Planck ! 52

Dieu écoutait aux portes. Ou plus exactement Dieu écoutait au ballon. Le ballon était posé par terre sur le linoléum cosmique, il souriait. Un sourire idiot d’égaré dans un chant de tir. Autour les enfants attendaient. Une partie de foot ? Dieu lui ne souriait pas.

Une chose peut-être à la fois elle-même et son contraire. Deux réalités peuvent coexister comme deux droites parallèles sans jamais se croiser. Leur contradiction les équilibre, comme l’atome et son électron. Un ballon pour les uns, un astéroïde d’un genre particulier pour les autres. Et en théorie ça pourrait rester comme ça. Mais il y avait toujours un moment où quelqu’un essayait de comprendre comment ça se passait quand on croisait deux contraires. Un amateur de court circuit en général. Le genre à se demander ce qui se passait quand on excitait des électrons entre eux et à découvrir, ravis, un moyen propre et sans bavure d’anéantir la totalité du globe. Dieu bien entendu était de ceux là. C’était dans sa nature comme qui dirait. Il mordit avec une tendresse sadique dans le ballon. Le ballon se déforma obligeamment. Il était solide, il faudrait un petit moment pour le déchirer.

Le capitaine Verbalux et ce qui restait de sa troupe se tenaient mains en l’air sous la menace aléatoire des lemmings – certains tenant toujours leur minuscule pétoire à l’envers- survolés par la sonde qui cliquetait avec autorité, et sous l’œil curieux et vigilant d’une girafe, d’un martien et d’un savant.

–       Vous ne pouvez pas nous garder en otage, menaçait-il, le vaisseau mère va bientôt envoyer de nouvelles troupes à notre recherche. Rendez-vous tant que c’est encore possible.

A quoi on lui répondit par un ricanement sinistre.

–       C’est pas grave, on a plein de lemmings ici, on saura les accueillir t’inquiète.

Le capitaine ne sut quoi répondre. C’était un soldat scrupuleux, qui respectait le règlement militaire à la lettre, ne désobéissait jamais aux ordres, même en pensée, et cela principalement parce que comme tous ceux de son espèce il avait une foi totale en la civilisation dont il était issu. Etre vaincu par des rongeurs ne faisait pas partie du tout de l’idée qu’il se faisait du monde. Heureusement pour lui il n’était pas seul.

–       LACHEZ VOS ARMES IMMEDIATEMENT OU NOUS TUONS LES OTAGES ! leur hurlèrent une voix venue de nulle part.

–       Ah ! Je vous l’avais bien dit ! s’écria le capitaine se rappelant soudain de l’existence des autres unités.

Puis Berthier émergea de l’ombre, les yeux vides, main sur la tête et un vague sourire bête sur le visage.

–       Faites ce qu’ils disent, c’est des vrais démons, débita t-il comme s’il récitait un texte.

La sonde fut la première à réagir. Fonçant sur les Serpatis en cliquetant avec fureur. Visiblement un signal que les lemmings comprirent parfaitement, et pendant un bref moment les choses furent quelque peu confuses. Il y eut des tirs, des cris de part et d’autre, la sonde fut touchée et s’en alla se perdre de guingois dans l’obscurité, gémissant comme un animal blessé, Montcorget en profita pour écraser quelques-uns un de ses preneurs d’otage, le capitaine Verbalux et ses hommes pour s’égayer dans la nature, et les lemmings pour s’essayer au tir, avec le bonheur qu’on imagine. Finalement la bataille cessa quand Celui-qui-sent-du-derrière-et-couine-du-nez compris que non décidément son espèce n’était pas fait pour les armes et donne l’ordre à tout le monde de jeter ces machins qui faisaient du bruit. Une bien sage décision, même au regard de Krome.

–       Personne n’a rien ? fit le commandant après un moment.

–       Non… non… je crois bien que non… balbutia Lubna en se relevant couverte de débris diverse de lemmings et d’arbustes calcinés. Ça va Doudou ?

–       Ouais ça va, où y sont passés ces salopiots ! ?

–       Je crois qu’ils ont pris l’maquis, fit Krome en regardant un minuscule fusil abandonné à ses pieds.

Mais Honoré n’était pas beaucoup plus satisfait, il regarda autour de lui et demanda à nouveau où il était passé.

–       Je crois que monsieur Krome vient de vous le dire, fit le professeur en regardant avec effarement son siège qui fumait de quelques impacts pris au cours de la bataille. Ils se sont taillés.

