Orgueil 3

L’amour s’en va et il revient comme un ressac. On se détache et on se rattache dans un constant va et vient comme un long coup de rein. Mais avec ceux là il ne s’en allait pas. C’était constant et fusionnel, chaque fois qu’il se voyait, la fièvre. Tout en travaillant, ils s’écrivaient des messages sur l’intranet. Ils étaient brillants et drôles, et quand ils étaient ensemble c’était comme deux charbons ardents dans la même lampe magique. On ne voyait plus qu’eux. Les restaurateurs les reconnaissaient et leur accordaient leur meilleure table, les serveurs de café étaient aimables, souriant même parfois, accordés aux autres comme un couple de vedette, ils n’y faisaient même plus attention, enfermés dans leur bulle. Alors on les maudissait bien entendu, les gens heureux ont cette chose particulière en eux qu’ils font mal aux autres, invariablement. Mais les amoureux sont égoïstes, exclusif, et cruels, alors qu’importe. Elle se sentait comme un bouquet de fleurs fraiches qu’on respire tous les matins, comme une découverte perpétuellement renouvelée, une couleur par encore connue et qu’il avait gratté sous la couche d’elle-même. Elle se sentait épouse, femme, pute, elle avait 17 ans, 40, elle avait tous les âges. L’impression de vivre un film, et si parfois elle se demandait si ça s’arrêterait un jour, prit d’une sourde angoisse, il lui suffisait de se tourner vers lui et de croiser son regard. Il était amoureux, fou amoureux. Sauf qu’il ne le ne voulait pas. Plus ce sentiment cédait sur lui, sur sa volonté de garder ses distances, plus il se sentait aspiré par cette passion, plus il pensait à fuir.

Oui, fuir, la voilà la vérité cru. Lui qui avait toujours relevé tous les défis était en train d’être vaincu par celui-ci, par elle tout entier. Il avait voulu la séduire, y était parvenu, l’avait voulu amoureuse, y était également parvenu, mais il n’avait pas prévu que ça se retournerait contre lui. Le carambolage. C’était hors de question, au-delà de ses forces, impossible. Parce qu’il savait, intiment, qu’elle cesserait d’être amoureuse. S’il se laissait aller, si au lieu de jouer des mots dans leur conversation intime, d’être brillant à tout heure, si au lieu d’être le prince charmant qu’il offrait à toutes, il devenait l’homme crue, égoïste, parfois revanchard, possessif qu’il était. L’homme qu’il cachait tout au fond de lui quand il voyait une de ses anciennes maitresses avec un autre, quand il sentait que quelqu’un lui échappait, quand il la voyait elle riant à une blague qu’il n’avait pas entendu. Il ne voulait pas qu’elle sache cet homme là, cet homme laid. Et c’est ce qu’elle verrait s’il se laissait totalement libre de l’aimer, s’il faisait tomber le masque de la séduction, ne prenait plus aucune politesse, précaution avec elle. Car c’était ça la rançon de leur amour, de ce truc dont elles étaient toute folle, la rançon sans fard, c’est qu’il ne tenait que derrière un voile d’apparence, il vivait comme une flamme tant qu’on ne la dénudait pas, tant que personne ne vendait la mèche.

Au fond il était déchiré, et ça commençait à se ressentir dans tout, dans son travail, dans son comportement, excepté quand il était avec elle, en tête à tête, et Elsa le sentit. Comment le sentit-elle à quatre cent kilomètres de distance, à sa voix au téléphone, quand il l’appela. Elsa, son histoire la plus sérieuse à ce jour, ils avaient même pensés au mariage à un moment donné, ils étaient de la même espèce séductrice, et puis ils avaient renoncé, ça n’aurait pas tenu. Elle accouru comme une femme trop contente de rafler le trophée. Elle le trouva chez lui, ivre, gai, il lui fit l’amour avec rage, comme s’il se vengeait de tout ce qu’Alice lui faisait, comme s’il voulait l’humilier à travers elle. Elsa eu l’impression d’être labouré dans un film porno, ça lui rappela un amant, mais ça ne lui plut pas franchement.  Elsa et son corps imparfait, trop musclé, de danseuse, avec ses petits seins en gouttes d’eau insignifiant, sa peau blanche, ses gémissements mouillés de jeune fille. Qui s’était fait faire un piercing dans la langue parce qu’à trente-quatre ans faut rester dans la course coco et qui en faisait des tonnes avec. L’antithèse d’Alice. Mais c’était ça qui était excitant, ça qui faisait du bien, au moins elle il ne la craignait pas. Et il s’arrangea pour qu’elle le sache. Ce fut, comme il espérait leur premier accro. Une rupture dans la belle harmonie, se rappeler à elle autrement, l’homme qu’il était avant de la connaitre, l’homme qu’il était et serait toujours. Un inconstant, un papillon, à prendre ou à laisser. Alice accusa le coup, après tout elle savait mais elle voulait y croire, croire qu’avec elle c’était différent. Non pas qu’il changerait qu’elle lui ferait oublier les autres. C’était peut-être sa vanité à elle après tout, son orgueil, de croire  que sa plastique et son esprit pouvait tout. Il fallait qu’elle l’accepte comme il était, en homme libre, tôt ou tard il choisirait.

Mais non. Elle se trompait, il se réorganisa autrement et se mit à la partager avec les autres, un peu de chacune, et elle comme la cerise sur le gâteau de son harem. Il restait charmant, attentionné, drôle, plein d’esprit, du champagne, ne cachait même pas son bonheur d’être avec elle mais c’était tout, quand il s’en allait, qu’il était avec une autre, elle n’existait simplement plus. Parfois elle évoquait le sujet, chaque fois il esquivait d’un mot d’esprit, d’une boutade. A prendre ou à laisser, à prendre ou à laisser….

 

Incidemment elle n’avait jamais vécu quelque chose comme ça, être partagée, ne pas devenir l’objet de la seule attention de son amant, et ce qui l’avait séduite en première instance, ce qui l’avait attiré vers lui même, ce jeu, était en train de la déchirer. Alice était amoureuse et elle l’était comme tout chez elle, sans fard. Et plus elle l’était plus ça faisait mal. Alors, plutôt que d’être une victime, elle lui rendit la monnaie de sa pièce. Ce n’était pas les prétendants qui manquaient. Celui-là s’appelait Bastien, il avait son âge, s’étaient connu sur les bancs de la fac, avaient déjà flirté ensemble mais c’était allé nulle part. Cette fois-là elle donna suite, il accouru ventre à terre, venant la chercher à son travail avec un bouquet de fleur, empressé, et Eric l’aperçu et ça le mordu jusqu’au sang. Etait-ce possible qui la perde pour un gosse ? Lui ? Qu’elle lui échappe ? Qu’elle cesse de l’aimer comme une folle pour agir comme lui ? Mais lui c’était lui après tout, il était comme il est, pourquoi se comportait-elle comme ça alors qu’il savait qu’elle l’aimait ? Espérait-elle le rendre jaloux ? Ah la pauvre…

 

Ce soir là il aurait aimé s’arranger pour ne pas être seul mais tout le monde dans l’agence avait aperçu le jeune homme et implicitement comprenait ce qui se passait. Les gens n’aiment pas les perdants pas plus qu’ils ne supportent un bonheur trop ostentatoire. Ils se vengent quand il est temps. Eric avait été trop heureux ces derniers temps, multiplier un peu trop le papillonnage et par-dessus tout il avait prit le luxe de jouer avec une reine que tous lui enviaient, femmes et hommes. C’était comme s’il avait insulté leur propre fantasme d’amour parfait, de mariage romantique, craché sur le beau tableau. Il essaya bien d’appeler quelques relations du métier histoire de sortir et ne pas se retrouver seul en tête à tête avec lui-même, mais d’une part la publicité est un monde tout petit, d’autre part la vie est ainsi faite qu’elle nous propose souvent le feu plutôt que l’eau alors qu’on brûle déjà. Alors il resta chez lui devant sa télé et pensa à elle, invariablement. Il pensa à elle toute la soirée, l’imagina dans les bras de ce gamin, en conçu une grande colère qu’il ne parvint à défouler nulle part. Pas question de l’appeler ou de lui envoyer des SMS, puisqu’elle jouait, puisqu’elle osait l’attaquer sur son propre terrain, il allait lui montrer qui était maître dans ce domaine et le maître ne dit rien, il attend son moment.

 

Un grand général doit savoir l’art du changement disait Sun Tzu. L’expression routinière des règles de la guerre, les vieilles formules, ne sont pas pour lui ou il ne mérite pas son titre. Il s’adapte. Au terrain, à l’armée adverse, à sa position. Eric avait bien compris le message et faire une scène aurait été déplacé, aussi déplacé que prétendre que ça ne lui faisait rien. Alors il fit semblant d’être vaincu. Il chassa ses autres maitresses, chassa une bonne fois pour toute Elsa, et toutes celle qui, profitant de la situation, tentèrent le bon coup. Ce ne fut pas bien difficile de se débarrasser d’elles. A nouveau il s’inspira de ce que lui évoquait désormais Alice, une grande frustration, de la colère même qu’il retournait contre les autres. Puis il lui fit une déclaration d’amour écrite. Sa plus belle lettre à ce jour, ses plus beaux messages réunis sous une même flamme Ecrite avec science et calcul, chaque mot pesé, ponctuation et syntaxe au cordeau, une lettre magnifique et pleine de passion qui lui alla droit en plein cœur.

Elle avait passé la soirée avec Bastien à espérer ses messages. Même des hurlements de jalousie déplacée lui aurait convenu, et ça l’avait tellement blessé qu’il garde le silence que ça l’avait découragé de coucher avec le jeune homme. D’ailleurs elle n’en avait aucune envie. Parvenu au bord de cet instant où tout peut basculer dans une soirée entre un homme et une femme, elle avait calé, s’était refusé à lui et finalement était rentré chez elle seule, et esseulée. Alors quand elle avait reçu cette lettre finalement c’était comme si d’un coup il avait accompli tous ses vœux, remplit sa boite à rêve de princesse, gavé son cœur de bonbon à la rose. Puis il était venu finalement la chercher dans son bureau, l’embrassant passionnément devant tout le monde, sans même une précaution pour toutes les autres ou les limites qu’imposait un microcosme aux individus. Alice chavira comme de juste. On ne pouvait pas la toucher plus au milieu. Comme s’il avait deviné par cette lettre et son élan de spontanéité ses secrets les plus cachés. Cette personne qu’elle était depuis toujours, constamment sollicitée mais jamais atteinte. Et comme de juste elle retomba dans ses bras oubliant, comme si elles n’avaient jamais existé, toutes les autres, toutes ses infidélités. Après tout, se disait-elle, il pouvait baiser qui bon lui semblait puisqu’il l’aimait, puisque ça, aucune d’entre elles ne pourrait lui retirer, ce qu’il ressentait, ce qui était unique et ne souffrait d’aucune forme de partage, l’amour absolu.

Il avait gagné.

