Paresse

Ils étaient toute une bande à venir chez lui, sa cellote comme il appelait son studio. Des gars de la gare pour la plupart, des zonards tout comme lui, quoi qu’à les écouter aucun ne zonait. Ils avaient tous des projets, et des histoires liées à ces projets. Mais le projet essentiel de leur journée consistait la plupart du temps à venir chez lui boire et fumer parce que Samir avait non seulement un studio avec la télé et tout le confort moderne que proposait son logement étudiant, mais généralement un plan shit et assez de fric ou de débrouille pour se procurer de l’alcool et des sodas. Il n’y avait plus de serrure à sa porte. Il avait dû la casser un soir d’ivresse où il avait oublié sa clef à l’intérieur. De fait on entrait chez lui comme dans un moulin, et aucun de la bande ne se gênait pour le faire, tous affranchis qu’ils étaient de la moindre inhibition à son sujet. Certains le connaissaient depuis son adolescence, d’autres avaient été en prison avec lui, la grande majorité l’avait rencontré à la gare, sympathisé, ils ne voyaient aucune différence entre eux et lui, même si personne à part lui avait un logement en propre. D’ailleurs lui-même ne voyait aucune différence quand bien même il aspirait à une vie plus rangée là où eux ne pensaient qu’à profiter de tout ce qui leur tombait sous la main, comme un canapé défoncé et une journée pleine à rouler des joints et descendre des vodkas Fanta. Même son appartement n’était pas, à ses yeux, bien différent que la cellule qu’il avait occupée pendant quatre ans à Villetaneuse.

Villetaneuse, son règlement strict, ses matons exhibant des badges Front National, son directeur vachard. La pire prison où il n’avait jamais mis les pieds, et c’était la troisième dans la liste qu’il avait fréquentée. Au début pour des petits délits, vol, recel, petit trafics en tout genre, et puis Sarkozy s’était pointé avec ses envies d’en remontrer à la terre entière et on avait actionné le système des peines planchers. Quatre ans pour un cambriolage minable. Il s’était fait sauter en bas de chez lui, dans sa cité, dans ce qu’on appelait alors le Marché aux Voleurs et qui avait prospéré pendant des années jusqu’à ce que la police se sente obligée de faire du chiffre.