–       Non pas eux ! Cet enfoiré de directeur commercial.

Il y eut un instant de flottement pendant lequel tout le monde ou presque se demanda de quoi il parlait, puis une voix qui aurait emporté le premier prix dans un concours de sac à main en croco, une voix qui donnait tout son sens au verbe ramper ou glisser, demanda depuis l’obscurité :

–       C’est ça que vous cherchez ?

Il y eut un gargouillement affolé et quelque chose tomba comme un sac parmi eux. C’était bien Michel, ex directeur du Département Commercial et présentement directeur général, livide, le cou griffé qui n’osait même pas hurler tellement il était terrorisé. La reine entra dans la lumière en sifflant et en crachant comme un chat qui se serait coincé la queue dans une porte.

–       Il y a vraiment des gens mal élevés, entrer chez moi sans prévenir !

Vieux réflexe territorial de prédatrice pondeuse d’œuf, la reine considérait comme chez elle tout endroit où elle avait trouvé refuge, et visiblement Michel, dans la panique de la fusillade, avait trouvé le moyen d’aller la rejoindre dans son trou.

–       Manque de discernement je dirais plutôt, commenta le commandant.

Un bruit étrange sortit de la bouche du Directeur Général, à la mine qu’il faisait en regardant la reine, lui aussi était allé au cinéma. Il gargouilla quelque chose dans lequel on pouvait comprendre les mots œufs et poitrine ce qui surpris le professeur qui trouvait que ce n’était pas bien le moment de sa part de demander un petit déjeuner. Krome ricana et lui expliqua ce que la reine lui avait affirmé.

–       C’est pas sa période d’ovulation. Bon et à part ça t’es qui toi ?

Dans l’action Monsieur le Directeur Général n’avait pas bien fait attention à qui se trouvait dans la caverne. Mais maintenant qu’il était face à ce visage de mascarade aux canines chromées et aux yeux couleur de sang, il ne savait plus très bien quoi craindre le plus, un œuf dans la poitrine ou une morsure de ce loup-garou. Montcorget ne lui laissa pas le loisir de gargouiller une nouvelle fois.

–       C’est le directeur commercial de la SAGEC, mon ancienne boîte c’est à cause de lui tout ce merdier.

–       Quel merdier ? C’est pas ça qui nous a manqué les merdiers ces derniers temps, fit obligeamment remarquer le gangster.

–       Le Zorzor ! Tout ça ! Le contrat !

–       Pourriez-vous être plus spécifique Monsieur Montcorget ? demanda doucement le professeur.

Le comptable expliqua tout depuis le début, la mission au Zorzor, le contrat pour construire l’Académie, la signature du contrat qui avait déclenché la destruction de la planète. Il finit en hurlant, l’index comme un pistolet pointé sur l’intéressé.

–       C’est à cause de lui !

–       Je vois…

Tous les regards étaient braqués sur le malheureux, même la reine qui n’y comprenait rien mais était muée par une sorte d’instinct mutuel pour l’hostilité le regardait avec un sourire qui n’augurait pas des embrassades chaleureuses.

–       Mais c’est génial ! s’exclama soudain Lubna.

Le comptable lui coula le regard du chien qui vient de se faire trahir par son maître.

–       Quoi ?

–       Bah oui doudou, sans lui on se serait jamais rencontré !

Vu comme ça.

–       Peut-être bien, mais ça nous dit pas ce qui fout là, fit remarquer le bandit dont la paranoïa naturelle était autant un moyen de survie qu’une forme d’intelligence.

–       En effet, bonne question, renchérit le commandant.

Pendant quelques secondes Montcorget trouva au Directeur Général un air de fraternité avec François Hollande ou alors un pigeon, ce qui est à peu près la même chose.

–       Euh… répondit ce dernier tandis que son esprit cherchait un moyen de s’enfuir.

La voix du comptable monta en aigreur.

–       Il nous a parlé d’un Grand Plan.

–       Un Grand Plan ? Quel Grand Plan ? interrogea le professeur.

–       L’a pas eu le temps de nous l’expliquer ce fils de pute, siffla Honoré.

Le sourire de Krome s’allongea comme un jour de douleur.

–       A mon avis c’est le moment ou jamais.

Les Serpatis survivants s’étaient éparpillés dans la couche d’algue et écoutaient ce que disaient les géants. Mais comme chacun sait les grands, surtout quand ils appartiennent à la race humaine ne sont pas des individus en qui l’on peut avoir confiance. En fait même le seul fait qu’ils laissaient cette reine se tenir parmi eux prouvait qu’ils étaient fous à lier.

