L’Envie

 

Tout en frottant la flamme de son Bic contre le bout de shit Mohamed expliquait.

–       Dans le temps les braquages de banque ou de poste c’était du nan-nan, y’avait qu’à se pencher. Regarde Mesrine, il se faisait deux banques dans la même journée, mais maintenant entre les sas, les vitres blindées et les caméras c’est plus possible. Et puis faut voir, tu braques une banque c’est 10 ans minimum d’entrée, ça rigole plus. Non aujourd’hui c’est les commerçants qu’il faut braquer, mais faut savoir s’y prendre. Les petits qui montent au braco à côté de chez eux c’est rien que des trompettes c’est pas comme ça qu’il faut faire. D’abord la première règle c’est de ne jamais chier dans son assiette, alors si tu veux faire un braco fais-le loin de chez toi. Seconde règle, jamais d’arme à feu, seulement un truc bidon. Ils font très bien de faux flingues de nos jours, pour les gosses qui veulent jouer à la guerre, ça suffit largement, crois-moi, ou alors un grenaille max. On sait jamais ce qui peut se passer dans la tête d’un mec s’il veut jouer les héros, si jamais tu le butes t’es sérieux mal.

Il écrasa le shit dans le tabac et le mélangea avant de rouler un cône parfait. Simon était fasciné par cette dextérité qu’il n’avait pas. Presque d’une main et en trois coups de cuillère à pot Mohamed, Momo comme tout le monde l’appelait, fabriquait un joint de compétition. Il lissa le joint avant de l’allumer et continuer.

–       Le mieux c’est d’aller en province, dans une petite ville parce que les caméras y’en a moins qu’ailleurs, et les poulets y sont sur la rocade à flasher les bagnoles la plupart du temps. Une petite ville et un PMU c’est ce qu’il y a de mieux parce qu’ils sont toujours plein de blé. Tu choisis la fin de journée, genre entre 15 et 17h, le moment où il y a le moins d’habitués et tu fonces. Mais faut voler une bagnole d’abord, tu la voles dans la ville d’à côté, et après, quand tu te barres, tu la laisses à la gare et tu prends le train.

–       Pourquoi le train ?

–       Parce que dès que tu vas t’arracher ta bagnole est grillée, y’aura sûrement un clampin qui aura noté la plaque, ou la marque et la couleur de la caisse. Ça le fait ça, les gens se croient tous dans une série policière quand y’a un braco quelque part. Et puis le train c’est tranquille, tu fais pas le malin, tu prends ton ticket, t’es rentré chez toi le soir avec du blé dans les fouilles sans complication.

–       Et pourquoi t’es tombé toi ? demanda Simon en prenant le joint.

–       La dreu mon ami, la dreu.

–       Tu te camais ?

–       Ouais c’est mauvais pour le biz la dreu. Un jour j’ai fait une connerie.

–       Grave ?

–       Non mais c’était une connerie quand même, j’ai enfreint toute les règles que je viens de te dire. J’étais avec un pote et on décide de braquer une pharmacie, on était en manque tu vois. Alors on rentre, j’étais avec mon pote Ali, et il sort un gun comme aç, expliqua-t-il en mimant. Le pharmacos bouge plus, moi je saute derrière le comptoir et hop direct le tableau B et la boîte à bonbons. On se cavale, et là quoi ? le pharmacos qui nous court après en gueulant au voleur. Alors mon pote s’arrête net, se retourne et tire, tout le monde par terre, le mec y compris. C’était qu’une grenaille mais ça a fait son effet. Seulement on savait pas que la flicaille était juste dans le coin, des enculés de la BAC, tu les connais….

–       Ouais, ces fils de pute…

A vrai dire Simon n’avait jamais eu affaire à eux mais il répondait comme tout bon toxicomane face à l’adversité que représentait la police.

–       Et bref on s’est fait serrer

–       T’as pris combien ?

–       Cinq piges peines planchers… c’est long crois-moi.

