client, casse la gueule à un autre, tire sur le miroir derrière le bar, bref le cirque, quand le petit vieux lui file sous le nez en faisant « limetamire, limetamire ! »

Debout derrière un rang d’admirateur, Eric l’observait se livrer à son numéro et s’amusait. Elle se donnait entièrement à son public, comme une actrice tout en retenant ses effets, étudiant leurs réactions d’un œil intelligent. Il y avait quelque chose d’enfantin, de généreux dans sa façon de jouer qui était immédiatement attirant, drôle, et inconséquent. Comme si à l’intérieur même de son numéro elle essayait à nouveau de désamorcer ce qu’elle était, une vedette sans maquillage, une étoile nue.

–       Troisième soir, revoilà le gros cowboy et sa danse de sioux, il retourne le bar, une table de joueur, pisse partout et au moment de partir, paf, le vieux qui lui fait encore « limetamire, limetamire ». Cette fois ça va bien, le gros cowboy l’attrape avant qu’il s’esquive et lui demande ce que ça veut dire limetamire. Alors le vieux lui raconte, quand j’étais jeune j’étais comme toi, un vrai petit con. Partout où j’allais en ville fallait que je foute le bordel, et j’étais vachement doué pour ça crois-moi, et puis un jour un gars m’a attrapé et ma collé mon flingue dans le cul, bin je vais te dire, le plus douloureux c’est pas le canon, c’est la mire. Lime ta mire.

Tout le monde éclata de rire.

–       Ouais en gros, tôt ou tard si tu fais pas gaffe tu l’as dans le cul, fit un jeune commercial par-dessus les rires.

Alice embraya en mimant un speaker et son micro

–       Eh bien Guy on dirait bien que nous avons un gagnant, oui Kevin je te confirme la morale de cette histoire, tôt ou tard si tu fais pas gaffe ça sera douloureux mais pas forcément rapide.

–       Ah, ah, ah, ah !

–       Oh ça va, fit Kevin bon joueur.

Elle lança un de ses sourires mille watts pour s’excuser, il vit dans le regard du jeune homme que c’était comme s’il venait de lui passer le cœur au lance-flamme. Il y avait à la fois de l’émerveillement et de la tristesse dans ces yeux là. Un regard qui disait, je resterais perpétuellement spectateur de ce sourire, perpétuellement veuf de lui.

–       Allez racontes en une autre, lança quelqu’un.

–       Oui une autre ! fit une fille comme un gosse qui ne voudrait pas se coucher.

–       Ah non, ça suffit au tour de Nikos.

Nikos était un jeune homosexuel extraverti de la cellule créative, l’exemple type de l’adage qui voulait que les homosexuels étaient les meilleurs amis de la femme. Elles l’aimaient toutes. Il ne se fit pas prier, adorant l’attention qu’on lui portait.

–       Nikos ! Nikos ! Nikos ! firent-elles en cœur.

L’intéressé se leva et prit la place d’Alice tandis qu’elle allait se réfugier derrière le rang de garçon à côté d’Eric se prendre un nouveau verre.

–       Elle était géniale ton histoire lui dit-il.

–       Merci.

–       Tu connais celle du chien jaune ?

–       Non.

–       Bon… je raconte pas aussi bien que toi hein…

Il baissa la voix tandis que Nikos racontait une blague juive.

–       Alors c’est l’histoire d’un gars qui se ballade avec son chien jaune. C’est un gros chien avec l’air fatigué et tout miteux, il croise un mec avec un pitt bull qui lui fait wow il est énorme ton chien mais je parie qu’il pourrait pas battre mon Rex…

–       Rex ? C’est un peu surfait comme nom nan ? s’amusa-t-elle pour le taquiner.

–       Bon d’accord alors Henry.

–       Ahahaha ! Henry, excellent !

–       Donc le mec dit, je suis sûr qu’Henry bat ton chien, ça te dirais un petit combat. Alors le gus lui demande combien il serait prêt à mettre sur son chien et ils décident de parier cent euros. Ils lâchent leur chien, et en un clin d’œil le gros chien jaune avale Henry tout cru. Le mec n’en revient pas. Putain mais il est incroyable ton clebs fait le mec, mon Henry avait jamais perdu un combat de sa vie. Et encore, fait l’autre, tu l’aurais vu quand il avait sa crinière….

–       Eh mais elle est géniale ton histoire, on dirait un conte de fée ! dit-elle sérieusement.

–       Mouais… tu vois ça te fais pas rire, je savais que je racontais pas les histoires aussi bien que toi.

–       Tsss, elle est très bien ton histoire c’est tout. J’en veux une autre ! réclama-t-elle d’autorité.

Nikos continuait son numéro, et c’était comme si soudain il n’existait simplement plus aux yeux des deux. Elle voulait son histoire à lui, et cette façon de la réclamer avait quelque chose d’électrisant. Comme si elle lui signifiait qu’elle l’avait choisi parmi tous les autres. Et même s’il savait qu’il n’en était rien ça le troubla un peu plus qu’il ne l’aurait voulu.