–       Que faisons-nous capitaine ? demanda l’un des soldats.

–       On retourne au vaisseau mère et on revient avec du renfort, répondit Verbalux sur un ton déterminé.

La petite troupe s’en retourna clopin clopant au-delà du lac où les attendait leur appareil. Rien n’avait changé depuis leur départ, la caverne avait toujours l’air d’une gigantesque bouche sombre, fermée sur des stalactites et des stalagmites translucides tel des canines de géant, même les morlecks étaient de retour comme des lustres particuliers. Il n’y avait aucune raison pour que le microcosme subisse systématiquement les caprices du macrocosme et quand ils lancèrent, avant le décollage, un appel vers le vaisseau mère, l’absence de réponse ne leur parut pas un mauvais présage. Ils mirent ça sur le compte des interférences probables que produisaient l’étrange astéroïde et peut-être même sur cette substance stellaire qui avait jailli sur eux peu avant leur départ en mission. L’appareil décolla et fonça droit entre les crocs minéraux comme un reste de salade s’expulsant de lui-même. Mais bien sûr il y a toujours une limite où la courbe d’improbabilité doit prendre fin, où le macrocosme et le microcosme se font face, où l’on déchire le tissu du réel et on s’aperçoit qu’il est comme décrit depuis le début de cet ouvrage : relatif à la perception qu’on en a.

L’appareil minuscule traça une non moins minuscule fente dans le sourire peint du ballon et vrombit comme un moucheron en se redressant dans l’espace. Par les hublots, les Serpatis eurent un instant de stupéfaction. Le cosmos bizarre où ils s’étaient laissés entraîner avait disparu, ainsi que le vaisseau mère et toutes les planètes, satellites et étoiles alentours. A la place il y avait… et bien c’était difficile à dire. Enfin pas difficile mais improbable, et les Serpatis, gens scrupuleux, au cerveau protégé par tout un tas de règles et d’alinéas, n’étaient pas bien équipés pour l’improbable. Bien sûr comme beaucoup d’espèces évoluées ils avaient entendu parler des Régulateurs et de la Crèche, mais aucun d’entre eux ne l’avait jamais vu, ni n’aurait jamais eu l’imagination suffisante pour s’y rendre même en rêve. Et là, soudain, donc, l’improbable. L’improbable était source de danger, il sous-entendait le risque, il se faufilait entre les alinéas et vous adressait un majeur bien droit. Certains Serpatis sentirent leur cerveau se liquéfier sous l’effet de la pression. D’autres le virent carrément leur sortir des oreilles en poussant des petits cris effrayés avant de mourir. Quelques rares devinrent simplement fous.

A travers les hublots s’étendait une gigantesque chambre d’enfants pleine de jouets et de géants qui braillaient. Le capitaine Verbalux, le visage en sueur et les yeux exorbités, posa calmement son appareil entre les boucles de la moquette rose layette et alla se chercher un fusil anti-acarien dans le râtelier. Puis il ouvrit le sas, l’esprit hurlant de contradiction, au bord de la fièvre démente, et s’avança dans la jungle synthétique où non loin une puce suçait une rognure d’ongle en espérant y trouver du sang. Du bout de son omnipotence Dieu les observait avec amusement. Le minuscule soldat avec son armure dont le cerveau essayait de toutes ses forces de s’accrocher à ce qui lui restait de raison, et l’insecte frustré qui se balançait mollement sur l’ongle. Et puis d’un pied leste écrasa jusqu’au souvenir de l’un ou de l’autre.

–       Eh Toto ! Tu viens jouer avec nous ! s’écria un Régulateur derrière lui.

Dieu attrapa le ballon souriant et le fit sauter dans sa main.

–       Çavous dirait une partie de balle au prisonnier ?

Le professeur était pensif.

–       Alors comme ça les Anciens sont derrière tout ça… j’aurais dû m’en douter.

–       Les Anciens ? C’est quoi ça les Anciens ? demanda Lubna.

–       Nos ancêtres à tous, d’après ce que j’ai compris, grommela Honoré en fustigeant du regard le Directeur Général.

–       Nos ancêtres non, nos créateurs si on en croit la légende, corrigea le professeur.

–       Et comment ils pouvaient savoir qu’on allait atterrir là ?

–       Ils étudient les possibles, ils calculent les probables et ils peuvent se projeter télépathiquement dans l’avenir.

–       Et ils ne se trompent jamais ?

