Planck ! 49

Les enfants regardaient Dieu sauter à cloche pied entre Ciel et Terre. La marelle faisait dix sept kilomètres de long et c’était très amusant de le voir ainsi franchir les cases avec des bonds de géant. C’était comme cette histoire qu’on leur avait enseignée à l’Université au sujet du Petit Poucet et du super pouvoir de ses bottes. Pour l’occasion, Dieu, qui s’amusait beaucoup, avait d’ailleurs chaussé d’immenses bottes rouges qui lui remontaient jusqu’aux cuisses. Mais bien entendu dans l’univers particulier et multidimensionnel de la Crèche rien n’était vraiment ce qu’il semblait ou plutôt tout était beaucoup plus que ce qu’il apparaissait. Reliés à chaque atome du cosmos par des enfilades de métaphores mathématiques, des chapelets d’algèbres secrets connus du seul langage des enfants, des enchaînements de formules de style biochimique en forme d’équations et de phrases quantiques à gueule de clown, Dieu et sa nouvelle bande jouaient avec le destin de l’univers tout entier. Si Dieu mordait la ligne, des millions d’espèces disparaîtraient avec sa défaite, mais comme c’était aussi un jeu, bien sûr, Dieu pourrait recommencer encore et encore jusqu’à ce qu’il ait réussi l’aller retour entre Ciel et Terre.

Eparpillés dans l’univers des êtres particulièrement éclairés, mais jamais prophètes ou bouddhas, observaient à travers leurs visions et sans affolement basculer le destin de tous ceux qui d’une manière ou d’une autre étaient attachés à Dieu. Tous ceux qui faisaient, avaient fait ou ferait partie de lui, passé, futur, présent tout en même temps. Ils virent des troupeaux de gnous courir dans la plaine, poursuivis par un incendie. Ils aperçurent des hordes de soldats se rentrer dedans à coups de hache atomique, portant haut les couleurs d’une nouvelle croisade. Ils assistèrent à la naissance incertaine de nouvelles entités roses et élastiques comme des chewing-gums marmoréens. Observèrent la longue chute d’Honoré et de Lubna dans l’obscurité et se souvinrent même d’un pays appelé Zorzor. Et puis, comme leur propre vision les reliait eux-mêmes à Dieu et à ce qui se passait dans la Crèche, ils virent leur propre destin basculer. Et mordre la ligne.

–       T’as perdu ! T’as perdu ! explosèrent les enfants avec une joie vorace.

–       A moi ! A moi ! fit une petite fille en poussant Dieu.

 

Ainsi pas loin de la constellation de Pégase, un ermite qui avait passé 120 ans à se consacrer à la culture des carottes en milieu montagneux vit débarquer, après donc 120 ans de paix et d’absolue solitude, un groupe de touristes en tenue criarde qui insistèrent pour le prendre en photo et lui acheter ses carottes. Au bout de dix minutes de protestation, l’ermite, qui avait juré de ne jamais porter la main sur quelqu’un, se mettait à les tabasser à coups de canne fracturant tout ce qui pouvait être fracturé.

 

Ainsi à NewRose un ivrogne tombé par hasard sur un élixir particulièrement inspiré qui lui avait fait voir les formes voluptueuses de Lubna en pleine chute se réveilla avec un hoquet, et s’effondra de son tabouret.

–       Eh connard tu peux pas faire gaffe ! aboya un autre ivrogne.

–       Vas te faire foutre.

–       Quoi ?

La bagarre générale qui s’en suivit fut courte mais intense, l’ivrogne inspiré fut éjecté par une des vitres du bar dans la plus pure tradition western, en dépit de son bassin fracturé on l’expédia en prison où il écrivit un roman épais comme un bottin sur les aventures d’une belle jeune femme et d’un homme invisible tombant dans un trou, et qui ne fut jamais publié.

 

Ainsi quelque part à l’intérieur d’un hôpital psychiatrique, enfermé dans une cellule de contention, un schizophrène sortit brièvement de sa fièvre délirante pour expliquer très posément ce qui venait de se passer dans la Crèche et ses multiples conséquences sur l’univers, mais comme sur la planète où il se trouvait tout le monde ignorait l’existence des Régulateurs et de leur super système, personne n’écouta sauf les autres dingues dans l’hôpital. Il y eut une vague d’agitation générale, tout le monde se mit à pomper sur les cigarettes ou à supplier qu’on leur en donne, le psychiatre de garde, circonspect, ordonna une distribution générale de calmants mais ça ne fit qu’empirer les choses. Infirmières et infirmiers se mirent à courir dans tous les sens pour tenter d’administrer les petites pilules bleues. De son côté le schizophrène continuait de brailler ses vérités.