 

Il y a des victoires plus amères que d’autre. Des forteresses qui laissent un goût de cendre dans la bouche des assiégeurs. Voir parfois une once de mépris contre un adversaire qui s’est insuffisamment battu. Il avait fait preuve de son talent, avait remporté haut la main une bataille qui n’était pourtant pas gagné d’avance, mais à ses yeux finalement c’était une victoire facile, trop facile. La belle image de perfection qu’il avait d’elle se troubla comme de juste. Après tout elle était comme toutes les autres, amoureuse de l’amour, il suffisait de le lui chanter sur le bon air pour qu’elle lui cède à nouveau. Mais il joua le jeu, comme il le faisait toujours et la laissa rêver presque à haute voix d’un avenir entre eux qui soit autrement, pour toujours. Pas le mariage, mais une vie à deux et pourquoi pas des enfants. N’en n’avait-il pas envie ? Ils se mirent à chercher un prénom, comme ça, pour rêver, pour sceller ce qu’elle pensait déjà scellé. Et bientôt Noël fut là. Ils le passèrent ensemble, bien entendu, chez elle, pour une soirée qu’elle voulue très sexuelle, s’offrant comme une friandise, comme toutes les femmes quand elles sentent qu’elles sont aimés tout entière. Et il la prit comme tel, lui offrant tout le sexe qu’elle voulait, répondant à ses assauts par d’autres, ses caresses par d’autres, savant, scientifique presque, et comptable. Il avait enfin l’impression de la voir comme il ne l’avait pas vu la première fois qu’il l’avait couché dans son lit, humaine, prévisible, banale. Il ne l’aimait plus tout entier, plus que par bout, les bouts qui l’intéressait encore, son humour, son physique, mais après tout elle n’était qu’une femme comme les autres, une parmi les dizaines qu’il avait déjà allongé, et la splendeur de ses traits, de son corps n’y changeait rien. David avait raison, sans doute ça n’irait pas plus loin qu’à Noël. Il avait gagné donc, il n’y avait plus rien à conquérir, elle était sienne et le resterait tant qu’il le voudrait. Alors il agit comme il agissait toujours dans ces cas-là, il recommença à folâtrer, à chercher de la nouveauté. Mais cette fois plus pour s’en éloigner, plus par peur de tomber fou amoureux et ne plus jamais se relever, non simplement pour se distraire, voir ailleurs, et si possible pas en allant vers des femmes aussi parfaite qu’elle. Au contraire même. Lui qui avait toujours eu du goût en matière de fille, qui s’était souvent à attacher à charmer les plus belles, se mit à préférer les femmes banales, les beautés discrètes. Oh bien entendu, tout à son rôle, il se cachait, mais l’envie n’était plus tout à fait là non plus, et elle le senti.

L’instinct d’une femme est comme un couteau qui se plante là où on s’y attend le moins et toujours plus profond qu’on ne le voudrait. Elle vous pose une question et vous ne savez y répondre, elle vous en pose deux et vous êtes comme acculé. Avec Eric, comme avec tous les hommes à femme, c’était différent parce qu’il partageait en réalité cet instinct-là. Il savait être fin et glisser sur les questions. Mais toutes les femmes n’étaient pas comme celle-là. Animal traqué par les chasseurs de trophée, elle avait appris très jeune à se défier des beaux parleurs, les maitres de l’esquive, et c’est avec violence qu’elle réalisa qu’il était aussi ça. Surtout peut-être. Un type malin, qui jouait et qui jouait peut-être depuis le début. De s’en rendre compte lui fit comme une gifle, et elle lui fit sa première scène. Ca se déroula chez lui, en partant d’un banal sujet de conversation, sans qu’il la voit venir, elle lui demanda s’il comptait la tromper encore longtemps.

–       De quoi tu parles ?

–       S’il te plait, pas de ça entre nous tu veux, je commence à te connaitre.

–       Si tu me connais si bien pourquoi tu poses ce genre de question ?

–       Parce que je sais que c’est vrai, je le sens.

–       Tu ne sens rien, tu as peur que je recommence, nuance.

Il marquait un point, elle avait peur, mais pas qu’il recommence, qu’il continue de lui mentir, car elle était aiguisé, plus qu’il ne l’aurait souhaité.

–       Putain que j’aime pas quand tu fais ton mariole comme ça !

–       T’as des preuves au moins de ce que tu avances ?

–       Je n’ai pas besoin de preuve, je le sens je te dit. D’ailleurs si tu n’avais rien à te reprocher tu ne me parlerais pas de preuve.

–       Me reprocher ! Ah voilà le grand mot est de sortie ! Je n’ai rien à me reprocher comme tu dis, je suis comme je suis.

Elle marqua une pose, pas même sûr d’avoir bien entendu.

–       Tu es comme tu es ?

C’était pire que s’il avait avoué, une autre manière de dire, ça durera toujours quelle que soit mes lettres d’amour, quel que soit mes baisés quel soit les serments qu’on pouvait se faire au creux du lit. Il sentit soudain la passion laisser place à la froideur. Une baisse de température violente et soudaine, il ne la connaissait pas comme ça. Il se tourna vers elle avec un sourire enjôleur et dit exactement ce qu’il ne fallait pas dire, il fit allusion au prénom de l’enfant.

–       Et Stan, ça te plais ?

Elle ne répondit rien, mortifiée. Elle retourna dans le salon, prit son sac et s’en alla sans un mot. Qu’est-ce qui lui prenait ? Il ne lui courut pas après. Sur le moment il fut même comme étrangement soulagé, il l’avait vaincu et elle partait vaincue. Et puis il était confiant, elle l’aimait n’est-ce pas, et l’amour comme ça ne s’en va pas du jour au lendemain. Il lui envoya tout juste un message dans la soirée lui demandant si elle était toujours fâchée, elle ne répondit pas. Elle pleurait. Elle avait pleuré de chez lui à son domicile, par à coup, comme une machine qui ne veut pas démarrer, puis franchement, grandes eaux, quand elle avait enfin passé le pas de porte. Pleuré à mesure qu’un voile se levait sur ses illusions. Tout ce qu’elle avait imaginé de lui, toutes les projections qu’elle avait faites, s’en allant une à une comme des pelures d’oignons. Il l’avait manipulé, il avait caché son jeu depuis le début sans doute, avait joué avec elle dans le seul et unique but de l’ajouter à son tableau de chasse.  Tout ça, tout ce qu’ils avaient vécu, toutes les concessions qu’elle avait faites avec son caractère, ses maitresses, et toutes les vacheries que lui avaient faites les anciennes dans son dos à l’agence, tout ça n’était que du vent, des efforts pour rien, un songe vide.

Il ne s’alerta pas qu’elle ne lui réponde pas, et le lendemain, voyant qu’elle faisait la tête au bureau, lui commanda des fleurs avec un parfait automatisme. Un bouquet qu’il fit composer, avec une carte signée d’une allusion à petit nom qu’elle lui avait donné dans l’intimité. Elle ne le remercia pas, elle planta les fleurs dans un vase et les oublia. Etait-ce possible qu’elle lui échappe à nouveau ? Allait-elle encore lui faire le coup de l’amant sorti du placard, tenter à nouveau de lui rendre la monnaie de sa pièce ? Allons on n’apprenait pas au vieux singe à faire la grimace ! Mais non, pas d’amant sorti de nulle part, juste une femme aimable mais distante, froide et soudainement indisponible, que ce soit sur l’intranet ou à déjeuner. Au début il ressenti cet étrange soulagement qu’il avait éprouvé quand elle était parti de chez lui. Comme s’il était débarrassé d’un enjeu trop lourd pour lui. Puis ça l’amusa, parce qu’elle faisait visiblement beaucoup d’effort pour l’oublier, l’éviter, et quand elle n’y parvenait pas, il sentait comme un grand trouble chez elle. Elle était amoureuse, ce genre de chose ne s’efface pas comme ça, folle amoureuse même, il le savait. Ca se voyait à ses coups d’œil à la dérobée, à certain de ces gestes, à la façon de lui répondre quand il essayait à nouveau de l’entamer sur leur relation. Elle était trop brusque pour être honnête, trop cassante et surtout sans humour. Alors, lentement, sûrement, un poison s’instilla en lui, quelque chose qui refaisait surface et qu’il croyait sous son contrôle, son propre amour. Celui qu’il avait banni, chassé, celui qui ne devait pas le vaincre, celui qu’il était toujours censé inspiré sans jamais en être victime. Celui la même qu’il redoutait plus que tout finalement était en train de lui ronger l’âme à mesure qu’il la sentait partir pour de bon. Alors un soir il lui proposa de la ramener, un bouquet de fleur à la main et ce qui devait se produire selon ses plans se produisit, elle accepta. En chemin il l’invita à diner, elle accepta à nouveau. Ils s’expliquèrent, il s’excusa pour l’autre fois, il avait été maladroit, elle accepta l’explication. Et puis elle lui dit avec une raison qu’il ne lui connaissait pas, une sagesse qui n’était pas de son âge qu’elle refusait de lutter contre sa nature, qu’elle avait eu tort de croire qu’elle pourrait le changer et qu’elle n’arrivait pas à se faire à l’idée de le partager avec toute. C’était peut-être vaniteux de sa part, orgueilleux compte tenu de ce qu’il avait toujours été, mais elle n’y pouvait rien et elle ne voulait pas l’obliger à choisir, elle ne le pouvait simplement pas, car ça, priver l’autre de ce qu’il était, ce n’était pas dans sa nature. Il ne réagit pas bien. Tout se retournait contre lui, pas seulement la séduction mais la maturité qu’est censé provoquer l’âge. Ici elle en avait plus que lui, ici elle contrôlait la situation et ne se laissait plus happer par son numéro de charmeur.

–       En gros t’es en train de me dire que c’est terminé, dit-il sèchement.

–       Je suis en train de te dire que je ne suis pas de taille pour lutter, répondit-elle d’une voix douce, le regard ferme.

–       Ca veut dire quoi ça, pas de taille ?

Elle n’avait pas envie de se répéter, elle soupira, était triste. Elle lui ouvrait des portes et il ne s’en rendait pas compte. Non elle aurait préféré que ça ne soit pas terminé, elle ne le voulait même pas à vrai dire, elle l’aimait et était en train de lui dire plus qu’elle ne lui avait jamais dit sous aucune autre forme. C’était la déclaration d’une femme qui s’avoue vaincue et qui espère. Espère que ça le fasse réagir, qu’il lui dise n’importe quoi, proteste, promette, invente même, elle aurait sans doute encore accepté ses mensonges, mais au lieu de ça il ramenait tout ça à une rupture. C’était lui comme il était ou rien. Elle leva les yeux vers lui, ils étaient secs et déterminés et dit simplement qu’elle était désolée.

Cette nuit après l’avoir ramené sagement chez elle, sans même échanger un baisé il alla se saouler dans une boite, retrouva David et noya sa tristesse. Mais au matin il n’y avait aucun cadavre, la tristesse était toujours là qui lui collait à la peau. Ce n’était encore qu’une petite musique lancinante, un crin de violon dans le lointain, un truc pour accompagner ses pas dans le jardin du Luxembourg sous la pluie, quelque chose de romantique, presque charmant. Ce n’était pas sans conséquence mais presque. Mais chaque fois qu’il la voyait au bureau, chaque jour, la tristesse prenait la forme plus lourde du chagrin. Dieu qu’elle était belle, se disait en lui-même alors qu’elle déambulait dans les couloirs comme un soleil sans orbite, Dieu qu’il la désirait encore. Alors il se consolait en se disant qu’il la connaissait mieux que les autres, que ce n’était peut-être que passager, que s’il changeait, changeait vraiment, les choses redeviendraient comme avant. Oui c’était ça, il lui suffirait de changer, c’était facile, il ne tenait pas plus que ça à sa réputation de Don Juan, il pouvait bien s’avouer vaincu lui aussi, admettre qu’il avait perdu face à elle. Qu’elle honte il y aurait de lui avouer qu’il l’aimait comme un gosse, qu’il ne faisait plus un pas sans penser à elle, que le soir il n’avait même plus le goût à sortir et à draguer. Et puis un jour, brusquement, sans prévenir, elle ne fut plus là. Il demanda des explications, on le lui dit, il n’était pas au courant ? Elle avait mis d’elle-même fin à son stage, il s’était passé quelque chose entre eux ?

