Planck ! 48

– Ça va ?

Quoique perturbé parce qui lui était arrivé depuis qu’on lui avait forcé la main pour accompagner Lubna chez le roi Léonard, les formes de la jeune femme, d’autant mises en valeur par son accoutrement – aujourd’hui un peu en vrac, ce qui n’était pas moins excitant- n’avait pas échappé à Berthier. Ce qui lui échappait complètement en revanche c’est ce qu’elle pouvait trouver au vieux comptable. La jeune femme ne répondit pas, elle fulminait en regardant un point très loin au loin dans l’obscurité de la caverne. Le commercial avait bricolé son vêtement pour lui rendre un semblant de décence, il s’assit à côté d’elle

–       Un problème entre vous ? osa t-il en dépit de l’hostilité qu’elle dégageait comme une pile d’uranium.

Elle lui coulissa un regard réfrigéré, Berthier regarda ailleurs faisant le gars concerné. Une vieille ruse masculine qui consistait à devenir le meilleur ami de la belle qu’on visait et à laquelle de nombreuses femmes faisaient semblant de se prêter. Lubna avait autre chose à faire mais en même temps personne à qui se confier. Après la vexation et la déception venait le désarroi.

–       Y crois que j’ai le Sida, expliqua t-elle avec une voix d’enfant.

Berthier mit quelques secondes à digérer, lui ça ne lui aurait jamais traversé l’esprit, et dans l’espace où trouver des préservatifs ? Déjà que sur terre ça n’avait jamais beaucoup fait partie de ses préoccupations…

–       Ah bon, il arrive à penser à ça ici ? répondit-il plus surpris que compréhensif.

Lubna hocha la tête.

–       Bah oui… on est là, on a fait tout ce chemin et lui…

–       Il pense au Sida, termina Berthier.

Elle lui rendit un regard reconnaissant. Se sentant encouragé il ajouta :

–       Alors qu’on sait même pas si demain on sera en vie.

Elle approuva solennellement.

–       Non.

De plus en plus encouragé, Berthier tenta alors sa première approche directe. Et sa dernière. Il lui bouscula gentiment le genou en effleurant sa peau satinée du dos de la main et lui fit un clin d’œil :

–       Il sait pas ce qu’il rate hein…

Quelque chose d’intensément froid et fulgurant traversa les yeux verts d’eau de Lubna, comme un pic à glace ou une balle de 9 mm électrique. Et quoique ce fût ça lui traversa le bras pour se terminer en gifle.

–       Non mais ça va pas ! beugla Berthier furieux en se tenant la joue.

–       Espèce de pervers ! cracha t-elle en se levant souple et toutes griffes dehors.

–       Hein quoi ? C’est moi le pervers ! Non mais dis donc espèce de salope c’est toi la reine du porno non ! Ça suce des bites toute la journée, ça se fait enculer, ça baise et…

Un arbuste explosa à quelques centimètres de lui, Berthier bondit sur ses pieds.

–       Non mais vous êtes dingue !

–       Ferme ta putain de gueule et laisse-la tranquille, elle est pas pour toi, rétorqua Krome en rangeant son blaster.

Le commercial essaya de répondre quelque chose mais les yeux de braise l’en dissuadèrent. Il s’enfonça dans l’ombre et alla manger sa honte tandis que Lubna partait se réfugier du côté des autres. Elle en pleurait presque de rage.

–       T’inquiète pas ma poule c’est rien qu’un con.

–       Vous savez, je sais ce que c’est mademoiselle, moi aussi on m’a jugé sur mes appétences sexuelles, et voyez l’état dans lequel on m’a mis.

–       Ah oui ? s’intéressa le commandant, ce sont des humains qui vous ont fait ça ?

–       Non une race cousine sur Latipha IV, des gens très croyants.

–       Latipha IV ? s’exclama Krome visiblement connaisseur, tu m’étonnes ! J’y suis allé une fois pour les affaires, oh, là, là, m’en parle pas, pas une pute, pas un rade, rien !

Dans son terrier Montcorget avait entendu les hurlements de son collègue et avait failli sortir lui régler son compte. Et puis il y avait eu la détonation et il en avait conclu que la Bête l’avait enfin débarrassé de cet imbécile.