–       Pas à ma connaissance.

–       Donc ils savent comment tout ça va finir.

–       En principe.

–       Comment ça en principe ?

–       Il y a plusieurs avenirs comme il y a autant de présents et de passés, tout est une question de point de vue et de dimension. Les Anciens ne se sont jamais trompés, ou il y a très longtemps, mais il y a toujours une marge d’erreur possible.

–       Plus maintenant, assura le Directeur Général du ton de celui qui sait de quoi il parle ou qui le croit.

–       Comment ça ?

–       Vous n’avez pas entendu parler des derniers moteurs de calcul prédictif de chez D-Mart Microsoft Industry ?

–       Non.

Le visage du comptable se transforma en poing.

–          Microsoft ? Comme les machins qu’on avait chez nous les ordinateurs

là ! ?

–       Euh oui… bien sûr…

–       Eux aussi y s’en sont sortis ?

–       Euh… Bill surtout…

–       Bill ?

–       Bill Gates bien sûr… et sa famille…

–       Ah ouais mais ils étaient pas avec nous au Zorzor !

Cette fois c’était Lubna qui parlait et l’expression de son visage ôtait toute envie d’égarer son regard sur le reste de son anatomie.

–       Euh non… ils étaient avec moi… et quelques autres… dites, il a quoi Berthier là ?

Berthier, toujours main en l’air semblait les écouter avec un sourire idiot sur le visage.

–       Neutraliseur, grommela Krome avant de cracher sur les souliers vernis du Directeur Général, détourne pas la conversation machin.

–          Oui, quels autres ? Et où vous étiez d’abord ? s’exclama le comptable.

  Dieu tenait le ballon dans la main, et regardait les gosses lui tourner autour en lui lançant des quolibets. Dans cette main le plastique se réchauffait et se détendait, le sourire du ballon ressemblait à une extase. Dieu repérait les mouvements des Régulateurs, calculait leur vitesse et en même temps, pour se distraire, se remémorait des époques qu’il n’avait pas encore connues. Soudain il en repéra un, un petit blond avec une bouille bien ronde et des yeux fendus bleus. La balle fila dans l’air, tout droit.

–     Euh sur le satellite européen, nous avons été sélectionnés.

–       Sélectionnés ? Vous ! s’écria Montcorget, sélectionnés pourquoi ? Votre connerie ! ?

–          Je vous en prie ! s’exclama le professeur, restons entre personnes

civilisées !

–       Civilisées mon cul ! A cause de ce fils de con ma planète a été rasée ! s’écria alors Lubna en prenant le langage de son amoureux, ce qui décocha si c’était nécessaire une flèche de plus dans le cœur de l’intéressé.

–       Je vous rappelle que c’était ma planète aussi ! fit  le fils de con avec conviction.

–       Et en plus il s’en vante, grinça le comptable avec l’aigreur d’un ulcéreux. Ah putain celui-là un jour faudra l’empailler !

–       Monsieur Montcor…

Le professeur ne finit pas sa phrase.

 La balle percuta le petit garçon à l’épaule et rebondit vers un tas de cube alphabet. Tout le monde rigola, même le petit garçon. Il s’appelait Matthieu, tous les Matthieu allaient désormais être prisonnier de Dieu. Premier effet cosmique. Dieu se jeta dans le tas de cube, en écrasant quelques-uns uns au passage et rattrapa la balle. Les mômes étaient hystériques.

Quand le tissu conjonctif du réel se heurte à lui-même. Quand ce qui sépare l’intérieur et l’extérieur de deux espaces de réalité s’entre ouvre à un troisième niveau de réel, il arrive tôt ou tard que l’univers, révolté de ne plus rien y comprendre, décide de reprendre ses droits, quelque chose de basique à base d’atmosphère éventuellement, de vide sûrement, de gravité, et surtout de tangible. C’est à dire, soit ceci était un ballon et il n’y avait rien dedans susceptible de tenir une conversation, soit ce n’était pas un ballon et auquel cas ce môme s’était pris un astéroïde de quelques tonnes dans la tronche. L’univers trancha.

Ce ne fut pas en faveur des Matthieu.

Quant à l’intérieur de l’astéroïde rigolard…

– Vous n’avez pas entendu un bruit ? demanda la reine

Le son se déplace à mille kilomètres heure, c’est très rapide, sauf si on vient d’une autre dimension. D’abord ça fit comme un « Vooum ».

–       Un bruit ? Quel bruit ? grogna le comptable.