–       Mais que quelqu’un le fasse taire ! hurla le psychiatre en sortant de son bureau.

Une grosse dame aux cheveux filasses passa en trombe devant lui, poursuivie par une petite infirmière.

–       Revenez ici madame Potopo ! Revenez ici tout de suite c’est un ordre !

–       Non, non, non !

Trois armoires à glace obéissant à l’urgence de la situation pénétrèrent en force dans la cellule de contention et maîtrisaient le malade d’une injection d’un puissant neuroleptique. La réaction dans le cerveau du malheureux fut quasi instantanée, elle le coupa de son délire et l’enferma à l’intérieur de lui-même, un endroit où il n’y avait ni lumière ni espoir, seulement un labyrinthe de questions sans réponse.

 

Ainsi, ailleurs sur l’estrade d’une salle de concert, installé derrière un piano très compliqué, un autiste de 6 ans qui avait appris à jouer en une nuit, et qui était en train d’improviser un jazz devant un public averti les yeux fermés, fit sa première fausse note. Celle-ci se glissa à l’intérieur des replis complexes de son esprit pour faire naître quelque chose qui avait été ignoré lors de la conception de son cerveau, une esquisse génétique qui le différenciait du commun et qui, en fleurissant à l’improviste, le fit soudainement sortir de son monde replié. Il n’écouta plus ses doigts, il ouvrit les yeux, il regarda le public, le piano, il regarda la salle tout entière et les autres musiciens autour de lui qui avaient soudain du mal à suivre, et il sourit. La musique s’était enfuie de lui d’un coup, et comme la vie a horreur du vide à sa place s’était soudain engouffré tout un tas d’autres considérations allant de l’envie d’aller faire pipi à prendre un goûter. Devenu enfin un petit garçon comme les autres, il sauta de son tabouret, salua brièvement la foule et s’enfuit dans les coulisses en braillant après sa maman.

 

Ainsi, toujours et encore de nouveaux croisés avec leurs haches atomiques s’annulaient les uns les autres dans un grand carnage inutile, tandis que dans un futur lointain, des entités roses et élastiques à peine nées noircissaient et se racornissaient comme du caoutchouc passé à la flamme. Des supers calculateurs se mirent à dérailler complètement déclenchant des procédures d’alertes sur des sites sensibles de guerre bactériologique, des adorateurs branchés sur le Réseau eurent le cerveau fondu, et puisque toute action implique une réaction proportionnellement contraire, la défaite de Dieu incita également la naissance de nouvelles galaxies autonomes, d’espèces inattendues, de théories matérialistes, de coups de génie brusque chez des imbéciles réputés pendant que Lubna et Honoré tombaient, sains et saufs dans un point d’eau tiède et légèrement salé.

 

Debout à l’écart, observant la petite fille chaussée de ses bottes sauter d’une case à l’autre, Dieu porta la main à son estomac étrangement barbouillé.

–       ça va pas Toto ? demanda un petit garçon en tirant sur sa manche

Les Régulateurs, pour une raison qui n’appartenait qu’à eux avaient décidé d’appeler Dieu Toto. Dieu n’y voyait rien à y redire. Et comme il avait choisi de ne parler qu’à de très rares occasions comme il sied à toute bonne divinité ayant compris les arcanes du Grand Mystère de la Vie, il se contenta de regarder l’enfant en roulant des yeux pensifs tandis que l’Œil de son esprit infini explorait l’intérieur de lui-même pour comprendre le curieux malaise C’est là où il vit Lubna sortir de l’eau, tirant Montcorget derrière elle.

Le petit garçon comprit qu’il y avait avoir du grabuge.

 

Les deux amants trempés regardaient la surface de l’eau sur laquelle se reflétait l’étrange galaxie née de la colère du comptable.

–       Où tu crois qu’on est ?

