Planck ! 47

–        ça va pas mon bébé ? demanda Lubna penaude tandis qu’ils s’enfilaient par le trou des lemmings.

–       Non ça va pas ! Et arrête de m’appeler bébé ! J’ai 57 ans bon Dieu !

–       Tu es un enfant, répliqua avec douceur la jeune femme.

–       De quoi ?

Arrivé au bout du tunnel il y avait une petite cavité où il se roula en boule comme l’aurait fait un lemming pour lui faire face.

–       Tu es un enfant, répéta t-elle en glissant contre lui la tiédeur de sa peau.

Honoré rougit.

–       Mais non voyons !

–       Tu as vu ce que tu as créé ?

–       Mais non, mais non !

–       Mais si, mais si, insista t-elle en l’embrassant dans le cou. Rien que cet endroit ! Tu as vu la tête qu’il a ? Et ces planètes en forme de bite, ce soleil tu as vu ce soleil ! ? Ce n’est pas vulgaire Honoré, c’est drôle, c’est beau, c’est naïf ! C’est « extraordinaire » comme dit le professeur, on dirait un conte pour adulte raconté par un gosse !

–       C’est pas moi ça, fit Montcorget en balayant la cavité de la main. C’est les Régulateurs machin chose et les lemmings !

–       Et toi mon chéri, et toi !

Elle l’embrassa à pleine bouche avant qu’il n’ait le temps de riposter. C’était chaud, c’était rose, ça vous soulevait la poitrine comme un mistral, ça picotait derrière la nuque, ça vous envahissait de tout l’intérieur comme un serpent malin et doux et tendre et fou amoureux. Honoré n’eut même pas le loisir d’ébaucher une maladresse, d’un seul baiser elle lui réapprit tout ce qu’il savait déjà sur elle, quelque part très, très au fond de son désir. D’un seul baiser, sans même comprendre comment, incapables de s’expliquer ce mystère que seuls connaissent les amants fous, ils retrouvèrent le chemin l’un de l’autre. Et soudain…

Soudain Boum !

–       Qu’est-ce qui se passe encore ! protesta Honoré en se dégageant.

–       On s’en fout laisse tomber, dit-elle en l’attrapant par l’épaule.

Reboum !

La cavité se mit à trembler, un peu de terre à s’effriter au-dessus de leur tête.

–       Ah non, non, non ! gronda Honoré en s’extirpant du terrier. Il émergea en hurlant. Qu’est-ce c’est que ce bordel ? !

Une bulle télépathique lui traversa l’esprit. Elle riait.

–       Krome est en train de chasser les morlecks à coups de grenades.

Il y eut une nouvelle explosion puis le rire du bandit au loin.

–       Cassez-vous bande d’enculés ! Cassez-vous !

–       Qu’est-ce qui se passe ? demanda Lubna derrière lui.

–       Y se passe qu’on sera jamais tranquille ! râla t-il en s’éloignant.

–       Où tu vas ! ?

–       Pisser !

Krome avait aménagé une cache à l’abri des morlecks et des museaux curieux des lemmings. S’y trouvaient en plus des grenades et d’un petit arsenal assez d’aliments conditionnés pour les nourrir tous pendant plusieurs semaines. Krome broya quelques branches et ils se réunirent tous autour d’un feu bleuté.

–       Dites donc vous nous faites pas manger quelqu’un hein ? demanda Berthier avec méfiance en voyant l’énorme leur préparer une épaisse soupe à base de sachets multicolores pleins d’éclatés et de logos bizarres.

–       T’inquiètes connard je te boufferais après, ça c’est des nouilles chinoises.

–       Des nouilles chinoises, vous êtes allé en Chine ? continua Berthier en essayant de glisser sur la première partie de la phrase.

Le monstre le dévisagea de ses yeux de braise, visiblement agacé.

–       Bah quoi ?

–       Fermez là, ordonna Montcorget.

–       Ah vous ça suffit ! Je pose des questions c’est tout !