–       Okay… mais est-ce que j’en connais une autre…

–       Oh allez…

–       Hey mais je suis pas un clown comme toi moi, t’as jamais pensé à faire du théâtre ou du cinéma ?

–       Si j’ai fait un peu d’impro dans le temps mais bof, c’est pas mon truc de prendre la peau de quelqu’un d’autre. Par contre t’es génial, merci pour l’autre jour, dix accroches en cinq minutes… tu fais ça avec une telle facilité !

–       J’ai l’habitude, c’est mon métier, fit-il sans fausse modestie.

–       Quand même, pas mal…. Santé.

Ils trinquèrent.

–       On boit à quoi ?

–       Aux mecs qui trouvent facile de pondre 10 accroches en cinq minutes.

–       J’ai pas dit que c’était facile, j’ai dit que j’avais l’habitude. Quand j’ai commencé on me collait des photos de voiture avec le coffre arrière ouvert plein de bagages et il fallait que j’arrive à caser dans une même phrase qu’elle était spacieuse et qu’elle avait des freins ABS. C’est une gymnastique, conclu-t-il.

–       Okay, alors buvons aux mecs qui font de la gymnastique avec les mots.

Il sourit et trinqua.

–       Et aux filles qui vous tue d’un sourire et vous achève avec une blague.

Elle haussa les épaules, les compliments la gênaient apparemment.

–       Bah c’est comme ça.

–       Et ça doit pas être marrant tous les jours, concéda-t-il.

Elle sourit.

–       Je vais pas me plaindre ça serait indécent.

–       T’es consciente d’être une extraterrestre je suppose ?

–       Moi ? Comment ça ?

–       Bah t’es belle, drôle, intelligente… ça fait beaucoup pour une seule personne non ?

–       Intelligente ça t’en sais rien.

–       T’as pas l’air tombée d’un wagon de pomme non plus.

–       Certes mais de là à dire que je suis intelligente.

–       T’aimes pas avoir la vedette, dit-il en montrant Nikos, pour moi c’est une preuve d’intelligence.

–       J’aime pas être la seule, nuance. Faut laisser la place aux autres.

–       C’est bien ce que je dis, une preuve d’intelligence. Mais bon je vais arrêter avec les compliments ça a l’air de te gêner.

–       Un peu… parle moi plutôt de ton travail, ça fait combien de temps que tu bosses dans la pub ?

Ils discutèrent une partie de la soirée, de chose et d’autre. Il apprit qu’elle adorait manger chinois, qu’elle avait 28 ans, avait fait des études de marketing et qu’elle n’était pas certaine de vouloir continuer dans cette voie. Il lui demanda pourquoi, elle lui expliqua qu’elle trouvait qu’on en faisait trop avec les créatifs en général, et puis la vie de bureau n’était peut-être pas pour elle. Elle avait une autre activité par ailleurs, s’occupait des enfants et des ados dans un centre de quartier comme bénévole, ça lui plaisait beaucoup. Elle apprit qu’il avait dix ans de pub derrière lui, qu’il avait fait avant différent métier, vendeur à la criée sur les marchés dans sa jeunesse, qu’il avait travaillé dans le BTP et avait même un brevet de soudeur, monté sa propre affaire de magasin de vêtements, jusqu’à ce qu’une opportunité le propulse comme stagiaire dans la pub où il s’était plu.

–       La paye est bonne, le travail n’est pas fatiguant, les horaires souples, et puis j’adore la stratégie.

–       Je trouve qu’on n’en fait pas assez.

–       Ici ou en général ?

–       Je ne sais pas, je ne suis pas allé dans les autres boites mais je trouve que ça manque un peu.

Il concéda, ça manquait même beaucoup à ses yeux mais ce n’était pas lui qui dirigeait. Le directeur de création préférait l’artillerie lourde plutôt que les approches en finesse. Il trouvait d’ailleurs que dans cette agence la partie commerciale était meilleure que la partie créative. Mais il ne lui dit pas, pas plus qu’il n’en parlait à qui que ce soit ici. Il se tenait à l’écart des affaires de politique interne simplement parce qu’il n’y avait jamais pris goût. Ils convinrent finalement de déjeuner ensemble un de ces quatre, dans un restaurant chinois de préférence. Et la vie reprit son cours. Elle de son côté, lui du sien. Elle constamment draguée à tel point qu’elle n’en pouvait plus, lui observant la ronde de loin et s’en tenant le plus éloigné possible. C’était presque amusant de se dire que tout publicitaires qu’ils étaient, ils ignoraient la règle d’or de la séduction, ne jamais dévoiler son jeu. Qu’ils se vendaient avant même d’avoir été acheté, là où lui proposait un produit tout neuf, inédit. Et de réfléchir ainsi en terme technique le rassurait. Il était capable d’être froid à son endroit. De l’envisager comme une cible, un objectif à atteindre et non autrement. Cet autrement qu’il n’osait nommer, même pour lui, tellement en réalité il lui faisait peur. L’amour, complet, vrai, entier, ce sentiment auquel il ne croyait pas, lui explosant au visage.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s