Ce jour-là ce fut comme s’il avait reçu une balle dans le cœur. La sienne, celle qu’elle provoquait chez tous les hommes au premier abord, sauf que celle-ci n’avait pas la chaleur du soleil, elle sentait la mort, elle sentait la fin. Il passa une très longue journée à travailler, interminable même, l’esprit totalement occulté par sa disparition. Il relu ses messages qu’il avait conservé, leurs conversations pleines de brio, contempla la photo à demi nue qu’il avait conservé d’elle dans son téléphone, l’appela même, mais elle ne répondit pas. Le soir même, au désespoir, il alla chez elle. Elle était là, seule, occupée à se distraire devant une télé qui n’avait aucun goût. Rien n’en avait plus à vrai dire. Elle avait quitté son stage parce qu’elle en avait assez de ce métier qui définitivement ne lui plaisait pas. Assez des cancans sur son dos et celui d’Eric, assez des vieilles maîtresses qui lui faisaient des vacheries en douce, et surtout assez de le voir tous les jours, il était comme il est, il ne changerait jamais. Elle l’entendit qui sonnait, devina sans qu’il prononce un mot que c’était lui, qui d’autres pour se pointer à neuf heures chez elle. Et puis il l’appela à travers la porte, tambourina, Alice, Alice, je t’en supplie Alice… et elle se mit à pleurer en silence. Goutte à goutte, ses larmes roulant sur ses joues dorées comme des perles éphémères, c’était impossible. Elle ne répondit pas, jamais, c’était fini.

 

Et il se passa ce qui arrive toujours dans ce genre de rupture, il se mit à courir à en perdre haleine. Il lui envoya cent SMS dans la même nuit, lui fit livrer d’autres fleurs, l’appela et l’appela encore sans que jamais, une seule fois, elle ne réponde. Tout ce qu’il ne fallait jamais faire avec une femme, qu’on veuille la récupérer ou la séduire, il le fit, et il le fit avec une lucidité presque morbide. Réalisant tout en le faisant qu’il commettait erreur sur erreur et y prenant comme un plaisir sadique avec lui-même, comme quand on tripote une écorchure dans le seul dessin de se sentir vivant à travers la douleur. Maintenir la relation comme ça, même mortifère, c’était toujours mieux que d’en admettre la fin. Et bien entendu qu’elle senti que cette fois il était enfin sincère, enfin tel quel, nu, sans fard, sans charme non plus, mais il lui avait fait trop mal, c’était moqué de son amour avec légèreté et, il faut bien le dire, l’avait atteinte dans son orgueil. Il l’avait eu comme toutes les autres, avait joué avec elle comme avec toutes les autres, relégué au rang des collections de monsieur et rien de plus. Il pouvait bien être fou amoureux maintenant, c’était trop tard se dit-elle un soir qu’elle jetait ses fleurs. Et cette nuit-là, imperceptiblement se forma deux légères rides d’amertume sur son visage lisse, comme une cicatrice de jeunesse qui ne s’en irait jamais plus. C’était fini et elle garderait cette fin à jamais sur son visage.

 

Eric, on l’a dit, était un homme de défis mais il y a des gants qu’on sait ne pouvoir relever. Quand la passion s’est installée, sa disparition laisse un champ de ruine que rien ne peut remplacer sinon une autre passion. Si tant est que ça soit possible. Chacune est différente, comme chaque histoire a sa propre couleur. Celle-ci ne pouvait pas se remplacer dans son cœur. Il avait laissé passer la plus belle femme de sa vie, un joyau, à tout point de vue, et toutes les autres lui semblaient d’une banalité affligeante, prévisibles même. Alors il cessa de les aimer comme il le faisait. D’ailleurs, puisque Don Juan avait laissé passer cette femme-là que tout le monde lui enviait, il cessa aussi de les intéresser. Il était devenu banal, petit, un homme comme un autre. Un homme malheureux, amoureux délaissé. Les gens n’aiment pas les perdants. L’instinct animal qui veuille qu’on morde les plus faible était d’autant plus vrai ici qu’il avait un jour été un vainqueur et que le mordre avait comme un goût de revanche sur ses propres faiblesses. Et pour la première fois de sa vie il découvrit l’échec. On le trouva moins intéressant, ses stratégies plus faibles, ses mots sans saveur. Il n’avait plus non plus toute sa tête, aspiré qu’il était par cet amour sans retour, cette passion qu’il avait si longtemps retenu le dévorait littéralement de l’intérieur. Le retour de flamme avait l’odeur du napalm, d’une guerre intime qui le vidait de toute substance. Voilà, il se sentait vide. Complètement vide et pour se remplir il n’y avait que la nourriture. Elle le réchauffait un instant, le remplissait sans le combler, elle occupait son corps qui hurlait d’un ailleurs, hurlait après ses bras à elle. Et il se mit à grossir, à négliger son apparence, s’intéressa moins à son travail, et quand on lui opposait qu’il était moins bon, qu’il n’avait plus cette fibre du passé, il faisait ce qu’il n’avait jamais fait auparavant, piquait une crise, faisait sa diva, son créatif, comme disait certain commerciaux. Banal donc. La conséquence était toute trouvée, il perdu finalement son travail.

Du jour au lendemain, l’acteur de son destin, le vainqueur proactif, lime ta mire sans doute, perdu ce qui lui restait. Son métier, son statut, son aura. Il ne fut plus invité dans les soirées de publicitaire, plus aucune maîtresse du passé pour se rappeler à son présent, seul chez lui avec sa télé et cette passion qui le rongeait de l’intérieur, le vidait. Il n’était plus lui-même, ou pas celui qu’il croyait connaitre. Il était jouet. Baladé par les événements il avait rencontré le fou de son toit et chutait sans parachute, sans retenue, le carambolage, sans fin. Il n’était pas James Bond, juste un petit bonhomme dévoré par une femme, un petit homme qui s’était cru plus fort que tout, avait cru en lui-même au-delà du raisonnable, séduit et prit par sa propre réussite. Il se regardait dans la glace et ne voyait rien. Ou plutôt si, lui avec les défauts de son corps engraissé, avec son visage vieillissant, comme si tout ce qu’il détestait aujourd’hui chez lui, cette faiblesse, ressortait se laissait dessiner sur ses traits, deviner, sans qu’il ne puisse mentir ni aux autres, ni à lui-même. Son esprit commença à s’effilocher sans qu’il ne s’en rende vraiment compte. Il se mit à croire à ses propres fantasmes, et il avait de l’imagination. Ses pensées prirent une forme presque concrète, et il se mit à les confondre avec le réel. Un soir, il chavira pour de bon. Il se rendit chez elle à nouveau et fit l’assaut de son appartement, mais Alice cette fois n’était pas là, alors il défonça sa porte pour trouver un studio vide. Les voisins, alertés, appelèrent les flics, qui le trouvèrent délirant seul sur le lit, revivant les moments du passé dans une espèce de kaléidoscope personnel, persuadé qu’elle lui parlait du fond de son âme comme un coup de fil. Qu’elle allait le retrouver, juste un retard, mais qu’elle serait bientôt là. Il fut interné dans la soirée.

 

Le temps est assassin dit-on, et c’est sans doute heureux. Il tue les passions, il fait oublier celle ou ceux qu’on a aimé, mais il ne répare pas les blessures. Il faut pour ça un effort constant et sans doute de la chance. Laisser la vie suivre son cours et souhaiter guérir. Eric y fut contraint par la psychiatrie mais par la vie aussi. Passé la dépression, il prit du poids et ne fut plus jamais complètement l’homme qu’il avait été physiquement, ni moralement. Fini la conquête, terminé l’acteur de son destin, il avait pris une leçon et savait aujourd’hui que tout acteur que l’on fût, on n’était pas seul sur le bateau, qu’il fallait compter sur les autres et que les autres parfois pouvaient vous tuer sans que vous ne vous rendiez compte. Il ne l’oublia pas et n’arriva jamais complètement à se faire à l’idée qu’il ne la retrouverait pas. Alors un jour il alla pêcher auprès de ce Big Brother moderne et consensuel qu’est Google et la chercha. Il la retrouva, sous un nom d’emprunt sur Facebook Alice Ontheroad, la demanda en ami, et lui vola une photo. Bien entendu elle ne répondit jamais. Elle avait eu un enfant entre temps, une autre vie, elle avait l’air triste et fatigué sur cette photo, il se demanda si sa vie actuelle lui plaisait. Et quand il comprit pour l’enfant, bien entendu ça le mordit à nouveau, mais pas tant que ça. Elle avait fait refait sa vie, mais semblait à nouveau célibataire, enfant ou pas. Alors il se prit à rêver, en contemplant son visage parfait, ce visage qu’il avait tant aimé, tant désiré, le mit en fond d’écran…. Et puis enfin le jeta. Elle n’était plus à lui, il n’avait pas le droit, plus. Il pouvait enfin faire son deuil.

Orgueil 2

Le restaurant était vide, et on les avait placés au milieu comme une paire d’enseigne lumineuse. C’était peut-être à quoi ils ressemblaient en entrant dans ce restaurant, deux êtres lumineux. L’une portant son flambeau comme d’habitude, l’autre brillant comme un néon d’être seul en sa compagnie. Il ne disait rien, bien entendu, mais en entrant, il se sentait heureux comme un enfant à Noël. Elle le gâta par un festival d’imitation, de la chinoise à la mama antillaise, avec toute les acrobaties possible, très en forme derrière une bouteille de rosée à deux. Ils parlèrent boulot aussi, comment il envisageait le métier et il avait selon elle des théories très intéressantes, et mieux même, une ambition, une qualité qu’elle appréciait en général, l’ambition de mieux faire, pas de bouffer les autres, non, juste de mieux faire son travail ou sa passion. L’ambition de vivre tout entier aussi et c’est ce qui se dégageait de lui. Il aimait vivre, et ça lui plaisait. Elle lui parla de son travail comme bénévole, lui raconta son amour des enfants, sa compréhension des ados. C’était parfois difficile mais l’humain était passionnant. Mais ce qui frappait chez elle c’était cette franchise qu’elle avait, qui transpirait de ses propos, elle était sans calcul. Passé sa méfiance d’animal traqué, la distance qu’elle imposait autant par sa beauté que sa nature sauvage, on distinguait une spontanéité, une rondeur presque enfantine. Et tandis qu’elle parlait et qu’il écoutait, il admirait sa bouche, ses mains, son nez droit et fin, suivait le dessin de ses lèvres et se prêtait à faire des rêves érotiques. Car il n’y avait pas que cette spontanéité qui exsudait chez elle, il y avait la sensualité de ses traits, de ses formes, elle était femme pleine et entière, de la racine des pieds à sa nuque longue et fine, on sentait sous sa peau couler un sang chaud et parfumé, une lave de rose, un printemps. Il s’excusa, il n’en pouvait plus, il alla se passer de l’eau froide sur la nuque, pissa, hésita même à se branler mais ça aurait été comme de salir ce moment. Alors il retourna à leur table à demi vaincu avant de réagir comme il faisait toujours, en dominant. Coupant l’enchantement du moment d’un rappel à l’ordre, il fallait qu’ils retournent au bureau, il avait réunion. Elle fut surprise de sa réaction un peu déçue, elle s’amusait bien, mais après tout pourquoi pas, il était cadre et pas elle. Il avait des responsabilités qu’elle n’avait pas. Et puis au fond d’elle elle savait qu’elle était dangereuse, elle ne pouvait pas lui en vouloir d’avoir peur.