–       Eh bin t’en poses trop, gronda Krome en faisant apparaître un coutelas recourbé, aiguisé comme un rasoir.

Berthier poussa un petit couinement, l’énorme sourit et attrapa une conserve derrière lui qu’il ouvrit de la pointe de son couteau.

–       T’as cru que c’était pour toi hein ? Nan on a dit plus tard…

Berthier se renfrogna.

–       Ah arrêtez de me menacer à la fin !

–          Je te menace pas, je te préviens, ricana le pirate en arrachant le couvercle de la conserve avec les dents.

–          Où est-ce que vous êtes passé après qu’on ce soit séparé sur Mirmidon ? intervint Montcorget en grognant.

–       Mitrill… commença une bulle télépathique avant d’être coupée en deux par un aboiement.

–       ça va je veux pas le savoir ! Alors Berthier ?

–          Euh… Pourquoi vous me posez cette question ?

Krome cracha le rond métallique qu’il avait entre les dents, coupant une mèche de cheveux de Berthier.

–          Parce que connard, réponds.

–          J’ai été engagé par une entreprise !

Le comptable le fixa, on aurait dit un chien d’arrêt devant une poule d’eau.

–       Vous ?

–       Bah quoi moi ! ?

–       Quand nous étions sur terre vous étiez déjà un employé approximatif, alors qui a pu vous engager ?

Berthier se raidit.

–       « Approximatif » ? Non mais dites donc je vous permets pas !

Ce n’était pas tant le fait qu’on pointe du doigt ce qu’il avait été qui le choquait, il ne s’était évidemment jamais fait d’illusion sur son efficacité au travail dans le passé, que l’idée qu’il se faisait de lui-même depuis qu’il avait été engagé par la D-Mart. Berthier était victime de ce phénomène qui touche tous ceux qui trouvent un poste dans une grosse compagnie, un sentiment d’invulnérabilité accompagné de la certitude quasi mystique de sa propre compétence. Après tout si on l’avait choisi lui et pas un autre c’est qu’il devait forcément avoir quelque chose d’exceptionnel. Ce même sentiment qui généralement s’accompagnait d’une dépression nerveuse quand la dite compagnie finissait par vous licencier pour une raison ou une autre et laissait le cadre moyen exsangue, avec cette éternelle question tournant dans sa tête : « pourquoi moi ? »

Mais Montcorget ne se laissa pas impressionner, il plissa les yeux d’un air méfiant et répéta sa question avec une pointe d’insistance qui aurait pu entailler du titane.

–       Quelle entreprise ?

Berthier, s’accrochant au sentiment qu’il était bien l’homme que la D-Mart avait choisi entre tous pour succéder à l’éléphant rose, dynamique décideur, super cadre en acier, lança comme s’il essayait de happer un peu d’air.

–       Vous ne connaissez pas !

Mais quelque chose dans son expression affolée avait alerté les autres.

–       Moi peut-être, fit onctueusement le professeur en jetant un coup d’œil à la soupe qui bouillonnait légèrement, j’ai travaillé pour beaucoup de compagnies vous savez.

Tout le monde le regardait, le commercial piquait un fard.

–       Euh…

–       ça y’est il recommence, maugréa Honoré.

La réponse ne vint pas de la bouche de Berthier, elle jaillit, choquée, d’une bulle télépathique.

–       La D-Mart ! Il a pensé à la D-Mart !