–       Une bonne chose de faite ! s’exclama t-il en retournant au fond se blottir contre la paroi.

–       Eek ?

–       Qu’est-ce tu fous là toi ? Dégage !

Le lemming était apparu par le tunnel, dressé sur pattes arrières.

–       Eek ? répéta t-il

Le comptable lui jeta de la terre du bout du pied.

–       Dégage je t’ai dit !

–       Eek ! répondit le rongeur pas du tout pressé d’obéir.

–       Et merde, grogna le comptable en se roulant en boule.

Puis il y eut un deuxième « eek ! » celui-là était plus aigu, Honoré jeta un coup d’œil par-dessus son épaule, deux autres lemmings étaient entrés à leur tour. Il marmonna quelque chose à propos de ces putains de mulots et essaya d’oublier où il était. Jusqu’à ce qu’il sente des petites pattes tirer sur son bas de pantalon.

–       Non mais vous avez pas bientôt fini ! s’exclama t-il en se retournant complètement et tomber, stupéfait, face à des dizaines de lemmings visiblement très attentifs.

–       Eek ! fit d’autorité le premier qui était apparu.

–       Eek ! eek ! reprirent les autres en chœur.

Passée la stupeur, les joues d’Honoré se rosirent de colère.

–       Vous allez me foutre le camp oui !

Il avait gueulé si fort que le commandant demanda aux autres ce qui se passait.

–       C’est Honoré, reconnut-elle avec une voix angoissée.

Puis il y eut un au secours terrible suivi d’une salve d’insultes sauce comptable.

–       SALOPERIE DE MERDE DE PUTAIN DE VIERGE DE MES COUILLES DE SOURIS ! LACHEZ-MOI BON DIEU DE BORDEL DE MERDE ! LACHEZ-MOI ESPECE DE RONGEURS !

–       C’est fleuri, reconnut la girafe pince-sans-rire.

Lubna se leva et accourut, les lemmings étaient massivement en train de foutre Honoré à la porte du terrier, les uns le poussant, les autres le tirant. Mais il fallait autre chose pour l’impressionner, surtout quand il s’agissait de son homme.

–       CASSEZ-VOUS ! hurla t-elle en attrapant un bâton.

Et sa voix raisonna si bien comme un coup de fouet que même l’homme en question en ressentit la morsure. Les lemmings s’égayèrent comme s’ils avaient vu un gros machin plein de dents. Elle lâcha le bâton et se précipita vers lui.

–       Ça va mon doudou ?

–       J’y crois pas, t’y crois ça ? Ces putains de rongeurs m’ont foutu dehors !

–       C’est rien mon doudou, on va trouver un autre terrier.

Il la regarda comprenant visiblement l’absurdité de sa réponse.

–       Tut, tut, on va rien faire du tout, tu viens avec moi.

Et l’attrapant par le poignet il l’entraîna vers le lac. Coiffée d’une poignée de lemmings, la sonde les suivait en hululant, scandalisée. Une bulle télépathique les prévint.

–       Elle dit qu’il faut pas toucher aux petits que si non elle va se fâcher.

Mais la bulle leur passa à travers la tête, parfaitement ignorée de leur attention.

–       Visiblement lui aussi s’ils l’emmerdent, gloussa Krome en terminant sa boîte de conserve avec un rot.

–       C’est la première fois que vois un robot se lier d’amitié avec des rongeurs, remarqua le professeur.

–       Et moi la première fois que je vois des rongeurs foutre quelqu’un à la porte de leur terrier comme ça, répondit la girafe d’un ton expert.

–       Pourquoi y’a beaucoup de lemmings en Afrique ? ironisa le bandit.

–       Pas à ma connaissance, mais quand même toutes sortes de rongeurs. Ceux-là sont vraiment particuliers.

–       Je crois que c’est tout cet endroit qui est particulier, remarqua le professeur. Vous pouvez m’expliquer ce qu’ils sont en train de faire ?

Les lemmings étaient revenus vers le terrier et maintenant se grimpaient mutuellement sur les épaules pour attirer la sonde vers le sol.

–       J’ai l’impression qu’ils veulent qu’elle rentre dans le terrier avec eux.

–       Ah oui ? Ca serait plus pratique en haut non ?