–       Aucune idée, bougonna Montcorget. En tout cas on voit dehors.

–       C’est peut-être comme des yeux pour lui.

Le comptable haussa les épaules l’air de dire que cette explication en valait bien une autre.

–       Regarde, qu’est-ce que c’est ? demanda t-elle en pointant du doigt un gros engin à la coque sombre qui glissait lentement entre deux satellites en forme de vulve tout en crachant des salves sur un petit engin qui virevoltait vers eux comme un moucheron intoxiqué à la cocaïne.

–       Je sais pas mais ça me dit rien de bon, grommela Honoré qui se demandait ce qui se passerait quand Spot se trouverait à porté de tir du gros bidule.

Elle lui donna un petit coup de coude.

–       Sois pas toujours comme ça…

–       Comme quoi ?

–       Inquiet.

–       Je suis pas inquiet, protesta t-il

–       Mais si, gloussa t-elle en l’embrassant dans le cou.

–       Mais non ! couina t-il en essayant de ne pas penser à ce qui se passait dans son pantalon. Regarde !

Le moucheron avait grossi et il filait maintenant à l’oblique de Spot, mais le gros machin là-bas aussi et les canons n’arrêtaient pas de tirer. Soudain la caverne se renversa, Spot fondait sur le moucheron comme un aigle sur sa proie tout en poussant un genre de cri que l’esprit de Montcorget refusa d’identifier. Ils roulèrent à nouveau l’un sur l’autre et furent stoppés par ce qui avait tout l’apparence d’un petit arbre planté dans l’obscurité.

–       Banzaï ? Il a dit banzaï ?

–       Mais non, mais non.

–       Mais si je t’assure.

Quoiqu’il ait dit son esprit refusait toujours de le savoir. Son esprit et sa personne tout entière sentaient l’astéroïde plonger et ils se demandaient quand aurait lieu le choc. Puis il y eut un gloussement de plaisir et ils comprirent qu’il avait encore avalé quelque chose. Spot se stabilisa face à une large planète oblongue, au loin on voyait toujours le gros engin qui fonçait vers eux.

–       Je crois qu’ils le cherchent, qui c’est tu crois, les Orcnos ?

Honoré n’en savait rien mais visiblement qui qu’ils furent le fait que leur ennemi ait été avalé par un genre d’astéroïde rieur ne leur suffisait pas, il fallait absolument qu’ils aient obtenu la preuve de sa destruction.

 

Les Serpatis, plus connus de certains sous le sobriquet des « petits bonhommes sous le tapis » étaient des gens très scrupuleux quand il s’agissait de réduire leurs ennemis à néant, même si à bien y réfléchir il était très scrupuleux sur à peu près tout. Tellement scrupuleux qu’ils lisaient toujours au moins deux fois les textes en minuscule et en six langues indiquant les ingrédients, imprimés sur les boîtes de cassoulets ou les barres chocolatées, au cas où il y aurait une contre indication. Leur confier un manuel d’utilisation d’un logiciel revenait à assurer à l’ordinateur lui-même de sérieuses migraines. Ils discutaient tout et n’auraient sûrement pas appuyé sur la touche Démarrer pour arrêter l’ordinateur. C’était pas conforme. Si pointilleux en fait qu’ils étaient le cauchemar des assureurs et des banquiers qui certains s’étaient même suicidés quand ils avaient tenu absolument à revoir pour la 17ème fois l’alinéa B-50, page 56, paragraphe 121, là tout en bas, corps 6.  Aussi, consciencieusement, les canons de l’engin se mirent en position de tir, prêts à pulvériser l’innocent Spot.

–       Faut qu’on prévienne le martien, faut qu’il dise à ce machin de bouger de là, ils vont nous tirer dessus, fit Honoré avec angoisse quand soudain la planète oblongue éjecta un long jet blanc irisé et crémeux qui englua l’appareil Serpati et ses terribles canons.

Puis il y eut quelques explosions. Pour eux des formes colorées à l’avant de la coque du navire qui éclatèrent sans bruit. Les canons, bouchés par la substance étrange, sperme cosmique, avaient fait feu sur eux-mêmes, scrupuleusement déclenché par des canonniers fermement attachés à tirer, quoiqu’il advienne. Ils avaient reçu des ordres et pas même le jet de machin qu’avait repéré le super calculateur de bord ne les en avait dissuadé. Un ordre c’est un ordre. Des gens très pointilleux donc.