Les yeux gracieux et uniformément noirs de la girafe semblaient vouloir le plonger tout entier dans un bac d’acide, la bulle que ses cornes lança ensuite ressemblait à une décharge électrique pour le cerveau du pauvre Berthier qui gémit. En une fraction de seconde c’est des siècles de massacres de girafes dans la savane africaine qui se logea dans ses lobes. Il vit les chasseurs hilares avec leur gros fusils et leurs casques coloniaux blancs poser pour la postérité, le pied sur les cadavres troués et sanglants de femelles enceintes. Il vit des nègres débiter des têtes et des pieds pour en faire des trophées, abandonnant le reste aux mouches et aux charognards. Il vit des cornes broyées en poudre et conditionnées pour être expédiées en Chine où on l’utiliserait pour augmenter la vigueur sexuelle et la longévité des imbéciles. Il vit les prédateurs, les Orcnos, les Orcnos métamorphosés en prédateurs, déchirer les flancs d’un girafeau avant de le dévorer vivant. Il eut le goût et l’odeur de la corne brûlée dans la bouche, et surtout il entendit les derniers hurlements télépathiques des massacrés. Un jet de pensée qui s’enfonça très loin dans son néo cortex avant de le mettre brièvement en ébullition, allumer des petites lumières partout et puis s’éteindre.

Berthier était pâle comme la mort, Krome s’était arrêté de manger et se curait ses extraordinaires dents de la pointe de son couteau en le regardant d’un air pensif.

–       Enculé de D-Mart, grommela t-il.

Le professeur semblait ne pas y croire.

–       Vous travaillez pour eux !

Berthier ne sut quoi répondre. Alors il lança l’universelle explication de ceux qui tiennent à leur pavillon et à leurs vacances au bord de la mer.

–       Bah quoi ils payent bien !

–       Collabo ! siffla Montcorget.

–       Non mais je vous permets pas !

–       Ils ont détruit mon pays, ils ont détruit la planète entière et toi tu travailles pour eux !

Les yeux de Lubna semblaient vouloir lui creuser les orbites pour lui dévorer le cerveau. Et ce n’était pas qu’une métaphore, au contact des Orcnos la jeune femme avait appris à envahir les esprits de toute sa haine. Les Orcnos adoraient la haine comme d’autres les petits fours. Berthier se sentit étonnement mal à l’aise.

–       Mais… mais…

–       Vous êtes encore plus misérable que je ne le pensais, ajouta Honoré en serrant les épaules de sa tendre. Elle tremblait de rage.

Trouvant le courage on ne sait où, Berthier clama son innocence, la même qui tenait à son pavillon et croyait que tout le monde pensait comme elle.

–       Fallait bien que je gagne ma vie !

Montcorget allait lui jeter encore quelques anathèmes à la figure quand Krome aboya.

–       Fermez là tous !

Dans le fond de la caverne on entendait comme un silence. Comme un silence, c’est une expression totalement idiote finalement, surtout si on met le verbe entendre avant, ça s’entend pas un silence. Mais si c’est comme, admettons, c’est pas tout à fait silence. Le problème c’est que le mot même « silence » implique une totalité, s’il y a du bruit, même un peu, comme un bruit, ce n’est plus un silence, c’est au plus un murmure. Seulement voilà, il y a des moments dans la vie où des silences pèsent plus lourds que d’autres, des silences qui s’imposent d’eux-mêmes. Ceux-là, bizarrement on les entend. Ils ont une quasi consistance. Quand on a vécu par le métier des armes on connaît ça, quand on attend la tempête c’est pareil.

–       Qu’est-ce qui se passe ? demanda Lubna qui par un instinct sans doute commun de panthère n’aimait pas plus ce silence que Krome.

Le bandit ne répondit pas, il leva sa lampe pour jeter un coup d’œil aux parois. Des milliers d’oreilles étaient apparues par les interstices. Puis il y eut comme un gémissement de ravissement et les lemmings se mirent tous à faire : « eek, eek ! ». Krome se tourna vers Berthier, ses yeux sang luisant le meurtre.

–       Toi j’espère que t’as pas un mouchard.

–       Hein… mais non, non !

Krome se leva brutalement et l’attrapa par le col, tranchant d’un coup sec sa combinaison jusqu’au pubis, Berthier n’eut même pas le temps de crier qu’il le laissait retomber lourdement soudain préoccupé par le second gloussement qui parcourut la caverne.

–       Qu’est-ce qui se passe ? demanda le professeur.

–       Spot a repéré un truc et il a envie de jouer avec.

–       Quoi ?