 

Eric la teint à distance le temps de reprendre tous ses esprits, une semaine. Se plongeant dans le travail comme on se noie, même à la maison, ce qu’il ne faisait plus depuis longtemps. Elle essaya bien de se rapprocher mais chaque fois il s’arrangea avec un sourire pour la faire reculer. Qu’il avait trop de travail, un rendez-vous, un tournage, n’importe quoi. Elle n’insista pas et se mit à croire qu’en réalité il ne l’appréciait pas. Ca arrivait plus souvent finalement qu’on ne le croyait, elle avait dû vivre avec mais elle ne s’y était jamais vraiment fait. Jusqu’au jour où arriva l’instant fatal où ils durent à nouveau travailler ensemble, cette fois sur un brief important pour une grosse marque de supermarché. Assistante sur ce dossier elle servait de courroie de transmission entre la partie commerciale et la partie créative, en l’occurrence exclusivement représenté par lui et son directeur artistique. Le budget allait mal, la marque était au bord du rachat et pour le coup l’annonceur se montra réellement réceptif à leurs propositions. Ce fut l’occasion pour Eric de s’épanouir professionnellement, son directeur de création sur un tournage, il avait les mains libres pour proposer une approche vraiment stratégique qui impressionna tout le monde à commencer par le client lui-même. Incidemment c’était fascinant pour elle de voir comment il réfléchissait et réagissait. Une mécanique bien huilé qui connaissait parfaitement la problématique du client et y répondait avec la finesse d’un général chinois, mais surtout capable de réagir au quart de tour aux allés-retours toujours inévitables surtout dans une situation d’urgence, et toujours avec la même créativité, faute d’un meilleur mot. Il démontait et remontait les bases lines, les signatures, les accroches avec une facilité déconcertante, retravaillait sans relâche jusqu’à obtenir un produit optimum qui se soumette à la fois aux exigences de la marque et aux siennes propres, retravaillait le concept des images avec son directeur artistique, redirigeait certains aspects de la stratégie, il était partout.

–       Ca va ?

–       Un peu niqué de la tête quand même, on a terminé à minuit.

–       On déjeune ensemble ce midi ?

–       Okay, si tu veux, où ?

–       A la pizz’

–       D’accord, mais si tu te fous pas de la tête du serveur comme la dernière fois.

–       Lol.

Ils avaient pris l’habitude de communiquer par l’intranet de l’entreprise, s’étaient mis à déjeuner ensemble plus souvent. Tous les hommes de l’agence le regardaient désormais avec envie, ou jalousie, mais le plus souvent c’était l’admiration qui chantait. Casanova produit toujours ces mêmes effets, il avait l’habitude. Les femmes aussi le regardaient différemment avec les mêmes conséquences. C’était toujours attirant un homme qui remportait le trophée d’entre tous. Même s’il n’avait encore rien remporté à dire vrai. Il pêchait à la ligne. Il voulait la soumettre au sentiment amoureux, il voulait lui renvoyer ce qu’elle lui inspirait, se dominer plus que la dominer elle. Et plus ils apprenaient à se connaitre plus ce sentiment se renforçait autant chez lui que chez elle. Mais il se contrôlait là où elle était sans calcul. Il l’amenait savamment vers son lit là où elle courait déjà vers lui avec la fougue de son âge, ou bien était-ce dans sa nature profonde ? A ce stade il n’en savait rien sinon qu’elle cherchait quelqu’un qui puisse enfin la comprendre et qu’il semblait être cette personne. Mais Casanova n’est pas Casanova s’il ne folâtrait pas. Et ça lui plaisait de ne pas être le seul attachement de ses attentions. Qu’ils soient ainsi papillon avait quelque chose de rafraîchissant pour elle, de nouveau. Elle l’avait vu ainsi avec une vieille maitresse, une splendeur à ses yeux à tel point qu’elle ressenti pour la première fois la mâchoire de la jalousie, et puis il y avait ses collègues. Elle savait qu’il avait déjà couché avec plusieurs d’entre elles, mais ça ne la refroidissait pas, ça lui plaisait qu’il aime la vie et les femmes comme ça. D’ailleurs elle-même avait déjà essayé les femmes, et il lui arrivait de s’imaginer dans un trio avec lui au milieu.

Bref, au compte-goutte il la rendait amoureuse autant qu’il se battait pour ne pas succomber. Exactement comme dans ses plans et sans une seconde, jamais, dévoiler le mensonge de la séduction. L’art de la guerre c’est l’art de duper disait également Sun Tzu.

–       L’imagination la plus vive n’aura jamais autant de ressource que la destiné, c’est beau non ?

–       Ca tiendrait jamais sur une affiche, mais c’est beau je reconnais.

–       Tu crois à la destinée ?

–       Non. Je crois qu’on est acteur de sa destinée, c’est nous qui la forgeons.

–       Tu crois pas dans la chance donc ?

–       Si, mais elle se provoque.

–       Ok, et si on te balance du toit ?

–       Du toit ? De quel toit ?

–       Toi, toi, toi, mon tout, mon roi, chantonna telle en lui balançant son sourire mille feux en plein cœur.

Diablesse, pensa-t-il

–       T’as fini oui.

–       Bah quoi ? Donc si on te balance du toit disais-je, si mettons que ton destin te conduit à te faire balancer du toit par un fou mettons, tu fais comment pour la provoquer la chance ?

–       Aaaah c’est là où tu voulais en venir. Bah j’ai un parachute.

–       T’es James Bond quoi.

–       Voilà.

–       Tu triches.

–       Bah non c’est toi qui triche avec tes histoires de toit de destin, je sais pas quoi, je te dis, je ne crois pas dans le destin. Tu le fabriques ton destin.

–       Oui mais si un fou un pousse du toit…

–       Mais tu m’emmerdes avec ton dingue !

Ils éclatèrent de rire, si toute la pizzéria les avaient déjà remarqué maintenant ils étaient comme Pitt et Jolie dans une auberge amoureuse. Ils produisaient souvent cet effet là, et il avait parfaitement conscience que ce n’était pas dû à sa présence propre ou parce qu’ils faisaient un beau couple, il n’existait pas à côté d’elle, et s’il ne partageait pas cette inclinaison de certains hommes à femme, il comprenait maintenant ce qu’on entendait par femme-trophée, car c’est ce qu’elle était sans le vouloir. Un trophée, une médaille qu’aujourd’hui tous les hommes lui enviaient.

–       Ce que je veux dire, insista-t-elle en poussant le vice, c’est que toi tu dis qu’on est acteur de son destin alors que moi je dis tu peux pas savoir, t’es pas acteur de ton destin si t’as un accident de voiture par exemple.

–       Autrement dit on l’a toujours potentiellement dans le cul, c’est l’histoire de lime ta mire là.

–       Ah non Lime ta mire il l’a cherché la merde. Non là je parle du bête accident que t’attendais pas dans ton beau plan de carrière.

–       Un accident comme toi par exemple ?

Là, il venait de marquer un gros point. Ils se regardèrent sans rien dire pendant un moment.

–       Par exemple…

–       Et tu serais un genre d’accident de voiture…

–       Je sais pas à toi de me le dire…

–       Un carambolage…

–       Moi en tout cas depuis que je t’ai rencontré j’ai cette impression, ça dérape, ça dérape, et là dzing, bing, boum, je ne suis pas certaine que ça me plaise tu sais…

–       Désolé.

–       Et toi ?

–       Quoi moi ? lança-t-il avec un sourire.

–       Arrête de jouer…

–       Est-ce que je ressens la même chose ? Non. Il n’y a pas de carambolage pour moi, je sens bien que ça dérape de plus en plus, et j’aime ça pour tout te dire, mais je suis serein.

–       T’as de la chance.

–       J’ai 40 ans…

–       Bullshit !

–       Bah c’est vrai.

–       Tu sous-entends que je manque d’expérience, je ne manque pas d’expérience.

–       Je ne sous-entends rien, je dis que j’ai quarante ans.

–       Et moi 28, ça reviens au même de dire ça.

–       Non, ça ne veut pas dire que tu n’as pas d’expérience, mais que j’en ai plus, et du recul aussi.

–       Du recul….

Elle semblait déçu, presque blessée qu’il dise ça, elle accusa le coup.

–       Bin moi j’en ai plus beaucoup et ça me fait chier, j’ai pas envie de me faire mal.

–       T’inquiète pas, j’éviterais que tu t’en fasses.

 

Mais tout recul qu’il prenait, inévitablement il se rapprochait du carambolage comme elle disait, et il n’en voulait pas, jamais. Pas pour lui ce genre d’affaire. Se disait-il le matin en se regardant devant la glace. Et il se mettait invariablement à penser à elle, à sa grâce, sa drôlerie, son intelligence. Et ça durait, une obsession qui ne se délivrait que quand enfin seulement il la voyait au bureau. Et chaque fois qu’elle riait à gorge déployée, qu’elle lançait un bon mot, c’était comme un coup de poing au cœur de plus. Il la voyait rire et fondait, petit beurre, envahi, possédé. Une came. Il fallait qu’il s’en débarrasse, ce n’était plus possible. Il fallait qu’il la réduise, la diminue à ce qu’elle était, un être humain, qui faisait pipi et caca comme tous les autres, qui avait ses règles, ses problèmes personnelles, ses petites misères à elle. Bien cachée, comme tous les autres. Comme lui. Il fallait qu’il la mette dans son lit, porte l’estocade puisqu’elle était prête. Et là il verrait. Il la verrait dans son plus intime, avec ses défauts, ses faiblesses de femme, sa chair. L’occasion fut donnée un soir où ils allèrent ensemble au cinéma pour la sortie du nouveau James Bond, personnage qu’ils affectionnaient l’un comme l’autre. Daniel Craig courant sur les poutrelles dans cette histoire romantique qu’était finalement Casino Royale.

–       C’est ta voiture ça ?

–       Oui pourquoi ?

–       Une Porsche noire ? Je savais pas que t’avais une Porsche.

–       D’habitude je ne la prends pas pour aller au bureau, les taxis sont remboursé par la boite, je préfère.

–       Les hommes et les voitures…

–       Bah quoi ?

–       Bah rien… Tu me fais rire c’est tout. Tu me laisseras la conduire ?

–       T’as déjà conduit ce genre d’engin ?

–       Macho !

–       Mais non, tiens, et il lui tendit les clefs.

Elle maitrisait, elle aimait et il aimait ça qu’elle aime ça, conduire. Conduire rapidement dans les rues de Paris comme une James Bond girl. Et il se laissa porter. James Bond fumant une cigarette longue et fine, élégant dans son smoking sur mesure qui regardait le paysage défiler comme nostalgique.

–       C’était génial !

–       Il est parfait pour le rôle.

–       Mais il est blond.

–       Oui.

–       Et on s’en fout.

–       Oui.

Ils était assis au bord des quais, regardaient les bateaux-mouches défiler. Leurs mains s’effleurèrent, elles s’effleuraient depuis un moment déjà, et parfois même se tenaient, timidement, comme s’ils avaient peur l’un comme l’autre.

–       On mange où ?