Samir avait pris ça comme une injustice dont il ne se remettait pas. Après la prison il avait essayé de travailler. Un petit boulot dans les transports en commun payé une misère. Un de ces sous-emplois, objet de mesures ministérielles, et qui visait pour l’essentiel à tasser les chiffres du chômage sous le tapis. Sans avenir, sans perspective, mais qui était censé occuper tous les types comme lui, déscolarisés très tôt, enfants des quartiers et de la misère en général le tout contre même pas un Smic. Samir n’aimait pas beaucoup se lever le matin, et encore moins obéir à des chefs qui n’auraient pas su additionner deux plus deux sans compter sur leurs doigts. Du moins c’était comme ça qu’il le voyait, mais la vérité c’est qu’il n’arrivait pas, plus, à s’adapter à la vie du dehors, à ce qu’on appelait communément la liberté. Si tant est qu’il n’y soit jamais parvenu. Samir aurait trente ans dans deux ans et comme beaucoup de garçon de son âge et de son milieu, sa vie, ses espoirs, ses rêves, étaient bornés par ce qu’il avait vu à la télé, sur internet. La vie de pacha des célébrités éphémères de la télé réalité, la publicité et ses promesses de bonheur perpétuel, le porno, les réseaux sociaux et leur obligation implicite d’apparaître comme un être social, entouré d’amis, respecté voir sollicité par toutes sortes d’inconnu(e)s. Et puis aussi tout ce à quoi les voyous rêvaient un jour, avoir beaucoup d’argent et s’éclater jusqu’à la fin de leur jour. La seule chose qui avait réellement changé de sa vie d’avant, de la taule et de la cité c’est qu’il logeait donc dans un foyer étudiant. De fait il en fréquentait et c’était comme de croiser un tout nouveau monde, parfaitement étranger à ceux de la gare, aux zonards qui venaient chez lui s’inviter sans complexe. Marc par exemple, jeune étudiant en cinéma, le fascinait. A à peine vingt et un an il avait déjà vu des quantités phénoménales de films et pouvait en parler comme dans un livre. Citant les acteurs, les réalisateurs, les scénaristes, dialoguistes, connaissant des anecdotes de tournage, comme cette scène célèbre dans les Aventuriers de l’Arche Perdue où Ford, malade, avait improvisé un coup de révolver. Il le fascinait mais il ne comprenait pas ce qui pouvait l’attirer autant dans l’étude d’un simple spectacle. Pas plus qu’il ne comprenait Grégoire qui passait le plus clair de son temps à jouer soit aux échecs sur internet, soit à Civilization, en fumant des joints, à ses yeux c’était tout au plus un passe-temps qui ne méritait pas tant d’attention. Moins en tout cas que d’essayer de se faire des amis sur les réseaux sociaux ou tirer des plans sur la comète pour savoir comment se procurer rapidement de l’argent. Enfin il y avait la jolie Mélanie qu’il rêvait de séduire et avec qui il passait de nombreuse soirée à rigoler tout en fumant. Tous ces étudiants avaient en effet pour point commun de le connaître par le cannabis, la fume comme ils disaient entre eux. Ce qui, lui semblait-il, faisait sa force sur eux puisqu’il s’arrangeait pour les fournir par un biais ou un autre, quand ce n’était pas lui qui se fournissait auprès d’eux, de ce point de vue les choses étaient moins claires qu’elles n’y paraissaient. Ces étudiants avaient de l’argent, du moins ceux de leurs parents là où lui vivotait avec son RSA eux bénéficiaient, lui semblait-il, de largesses qu’il ne connaissait pas et n’avait jamais connues. Ce n’était pas seulement l’argent d’ailleurs, c’était la culture, les études, un environnement social favorable. Lui il était né et avait grandi dans un quartier en déshérence, Mélanie, Marc et Grégoire étaient de bons enfants de français, avec une vie protégée, sans danger, sans tentation particulière, qui les avait tout naturellement conduits vers un équilibre qu’il n’avait pas et ne parvenait pas à avoir. Pour autant passer ses journées à fumer des pétards en jouant à des jeux vidéo, même savants, n’était pas le signe d’un équilibre personnel des plus évidents. Tout connaître du cinéma et n’avoir aucune relation sociale sinon avec son voisinage immédiat