–       Je vous avais prévenu…

Krome attrapa sa lampe et se dirigea vers le lac.

–       Restez ici, et accrochez- vous, ça va secouer. Ah ouais… et mettez vos masques.

Ils regardèrent la lampe disparaître stupéfaits puis soudain sentirent le sol se soulever et les projeter, vers le plafond. Il y eut un bref appel d’air, venu d’au-delà du lac, le vide qui soudain suçait l’atmosphère contenue dans la gueule grande ouverte de Spot. Puis les lemmings leur plurent dessus en poussant des cris de guerre :

–       Iiiiyaaah !

–       Iyah ! ? questionna stupidement Berthier.

–       Iiiyah ! confirma un lemmings en s’écrasant sur sa tête avant qu’un bon millier ne l’imite.

Tandis qu’il s’effondrait sous le poids, Montcorget chassaient les bestioles en beuglant des insultes auxquelles elles répondaient par des petits « eek ! » scandalisés, filant sur lui et Lubna comme un manteau de fourrure en colère. A nouveau le sol bondit sous eux, le siège du professeur plongea dans les algues avec un bruit mou, les lemmings filaient vers le lac.

–       Mais qu’est-ce qui se passe ! ? lança une bulle télépathique affolée.

–       ça j’aimerais bien le savoir, grogna Montcorget en menaçant du poing les derniers rongeurs à disparaître au loin.

Accroché à un rocher, Krome regardait la capsule flotter follement au bout de son amarrage, attirée par la gueule ouverte de Spot. Il sentit une présence derrière lui, c’était Lubna qui s’était laissée pousser par la curiosité.

–       Qu’est-ce qui se passe ?

Krome regardait à travers des jumelles inframétriques, il laissa échapper une espèce de rire.

–       On dirait qu’il poursuit une sonde.

–       Il poursuit ?

–       Ouais je l’ai dit, il on dirait un clébard, une fois il a avalé un astronef tout entier, je te dis pas la gueule qu’ils faisaient dedans.

–       Et après il en fait quoi ?

–       Rien. La plupart du temps il recrache.

–       C’est fou.

–       Et encore, t’as rien vu… il haussa la voix. Spot fait hop !

Ils sentirent Spot bondir dans le cosmos, la gueule toujours grande ouverte. Maintenant elle pouvait apercevoir ce qu’il poursuivait, une espèce de sphère métallique avec des pattes comme une méduse électronique.

–       Vous croyez que la D-Mart…

Elle n’eut pas le temps de finir sa phrase, coupée par l’ordre du bandit.

–       Spot avale !

La chose gazouilla avant de fondre sur l’objet volant pas encore identifié. Puis les mâchoires se refermèrent avec un claquement étouffé. La sphère roula à l’intérieur tandis que la capsule retombait avec fracas. Krome éclaira le sol de sa torche. La sphère était posée sur le sol spongieux comme une verrue en acier, puis il y eut un cliquètement, une patte glissa maladroitement d’en dessous et tâta la surface autour d’elle. Suivit une seconde patte, puis une troisième, enfin une diode rouge s’alluma à la surface de la coque. Krome dégaina son arme.

–       Qu’est-ce que c’est ?

–       J’en sais foutre rien mais ça me dit rien de bon.

La machine se redressa complètement avant de rentrer en lévitation et d’allumer un puissant projecteur. Puis elle se mit à siffler et à claquer en s’enfilant vers le lac, illuminant le chemin devant elle, indifférente aux milliers de petits yeux et de petites oreilles qui la surveillaient avec intérêt. Krome visa l’engin en fermant un œil mais Lubna l’en empêcha.

–       Attends.

–       Quoi ?

–       Je sais pas.

Elle lui fit signe de le suivre. Krome n’avait pas l’habitude d’obéir à qui que ce soit mais son instinct fit une exception. Lubna n’était pas une demi-portion catégorie femme. Ces deux là se reconnaissaient à leur manière.

–       Qu’est-ce c’est encore que ça ? grommela Honoré tandis que la machine faisait son apparition en sifflotant.