–       Où tu veux.

–       Chinois ?

–       Ah oui voilà.

–       Je connais une adresse Porte de Choisy ça te tente ?

–       Ca me tente beaucoup, on boira du rosée ?

–       On boira du rosée.

–       Cool…. On dira des conneries ?

–       On dira des conneries.

–       Cool… On fera l’amour ?… je veux dire après hein.

–       Chut.

–       Quoi encore ?

–       Profites du moment tu veux, pas trop vite.

–       Pas trop vite ?

–       Je veux dire laisse nous gouter ce moment là. On sait qu’on va faire tout ça toi et moi mais on dit rien. Vends pas la mèche, profite.

–       Pfff… toi alors.

–       Quoi ?

Elle le fixa quelques instants dans le fond des yeux sans rien dire, et puis se jeta dans ses bras, brièvement.

–       Pardon.

–       Quoi pardon ? Allez laisse tomber….

Il la ramena vers lui et se tint là sans rien dire, sans l’embrasser, juste la tenir contre sa hanche, son corps long et souple sous sa main. Profiter de l’instant, se faire de la tendresse, un genre d’espace rassurant pour l’une comme pour l’autre, et elle y céda.

–       Merci.

–       De quoi ?

–       D’être comme tu es, dit-elle.

Il ne dit rien parce que c’était aussi du calcul, il la voulait à point, folle d’amour cette nuit, il voulait la posséder entièrement pour que plus jamais elle ne possède encore. Il se contenta d’hausser les épaules comme un signe de résignation. Son caractère rien de plus.

–       Allez viens.

Le restaurant était situé au-dessus d’un supermarché, tenu par une famille de cambodgien, avec une carte et une ambiance tout ce qu’il y avait d’authentique, petite cantine d’habitués, presque exclusivement asiatiques. Elle adora immédiatement, on leur donna une table à l’abri des regards, pour une fois, comme si instinctivement le serveur avait senti que ces deux-là avait besoin d’intimité.

Ils parlèrent du film, dirent des conneries, se tinrent par la main. S’embrassèrent par-dessus la table. Un premier baisé furtif comme pour vérifier, puis un long et passionné avec la langue, main dans la main, les yeux fermés pour elle, ouvert pour lui.

–       Ils ont pas des lits ici, dit-elle en regardant alentour avec son air clown

–       Patron amenez nous un King Size.

–       Ouais et que ça saute… oups, « que ça saute » je dérape.

–       Attention collision dans moins 10 secondes.

–       9,8,7…

–       6,5,4,3…

–       2,1,0….

–       Ignition.

Elle sauta de sa chaise et vint le rejoindre sur ces genoux pour l’embrasser à nouveau. Cette fois tout le monde les regardait, même les gens de service. Elle se leva aussi brusquement qu’elle était venu.

–       Bon, bon, on va attendre d’avoir fini le dessert…. Hop, hop, hop.

Elle retourna à sa place.

–       Tu veux pas appeler le serveur pour la carte j’ai envie de sucré.

Il obéit en levant le bras.

–       Ca me fait toujours ça.

–       De quoi ?

–       L’amour, ça me donne envie de sucré. Alors que d’habitude je suis plus salé.

–       Comme si tu tombais enceinte.

–       Parle pas de malheur.

–       Tu ne veux pas d’enfant ?

–       Si mais pas tout de suite.

Le serveur arriva avec les menus.

–       Dessert ?

–       Oui ! s’exclama-t-elle, vous auriez des banana split ? J’ai envie de banane, expliqua-t-elle en regardant le serveur droit dans les yeux.

Eric se mit à rire.

–       Bah quoi ?

–       Oui madame nous avons des bananas split, fit le serveur sans pouvoir s’empêcher de sourire.

Elle fit mine de s’offusquer.

–       Bah tiens… Regardez-moi ces deux ados qui se marrent parce qu’une femme a envie de banane….

Puis soudain, changeant de ton elle se tourna vers lui

–       Oh je t’ais déjà raconté celle de la femme avec les bananes ?

–       Non vas-y raconte.

–       Un banana split madame ?

–       Oui.

–       Et monsieur ?

–       Rien un café et l’addition.

Elle attendit qu’il s’éloigne pour raconter.

–       C’est l’histoire d’un jeune marié qui n’en peut plus, sa femme est nympho et tous les jours elle veut qu’il la baise, deux, trois fois par jour, parfois quatre, tous les jours. Il est épuisé le pauvre, et il est déprimé. Alors un jour il va au zoo pour se distraire. Là il tombe sur la fosse aux gorilles, où il y a un superbe dos argenté en train d’enfiler ses femelles à la chaine. Il attend qu’il ai fini…

Elle mima le type qui attendait avec une mine blasé, ça le fit rire, elle avait vraiment un don, il l’imaginait bien avec les petits occupé à  les faire rire pour toute occasion, et se prêta quelques instant à l’envisager en mère de ses enfants. Une pensée qu’il chassa aussi tôt. Ce soir il ne voulait surtout pas penser à ça, ce soir il n’était pas amoureux il était chasseur, et il allait la coucher dans son lit. Enfin.

–       Et puis hop quand c’est terminé il va le voir et lui propose un deal.

–       Il parle le gorille ton mec ?

–       Tous les mecs parlent le gorille, répondit-elle du tac au tac, c’est dans vos gènes.

–       Peuh ! Misandrie !

–       Sauf toi peut-être… ajouta-t-elle tendrement en lui caressant distraitement la main…. Bon je finis mon histoire…alors il dit au gorille, voilà ma femme tout ça… est-ce que tu voudrais pas me remplacer des fois. Le gorille demande ce qu’il aura comme récompense s’il fait ça, l’autre lui dit qu’à chaque fois qu’il sautera sa femme, il aura droit à des bananes. Le gorille dis banco, il lui présente à sa femme…

–       Qui est zoophile donc….

–       Bah elle est nympho hein, elle calcule plus, il lui faut de la bite.

C’était la première fois qu’il l’entendait dire un mot aussi cru, ça lui secoua d’un coup le ventre, ses yeux se fixant sur sa bouche parfaite, il jura de se venger cette nuit.

–       Donc il lui présente disais-je avant de me faire interrompre par mon public inattentif…. Et il les laisse ensemble. Un jour passe, deux, il ne voit toujours pas le gorille ressortir de chez lui, trois jours, quatre, bon Dieu il a la forme le gorille ! Le cinquième jour, il fini par retourner chez lui, il rentre dans la chambre, le gorille est par terre, évanoui, et la femme en train de sauter sur le lit en beuglant des bananes ! bananes !

C’est exactement l’instant que choisi le serveur pour poser son dessert devant elle avec un solennel « voilà madame ». Eric éclata de rire, elle rougit tout en explosant de son rire merveilleux, entrainant le serveur avec eux. C’était fabuleux comme dans une comédie romantique, un rêve d’ado. Eric avait envie de lui sauter au cou mais il s’abstint et il s’abstiendrait toujours de ce genre d’élan spontané, il ne voulait pas lui donner ça, ce coup de cœur. Ni maintenant, ni jamais. Ca lui appartenait, c’était son secret, sa flamme à lui et il la brûlerait à cette flamme mais ne se laisserait ni éteindre ni mordre par elle. Elle l’avait déjà bien assez atteint comme ça.

–       Tu crois que l’amour a une mission ? lui demanda-t-elle en sortant du restaurant.

–       L’amour a une mission ? c’est quoi ça, le titre du dernier Cosmopolitan ? Un bouquin de Marc Levy ?

–       Oh ça va…. Moi je crois qu’il a une mission.

–       Ah ouais, laquelle ?

–       De rendre les gens heureux, je veux dire pas que nous.

–       Les femmes et l’amour….

–       Bah quoi ?

–       C’est comme nous et les voitures…

–       Sympa, dit-elle, et il lut la déception dans son regard.

Il la poussa brusquement contre le mur de la galerie, son ventre collé au sien, ses lèvres effleurant sa bouche épaisse et dessinée, respirant à plein poumon le parfum sucré-salé de sa peau pain d’épice, il dit :

–       Je ne vais pas t’aimer ce soir, je vais te baiser, je vais te baiser jusqu’à ce que tu n’en puisses plus, jusqu’à ce que tu demandes pardon, jusqu’à l’aube et jusqu’au lendemain, on sera malade, on ira pas au bureau, et je vais te baiser, tu m’as compris.

Elle leva des yeux timide de pucelle.

–       Oui, dit-elle d’une petite voix.

Il se décolla d’elle d’un coup.

–       Allez viens maintenant, fit-il en lui prenant la main d’autorité.

Il avait les mains chaudes et fermes, elle mouillait déjà.

 

Eric vivait au troisième étage d’un immeuble de cinq, dans un trois pièces joliment décoré de meuble moderne, avec des photos de paysage au mur, Bali, New York, Bangkok, des photos urbaines et très colorés, un de ces passe-temps quand il s’ennuyait sur les tournages, faire des photos avec son vieil appareil argentique, un Nikon F3 que son père lui avait offert pour sa majorité et qui était tout cabossé et éraflé de ses voyages comme un vieux combattant. Elle lui demanda si c’était de lui, il répondit que oui, elle trouva qu’il avait du goût et l’œil, il lui montra son appareil comme un gamin ouvre sa boite de jouet.

–       Je veux faire une photo de toi, il y a une pellicule ?

–       Oui.

–       Tu me la donneras ?

–       Bah oui.

Elle le fixa derrière l’objectif sans appuyer.

–       Alors comme ça tu vas me baiser tu disais ?

Il la regarda sans rien dire mais ses yeux affirmaient que ce n’était pas une promesse en l’air, presque une menace.

–       Tu veux boire quelque chose ?

–       Tu propose quoi ?

–       Une bière ?

–       Va pour une bière.

Elle prit une photo à l’arrache alors qu’il se levait, une expression qu’elle aimait chez lui et qu’elle voulait saisir. Puis par jeu elle le poursuivi dans la cuisine comme poussant l’appareil devant elle. Il se mit à rire sans raison.

–       Quoi ?

–       Des bananes, des bananes !

Elle rit à son tour.

–       Je te jure….

–       Et le serveur qui te dit : voilà madame…

–       Ouiiiiii !

Ils éclatèrent à nouveau de rire. Puis s’enlacèrent, puis s’embrassèrent, puis il l’entraina dans la chambre, oubliant l’appareil et les bières. Cette nuit là il fit exactement comme il avait promis, il la baisa. Il la baisa longtemps, avec science, il la baisa impitoyablement, mais il la baisa et ne lui fit pas l’amour. Il la baisa doucement, rudement, il la baisa dans sa bouche et dans sa chatte, elle griffa, elle mordit grogna, elle se débattu comme une femme qui n’en peut plus, il ne lâcha rien, elle haleta, et jouit et hurla, et rit aussi. Ils rirent encore même en baisant, s’arrêtaient, recommençaient, allait piller le frigo, baisaient dans la cuisine, le salon, jusqu’à se brûler la peau, jusqu’à tomber à demi dans le sommeil et se raconter des secrets d’amoureux. Ils se parlèrent de leur enfance, il lui conta ses insomnies et comment il faisait petit pour se bercer, il imitait la mer, ou le train, comme avant, quand passer entre deux wagons avait l’air d’un péril, une aventure. Il fit les vagues, le ressac, elle imita les mouettes. Ca ressemblait à rien, ils rirent, et baisèrent encore, jusqu’au matin avant de finalement s’endormir pour de bon dans les bras l’un de l’autre comme deux boxeurs ayant trop combattu.