et les dealers du coin, non plus. Quant à Mélanie, si elle affichait par exercice personnel, une joie de vivre communicative ce n’était que pour masquer une enfance compliquée et une adolescence guère mieux avec des parents tyrans et narcissiques qui continuaient périodiquement leurs diktats. Mais c’était comme ça, dans l’esprit de Samir, il y avait lui, qui n’avait rien eu, et eux à qui on avait offert toutes les chances, et cette équation était censée expliquer tout le reste. Pourquoi il n’aimait pas se lever le matin, pourquoi il laissait la smala des zonards occuper son canapé, pourquoi il préférait boire et fumer plutôt que de faire avancer sa vie d’une façon ou d’une autre, pourquoi le vendredi il allait draguer à la gare, ramenait une fille ou deux puis les jetait après consommation. Aucune des filles qui lui ouvraient ses cuisses n’avaient beaucoup le choix ou la volonté de ne pas le faire. Non pas qu’il les violait naturellement que c’était un moyen pour elles de s’acheter quelques heures de confort, toutes parfaitement conscientes de zoner tout autant que lui. Et puis il était canaille, intelligent, avait du charme, et savait parfaitement où se trouvaient leurs points faibles. La tendresse, l’intérêt, la solitude, parfois le désespoir. Alors il en profitait tout en se disant qu’elles étaient toutes paumées, toutes prêtes à tout pour se faire sauter, que c’était devenu leurs normes à elles, des salopes perdues. Sans réaliser bien entendu que c’était lui qui se faisait sauter, que ces normes d’une sexualité de film porno était tout autant les siennes et qu’elles ne faisaient qu’acheter un peu de paix en y cédant. Dans ce schéma de pensée, Mélanie apparaissait comme l’être pur, inaccessible, qu’il rêvait tout à la fois de coucher dans son lit et de protéger comme un mari jaloux. Oui mais voilà ça n’arrivait pas parce que Mélanie ne donnait aucun signe dans ce sens. Elle avait beau être charmée par lui comme d’autres, charmée par sa légèreté, cette façon qu’il avait de la mettre à l’aise, elle ne s’imaginait pas avec lui pour toutes les raisons citées. La zone, la taule, le RSA, le chômage, trop de poids dans sa barque à elle. Et voilà dans quoi il tournait en rond. Le matin il se levait, prenait son café, faisait quelques exercices, pompes et altères, puis nettoyait l’appartement des libations de la veille, après quoi il partait trainer à la gare à côté. Là-bas il fumait, buvait, écoutait les histoires des uns et des autres, montait des petites combines, draguait éventuellement, prenait des nouvelles, puis se cherchait un plan pour la soirée. Les putes, du shit, un peu d’argent, n’importe quoi qui puisse faire glisser l’angoissant passage de la tombée du jour, des nuits seul, de tous les moments où il ne se passait rien dans une vie, pas une molécule d’excitation et où on se retrouvait face à soi-même. Quand il n’y avait vraiment rien, pas une croquette à se mettre dans le joint, pas un sou pour boire, et personne … il s’ennuyait sur Youtube, Facebook, Chat Roulette à se chercher des amis, féminins si possible. Mais même ça demandait un investissement et une énergie qui le dépassait. Il fallait écrire et lire et il n’était ni doué pour l’un ni pour l’autre. Il fallait alimenter ses pages avec des films, des images, des commentaires, et l’inspiration lui manquait tout autant que d’un minimum de bagage que ce soit culturel ou simplement sur l’actualité. Quatre ans de prison coupé du monde normal, quatre ans avec une télé et une Playstation comme seul lien avec l’extérieur, forcément son regard était biaisé. Mais ce n’était pas seulement ça. Aussi loin qu’il s’en souvenait il n’avait jamais supporté les contraintes. Ni à l’école, ni en famille, ni plus en société. Il avait vécu dans les combines sans jamais faire réellement de l’argent, et tout le reste avait glissé sur lui comme sur une toile cirée. Il était un peu comme une page vierge en somme mais une page inimprimable, qui ne retenait rien, ne s’intéressait jamais longtemps à quoi que ce soit et tournait en rond à la recherche de lui-même.