–       Une sonde de guerre, s’exclama le commandant Congo avec appréhension.

–       Qu’est-ce qu’elle fait ici ? demanda le professeur pendant que Berthier, bandant son absence de muscle tentait de le sortir des algues gluantes tout en masquant sa nudité.

La girafe concentra son esprit sur le cerveau bionique de la sonde.

–       Elle se demande la même chose, expliqua le commandant avec surprise avant de lancer une série de bulles télépathiques chiffrées dont ils ne comprirent rien et leur fit l’effet d’une invasion de millions de un et de zéro grouillants comme une armée de petits soldats.

La sonde répondit avec une variété extravagante de sifflements et de stridulations, fonçant vers eux son projecteur les dévoilant plein feu. Effrayé, Berthier lâcha le professeur et s’éloigna en couinant.

–       Il nous attaque ! ?

Mais le commandant était trop occupé à répondre à la machine qui s’était immobilisée à sa hauteur et palpait délicatement ses cornes du bout de ses pattes mécaniques. La voix du bandit retentit comme un orage qui avance.

–       Qu’est-ce que c’est ? Qu’est-ce qu’il veut ! ?

La girafe expliqua.

–       C’est une sonde de guerre Panckor Jackhammer, elle a déserté.

–       Déserté ?

Même le bandit n’avait pas l’air d’y croire.

–       Déserté ? reprit le professeur avec méfiance. Elle a une conscience ?

Le commandant lança une nouvelle série d’ondes télépathiques, l’engin répondit par des sortes de gloussements électriques.

–       Vous n’allez pas le croire.

Le professeur se renfrogna.

–       Dites toujours.

–       Elle dit qu’elle a rencontré Dieu mais qu’ils se sont engueulés. Elle dit qu’elle faisait partie du 12ème bataillon des Engagés de Dieu qui ont déclaré la guerre totale contre les Croyants de la Nouvelle Foi.

–       ça veut dire quoi ? demanda Berthier.

–       ça veut dire qu’en plus de tout le reste le cosmos est victime de guerre de religion, répondit tristement le professeur, est-ce quelqu’un pourrait me sortir de là !

La sonde se précipita vers lui et de ses pattes délicates le redressa en cliquetant joyeusement.

–       Il vous demande si vous êtes le professeur Wiz, traduisit la girafe.

–       Il me connaît ? Je croyais que les sondes de guerre avaient des capacités réduites… Ah oui, évidemment Dieu… dites lui que oui.

La sonde cliqueta de plus belle en tripotant sa chaise roulante.

–       Elle dit qu’elle est ravie de vous rencontrer, que vous êtes un génie et que si vous voulez elle peut améliorer votre chaise.

–       Pas question, qu’elle laisse ma chaise tranquille ! s’écria Wiz en activant le moteur sous lui d’un coup de doigt. La chaise et le professeur s’éloignèrent cahin-caha.

La machine le suivit du projecteur en poussant un petit sifflement désolé.

–       Et il est où son putain de bataillon ? maugréa Krome son arme toujours à la main et la mine méfiante. Une colonie de un et de zéro leur traversa l’esprit, la sonde stridula avec conviction.

–       A des années lumières, expliqua le commandant, nous sommes tranquilles.

Le bandit n’était pas acheteur.

–       Moi je dis que faudrait lui mettre un bon coup de blast. Ces trucs sont bourrés d’émetteurs !

La culasse de son arme fit un bruit de piston en se refermant, la sonde tourna son projecteur vers lui, mais le fauve avait déjà disparu dans l’ombre et faisait feu par pur réflexe.

–       Iiiiyaaah !

Les lemmings avaient reflué dans l’autre sens à la poursuite de la sonde, Krome sentit une vague de fourrure très énervée le renverser, déviant le tir vers le plafond. Spot poussa un petit gémissement et tout se mit à bouger, renversant à nouveau le professeur dans le matelas d’algues qui formait la rive du lac. La sonde prit un ton scandalisé.