 

Il y en a toujours une, on peut compter sur les femmes pour ça, se disait-il alors qu’elle entrait dans son bureau l’air enjôleur, la bonne copine, l’ex maitresse qui vient faire de la retape ostensiblement.

–       Alors c’était bien ?

–       Isa, je t’en pries pas de ça entre nous, plaisanta-t-il.

–       Allez vas-y raconte, elle est comment au lit ?

–       T’es jalouse ?

–       Un peu…. Mais je te connais moi.

–       Arrête…

–       Je parie que je peux te remettre dans mon lit quand je veux…

Il leva les yeux d’instinct et vit Alice qui passait.

–       Parie pas trop…

–       Je dérange ? demanda Alice avec un sourire un peu trop mécanique pour être complètement sincère.

C’était une chose d’être tombé amoureuse d’un homme à femme, une autre d’en assumer les conséquences.

–       Mais non ma chérie, fit Isabelle, je demandais à Eric si ça c’était bien passé entre vous.

Si elle espérait la gêner…

–       Oh c’est ça…. Bin disons qu’on a mangé beaucoup de bananes.

Et ils éclatèrent de rire. Le visage d’Isabelle s’allongea d’un coup, elle sorti sans demander son reste.

–       Tu t’es fait une ennemie.

–       T’avais qu’à pas rire.

–       C’est de ta faute, j’insiste.

–       J’ai faim, t’as pas faim ?

–       Ta faim de ma bite oui.

–       Entre autre, on déjeune où ce midi ?

–       Je ne peux pas ce midi, j’ai un déj’ avec un D.A.

Elle était déçue mais ne dit rien, c’était inutile.

–       Ce soir alors…

–       Ce soir non plus je ne peux pas, je suis désolé….

Elle battit des paupières passant de la déception à l’incompréhension.

–       Bon bin on se téléphone et on se fait une bouffe…

–       Arrête, jeudi ! Jeudi on peut se voir.

–       Jeudi ?

Elle sourit comme une gamine, tout ce qu’elle voulait c’est qu’ils soient ensemble, soit, elle attendrait deux jours. Jeudi…

–       Bon mais alors chez moi cette fois.

–       Si tu veux…

Il se replongea dans son travail, une façon un peu brusque de la congédier, elle se demanda ce qu’il avait mais n’insista pas. Jeudi… elle en rêvait déjà.

 

Elle avait un corps aussi parfait que ses traits, ses mains, ses pieds. Une seule ligne d’harmonie tendue de la terre jusqu’au ciel faites de courbes déliés, de rondeurs savantes, de bosses et de creux d’un paysage exubérant de féminité. Elle avait la peau chaude et parfumé, le con étroit, elle répondait à ses assaut par d’autres, ses caresses étaient savantes, ses seins s’affolaient sous sa langue, ses oreilles étaient des zones à haut potentiel érogène. Dans ses bras elle était tour à tour femelle, enfant, soumise et dominante. Elle lui donnait des mots sales à la bouche, gorgeait son sang de sel, faisait pulser son cœur et sa queue comme cela ne s’était jamais produit de sa vie. En d’autre mot, il fallait qu’il l’admette, elle l’avait baisé. Elle l’avait accroché avec son rire, son corps, sa personnalité, sa grâce, il fallait qu’il réagisse, qu’il s’éloigne, C’était trop. Les jours suivant, avec une belle énergie, il s’ingénia à l’oublier. Il coucha le soir même avec une vieille maitresse, sans y trouver beaucoup de goût. Rentra chez lui avant l’aube, crevant d’envie de l’appeler, s’inventa du travail supplémentaire pour sauter le déjeuner et accepta une invitation à une soirée dans une boite branchée.

–       Alors, il parait que tu te les faites.

–       Qui ça ?

–       La stagiaire dont tout le monde parle chez vous, comment elle s’appelle  comment déjà ?

–       Alice.

–       Ah ouais c’est ça, Alice…. Sacré toi va !

David était le publicitaire type, un peu frimeur, cynique, voyant, mais il était marrant, connaissait du monde et en général on passait de bonne soirée avec lui. Un tombeur aussi, tout comme lui. Ils avaient déjà fait les 400 coups ensemble.

–       Alors elle est bonne ?

–       Un avion de chasse.

–       Même au pieu ?

–       Je te raconte pas.

–       Bah si justement, elle suce bien ?

–       T’as fini oui.

–       C’est important moi je dis, une fille qui suce pas bien c’est comme un repas sans sel.

–       Laisses tomber je te dis, tu sauras pas.

–       Salaud. T’as une photo au moins ?

Il en avait fait une avec son portable, pendant qu’elle dormait, on la voyait, un bras levé, replié au-dessus de sa tête, sa tête légèrement penchée sur le côté, la bouche entre ouverte, un sein doré découvert marqué d’une large aréole brune, dessin auquel ses cheveux tressés étalé autour de son crâne répondaient comme une auréole d’encre. Un tableau, une grâce à l’état pur. Il lui montra. David poussa un long sifflement.

–       Bin mon cochon. T’as décroché le gros lot. Elle est de quelle origine ?

–       Sa mère est guadeloupéenne et son père est marocain.

–       Sacré mélange…. Tu vas la faire tourner j’espère.

Un bon moyen pour se débarrasser d’une maitresse qui s’accrochait, se montrer parfaitement désagréable après lui avoir présenté ses « meilleurs amis ». L’un et l’autre n’en était pas à leur premier coup d’essai.

–       Non pas celle-là, celle-là je me la garde.

David ricana.

–       Jusqu’à quand ? Je paries qu’à Noël c’est terminé.

C’était dans deux semaines. Eric fit semblant de se marrer, il était doué pour ça, une espèce de qualité qu’il avait acquis à force de mondanité dans le métier. Il poussa un genre de rire aphasique et lui tapa dans le dos, façon de lui dire tu me connais trop bien. Mais au fond de lui il tremblait. Ni à Noël, ni jamais, se disait-il, et pourtant jamais ça n’existait pas. Tôt ou tard elles s’en allaient toutes, tôt ou tard l’amour s’en allait, parce que l’amour n’était qu’un parfum, qu’une chanson, faites pour favoriser la reproduction, mais le temps est assassin et un jour on se regarde dans le fond des yeux, un jour on se connait pour de vrai et l’amour disparait. Il avait été amoureux une fois, il y avait très longtemps, elle l’avait quitté, la seule de toute son existence, sa seule défaite. Il se l’était juré. Et comme toute chose qu’il faisait dans la vie, tous les défis qu’il s’était jeté, il y était parvenu. Jusqu’ici. Mais Alice c’était différent, Alice avait douze ans de moins que lui, Alice avait le monde à ses pieds et il ne lui suffisait que d’apparaitre, c’était une reine, une impératrice même, Alice pouvait le quitter à tout instant parce qu’elle n’avait pas besoin de lui. Elle l’aimait, pour le moment, et c’est tout ce qui la retenait. Et il le sentait qu’il ne s’en remettrait pas si elle le quittait. Comme la certitude qu’il mourrait ou quasi. Alors il avait peur, naturellement peur. Et il haïssait cette peur, c’était comme un drapeau rouge agité au front du taureau, une façon de le défier jusque dans ses plus intimes secrets, et ce soir là, pour éteindre ce feu froid, il bu comme un trou, prit de la coke, fuma des pétards, et brilla comme un matador auprès de ces dames. Il se réveilla au matin entre deux filles d’une vingtaine d’année (du moins il l’espérait) parfaitement quelconque et à moitié nues, avec la gueule de bois et un préservatif  usagé encore au bout de la bite. Il se leva, prit son téléphone, vit qu’Alice lui avait envoyé dix messages dans la soirée. Il les effaça sans même les lire, à contre cœur. La gueule de bois pulsait entre ses tempes, mais la peur ne l’avait pas quitté avec les frasques. Soudain il fut pris de colère, il réveilla les filles et leur dit de foutre le camp. Elles protestèrent, évidemment, mais qu’est-ce qu’il en avait à foutre ?

–       Oui, oui, c’est ça, allez prenez ça pour le taxi et barrez-vous.

–        Tu nous prends pour des putes ou quoi ? On n’en veut pas de ton fric, salaud va !

–       Ouais, ouais c’est ça !

Il claqua la porte à la volée et alla se calmer sous la douche. Cinq minutes plus tard elle appelait et il oubliait tout. Sa colère, sa peur, ses ressentiments qu’elle lui inspirait derrière sa perfection. Il oubliait tout et roucoulait, se laissant porter par le feulement de sa voix rauque, imaginant son parfum d’épice contre lui. Encore, et toujours, pour l’éternité.

–       On se voit toujours ce soir ?

–       On se voit toujours.

–       Pas de vieilles maitresse à sauter ?

–       Pourquoi tu dis ça ?

–       Comme ça….

–       T’es jalouse ?

–       Non…. Enfin si… un peu.

–       Il n’y a pas de raison. Aujourd’hui il n’y a que toi qui compte.

–       Et demain ?

–       Demain on verra, toi comme moi. Tout ce que j’espère c’est que ça dure longtemps.

–       C’est vrai ?

–       Oui.

–       Moi aussi… c’était bien hein l’autre nuit…

–       C’était délicieux.

–       Délicieux…. Quel mot bien choisi.

–       Merci.

–       Tu vas être en retard, ils t’attendent….

–       J’arrive.

–       Dépêches toi, j’en peux plus moi non plus. T’as prit ta douche au moins ?

–       Oui j’ai prit ma douche, mais si tu ne me laisses pas m’habiller là…

–       T’es tout nu là ?

–       Oui.

–       Oups je mouille…

–       Arrête !

Il commençait à bander.

–       Bon, bon, à plus tard, s’exclama-t-elle avant de raccrocher d’un coup.

Il éclata de rire et puis eu envie de chanter, il s’habilla en écoutant London Calling à fond, remonté comme une pendule.

Orgueil 1

Elle était d’une beauté chaude et caramel. De cette beauté subtilement sucré-salé qui donnait du goût à la vie, un grain de peau, une allure de majesté, du souffle. Son apparition vous sortait de votre torpeur  à la manière d’un soleil s’arrachant à la nuit, trouait les cœurs d’une balle de bon calibre et desséchait les âmes étriquées. A son passage les hommes se transformaient en tournesol et les femmes en prédatrices. D’un sourire elle embrasait la pierre, d’un geste courbait les montagnes, d’un mot pliait le divin à une mystique, celle de la posséder coûte que coûte. Et depuis qu’elle était enfant, elle avait vécu avec le regard de l’autre posé sur elle comme une vanité dont elle ne faisait cas. Elle n’y pouvait rien, comme la laideur, la beauté vous poursuit partout, et si elle ne l’avait pas choisi elle l’avait parfois subi tel un mauvais sort, une farce horrible de Dieu. La méchanceté, l’envie, la nature des rapports humains fabuleusement distordue par sa grâce sans calcul. Au point où bien entendu elle s’était ingéniée durant son adolescence à couvrir cette plastique parfaite d’oripeaux de laideur, de noir, de mascara outrancier, en vain. Quoiqu’elle fasse on avait voulu d’une manière ou d’une autre la posséder comme on cède à un trésor. Il suffisait de l’observer déambuler quelques minutes pour le remarquer à son regard, lointain, régnant, imperceptiblement distant et méfiant. Pas de cette méfiance comptable et méchante qui scrute la vérité pour en découvrir tous les secrets mensonges, mais celle de l’animal pourchassé, de l’espèce rare qu’on a trop souvent transformée en trophée et qui parfois s’était laissé piéger. Sa beauté, on le sentait, avait du vécu.