Ça s’amplifia, comme une corde de basse, ça venait de partout « Vooooooum… »

– Non j’entends rie…

BAA !

–          Ah ce bruit là, fit le comptable quand ses oreilles se débouchèrent. Qu’est-ce que

c’est ?

Krome fut immédiatement sur ses pieds, flingues à la main.

–       Je sais pas mais ça me plaît pas.

–       Ça recommence ! s’exclama le Directeur Général alors que le voom s’amplifiait

–       Vous ne savez pas ce que c’est ? lui lança le professeur

–       Non… c’est à dire qu’on ne m’a tenu au courant de la totalité du Grand Plan, voyez-vous… répondit-il gêné.

BAA !

Il fallait bien qu’il y ait des conséquences à l’intérieur comme à l’extérieur avait tranché l’univers, rapport de causalité oblige, on ne pouvait pas faire n’importe quoi non plus.

   Un autre Régulateur venait d’être pulvérisé. Personnes ne faisait attention aux débris sanglants, ici on changeait les règles comme on voulait, tout dépendait de la patience des enfants, tout ici était calculé en rapport avec leur capacité d’attention, très variable comme le savent tous les instituteurs du monde, le mouvement perpétuel en quelque sorte. Le ballon-astéroïde s’envola à nouveau… et rata sa cible. Une petite fille attrapa la balle et visa Dieu. Il était peut-être temps de savoir si Dieu était Dieu. Et si oui que se passerait-il quand il serait à son tour pulvérisé. Dieu est mort il faut que le surhomme vive ? Les enfants ne connaissaient pas cet adage et ils s’en fichaient, ils s’amusaient, c’est ce qui comptait.

Krome avait quitté la grotte et il courait sur les bords du lac tandis que le « Vooom… » prenait de nouveau de l’ampleur. Etrange comme le lac avait l’air plus grand maintenant, et la voûte plus haute, comme si le paysage s’était étalé.

En fait par une sorte de disfraction de la réalité l’univers avait dû choisir un moyen terme entre ce que disait la texture de Spot au dehors et ce qu’elle demeurait au-dedans, pour contenir les deux contradictions il avait triché en réorganisant l’espace et le temps comme une chewing-gum rafistolé et en réalité Krome courait dans une grotte à la fois identique et différente. Aussi ne fit-il pas plus de mètres pour atteindre l’autre rive et en même temps son organisme s’épuisa plus vite tandis qu’il mettait plus de temps qu’à la normale. Pour l’esprit uniforme du martien habitué à obéir à des règles de survie basique ce n’était pas simple à appréhender, heureusement pour lui c’était rarement la réflexion qui l’emportait sur son sens de l’adaptation, et quand l’énorme « BAA ! » retentit, il avait déjà plongé dans la capsule et mettait en route l’ordinateur de bord. Et tant pis si cette saloperie se mettait à déblatérer sur Dieu, il finirait par obtenir de lui ce qui voulait.

  Dieu était mort. Touché par un ballon-astéroïde de plusieurs tonnes, sa dépouille ensanglantée aurait dû se trouver sur la moquette. Mais Dieu est le plus grand des magiciens n’est-ce pas et il avait disparu comme le lapin du chapeau, dans un petit nuage bleuté et un bruit qui évoquait un ballon en train de se vider. Matthieu et son camarade précédemment pulvérisé se relevèrent en souriant. Sur le moment les enfants furent ravis de ce tour de passe- passe, puis ils appelèrent après Dieu : « Toto ! Toto ! » mais comme il ne revenait pas, la petite fille prit sa place et dit, le ballon sous le coude :

–          Maintenant on joue à ma façon.

 

Une bulle télépathique traversa leurs esprit comme une balle de ping-pong, rebondissant de crâne en crâne, d’occiput en occiput avant d’aller s’attarder, dans une version plus ou moins dénaturée dans les petites cervelles des lemmings :

–       Ça sent le gnou.

–       Je vous demande pardon ? fit le professeur.

La girafe était aux aguets, debout sur ses longues pattes presque à l’équerre.

–       Je vous dis que ça sent le gnou.

–       C’est quoi un gnou ? demanda Lubna.

–       Un animal aussi stupide que dangereux, répondit sèchement le commandant en scrutant alentours.