–       Elle affirme qu’elle a détruit elle-même tous ses émetteurs, qu’elle non plus elle ne veut pas être reprise, traduisit à nouveau la girafe. Je crois qu’elle nous prend pour des déserteurs.

–       Et les lemmings, ils la prennent pourquoi ? bougonna le comptable, encerclé par les rongeurs, debout sur leurs pattes arrières et qui poussaient des petits « eek, eek ! » en tendant leur minuscule museau brun et noir vers la sonde.

–       Je crois qu’ils veulent qu’elle vienne jouer avec eux, répondit le commandant sur un ton presque désolé.

Honoré secoua la tête désabusé.

–       N’importe quoi !

Il fendit la foule des lemmings et alla se servir un peu de soupe en rouspétant après le cosmos et tous ces trucs et ces machins qui traînaient dedans. Pendant que les lemmings essayaient d’attraper les pattes de l’engin en poussant des « eek ! » et des « Iiiyakah ! et que celui-ci se mettait à ronronner en dansant au-dessus d’eux, le commandant demanda au professeur.

–       S’il est en conflit avec Dieu, vous croyez qu’il ait pu attirer le Malstrom avec lui ?

–       Regardez nos deux amis, fit le professeur en désignant Lubna qui s’empressait auprès du comptable. Vous avez vu leur peau ? Elle est redevenue normale. J’ai remarqué ça quand nous nous sommes posés ici. A mon avis cet endroit est le seul de l’univers où il ne peut pas avoir de prise.

–       Mais que va t-il se passer quand Dieu et les Régulateurs s’approcheront de nous ? Il y a un risque non ?

–       Il y a toujours un risque, une part d’inconnu, philosopha le professeur, c’est pour ça que c’est bon.

–       Qu’est-ce qui est bon ? intervint Berthier pas rassuré par le mot

« risque ».

–       La vie mon ami, la vie !

Tandis que les autres mangeaient et que la sonde se laissait grimper dessus par les lemmings, Honoré et Lubna retournèrent à leur terrier. Le premier toujours bougon, grommelant on ne sait quoi entre deux cuillerées de nouilles.

–       Où on en était ? gloussa la jeune femme en fourrant son nez au creux de son cou.

Mais Honoré la repoussa, visiblement mal à l’aise.

–       Qu’est-ce qu’il y a ? demanda t-elle le regard plein d’un soudain désarroi.

Lui aussi avait remarqué que leur peau avait repris une forme normale. Même l’horrible allergie qui s’était manifestée sur son ventre avait disparu sans qu’il ne se l’explique. Mais quelque chose s’agitait en lui comme une peur sourde et il n’arrivait pas à déterminer si c’était une appréhension légitime ou bien prétexte pour se dérober. Et se dérober de quoi d’abord ? Ils étaient enfin réunis, ce à quoi il avait rêvé, ce pourquoi il était allé à l’encontre de tous ses principes et pour lequel il avait même risqué sa vie, chose impensable dans le passé, s’était finalement réalisé. Alors, qu’est-ce qu’il avait ? Il marmonna quelque chose à propos des films de fesse puis se rembrunit et avala une bouchée pour s’occuper la bouche.

–       Quoi ?

Il lui jeta un coup d’œil plein d’appréhension. Il ne savait pas comment aborder la question. Ce qu’il savait des rêves qui se réalisent tenait du domaine des fictions qu’avait déversé sa lucarne par le passé et il l’avait naturellement toujours tenue pour des inepties de midinettes. Ce qu’il connaissait de la sexualité, de ses pratiques et de ses risques, aurait tenu sur la moitié d’un timbre-poste lui-même coupé en deux. En conséquence tenter de débattre de l’un ou l’autre revenait pour lui à libérer une partie de lui-même tellement enfouie et tellement impeccablement verrouillée que quinze ans de psychothérapie et de psychanalyse n’y aurait pas suffit. Alors il se défendit comme il put avec un mot qu’il avait entendu dans le poste et qui chaque fois lui avait rappelé combien il était sage de se garder invisible aux autres.