 

Instinctivement il s’en était méfié, cette splendeur mordait l’âme. Littéralement. Quand il l’avait vu la première fois, il avait eu mal. Son visage s’était paralysé, son esprit envahi par la confusion et une certitude fiévreuse que comme les autres, le monde entier et ses sept milliards d’êtres humains, il la voulait pour lui. Pour autant il n’était pas de ces hommes qu’un peu de fraîcheur ou une plastique même parfaite pouvait vaincre. D’ailleurs il ne se sentait pas battu en la voyant mais défié. Et il était de ces hommes que les défis aspirent comme un vertige. Toute sa vie il l’avait vécue comme une bataille joyeuse. Joyeuse parce qu’il prenait plus de plaisir que d’ambition à relever le moindre gant. Une bataille contre lui-même, contre les autres, le ou les systèmes qui nous entravent tous à un moment de nos vies. De toutes ses victoires il n’avait pourtant pas développé le goût du sang, de la revanche ou du carriérisme sanguinaire  mais celui du jeu, et sans doute aussi du je. A 40 ans, au pinacle de sa réussite professionnelle et personnelle, il avait développé l’indicible certitude qu’on est seul acteur de son destin, maître de son désir, et qu’il suffisait d’y mettre toute sa volonté pour l’assouvir. De facto, en matière de femme s’il avait toujours conquis il n’avait presque jamais été vaincu, éloignant de lui la passion aveugle pour le seul sentiment amoureux comme un parfum, une tessiture particulière, une musique de fond qui convenait d’accompagner chaque conquête. Et l’un dans l’autre s’il passait pour un Casanova, il se défiait de la vanité qu’il pourrait en retirer, non pas qu’il en fut dépourvu mais qu’elle agissait comme un meurtrier dans le processus de séduction. En d’autre terme il se laissait moins porter par son cœur qu’il en était le secret stratège. Et c’est en stratège qu’il l’aborda finalement.

Pourtant à ce point de leur rencontre, il s’agissait encore d’une farce classique qui se joue dans l’entreprise, quelle qu’elle fut. Celle de la stagiaire et du cadre, du petit et du grand, de la nouveauté au milieu de l’ancien. Trop connue pour qu’il ne se défie pas non plus de ce schéma maintes fois visité. Il connaissait les pièges, il les avait vus se tendre devant des maris fidèles, des quadras comme lui persuadés d’être à l’abri de la fougue de la jeunesse et de la beauté, du sexe. Il avait d’ailleurs déjà succombé. Mais, puisqu’il pensait l’amour plus qu’il ne l’avait encore complètement vécu, il n’avait jamais véritablement sombré comme tant d’autres. L’amour était à ses yeux un sentiment qu’on se devait de provoquer car il rendait les femmes plus belles, plus désirantes et désirables, un sentiment dont elles étaient avides comme d’une drogue, l’assurance sans doute qu’elles ne se donnaient pas pour rien. Une chose supérieure qui élevait la chair au niveau de l’âme, faisait de la relation un instant quasi sacré. Mais en soit ce sentiment n’avait pour lui que la valeur qu’on lui prêtait. Sans doute une forme de religion dans cette époque où le bonheur était comme un bonbon acidulé proposé à toutes les carries, mais auquel il demeurait volontairement étranger. Il prenait et ne se faisait pas prendre.

Naturellement, de l’entreprise, il n’était pas le seul homme à s’intéresser à elle. Et chacun dans ce domaine avait une technique. Pour la plus part elle consistait à prétendre ignorer sa splendeur pour la ramener à des considérations plus préhensibles pour ne pas dire oisives. Qui d’utiliser l’humour, la complicité professionnelle, l’autorité paternelle, selon sa position dans la hiérarchie et avec une belle équanimité dans la méthode. Ainsi si le cadre supérieur avait une préférence pour le paternalisme, le stagiaire emploierait la connivence là où l’employé de base s’essaierait à la faire rire avec plus ou moins de succès. Car, au comble de cette beauté, érotisme d’entre toutes les formes d’érotisme, elle avait de l’humour. De l’humour, une voix et un rire rauque qui incendiait plus qu’il n’apaisait. Ainsi la faire rire consistait finalement à se tirer une balle dans le pied du strict point de vue de la stratégie amoureuse. Un piège qui se retournait contre soi. Cet humour elle l’avait développé au fils des ans comme un garde-fou. Contre les périls toujours possible de sa propre vanité d’une part mais également contre toutes les jalousies que sa présence pouvait provoquer auprès des autres femmes comme de certains hommes du reste. Une façon pour elle de désamorcer son incendiaire beauté, la rendre plus humaine, autant à son propre regard qu’à celui d’autrui. Mais en vérité cette combinaison explosive de drôlerie et de grâce l’isolait plus qu’elle ne l’aurait voulu. A combien d’homme déjà avait-elle fait peur ? Combien d’amoureux l’avait fui de peur de mordre la poussière en cas de rupture ? Elle ne les comptait pas, mais ils avaient été nombreux, trop sans doute pour qu’on ne sente pas sous certaine de ses saillies une fêlure, un désespoir qui taisait poliment son nom. Encore fallait-il l’entendre, se pencher au lieu d’être hypnotisé, et la grande moyenne des gens, prétendant(e)s ou non, n’écoutaient pas quand elle ouvrait la bouche, ils ronronnaient de plaisir à la façon du gros chat flatté sous le menton. Elle était un objet de collection qu’ils se plaisaient à admirer et ne demandaient rien d’autres.

Casanova, il l’avait instinctivement compris. Et c’est sur cette stratégie qu’il s’appuya. Rejoignant ici l’adage de Sun Tzu qu’un grand général vainc sans combattre, il laissa les autres se couper sur ce rocher particulier, observa et attendit qu’elle vienne à lui d’elle-même, autant piquée par sa propre curiosité que pour des raisons strictement professionnelles. Comme on l’a dit elle n’avait pas développé de cette méfiance calculatrice qui cherche l’occurrence dans le comportement d’autrui sans quoi sans doute aurait-elle deviné la manœuvre. Naturellement adulée ou rejetée elle était plutôt curieuse d’un homme, de tous les hommes à dire vrai, qui sans cacher le plaisir que lui procurait son contact, ne cherchait pas absolument à se faire valoir d’elle. Un trait pour le moins féminin, il le savait, qu’il valait mieux se laisser désirer par une femme que de la charger de toutes ses propres inclinaisons à son endroit.

–       Bonjour je m’appelle Alice, je viens pour le dossier Intermarché.

Il sourit amusé.

–       Je connais votre prénom voyons Alice, moi c’est Eric.

–       Je sais aussi, et elle sourit.

De tout ce qu’il y avait de beau en elle son sourire faisait figure de firmament. Comme un soleil en plein visage, une étoile dans une nuit sans lune, l’éclat d’un diamant qui lui trancha instantanément le cœur. Et aussi tôt il recouvrit cette blessure d’une solide volonté de vaincre ce qu’elle lui inspirait dans son intimité et qui ressemblait à une poésie dont il n’avait pas les mots et tous les maux. Quelque chose d’à la fois infiniment triste et joli comme un bouquet de roses séchées.

–       Alors il a quoi ce dossier ? dit-il d’un ton enjoué en tendant la main vers le polycopié qu’elle tenait dans sa main longue et fine.

–       Le client veut qu’on refasse l’accroche, il ne trouve ça pas assez impliquant.

Il soupira. La publicité… Cela faisait dix ans qu’il pratiquait et c’était toujours la même rengaine. Le client ne trouvait jamais cela assez ci ou ça parce que quelqu’un en réunion avait ajouté une idée dont ils étaient tombés tous si amoureux qu’il fallait absolument l’ajouter à toutes les autres qu’on avait déjà tenté d’implanter dans un seul et unique message. Parfois pour lui c’était comme de jouer au scrabble sur un plateau particulièrement bouché, assembler un Rubik’s Cube de concept abstraits et essayer de les faire tenir ensemble quitte à faire de la bouillie d’un slogan brillant. Mais ça ne le gênait pas plus que ça, contrairement à nombre de ses confrères plus jeunes et moins expérimentés, car encore une fois il s’agissait de relever un défi, intellectuel, comme un jeu d’esprit donc et il adorait les jeux d’esprit à égal. Il prit le polycopié, lu l’accroche qui avait déjà été trouvé par un de ses collègues et lui demanda de lui laisser cinq minutes. Elle fut impressionnée, cinq minutes plus tard, montre en main, elle repartait avec une dizaine de phrases, variante de la première, mais  corrigées de telle manière qu’elles répondaient au nouveau brief du client à la lettre près. Bon, certaine étaient moins bonnes que d’autres, voir lourdes, ostentatoires et vulgaires comme un éclaté fluo sur un tableau de la Renaissance mais elle connaissait la technique. Tous les créatifs la pratiquaient. Celle qui consistait à faire des propositions repoussoir qui d’ailleurs, hélas, était parfois adopté en lieu et place d’une meilleur approche. Ils traitaient la plus part du temps avec des gens qui n’entendaient rien à la formulation publicitaire, ni à ce qu’on appelait indûment  la communication pour ne pas dire le vilain mot de manipulation. Des gens pour qui stratégie publicitaire consistait souvent à multiplier les supports jusqu’à l’overdose, disperser le message au lieu de le cibler avec précision, pour la bonne fortune des agences du reste, qui se gardaient bien la plus part du temps d’aller contre les vœux du client, quitte à ce qu’ils y perdent. Après tout s’ils ne voulaient pas écouter les conseils qu’on leur prodiguait qui pouvait-on ?

Alice découvrait. Elle avait suivi un cursus universitaire dans le domaine du marketing, fait plusieurs stage chez des annonceurs et avait travaillé auprès d’une centrale d’achat d’espace mais elle n’avait jamais fréquenté le monde particulier des agences de publicité. Elle n’était pas certaine d’aimer ça. D’une part il y avait les clients et leurs allés-retours plus constants que leur avis, de l’autre le microcosme en lui-même de la publicité où tout le monde semblait directeur de quelque chose, où les créatifs, traités comme des stars de cinéma, en adoptait les travers, et cette manie des réunions. A n’en plus finir, où on ergotait sur tout, se disputait sur des points de détail, s’incendiait parfois car entre créatifs et commerciaux il y avait comme un accord tacite qu’il était bon de se faire la guerre, rejeter sur l’autre l’inconstance des clients. Elle avait parfois l’impression de perdre son temps avec des gamins. Au moins avec Eric les choses avaient été simples et directes. Pas de chichi, de disputation, pas non plus question de la prendre en otage de sa mauvaise grâce, comme ça lui était déjà arrivé depuis le début de son stage. Il avait répondu à son problème sans rien y opposer sinon sa propre compétence. Qui plus est donc il ne s’était pas particulièrement approché d’elle, n’avait fait aucun effort de séduction, moins comme s’il la craignait qu’il l’acceptait indifféremment de tout ce qu’elle véhiculait comme charme. Et puis il ne lui avait fallu que cinq petites minutes, là où les autres créatifs traînaient parfois des jours entiers comme un gosse rechignant à terminer sa soupe. Pour un peu elle aurait utilisé ce qualificatif de génial qu’on mettait à toutes les sauces ici et particulièrement à l’endroit des créatifs.