Puis il y eut à nouveau un bruit. Mais celui là ne venait pas d’une autre dimension, ni n’était amplifié comme une gigantesque guitare électrique branchée sur des tours de concert. C’était un son beaucoup plus basique, mélange de raclement de sabot et de gros reniflements. Les lemmings se mirent à pousser des petits cris nerveux. Puis ils sentirent à leur tour l’odeur. Mais c’est sur sa nature qu’ils n’étaient pas d’accord, pas plus que l’étrange compagnie qui occupait la caverne.

–       Je dirais que ça sent plutôt le chien, grommela Honoré en jetant à son tour un regard scrutateur sur l’obscurité. Un gros, ajouta t-il en regardant à la ronde.

–       Oh par la Grande Servante il pense, je l’entends, un gnou qui pense !

–          Mais il est où ? s’exclama Lubna en se serrant contre son homme, les poils dressés comme une chatte prête à tuer.

 

 La petite fille cherchait sa nouvelle cible en interrogeant malicieusement l’univers, pourquoi si ce ballon est un astéroïde de plusieurs tonnes je peux le porter ? Suis-je une géante ?

Même si la Crèche tirait les ficelles du cosmos, ses lois internes étaient les mêmes qui prévalaient ailleurs, Temps, Dimension, Masse, Vitesse, Energie. Sauf qu’ici elle pouvait être une géante si tel était son caprice, au Pays des Enfants tout était possible, l’univers suivait le rail périlleux de leur imagination et s’y collait. Oui tu peux être une géante, ce qui explique pourquoi tu portes ce machin très lourd.

Oui mais alors pourquoi le machin très lourd il est en plastique ? demanda intérieurement la gamine. Les enfants ! pensa l’univers avant de répondre : eh bien c’est un plastique très lourd, voilà tout ! La petite fille sourit malicieusement et tira.

Voooooom….

Le Directeur Général poussa un gargouillement d’évier bouché.

–       Oh mon Dieu…

–       LUI-MÊME, répondit Dieu avec une certaine fierté.

Ce n’était pas un gnou, ni un chien. Ce n’était pas non plus un homme, ni un chewing-gum. C’était un peu de tout ça en même temps.

–       Bah merde alors, fut la première réaction du comptable –et le contraire aurait été étonnant.

Cela mesurait dans les sept ou huit mètres, juché sur des pattes de chien, rasés, avec des pompons noirs au bout et se prolongeait sur un torse et des bras d’homme, un homme gras, jeune, à la peau anémiée. La tête et les épaules appartenaient bien à celle d’un gnou avec une expression têtue particulièrement prononcée et des muscles lourds de ruminant-migrant des plaines. Lubna était la seule à avoir remarqué l’entrejambe et se demandait ce qu’on pouvait faire avec ça. C’était soit un cache sexe d’un genre étrange, soit un gros morceau de chewing-gum rose pâle.

–       C’est vous Dieu ?

Il y avait dans la voix du professeur des accents d’incrédulité.

–       POURQUOI EN DOUTES TU CREATURE ?

–          Euh… c’est à dire que je ne vous imaginais pas comme ça…

–          Mouais il a vachement changé, approuva la jeune femme.

–       C’est un monstre ! souffla une bulle télépathique, un peu malgré elle.

Le monstre se pencha vers la girafe.

–       UN MONSTRE ? CE QUE TU VOIS EST MA FORME LA PLUS PURE ! AINSI QUE JE FUS CONSTRUIT A MESURE QUE JE TRAVERSAIS LES MONDES, PROSTERNE-TOI CREATURE !

BAA !

    La tête du petit Kevin explosa. La petite fille se pencha et regarda les débris, avant de s’exclamer à voix haute : « c’est pas possible, tu peux pas mourir ! c’est que du plastique, ça fait ça pas ça le plastique ! » Kevin cessa momentanément de saigner et ouvrit une paupière tuméfiée « c’est pas faux ce que tu dis » reconnut-il, avant de se relever comme si de rien n’était, sa tête reprenant rapidement une forme normale. Bien sûr partout ailleurs l’univers n’aurait pas toléré pareille pirouette, mais dans la Crèche donc, tout était, devait être toujours possible. L’univers s’accrochait donc aux Montagnes Russes de l’imaginaire enfantin et il faisait tout pour ne pas regarder le décor lui foncer dessus. « Bon alors si c’est pas un ballon et si c’est pas un astéroïde c’est quoi ? » interrogea la petite fille à haute voix. Les autres la regardèrent dubitatifs, ça avait quand même drôlement l’air d’un ballon. Un mot apparut soudain dans l’esprit de la gamine, un mot qu’elle n’avait jamais entendu auparavant et qui lui sortit de la bouche comme une bulle de savon :

–         Spot ?