–       C’est ça la vie ? demandait-il à Marc, boire, fumer, baiser et rien d’autre ?

–       C’est ça si tu veux que ça soit ça.

–       L’idéal ça serait de gagner au loto non ?

–       Ça changerait rien, tu boirais plus, fumerais et baiserais sans doute plus, mais si tu veux rien faire de ta vie…

Faire quoi ? Ce n’était pas avec un RSA qu’il allait pouvoir faire quoi que ce soit. Oh on lui avait bien proposé quelques petits coups par ci par là, mais l’idée de retomber à nouveau, la perspective d’un nouvel enfermement l’avait convaincu de se tenir à l’écart. D’ailleurs il aurait bientôt trente ans, il était temps de se ranger. Alors il essayait d’être un citoyen ordinaire mais ça ne marchait pas fort.

–       Et si on partait à Barcelone pour Noël !? proposa-t-il un soir à Grégoire et Jérome, dit Gégé, un des paumés qui s’invitait souvent chez lui.

–       Ça serait trop pète sa mère, fit Grégoire qui les avait déjà écouté vanter cette ville. Sa liberté d’y fumer, faire la fête, les bordels, le paradis des hommes, des vrais.

–       C’est pas cher pour y aller, mais faudrait une caisse.

–       Moi j’en ai une de caisse, fit Gégé, faut juste que je récupère mon permis.

–       Pourquoi tu l’as plus ?

–       La putain de sa mère c’est la préfecture qui me l’a perdu !

–       T’arrives toujours des galères toi, fit Samir avec dégoût. Et toi Greg t’as ton permis ?

–       Non.

–       Putain… à qui on pourrait demander ?

–       Marc il l’a son permis.

On demanda donc à Marc qui accepta si tant est qu’on puisse trouver une voiture. Barcelone faisait rêver tout le monde, comme Amsterdam. Ça sentait cette liberté qu’on ne trouvait jamais ici. La France avait une passion pour les interdis et les lois, les papiers aussi. Tout ce qui le rebutait en plus du reste. Il avait parfois l’impression de suffoquer ici, et ça ne datait pas d’hier. Il se disait qu’il se défonçait pour ça, pour embellir ce ciel toujours blanc, pour égayer ces journées passées à la gare à croiser des inconnus qui semblaient ne jamais avoir rencontré un sourire de leur vie. Toute cette absence de chaleur, cette raideur dans les comportements, cette méfiance de tout, ce manque de curiosité qui faisait des français l’un des peuples les moins voyageurs au monde. Et enfin cette certitude d’être en haut de toute les sociétés, avec sa culture si précieuse, ses avantages sociaux. Certes de ce point de vue on était bien en France, il pouvait mal vivre sans nécessité de travailler, mais le RSA était une impasse finalement, un faux ami et il le savait.

Le projet d’aller à Barcelone courut pendant deux semaines pleines, sans que jamais on ne trouve de solution. Gégé faisait des promesses qu’il savait ne pouvoir tenir, mais les faire lui permettaient de venir squatter chez Samir. Marc et Grégoire n’étaient que des étudiants sans le sou, et Samir n’avait donc pas plus de moyens qu’eux et guère la volonté de s’en donner. Il se sentait parfois comme un figurant de sa propre vie, sans la moindre prise sur rien et sans autre envie que des satisfactions immédiates, un peu comme un enfant à qui on n’aurait jamais dit non, ou qui ne l’aurait jamais supporté. Au final il passait toujours plus de temps à fumer ou chercher un plan pour fumer, avec des conversations qui ne finissaient par ne  plus tourner qu’autour de ça. Samir avaient deux sœurs. Leur rapport était fusionnel et elles s’inquiétaient beaucoup pour lui. Il avait le teint cyanosé verdâtre des fumeurs compulsifs et les humeurs changeantes des mêmes fumeurs, il tournait en rond, ne se proposait aucune perspective, elles craignaient qu’un jour cela craque. Samir protestait, il n’allait pas trop mal, il avait vu pire, en prison par exemple. A déprimer pendant de longs mois, il s’était soigné tout seul à coups de sport et de bon shit disait-il. Le secret était là, avec du bon shit on n’avait aucun problème. Mais pas question de prendre des antidépresseurs parce que c’était mal vu en prison, un aveu de faiblesse. Elles voulaient qu’il aille voir un psy, mais encore une fois s’eut été admettre qu’il n’allait pas bien, que ses choix n’en étaient pas et surtout qu’il était incapable de s’en sortir seul.

Et tous les matins le rituel reprenait. Pompes, haltères, ménage, recherche d’un plan, shit, alcool, sexe, rentrer chez soi et errer sur le net en espérant avoir des suiveurs sur Youtube ou Facebook, manger, se faire envahir par un ancien de la cité, venu lui-même à la recherche d’un plan, faire la fête. Un jour il décida pourtant de réparer sa serrure, et d’interdire à n’importe qui de venir s’inviter chez lui. Mais il s’arrangea pour perdre sa clé et la serrure était mal montée, on ne pouvait pas ouvrir de l’intérieur, seulement de dehors et encore, avec un tournevis. Il avait confié le tournevis à Marc qui du coup était obligé de venir verrouiller la porte le soir, comme un gardien de prison. C’est lui qui lui fit remarquer.