–       Sida.

–       Quoi Sida ?

Il roula des yeux paniqués, réalisant qu’il était en train de s’entraîner lui-même sur un terrain qu’il ne connaissait pas et qui en plus avait l’air drôlement glissant. Il essaya de s’occuper la bouche avec une nouvelle cuillerée de nouilles, mais il avait fini son quart.

–       Euh…

Une onde de colère traversa le regard de Lubna. Elle avait compris où il voulait en venir.

–       Tu veux savoir si j’ai le Sida ?

Il n’y avait pas que les films qu’elle avait faits, après tout il se souvenait qu’au Zorzor elle se prostituait. Et c’était bien connu les pays exotiques étaient toujours pleins de Sida. Il la regarda d’un air désemparé et malheureux à la fois. Lubna s’écarta de lui et le considéra avec une froideur telle que le terrier sembla se réfrigérer.

–       Monsieur veut peut-être que je passe un test ? ou bien monsieur a peut-être amené des préservatifs avec lui ?

Qu’est-ce qu’elle est belle quand elle est en colère, pensa t-il dans son for intérieur tandis qu’une autre partie de son esprit gémissait, désemparé, lui arrachant quelques mots plaintifs

–       C’est normal non ?

A vrai dire Lubna était d’accord, c’était légitime. Honoré ignorait qu’au Zorzor elle avait toujours veillé sur sa santé ni que son manager dans le porno l’avait faite « certifié conforme » comme il disait par des médecins de très haute technologie. Il ignorait surtout ce qu’elle savait des Orcnos, à savoir que si elle avait été malade, Zool l’Ignoble s’en serait servi pour tourmenter sa conscience. Mais en vérité elle était déçue. Déçue qu’il se pose ce genre de question après tout ce qui leur était arrivé, après tout ce chemin parcouru, après tout ce à quoi ils avaient échappé, des sorts parfois pire que la mort. Déçue et vexée.

–       Tu me prends pour qui ?

–       Lubna, parvint-il à articuler avec une mine si misérable qu’on lui aurait fait la charité sans qu’il ait besoin de tendre la main.

–       Tu crois que je suis stupide ?

–       Mais non !

–       Inconsciente peut-être ?

–       Mais non !

Il tendit les bras pour l’enlacer mais elle se déroba et sortit du terrier en crachant comme une chatte furieuse.

–       Pauvre type.

–       Lubnaaa !

Les autres autour du feu se retournèrent pour voir la jeune femme s’éloigner d’un pas raide et scandalisé.

–       Qu’est-ce qui se passe ? demanda une bulle télépathique.

–       Dispute d’amoureux, répondit le professeur avec un petit sourire tordu.

La girafe lui adressa un coup d’œil interdit. Le commandant ne comprenait pas.

–       Ah.

–       Ne vous inquiétez pas c’est courant chez les humains.

Ils suivirent du regard Lubna qui s’éloignait pour aller bouder.

–       Qu’est-ce qu’elle fout ? grommela Krome en extirpant un bout de viande de sa boîte de conserve.

–       Je crois qu’elle boude, expliqua le professeur.

–       Ah…

Mais ce « ah » là laissait entendre que le commandant savait cette fois très bien ce que bouder signifiait.

–       Ma femme faisait ça aussi des fois, expliqua t-il l’air de dire que ça avait même été un calvaire. Quand elle attendait un petit surtout.

–       T’as été marié ? questionna Krome.

–       Une femelle et deux girafons, répondit fièrement le commandant.

–       Qu’est-ce qu’ils sont devenus ? demanda Wiz.

Congo fouetta de la queue de dépit.

–       Tués par des gnous.

–       Des gnous ?

Il raconta.