La plongée dans l’ordinateur n’avait pas été de tout repos, à l’approche de celui qu’il appelait son Créateur, la machine s’était mise à avoir des visions, ces visions s’étaient transformées en délires, ces délires avaient quelque peu endommagé ses circuits et rendu le dialogue, comment dire… surréaliste ? Comme de rentrer dans la tête d’un autiste de génie sous LSD. D’autant mieux que l’ordinateur était relié à Dieu qui lui-même communiquait télépathiquement avec les enfants. Mais heureusement le bandit avait une certaine expérience des drogues psychotropes et sans être un autiste disons que sa fixation pathologique pour le crime et le désordre frisait le génie. Il téléchargea le nom de Spot, qui traversa le Cerveau Suprême pour sortir de la bouche de la gamine. Et Dieu eut un hoquet.

Le bruit de l’impact vibrait encore en eux comme une corde de basse. La créature à tête de gnou eut un instant les yeux vides, comme s’ils étaient soudain devenus du verre. Un souvenir, une impression bizarre resurgit dans l’esprit d’Honoré, rapidement chassé par l’armée de rationaliste qui louaient à l’année les deux tiers de son cerveau. Puis le bras de la chose se dressa lentement et pointa du doigt le comptable.

–       C’EST A CAUSE DE TOI TOUT ÇA !

–       Moi ? Qu’est-ce que j’ai fait encore ?

Honoré ne tremblait pas, il avait vu tellement de trucs bizarres au cours de son voyage que c’était la stupéfaction qui l’habitait, la stupéfaction et bien entendu tout de suite l’indignation.

–       TU T’ES INTRODUIT DANS MON VERGER TU M’AS ARRACHE A MA PAIX ET TU OSES DEMANDER CE QUE TU AS FAIT ?

La voix de Dieu trembla si fort que des débris de pierre, de mousses et de lichens tombèrent du plafond. Mais Honoré ne bougea pas, et Lubna non plus.

–       Ça veut dire quoi tout ce charabia ? D’abord moi je vous ai jamais vu, je m’en souviendrais, ajouta t-il avec conviction.

–       Moi non plus, commenta Lubna qui elle au contraire pouvait s’enorgueillir d’avoir été «baisée » par Dieu himself.

–          MISERABLE CREATURE QUI NE RECONNAISSENT PAS LEUR CREATEUR, LE CHATIMENT A ASSEZ ATTENDU.

  Les enfants entouraient Spot posé par terre et l’observaient, pensifs. Pour l’instant Spot ne leur disait rien. C’était un ballon avec un sourire idiot et deux points pour faire les yeux, et même pas jaune. Plutôt d’un blanc usé. Puis un garçon se leva, un petit noir avec des tresses en forme de formules mathématiques, et attrapa Spot en s’exclamant : « Et si on disait que c’est une marionnette ? » « Une marionnette ça parle ! » objecta une petite fille qui s’était peinte environ trois mille sept cent décimales de la lettre Pie sur le visage. Le petit garçon appuya sur le ballon et imita la voix d’un canard : « Hello my name is Spot and you ? ». C’est alors qu’ils remarquèrent que la bouche s’était ouverte.

L’univers étant ce qu’il est, pointilleux sur les détails, si une chose existait quelque part, elle pouvait exister partout, du moment qu’on y croyait. Toute la question reste de le découvrir, mais dans la Crèche du cosmos, évidemment, les règles étaient vite mises en évidence. Puisque Spot avait réellement une bouche et que les enfants avaient décidé d’y croire parce que c’était plus marrant comme ça, aucune raison pour que l’univers vienne protester. Le seul aménagement qu’il concéda aux mômes ce fut sur la couleur, Spot devint vert mousse et sa bouche bien rouge. Les enfants furent très amusés quand de minuscules morlecks s’envolèrent vers le plafond avant d’être désintégrés par l’inintérêt soudain qu’ils leurs portèrent. Puis un garçon découvrit les deux appareils posés sur la langue de la marionnette improvisée. L’attention des enfants fut soudain totalement mobilisée, surtout chez les garçons.

Quand soudain la marionnette bondit d’elle-même du cercle comme si quelque chose l’avait aiguillonné de l’intérieur et retomba lourdement. Elle fumait.