–       Tu n’es pas encore sorti de prison, regarde même ta porte t’as besoin qu’on t’enferme.

–       C’est vrai, t’as raison, j’avais pas pensé à ça, fit Samir soudain frappé par cette vérité.

Quatre ans de prison mais il n’en était toujours pas sorti dans sa tête, était-ce possible ? Ça l’était mais ça l’encombrait de penser à ça, il aurait voulu que les solutions viennent d’elle-même ou des autres. Mais les autres lui posaient aussi problème. Entre ceux qui s’invitaient chez lui, ses sœurs qui prétendaient savoir mieux que lui ce qui était bon pour lui, les étudiants, Mélanie et les étrangers du net, il trouvait sa place nulle part. Mais la vérité c’est qu’il n’en laissait jamais nulle part non plus. Si n’importe qui pouvait s’inviter chez lui, il n’avait aucun véritable intime, ne parlait jamais ou très rarement de lui. Par bribe, par ricochet il vous laissait l’impression d’un garçon qui observait les rebords du désastre qu’avait été sa vie jusqu’ici et n’en tirait rien sinon la honte et le désespoir. Il n’avait jamais été aimé de personne lui semblait-il, souvent aimé mais sans retour. Son amour immense et incompris, ses bouffées de passion qui le parcouraient parfois au contact des autres, comme quand Marc disait quelque chose de brillant ou qu’il observait Mélanie ne trouvait écho nulle part. Ses parents ? De braves gens sans doute. Sa mère ne disait jamais rien et son père avait été un dictateur toujours effrayé par la France qui avait tenté de lui inculquer la vie à coups de ceinture. Quant à ses sœurs…. Eh bien c’était ses sœurs. De leur amour il ne savait que faire, puisque il n’y aurait jamais rien entre eux. Ses sœurs le couvaient, voilà tout, et ça l’étouffait même s’il les adorait et avait avec elles deux la même relation fusionnelle qu’il essayait d’entretenir avec tous. Marc y compris.

–       Alors les filles vous êtes d’où ?

–       Saint toche !

–       Saint Etienne

Marc n’avait pas eu de copine depuis des lustres, il avait entrepris de faire son éducation en matière de drague. Ramenant parfois une fille ou deux pour lui montrer comment c’était simple. Celles-ci il les avait trouvées à la gare, deux jeunes arabes, une brune, Djalilah, une blonde, Mélanie. Cette Mélanie ci  avait de grands yeux bleus de poupée et une petite bouche rose prometteuse.

–       Et comment vous avez atterri ici ?

–       On a été obligées de partir… fit l’une.

–       On a piqué une bagnole… fit l’autre.

–       Ah ouais, bah alors pourquoi vous êtes venues en train ?

–       On l’a brûlé la bagnole, c’était une vengeance, expliqua la brune.

–       Qu’est-c’est passé ?

–       C’est à cause d’une histoire avec une salope.