–          Ah bah merde alors ! s’exclama Lubna en riant. Elle leur a craché

dessus !

Même Honoré ne put s’empêcher de trouver ça drôle.

–       On est vraiment dans un endroit bizarre hein….

Elle lui prit tendrement la tête entre les mains et le regarda comme si elle le voyait pour la première fois, un sourire ému aux lèvres.

–       Et c’est ton endroit !

Ça il avait toujours du mal à s’y faire, ne serait-ce que parce que jusqu’ici et à ce qu’il en savait, il avait toujours pensé ce n’était pas les hommes qui fabriquaient les galaxies et les constellations, que c’était au-delà de leur compétence à moins de posséder de supers pouvoirs comme un genre de dieu et bien entendu il ne s’était jamais vu comme tel. D’ailleurs les supers pouvoirs c’était dans les bandes dessinées et les Bibles et il avait toujours tenu l’un et l’autre comme des inepties sans intérêt. Mais bon, d’un autre côté, il fallait bien admettre aussi que tout ce qu’il avait toujours cru, et avec lui quelques milliards d’êtres humains, était bien loin de la réalité des choses. Son long voyage jusqu’ici avait fini par l’en persuader.

–       Si tu le dis, admit-il avec un bougonnement d’impuissance avant qu’elle ne l’embrasse longuement.

Dans l’appareil Serpati c’était la confusion. L’explosion des canons avait causé de gros dégâts, tuant quelques centaines de minuscules soldats et créant des avaries que le super calculateur de bord estimait réparable qu’à condition qu’on trouve au plus vite une zone d’atterrissage. Mais le commandant avait reçu l’ordre de détruire un appareil ennemi et son occupant et son cerveau n’était pas constitué pour aller à l’encontre d’un ordre de son haut commandement sans lui faire lire d’abord les petites lignes qu’il avait au fin fond des replis de la dernière page de sa conscience et qui stipulaient, Article 2178-B, alinéa C-15 du code de déontologie militaire, de ne jamais remettre en question les ordres du haut commandement. Son sous-officier, le capitaine Verbalux était dans le même cas, mais il savait reconnaître une situation désespérée quand il en voyait une. La substance étrange qui les avait englués avait rendu toutes les communications extérieures impossibles, les détecteurs étaient morts, et piloter ce gros engin à l’aveugle revenait à tenter d’apprendre la brasse à un fer à repasser.

–       Nous ne pouvons plus poursuivre commandant, et nous ne pouvons pas non plus atterrir, tous les radars sont morts, il faut évacuer !

–       Je ne veux pas le savoir, fit fermement le commandant, en regardant l’astéroïde souriant flotter dans l’espace là-bas comme un défit à l’Article 2178-B, alinéa C-15. Vous allez réunir une équipe et me bousiller cette saloperie ! Le capitaine, qui avait donc les mêmes codes de déontologie dans la tête, ne chercha pas à discuter. Non pas parce que sa conscience lui interdisait de faire autrement – il avait un esprit plutôt imaginatif qui lui permettait de faire tourner ses propres scrupules en bourrique au point qu’il lui arrivait parfois de ne pas lire la liste des ingrédients au bas du paquet de nouilles- mais parce que l’obliger à se remémorer le contenu de l’article sus nommé lui donnait des migraines invraisemblables.

Quittant le pont supérieur, il réunit une troupe de cinquante commandos et s’enfila avec eux dans une capsule de guerre encore trempée de la substance bizarre qui s’échappa de l’appareil principal en marquant une courbe compliquée vers l’astéroïde pas moins bizarre.

 

Tout là bas dans la caverne, Krome observait attentivement l’intrus que venait d’avaler Spot. Il connaissait ce genre de machine, il savait qu’elle genre de créature voyageait là dedans, des monstres à double mâchoire rétractable dont la préoccupation majeur se résumait à exploser les thorax des gens avec leur petit, à pondre des œufs n’importe où et dévorer les équipages qu’ils avaient contaminés. De son point de vue des prédateurs absolument pas fréquentables. Bien déterminé à ne pas laisser son Spot se faire coloniser avec des œufs pleins de crabe à queue étrangleuse, il alla chercher le plus puissant engin que contenait le râtelier de la capsule et sortit avec la mine féroce, doigt sur la détente.