Le commandant qui était couché sur les algues et prenait un peu de repos fit aller son cou faute de pouvoir hausser les épaules.

–       Comme vous l’avez dit professeur, cet endroit est particulier.

Krome se leva.

–       Bon je vais voir comment va la capsule, on sait jamais si on arrive à repartir d’ici, lança t-il en se marrant.

Les deux autres le regardèrent disparaître puis Wiz déclara :

–       Ce martien a vraiment confiance en son destin.

–       Pas vous professeur ?

–       Oh moi vous savez, à mon âge et dans mon état… ce n’est plus mon destin qui m’importe.

–       Le destin des autres alors ?

–       J’ai eu le tort de m’associer à cette question en créant la Crèche, et si j’avais su où tout ça allait nous mener croyez bien que je ne m’en serais jamais mêlé.

–       Il paraît que Max Planck avait dit exactement la même chose à propos de ses études.

–       Ah oui ?

Honoré et Lubna marchaient l’un derrière l’autre sur la rive du lac, surprenant au passage la nageoire d’un gros poisson argenté.

–       C’est beau.

–       C’est bizarre.

Elle sourit.

–       C’est bien ce que je dis. Tu te rends compte où on est ?

–       Non pas vraiment à vrai dire.

–       C’est toi, c’est ta pensée qui a créé cet endroit.

–       Tu parles !

–       Mais si tu te rappelles pas ce que nous a dit le professeur !

Si, si, il se rappelait très bien. Très bien du spectacle au dehors, cosmos version Montcorget chez les nains et à vrai dire il trouvait toujours ça aussi dégoûtant.

–       C’est pas moi ça, j’ai rien avoir avec ça ! s’exclama t-il en montrant les morlecks suspendus là-bas.

Elle gloussa en lui pinçant les fesses.

–       Non toi c’est plutôt ça…

–       Lubna !

–       Alors les amoureux ça gaze, ricana Krome en les dépassant.

–       Où vous allez ?

–       Voir si le bidule marche encore.

–       Le bidule ?

Mais il avait déjà disparu derrière ce qui avait l’apparence d’un rocher.

–       Viens on s’en fout ! fit Honoré d’autorité en tournant à son tour derrière un rocher.

–       Où on va ?

–       Là où on sera tranquille.

Elle retint un gloussement de plaisir de justesse, il les entraîna vers les hauteurs de la bouche, ce qui constituait en quelque sorte les gencives de Spot, de là où on pouvait voir Krome rouler des épaules vers la capsule cabossée.

–       Ce type m’a sauvé la vie. On lui doit beaucoup.

–       Ouais, approuva Montcorget. Si un jour on m’avait dit qu’un martien allait sauver la femme que j’aime.

Elle se tourna vers lui, les yeux pleins de bonheur.

–       Alors tu m’aimes !

–       Bah oui j’t’aime ! bougonna le comptable, confus.

Il lui prit les mains et décida d’affronter son regard.

–       Ecoute je voulais te dire…

–       Oui ?

–       Pour le … enfin la maladie…

Elle le regarda, pleine d’espoir.

–       Oui…

Il y eut un gazouilli caractéristique qui vint des tréfonds de l’étrange météorite, le visage d’Honoré donna soudain l’impression d’être une lame de guillotine s’abattant sur une nuque. En bas Krome était en train de passer avec prudence le réseau de grenades qu’il avait disposé autour de l’appareil à l’attention des volatiles derrière lui.

–       Qu’est-ce qui se passe encore ?

–       T’occupe pas, insista Lubna en se collant à lui, continue.

Mais d’un bond dans l’espace le météorite fantasque les désarçonna de leur cachette et ils roulèrent ensemble en bas tandis que Krome vacillait en poussant un juron abominable. Wiz, face contre les algues, protesta.

–       Au secours ! Qu’est-ce qui se passe mmfh ! ?

–       Encore une sonde ! s’exclama en retour une bulle télépathique avant d’éclater dans leur esprit sous la forme de ce qui avait bien l’air d’une gerbe d’insultes incompréhensibles à qui n’était pas une girafe.

Un nouveau gloussement leur répondit tout juste avant un bruit d’explosion quelque part au-delà du lac. La sonde déjà présente se mit à striduler furieusement et les lemmings à sauter de son sommet pour s’enfuir.