–       Au Kenya pendant la grande migration vers la Tanzanie. D’habitude les gnous ont tendance à nous éviter, ils se méfient de nos sabots, mais cette année là nous avions connu une pénurie de nourriture, nous étions en plein sur leur territoire, et ils étaient en surnombre. Vous savez le gnou est assez con dans l’ensemble mais des centaines de milliers gnous pris en groupe et qui n’ont rien avalé de décent depuis une semaine…  Je n’ai rien pu faire, ma femme et mes deux petits ont été emportés par la masse, ainsi que nombre de mes compagnons.

–       Désolé pour vous, fit sincèrement le professeur.

–       Que voulez-vous, la vie sauvage comme disent les hommes, même si je n’ai jamais bien compris cette expression, à mon sens la vie que vous menez est beaucoup plus sauvage que la nôtre.

Dans son trou Honoré tournait et retournait la question pas très bien sûr de ce qui le préoccupait réellement. Etait-ce le risque de maladie, la sexualité elle-même, ou cette chose qu’il ignorait mais qu’il sentait à propos des rêves qui se réalisent sans qu’on puisse les assumer ? Ou alors c’était le trac. Encore une émotion qu’il ignorait. La première fois où il avait eu un rapport sexuel c’était allé si vite, poussé par ses glandes autant que par la nécessité de ne pas trop déranger les draps du lit, qu’il n’avait pas eu le temps d’y penser. Mais là c’était complètement différent. Non seulement il était coincé ici, non seulement il n’avait pas le même âge, mais surtout, il fallait bien qu’il l’admette, Lubna l’intimidait. Sa sexualité, son indépendance, la force qu’il sentait chez elle et pour finir le simple fait qu’elle l’ait choisi parmi tous ceux qui l’avaient un jour courtisé, ça l’inhibait. Mais que faire ? Comment résoudre son dilemme ? Il ne pouvait tout de même pas en parler aux autres ! Renfrogné, il se roula en boule et essaya de penser à autre chose, pendant qu’au dehors on entendait la sonde glousser poursuivie par les lemmings.

–       Elle a l’air de bien s’amuser, fit remarquer le professeur en regardant l’engin tourner sur lui-même, les rongeurs accrochés à ses pattes antérieures ou sur le sommet de la sphère par grappe.

La girafe lança une bulle télépathique, la sonde fit une réponse chiffrée.

–       Elle dit qu’elle n’a jamais été aussi heureuse de sa vie.

–       Ah ouais ? dis donc prof, je voulais te demander, c’est quoi ton idée pour piéger Dieu ?

Le professeur prit un instant de réflexion puis dit du ton qu’il employait pour expliquer ses théories à des parterres de scientifiques.

–       Pour une raison que j’ignore il fait une fixation sur monsieur Montcorget et Lubna et tout le système qu’il a mis en branle fonctionne sur cette lubie comme vous avez pu le voir quand le Malstrom s’est déversé sur nous. Je pense que lorsque ces deux là auront fini de se chamailler et qu’ils se reproduiront, cela provoquera la colère de l’entité qui se fait appeler Dieu. Cette colère pourrait être son point faible.

–       Pourrait ? Vous n’en êtes pas sûr ? s’inquiéta le commandant

–       Difficile à dire, d’après ce que j’ai pu étudier du phénomène c’est une entité multiple, un agglomérat de différents systèmes biologiques et d’autres choses que je n’ai pas vraiment réussis à cerner mais qui semblent hérités de ces nombreuses explorations au sein du Réseau, mais le segment qui les réunit tous ce sont ces deux là.

–       La colère d’un dieu moi ça me dit rien de bon, fit raisonnablement Krome en découpant un nouveau bout de viande. Qu’est-ce qui va se passer quand il pétera un plomb parce que ces deux là copulent.

–       Pour vous répondre en toute franchise mon ami, je n’en ai aucune idée mais je suis certain d’une chose les modifications que cette entité provoque sur la nature à travers ses fantasmes s’arrêteront net.

–       Pourquoi ?

–       Parce que ces fantasmes se retrouveront face à une réalité toute simple : ces deux là s’aiment et rien ni personne ne peut rien faire contre ça.

Mais visiblement tout le monde n’en était pas aussi certain.

 

 

 

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