La porte de l’engin était en train de s’ouvrir sur une lueur verdâtre, crachant des jets de vapeur inquiétants, Krome mit un genou à terre et visa tandis qu’une longue patte arachnide émergeait lentement de la machine. Puis il y eut une seconde patte, une troisième et enfin une longue tête étrange sur un long cou compliqué avec un genre de sourire baveux et plein de dents qui invitait à un accueil musclé. Mais quelque chose retint le doigt de Krome. Un détail au niveau de la quatrième patte à émerger de la machine qui perturba quelques instants un martien qui savait d’expérience que dans l’espace personne ne vous entendait crier, une serviette en cuir bouilli. Or jusqu’ici s’il avait bien eu une certitude c’est que ces choses là  n’avaient aucun usage des serviettes en cuir bouilli sauf pour y déposer un de leurs œufs surprise.

–       Il y a quelqu’un ? cria la créature avec une voix qui évoquait le bruit d’un doigt glissant sur une vitre pleine de graisse.

Et ça non plus ce n’était pas normal, jusqu’ici Krome avait toujours été persuadé que ces choses là n’avaient à leur vocabulaire que l’espèce de chuintement sinistre qui s’échappait de leur gorge à l’instant où la seconde mâchoire venait se planter dans le crâne de l’astronaute égaré. Berthier qui, désœuvré et curieux s’était aventuré dans la gueule de Spot, et regardait effaré la créature se déployer, était du même avis. Il était allé au cinéma. Il savait donc très bien également à quel genre de créature ils avaient à faire et s’il n’osait pas hurler à Krome de tirer à volonté ce n’était que parce que la terreur s’était installée dans sa gorge comme un gros cailloux aux bords coupants.

–       Allez, répondez, je sais qu’il y a quelqu’un je vous sens, expliqua la créature en agitant son énorme tête lugubre en direction de Krome. Il y eut un silence puis elle ajouta : bon d’accord je ne vous sens pas exactement mais je sais qu’il y a des organismes au sang chaud ici ; beaucoup même, précisa t-elle comme si ça la surprenait elle-même.

Nouveau silence, la créature poussa un sifflement sinistre et Krome crut une seconde qu’elle l’avait repéré et s’apprêtait à l’attaquer, mais elle posa sa serviette et fit :

–       Je connais la réputation de mon espèce vous savez, on débarque chez les gens, on pond des œufs partout, nos petits sont très mal élevés, tout ça, mais je vous assure les gens exagèrent. Tenez moi par exemple, j’ai un métier.

Krome ne savait plus très bien si c’était son babillage ou la curiosité qui commençait à le démanger mais il fallait qu’il le fasse taire. Il activa le laser de son fusil à plasma et gronda sur un ton de commandement.

–       Ferme ta gueule et pattes en l’air !

Apercevant le point rouge sur son thorax la créature ne fit pas ce qu’il s’attendait, elle ne fila pas sur lui mâchoires et griffes en avant, elle obéit en s’exclamant :

–       Ah bah quand même ! Merci de me répondre !

–       J’ai dit ferme là !

Krome promena son regard sur l’appareil, puis demanda.

–       Qui es-tu ? D’où sors-tu ?

Mais la créature garda le silence, ses pattes avant toujours bien dressées au-dessus de sa tête de cauchemar.

–       Réponds !

–       Dites donc faudrait savoir, je réponds ou je ferme ma gueule ?

–       Tu fermes ta gueule et tu réponds.

Bizarrement l’autre comprit.

–       Je m’appelle -ici la chose poussa une série de sifflements et de crissements qui faisait penser à une fosse à crotales en train de bouffer des piments- et je suis voyageur de commerce.

–       Voyageur de commerce, répéta le bandit comme si un rouage dans sa tête venait de sauter.

–       Vendeur en assurance plus exactement, précisa la créature avec un ton professoral.

–       Ah.

–       Dites je peux vous demander quelque chose à mon tour ? C’est un endroit sûr ici ?

Mais Krome n’eut pas le temps de répondre, une voix hystérique hurla du fond du gosier de Spot.