–       Elle vient de lancer un message d’alerte ! s’écria le commandant en arrachant le professeur au piège qui l’étouffait à l’aide de ses dents épaisses et larges de ruminant.

–       Pour qui ? Pour nous ou pour dehors ?

La sonde filait vers l’entrée de la bouche, projecteur en avant, laissant un petit bras mécanique sortir de sa coque, le seul système de protection dont elle disposait, un petit canon à répétition du même calibre que les blasters de Krome.

–          Je crois que c’est pour les lemmings, fit la girafe éberluée.

A l’intérieur de la bouche, Krome regardait la main qu’il venait de poser sur une grenade sensible à demi enterrée. Il avait entendu le petit déclic d’armement et savait ce que serait la prochaine étape s’il bougeait ne serait-ce que d’un poil.

–       Spot arrête ça tout de suite bordel de chien !

L’intéressé répondit par un petit gloussement de protestation, puis il y eut un nouveau bruit d’explosion raisonnant comme s’ils étaient à l’intérieur d’une maracas dans les mains d’un épileptique. Les morlecks s’envolèrent en poussant des cris stridents, disparaissant par tous les trous qu’on pouvait trouver dans cette énorme bouche. Quant à Honoré et Lubna ils étaient tombés emmêlés sur le sol spongieux, mais la chute avait été dure.

–       Je crois que je me suis cassé une côte, gémit le comptable.

–       Oh non mon bébé !

Au-dessus d’eux la sonde passa comme une flèche, visiblement bien décidée à en découdre. Ils la virent disparaître dans le cosmos par un espace laissé entre deux dents puis revenir quelques minutes plus tard, en rase motte, fumante, et hululante, son bras armé pendant, à demi désintégré, le long de la coque. Krome avait réussi à se dégager en glissant un de ses lourds pistolets sous sa main mais il savait que la situation n’allait pas s’arrêter là.

–       Vous deux foutez le camp ! ordonna t-il aux deux amoureux qui se relevaient péniblement.

–       Qu’est-ce qui se passe ?

–          Qu’est-ce que vous voulez que j’en sache bon Dieu de merde ! ? Barrez-vous c’est

tout !

Comme pour mieux appuyer son avertissement, le sol se mit de nouveau à bouger sous eux, Spot était en train de prendre son élan. Ils s’enfuirent comme ils purent, bras dessus bras dessous.

–       Spot je t’ai dit d’arrêter ça tout de suite !

Mais cette fois visiblement l’intéressé était trop occupé par son jeu pour écouter son maître. Le décollage les projeta diversement, Krome sur le toit de la capsule, Honoré et Lubna sur un promontoire humide et mou qui dominait le sol. Le comptable poussa un cri de douleur en recevant sur lui le poids de son amour. Au-dessus d’eux ils pouvaient tous apercevoir la bouche s’entrouvrir gaiement, mais Krome savait que ce qui allait suivre n’allait pas être gai du tout. Et accessoirement Lubna aussi.

–       Viens, viens vite ! ordonna t-elle en attrapant son presque amant les obligeant tous les deux à s’enfoncer dans l’humidité obscur d’un trou derrière eux.

Il y eut un bruit strident d’air sucé par le cosmos, Krome se jeta au bas de la capsule au bord de la cyanose et activa le commutateur d’entrée, juste à temps pour être projeter violemment à l’intérieur tandis que la capsule se soulevait d’elle-même, aspirée par le vide. A l’intérieur de leur trou, Lubna et Honoré se sentirent eux-mêmes attirés en arrière. Avec toute la force dont elle disposait, Lubna poussa les fesses de son amoureux, les obligeant à s’enfoncer plus profondément à l’intérieur de la cavité, puis il poussa un cri et elle ne sentit plus ses fesses osseuses et plates.

–       HONORE !

Mais son hurlement se perdit dans le vide qui remplissait maintenant presque tout entier l’immense gueule de Spot. A nouveau le sol et le plafond basculèrent, Lubna fut projetée en avant à la suite du comptable. Elle se sentit tomber longuement dans l’obscurité se disant qu’au moins elle mourrait en même temps que lui.

 

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