Marc ne disait rien, il observait les deux filles et écoutait à peine. Il avait bu et fumé aussi, Mélanie lui plaisait mais il sentait bien que l’une et l’autre se fichaient complètement d’eux. Elles étaient juste là parce que c’était gratuit et un bon endroit où se planquer le temps que leurs affaires se tassent. Tout en répondant à ses questions l’une et l’autre s’écrivaient des messages avec leur portable, leurs doigts comme des fourmis surexcitées qui clapotaient sur le clavier, deux paires de rongeurs avec des têtes vides qui racontèrent plus ou moins de bonne grâce qu’elles avaient donc volé et détruit la voiture d’une femme avec qui elles avaient eu des histoires, une française. Elles parlaient l’argot des quartiers que Marc comprenait plus ou moins à force d’entendre Samir, des phrases émaillées d’arabe bledard, de gitan, de verlan abrégé à coup de pelle. Samir faisait bonne figure mais il était effaré par ces deux gamines déjà dans des conneries de mec alors qu’elles avaient tout juste dépassé la majorité, des filles perdues selon lui mais dont il comptait bien profiter et faire profiter Marc si elles voulaient bien laisser faire. Seul bémol, Ali s’était convié chez lui une fois de plus. Ali le faux frère qui s’invitait régulièrement, qui le connaissait depuis qu’il était môme et avait un talent assez rare pour gâcher n’importe quel moment. Il était là, assis sur sa chaise, le regard fixé sur les deux filles alternativement, un sourire libidineux sur les lèvres, la main près de son verre de peur sans doute qu’on lui vide. L’envieux de service, le rageux comme ils disaient… qui fit bien sa petite crise à un moment dans la soirée, empêchant tout le monde de vivre en entamant Samir sur de sales souvenirs. Samir ne voulait pas qu’on évoque devant les autres pas plus qu’il n’aimait se livrer, Ali le savait bien, toute l’idée étant de le rabaisser devant Marc et les deux filles. Et l’alcool aidant l’humeur de tout le monde commença à chauffer. Ce qui devait être un plan drague vite fait se transforma en mélodrame entre Ali et Samir à coups de va te faire enculer salope. Les filles virent le moment où elles seraient obligées de partir, elles tentèrent de ramener le calme mais finalement ce fut Marc qui y parvint. Il avait un certain don pour parler et était assez psychologue pour calmer Ali sans le heurter et remettre en route le moulin. Et la soirée continua sous la lueur glauque du plafonnier, l’atmosphère chargée d’alcool, d’électricité, d’énergie sexuelle et juvénile, de cannabis frelaté, au son du funk Kool and the Gang qu’affectionnait Samir, nostalgique qu’il était des années 80 et de son enfance perdue. Finalement Marc déclara forfait, il n’avait aucune chance avec les deux filles et il commençait à être trop saoul. Samir continua à déconner avec elle deux jusqu’à prétendre qu’il était fatigué, Ali surenchérissant derrière par des bâillements de veau, il ouvrit son canapé-lit et se glissa dedans à moitié nu et éteignit. Les filles continuaient de clapoter sur leur téléphone leur visage éclairé d’une aura laiteuse et bleutée.

–       Eh, fit-il avec un genre de petit entrain, vous allez pas rester là quand même, z’êtes pas fatiguées ?

Clapoti, clapota.

–       Moi ça va, fit Djalilah sans quitter son écran des yeux.

–       Et toi Mélanie t’as pas envie de te reposer ?

–       Si, si…

Mais visiblement elle attendait comme une autorisation implicite de sa copine. Samir se tourna vers elle.

–       Tsss vous allez vous niquer les yeux comme ça

–       T’inquiète on a l’habitude… fit Djalilah. A la maison wallah si les parents m’chopait à écrire la nuit…

–       Nan m’dit pas que vous vous texto toute la nuit !

–       Ah, ah, ah, ah sa mère, s’exclama Mélanie, si des fois !

–       Vous êtes dingues. Allez Djalilah viens te coucher c’est l’heure des enfants.

–       Non mais je t’emmerde, je suis très bien sur mon siège, je vais dormir là sa mère.

–       Mais non ! Il y a de la place…. Attends viens voir deux secondes j’ai un truc à te dire…

–       Qu’est-ce tu veux !?

–       Viens-là je te dis ! Viens je veux te poser une question.

Elle se laissa faire de bonne grâce, descendant de sa chaise pour le rejoindre, il chuchota.

–       Elle est célibataire ta copine ?

–       Ouais…

–       Tu crois qui aurait moyen ?

Ils se regardèrent les yeux dans les yeux.

–       Ouais.