 

A quoi ressemble le courroux d’un Dieu mi-homme, mi-gnou, mi-caniche et un peu chewing-gum aussi ? Une créature branchée sur l’énergie mentale de milliard d’autres, capable de commander aux machines et de composer avec elles des opéras de nombres propres à renverser l’univers et dont les doigts cosmiques manipulaient des millions de destins. Comment se manifeste la colère d’une si colossale puissance ? Des rayons qui lui sortent des doigts ou des yeux ? Des incantations immenses de sorts innommables ? Des décharges de vortex ? Des trous noirs ouverts sur d’autres dimensions, hors de l’univers, dans le fameux antevers ? Non rien de tout ça. A l’instant de la Punition Dieu laissa courir en lui son instinct le plus primaire, tel un gnou, tel qu’il avait été à ses débuts, il y a très longtemps. Il assouvit le fantasme d’un fantôme, il chargea. Tête baissée.

–       GROOOOOOOOOO ! fit Dieu en fonçant sur eux.

Mais des pattes de caniches de trois mètres de haut pour foncer sur des proies de même pas un mètre quatre vingt, ce n’était peut être pas ce qui était le plus indiqué. Tout au plus obligea t-il le couple à se jeter chacun de son côté, tandis qu’entraîné par son poids, Dieu s’écrasait contre la paroi, la tête enfoncée dans une faille. Dieu grondait, Dieu se débattait, Dieu fumait plus qu’il ne fulminait, Dieu poussait avec ses pattes et ses mains, et bizarrement Dieu n’eut pas l’idée de changer de forme. Trop absorbé par son orgueil de mutant invraisemblable, il restait coincé.

–       Qu’est-ce qu’on fait ? demanda Honoré, dubitatif.

–       Vous voulez que je lui morde le cul ? proposa la reine.

–       Ça porte pas malheur de mordre le cul de Dieu ?

–       Personnellement je ne suis pas superstitieux.

Un miaulement rauque traversa la caverne, comme celui d’un chat en chaleur.

–       Qu’est-ce qui se passe ? fit Lubna d’une voix inquiète.

–       C’est l’astéroïde, expliqua la girafe. Je l’entends penser ! Il souffre.

–       Il souffre ? s’exclama la jeune femme.

–       Et il pense ? s’écria à son tour le professeur.

–          Oui, à cause de lui, fit le commandant en montrant le cul à pompon de Dieu.

 

Les enfants s’assemblèrent à nouveau autour de Spot. « Il est blessé » décida une petite rousse «il faut le soigner ». Un garçon gloussa en rougissant, personne ne fit attention à lui, on fit les préparatifs pour l’opération. Tout le monde alla chercher son déguisement de docteur ou d’infirmière, chargé de trousses pleines d’instruments en plastique blanc avec de grosses croix rouges.

–    Sa présence lui a donné un genre de conscience je pense, ajouta la girafe.

–       Bin on est pas dans la merde si ce truc se met à penser, fit remarquer le comptable en jetant un coup d’œil méfiant au décor.

–          Oui, surtout quand il va comprendre qu’on est à l’intérieur de lui, répondit la reine d’un ton expert, en général l’organisme réagit mal aux corps étrangers.

Tout le monde la regarda comme si elle avait fait une blague d’un goût douteux.

–          Bah quoi ?

 

      La petite rousse se mit à ausculter Spot avec des doigts habiles, découvrant un petit trou à sa surface, un petit trou dont s’échappait un peu de fumée. « Hémorragie » décida t-elle d’un ton expert avant qu’un autre enfant ajoute : « faut lui faire une piqûre ». Les autres approuvèrent d’un air grave. Le petit garçon avec les tresses en formes de formules mathématiques appliqua doctement la seringue et poussa sur le piston. Ce que contenait l’aiguille ou ce qu’elle devait contenir, bien entendu les enfants prodiges auraient pu l’expliquer, mais les mots sédatif, morphine, antiseptique, anticoagulant étaient trop barbants pour que leur imaginaire s’en embarrasse. Dans le principe disons que cela faisait tout ça en même temps mais que surtout ça endormait. Très important ça endormir pour une vraie opération de docteur. Aussi Spot s’assoupit-il tandis qu’un garçon passait à la petite rousse un haricot plein d’une aiguille et d’un bistouri en plastique. « Va falloir inciser » précisa la petite avec le plus grand sérieux. Les autres la regardèrent comme l’équipe d’un neurochirurgien observe l’expert s’introduire entre les lobes frontaux, à la fois fasciné et grave, sauf que dans cette fascination là, comme tous les insectes de l’univers le savent, il y avait également cette partie aiguisée de la curiosité qu’on appelle le sadisme.

 

 

 

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