 

Leur seconde rencontre se déroula durant une autre tradition d’agence, les fêtes. Il y en avait pour tout, les pots de départ, les pots d’arrivée, une compétition victorieuse où on avait empoché un joli budget, et aussi la fête du jeudi, moment sacré de cette entreprise ci, où l’on sortait la stéréo et le champagne. Il s’agissait ici de synergie, méthode américaine où la barrière entre patrons et employés était levé, et ce n’était pas censément, ici tout le monde jouait si bien le jeu que le jeudi l’agence ressemblait à un dancing. Naturellement, comme toujours quand il y avait de l’alcool et des garçons depuis que le monde est monde et que les femmes sont belles, ce fut elle le centre de toutes les attentions. Elle avait si bien l’habitude de ce genre de situation que depuis qu’elle était là, elle avait réussi à esquiver la plus part des pots. Mais le jeudi était sacré si l’on voulait se montrer aussi bon employé que bon camarade.  Elle accepta un verre, puis deux, elle raconta une histoire, celle de lime ta mire.

–       Alors c’est l’histoire d’un cowboy, un gros, qui rentre dans un bar et commence à foutre le bordel. Il pisse dans le crachoir, il agresse les clients, il descend les bouteilles à coup de flingue, une calamité. Quand soudain un petit vieux s’approche de lui et lui fait « limetamire, limetamire ! » avant de foutre le camp.

En véritable clown elle imitait aussi bien le gros cowboy que la voix d’un petit vieux avec le phrasé cacochyme. Tout le monde riait déjà.

–       Le deuxième soir, rebelote, le cowboy débarque, secoue un client, casse la gueule à un autre, tire sur le miroir derrière le bar, bref le cirque, quand le petit vieux lui file sous le nez en faisant « limetamire, limetamire ! »

Debout derrière un rang d’admirateur, Eric l’observait se livrer à son numéro et s’amusait. Elle se donnait entièrement à son public, comme une actrice tout en retenant ses effets, étudiant leurs réactions d’un œil intelligent. Il y avait quelque chose d’enfantin, de généreux dans sa façon de jouer qui était immédiatement attirant, drôle, et inconséquent. Comme si à l’intérieur même de son numéro elle essayait à nouveau de désamorcer ce qu’elle était, une vedette sans maquillage, une étoile nue.

–       Troisième soir, revoilà le gros cowboy et sa danse de sioux, il retourne le bar, une table de joueur, pisse partout et au moment de partir, paf, le vieux qui lui fait encore « limetamire, limetamire ». Cette fois ça va bien, le gros cowboy l’attrape avant qu’il s’esquive et lui demande ce que ça veut dire limetamire. Alors le vieux lui raconte, quand j’étais jeune j’étais comme toi, un vrai petit con. Partout où j’allais en ville fallait que je foute le bordel, et j’étais vachement doué pour ça crois-moi, et puis un jour un gars m’a attrapé et ma collé mon flingue dans le cul, bin je vais te dire, le plus douloureux c’est pas le canon, c’est la mire. Lime ta mire.

Tout le monde éclata de rire.

–       Ouais en gros, tôt ou tard si tu fais pas gaffe tu l’as dans le cul, fit un jeune commercial par-dessus les rires.

Alice embraya en mimant un speaker et son micro

–       Eh bien Guy on dirait bien que nous avons un gagnant, oui Kevin je te confirme la morale de cette histoire, tôt ou tard si tu fais pas gaffe ça sera douloureux mais pas forcément rapide.

–       Ah, ah, ah, ah !

–       Oh ça va, fit Kevin bon joueur.

Elle lança un de ses sourires mille watts pour s’excuser, il vit dans le regard du jeune homme que c’était comme s’il venait de lui passer le cœur au lance-flamme. Il y avait à la fois de l’émerveillement et de la tristesse dans ces yeux là. Un regard qui disait, je resterais perpétuellement spectateur de ce sourire, perpétuellement veuf de lui.

–       Allez racontes en une autre, lança quelqu’un.

–       Oui une autre ! fit une fille comme un gosse qui ne voudrait pas se coucher.

–       Ah non, ça suffit au tour de Nikos.

Nikos était un jeune homosexuel extraverti de la cellule créative, l’exemple type de l’adage qui voulait que les homosexuels étaient les meilleurs amis de la femme. Elles l’aimaient toutes. Il ne se fit pas prier, adorant l’attention qu’on lui portait.

–       Nikos ! Nikos ! Nikos ! firent-elles en cœur.

L’intéressé se leva et prit la place d’Alice tandis qu’elle allait se réfugier derrière le rang de garçon à côté d’Eric se prendre un nouveau verre.

–       Elle était géniale ton histoire lui dit-il.

–       Merci.

–       Tu connais celle du chien jaune ?

–       Non.

–       Bon… je raconte pas aussi bien que toi hein…

Il baissa la voix tandis que Nikos racontait une blague juive.

–       Alors c’est l’histoire d’un gars qui se ballade avec son chien jaune. C’est un gros chien avec l’air fatigué et tout miteux, il croise un mec avec un pitt bull qui lui fait wow il est énorme ton chien mais je parie qu’il pourrait pas battre mon Rex…

–       Rex ? C’est un peu surfait comme nom nan ? s’amusa-t-elle pour le taquiner.

–       Bon d’accord alors Henry.

–       Ahahaha ! Henry, excellent !

–       Donc le mec dit, je suis sûr qu’Henry bat ton chien, ça te dirais un petit combat. Alors le gus lui demande combien il serait prêt à mettre sur son chien et ils décident de parier cent euros. Ils lâchent leur chien, et en un clin d’œil le gros chien jaune avale Henry tout cru. Le mec n’en revient pas. Putain mais il est incroyable ton clebs fait le mec, mon Henry avait jamais perdu un combat de sa vie. Et encore, fait l’autre, tu l’aurais vu quand il avait sa crinière….

–       Eh mais elle est géniale ton histoire, on dirait un conte de fée ! dit-elle sérieusement.

–       Mouais… tu vois ça te fais pas rire, je savais que je racontais pas les histoires aussi bien que toi.

–       Tsss, elle est très bien ton histoire c’est tout. J’en veux une autre ! réclama-t-elle d’autorité.

Nikos continuait son numéro, et c’était comme si soudain il n’existait simplement plus aux yeux des deux. Elle voulait son histoire à lui, et cette façon de la réclamer avait quelque chose d’électrisant. Comme si elle lui signifiait qu’elle l’avait choisi parmi tous les autres. Et même s’il savait qu’il n’en était rien ça le troubla un peu plus qu’il ne l’aurait voulu.

–       Okay… mais est-ce que j’en connais une autre…

–       Oh allez…

–       Hey mais je suis pas un clown comme toi moi, t’as jamais pensé à faire du théâtre ou du cinéma ?

–       Si j’ai fait un peu d’impro dans le temps mais bof, c’est pas mon truc de prendre la peau de quelqu’un d’autre. Par contre t’es génial, merci pour l’autre jour, dix accroches en cinq minutes… tu fais ça avec une telle facilité !

–       J’ai l’habitude, c’est mon métier, fit-il sans fausse modestie.

–       Quand même, pas mal…. Santé.

Ils trinquèrent.

–       On boit à quoi ?

–       Aux mecs qui trouvent facile de pondre 10 accroches en cinq minutes.

–       J’ai pas dit que c’était facile, j’ai dit que j’avais l’habitude. Quand j’ai commencé on me collait des photos de voiture avec le coffre arrière ouvert plein de bagages et il fallait que j’arrive à caser dans une même phrase qu’elle était spacieuse et qu’elle avait des freins ABS. C’est une gymnastique, conclu-t-il.

–       Okay, alors buvons aux mecs qui font de la gymnastique avec les mots.

Il sourit et trinqua.

–       Et aux filles qui vous tue d’un sourire et vous achève avec une blague.

Elle haussa les épaules, les compliments la gênaient apparemment.

–       Bah c’est comme ça.

–       Et ça doit pas être marrant tous les jours, concéda-t-il.

Elle sourit.

–       Je vais pas me plaindre ça serait indécent.

–       T’es consciente d’être une extraterrestre je suppose ?

–       Moi ? Comment ça ?

–       Bah t’es belle, drôle, intelligente… ça fait beaucoup pour une seule personne non ?

–       Intelligente ça t’en sais rien.

–       T’as pas l’air tombée d’un wagon de pomme non plus.

–       Certes mais de là à dire que je suis intelligente.

–       T’aimes pas avoir la vedette, dit-il en montrant Nikos, pour moi c’est une preuve d’intelligence.

–       J’aime pas être la seule, nuance. Faut laisser la place aux autres.

–       C’est bien ce que je dis, une preuve d’intelligence. Mais bon je vais arrêter avec les compliments ça a l’air de te gêner.

–       Un peu… parle moi plutôt de ton travail, ça fait combien de temps que tu bosses dans la pub ?

Ils discutèrent une partie de la soirée, de chose et d’autre. Il apprit qu’elle adorait manger chinois, qu’elle avait 28 ans, avait fait des études de marketing et qu’elle n’était pas certaine de vouloir continuer dans cette voie. Il lui demanda pourquoi, elle lui expliqua qu’elle trouvait qu’on en faisait trop avec les créatifs en général, et puis la vie de bureau n’était peut-être pas pour elle. Elle avait une autre activité par ailleurs, s’occupait des enfants et des ados dans un centre de quartier comme bénévole, ça lui plaisait beaucoup. Elle apprit qu’il avait dix ans de pub derrière lui, qu’il avait fait avant différent métier, vendeur à la criée sur les marchés dans sa jeunesse, qu’il avait travaillé dans le BTP et avait même un brevet de soudeur, monté sa propre affaire de magasin de vêtements, jusqu’à ce qu’une opportunité le propulse comme stagiaire dans la pub où il s’était plu.

–       La paye est bonne, le travail n’est pas fatiguant, les horaires souples, et puis j’adore la stratégie.

–       Je trouve qu’on n’en fait pas assez.

–       Ici ou en général ?

–       Je ne sais pas, je ne suis pas allé dans les autres boites mais je trouve que ça manque un peu.

Il concéda, ça manquait même beaucoup à ses yeux mais ce n’était pas lui qui dirigeait. Le directeur de création préférait l’artillerie lourde plutôt que les approches en finesse. Il trouvait d’ailleurs que dans cette agence la partie commerciale était meilleure que la partie créative. Mais il ne lui dit pas, pas plus qu’il n’en parlait à qui que ce soit ici. Il se tenait à l’écart des affaires de politique interne simplement parce qu’il n’y avait jamais pris goût. Ils convinrent finalement de déjeuner ensemble un de ces quatre, dans un restaurant chinois de préférence. Et la vie reprit son cours. Elle de son côté, lui du sien. Elle constamment draguée à tel point qu’elle n’en pouvait plus, lui observant la ronde de loin et s’en tenant le plus éloigné possible. C’était presque amusant de se dire que tout publicitaires qu’ils étaient, ils ignoraient la règle d’or de la séduction, ne jamais dévoiler son jeu. Qu’ils se vendaient avant même d’avoir été acheté, là où lui proposait un produit tout neuf, inédit. Et de réfléchir ainsi en terme technique le rassurait. Il était capable d’être froid à son endroit. De l’envisager comme une cible, un objectif à atteindre et non autrement. Cet autrement qu’il n’osait nommer, même pour lui, tellement en réalité il lui faisait peur. L’amour, complet, vrai, entier, ce sentiment auquel il ne croyait pas, lui explosant au visage.