Il attendit qu’elle retourne sur sa chaise pour entreprendre la seconde. Dix minutes plus tard elle était dans son lit, et il avait un doigt dans son cul. Vingt minutes, ignorant Ali, ils baisaient tous les trois. Ali n’en perdit pas une miette. Une demi heure passée, Djalilah se glissait dans le lit d’Ali et se laissait limer vite fait avant de s’endormir sans plaisir. L’amour triste, toujours. Depuis ses premières expériences sexuelles il n’avait jamais connu rien d’autre, des tournantes plus ou moins volontaires, des partouzes, la norme porno, gorge profonde et sodomie.

–       Elle dit qu’elle est une « libertine »…. Allez viens on va baiser.

–       Une libertine ?

–       Ouais c’est quoi ça ?

–       Une façon de voir la vie je suppose, répondit Marc avec philosophie ce soir-là.

Elle s’appelait Laurence, il l’avait levée avec le petit Gégé. Une fille grassouillette et joyeuse de l’espèce qui adore les hommes et se donne volontiers. Du garanti cent pour cent en somme pour Marc qui débarqua en pleine bacchanale. Gégé en slip bandant comme un turc devant elle qui se trémoussait au son d’un beat funk. Tout le monde était déjà passablement saoul, on avait trouvé de quoi fumer, et même Ali, là comme d’habitude, était calme, avec un sourire idiot en travers du visage, visiblement persuadé lui aussi que la fille allait tourner. Marc et elle se firent la bise, sa peau collait à cause de la transpiration, elle sentait le fond de teint et l’alcool, il s’assit et la regarda danser à son tour, remarqua le slip et l’érection de Gégé, le sourire d’Ali.

–       Ça va Ali ? demanda-t-il par-dessus la musique.

Ils avaient éteint le plafonnier jaunâtre du salon, on avait l’impression d’être dans une discothèque, et Samir qui rythmait d’une main tout en se tortillant près de la fille.

–       Yeah, yeah, yeah ! Allez Marc viens !

La fille l’attrapa par la main d’autorité et se colla à lui en souriant. Elle balançait la tête d’un côté de l’autre, il vit qu’elle avait une de ces perles dans bouche. Comme tous les garçons ça l’avait toujours fait rêver. Mais pas elle. Elle était grasse, elle sentait, elle était saoule. Enfin bon on verrait… se dit-il en avalant son verre. Fresh de Kool and the Gang. Oh fresh, She’s fresh, she’s so fresh, she’s so fresh oooh…. Ça ne tarda pas pour qu’elle entraine Gégé et Samir dans les toilettes, les sucer l’un derrière l’autre, dans l’obscurité de la salle de bain. Samir ressortit de là à la fois soulagé et écœuré. Il avait jouit presque tout de suite, autant par plaisir que par mépris,  dans sa bouche puis était sorti. Gégé voulait la baiser aussi mais elle avait ses règles et pas question qu’il l’encule. Gégé ne voyait pas pourquoi, il l’avait faite venir à cette soirée, elle lui devait quelque chose. Ils commencèrent à se disputer, Gégé ressortit furieux.

–       Y s’passe quoi ? s’enquit Samir.

–       Elle dit qu’elle a ses règles, c’est des conneries.

–       Ah ouais, elle veut pas que tu la baises ?

–       Nan !

–       Bah tu vas faire quoi alors ?

–       Salope !

–       Vas-y calme toi, j’vais lui parler.

–       Bon moi je vais y aller, fit Marc en se levant de sa chaise.

–       Tu veux pas rester ?

–       Non demain j’ai cours.