–       L’écoutez pas ! C’est un alien ! ! Ils pondent des œufs partout et ils bouffent les cosmonautes !

C’était Berthier qui s’était dressé de derrière son abri, le visage déformé par la terreur. Krome et la créature se tournèrent vers lui. La créature siffla entre ses dents, un peu de bave coula, grésillant en tombant sur le sol spongieux.

–       Ah je vois… un terrien je suppose, fit la créature d’une voix si glissante et si froide que le commercial crut sentir un gros serpent lui ramper sur le corps.

–       Dans le mille Emile, grogna le bandit avant de se désintéresser de Berthier. Pourquoi tu me demandes ça ? T’as des emmerdes ?

–       Un petit différent commercial, expliqua la chose sur un ton badin, dites, je peux baisser les pattes ?

–       Non, et pense même pas à me faire le coup du râtelier à tiroir.

–       Le râtelier à tiroir ?

–       Ta deuxième mâchoire.

–       Oh ça ! fit-il en exhibant très lentement la seconde rangée de dents qui se tenait au fond de son gosier. Vous savez c’est surtout pratique pour manger dans une assiette, personnellement je préfère les bols, au moins je peux à peu près me servir de mes mains, mais dans l’espace n’est-ce pas, on ne mange pas toujours comme on veut hein.

Il ramena sa mâchoire à l’intérieur, une lueur de découragement traversa le regard de feu du martien.

–       Bon, bon, et tu ponds pas d’œufs ici non plus !

–       Vous inquiétez pas je ne suis pas en période d’ovulation.

La lueur de désespoir se fit plus intense, le petit point rouge disparut de son thorax, la créature vit la silhouette de Krome se déplacer. Dans son langage visuel à elle, c’était une chose allongée, type bipède à sang chaud, qui bougeait bien assez lentement pour elle. Elle le suivit en le hélant.

–       Eh où vous allez ?

Mais il ne répondit rien dépassant le rocher depuis lequel Berthier avait depuis longtemps déguerpi. Quelque chose comme un long miaulement traversa les abysses de l’astéroïde. Les Serpatis approchaient et Spot les avait repérés.

–       Il y a des chats ici ? s’étonna l’alien. J’aime bien les chats.

–       SPOT TU FAIS CHIER !

–       A qui vous parlez ?

–       Le machin dans lequel on est, fit Krome avant de détaler.

–       Eh mais qu’est-ce que… commença la créature avant de sentir derrière elle quelque chose l’aspirer par tous les appendices de son corps compliqué.

Une sensation transmise de génération en génération et qu’en conséquence elle n’avait pas besoin de comprendre pour fuir avec toute la vitesse dont elle était capable. Et pas grand chose dans l’univers était plus rapide que cette créature là. Ni plus agile. La reine alien déboula dans le fond de la caverne en hurlant plus qu’en sifflant, des cris qui évoquaient autant une peur ancestrale qu’une haine sans bord pour le vide. Elle dépassa le commandant Congo et Wiz, l’un et l’autre parfaitement ahuris, et disparut sur les flancs de la grotte après une escalade aussi courte que vivace, déménageant au passage quelques centaines de lemmings parfaitement scandalisés.

–       Avons-nous vu la même chose commandant ? demanda le professeur d’une voix blanche.

–       J’en ai peur, concéda une bulle télépathique pas moins livide.

–       Vous inquiétez pas, c’est un genre de voyageur de commerce, expliqua le pirate derrière eux.

Deux paires d’yeux dubitatifs se tournèrent vers Krome qui s’asseyait. Son fusil à la main.

–       Si, si, je vous assure, il avait une serviette en cuir bouilli avec lui.

–       En cuir bouilli, répéta le professeur en appuyant sur le mot « bouilli » comme si c’était un genre de reproche.

Krome haussa les épaules l’air de dire qu’il n’y pouvait rien.

–       On trouve de tout de nos jours dans l’espace, fit philosophiquement la girafe, une vraie pollution. Vous croyez que c’est dû au Malstrom professeur ?

–       En cuir bouilli, répéta le professeur en regardant la paroi par où avait disparu l’alien.

Puis il y eut un long gloussement spotien.

–       Ah putain, saloperie de bestiaux, qu’est-ce qu’il a encore gobé ! grommela le bandit en regardant du côté du lac.

 

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