Elle pleurait comme un veau dans le noir, une émotive. Samir la consola bon gré mal gré puis lui demanda ce qui c’était passé, Gégé l’avait traitée de pute, etc. Elle lui expliqua pour ses règles, qu’elle ne voulait pas qu’on l’encule, il comprenait, enfin le dit, mais il s’en fichait. Maintenant qu’il avait eu ce qu’il voulait, il aurait préféré qu’elle parte, qu’ils partent tous, retrouver un peu de calme… se retrouver avec lui-même, si tant est que ça soit possible, supportable…. Mais comment leur dire ? Comment leur expliquer qu’il ne voulait plus de ça dans sa vie, toute cette crasse. Comment leur dire sans les heurter tout le dégoût que cela lui inspirait ? Comment faire pour chasser ces gens de sa vie ? Finalement ils ressortirent de la salle de bain, mais ça ne tarda pas avant que Gégé, de plus en plus saoul, ramène l’enculade sur le tapis. Ils allaient la prendre à trois, allez salope fais ce que je te dis… Samir essaya de le calmer, la fille sortit de l’appartement, la dispute se poursuivit dehors, une gifle partit, Gégé n’était pas du genre à se laisser contrarier par une femme. Elle partit en hurlant par les escaliers de secours. Le drame. Il y en avait presque toujours dans ses soirées avec ceux-là.  Et puis une chose en amenant une autre, un voisin appela la police, trop de scandales dans les escaliers. Samir n’aimait pas les flics et c’était réciproque, comme un instinct mutuel et contraire qui les poussait systématiquement les uns vers les autres. Heureusement Marc avait tout entendu et était descendu consoler la fille et tempérer avec les flics qui embarquèrent finalement Gégé. Encore une soirée de foutue, encore une soirée de merde, une soirée triste.

Il ne rangea même pas, s’engueula un peu avec Ali avant de s’endormir. Le lendemain il respecta son rituel de prison, café, nettoyage, altères et pompes, Ali le regarda faire en le dénigrant et puis finalement partit vers midi, à cours d’argument, Samir prétextant une course pour le foutre dehors.

Le lendemain ses sœurs passaient avec des courses. Plus ça allait moins il avait envie de sortir de chez lui, souvent il faisait même appel à Marc. Va me chercher ci, va me chercher ça… t’’aurais pas du tabac… du shit. Plus la vie du dehors l’aspirait vers la sortie, plus le monde hors de la prison venait à lui, changeant insensiblement sa vie et lui faisant avoir un nouveau point de vue sur tout le reste, moins il aspirait physiquement se déplacer de son appartement, de sa cellule. Comme si la liberté était un vertige tel qu’il ne pouvait pas plus s’y résoudre que se jeter dans le vide. Mais la vérité était sans doute encore ailleurs. La liberté avait les bords coupant de la solitude et de la responsabilité. Il ne suffisait pas de tenir son carré, il fallait se tenir soi. Pas de règlement en liberté sinon celui des lois, et de ce côté il avait fait le tour, mais aucune en ce qui concernait les relations aux autres. Aucune loi qui le retenait de remarquer le désastre de sa vie. Aucune pour l’obliger à se prendre en main, et rien ni personne pour le motiver sinon lui-même. Sa loi, ses lois… le néant…. Il n’avait rien en lui, rien d’estimable selon lui qui puisse en fonder. Sur quoi, au nom de quoi pouvait-il fabriquer ses propres règlements ? Il n’était rien ni personne, avait toujours été un raté, et s’il comparait aux étudiants c’était un désastre sans limite. Un chaos qui l’absorbait. Il se roula son pétard du midi et se prépara à manger… du poulet avec un peu de crème et des pates… plat de cellote… répondit au téléphone, c’était un ancien comme on disait, Ahmed. Il aimait bien Ahmed, un mec calme, qui avait toujours du bon shit, il lui dit de venir, qu’il restait à la maison cet après-midi. Après manger, et le pétard, il regarda un peu M6 puis alla chercher le tournevis et dévissa le plafonnier de son couloir. Il y avait trois grosses visses plus une protection réfléchissante qu’il finit par arracher découvrant une barre en acier. Y fixa la ceinture de son peignoir de bain avec un nœud coulant au bout qu’il enfila autour de son cou. Face à lui la porte avec l’œilleton, sauf que c’était lui qui pouvait regarder cette fois, lui son propre maton pensa-t-il avant de glisser de sa chaise.

 

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