Simon voulait bien le croire. Il n’avait jamais fait de prison ni commis le moindre délit, en fait il n’aurait même pas su s’y prendre. Il n’avait ni l’éducation, ni la fibre nécessaire à ce genre d’activité et parfois il le regrettait. Simon avait toujours été un enfant sage et studieux, doté d’une grande intelligence il avait fait des études longues et sérieuses qu’il avait menées vers un master puis un DEA de lettres, après quoi il avait vivoté de petits boulots en petits boulots comme de juste, vivant d’abord chez ses parents, jusqu’à ce qu’ils se disputent. Et voilà où il en était, dans une chambre de bonne, sous les toits, au sommet d’un hôtel au mois, à fumer des spliffs avec son voisin. Un hôtel au mois, lui, ses affaires, ses livres, ses cahiers sur lesquels il griffonnait chaque soir des pages et des pages. Simon rêvait de devenir un nouveau Jack Kerouac, John ou Dan Fante, Bukowski, Burroughs, dans cet ordre. Mais il voyait bien que ses écrits n’avaient pas la fluidité des leurs. Qu’il était lourd là où ils étaient légers, qu’il ne savait pas prendre du recul. Il s’acharnait pourtant soir après soir s’inspirant de sa vie de tous les jours, dans un décor à dire vrai parfait si on y réfléchissait. Il y était, dans la débine des jeunes écrivains, comme eux il vivait les jours de famine, sous les toits, dans des vêtements sans âge. A se saouler et fumer le soir en scribouillant sur ses carnets petit carreaux pour oublier qu’il n’était encore rien ni personne. Poète maudit, incompris. Il avait déjà proposé plusieurs articles à des magazines, sur internet, sans succès.

–       T’écris mais t’écris quoi ? lui avait demandé Momo le premier soir de leur rencontre.

–       Des histoires, avait répondu Simon vaguement.

Alors Momo avait commencé à lui raconter les siennes. Ses histoires de voyou. Pour Simon c’était comme de plonger dans un genre de polard au quotidien, un monde totalement étranger et vaguement spectaculaire où on passait son temps à faire des coups, craquer l’argent et recommencer à l’infini des fêtes jusqu’à Barcelone et ailleurs. Un monde facile, plein de fric, de putes, de loupiotes, de champagne, plein de galère aussi. Surtout peut-être. La rate, comme il disait, la prison pour commencer, les mauvais potes, les jaloux, les rageux, les flics à 6h du matin en mode beuglante, la BAC et les gard’ av’.

–       Gare dave ?

–       Garde à vue.

–       Ah ouais.

–       T’as jamais été ?

–       Non.

Non et ça l’intriguait qu’on puisse vouloir vivre ça, même pour aller faire la fête en Espagne entre deux putes slovènes. Même s’il aurait volontiers fait là tout de suite, partir n’importe où au soleil, oublier l’écriture, Jack Kerouac et toute la smala pour s’éclater un peu une fois dans sa vie. Il n’était jamais parti nulle part. Et maintenant qu’il écoutait les histoires de Momo il avait l’impression qu’il avait stagné toute sa vie, rien fait, rien vécu. Pas la moindre véritable aventure. Voilà, c’était ça que racontaient ses histoires, l’aventure, la vraie. Et puis ça semblait si facile. C’est comme ça qu’il se mit à penser à son patron, que ça serait si facile avec lui.

Il vivait dans un hôtel au mois et il travaillait dans un hôtel, un salaire tout juste assez gros pour payer sa chambre. L’Hôtel des Bains à Saint Germain des Prés. Il ne trouvait pas ça cocasse, amusante coïncidence, clin d’œil cynique d’une vie plus vache que prévu, il trouvait ça injuste. Injuste comme sa position de subalterne, où les gens le regardaient de haut, littéralement il était un homme tronc en tant que réceptionniste – du moins la plupart du temps.- Injuste comme de travailler pour un type plein aux as et qui le payait une misère. Un radin pas possible, Monsieur Didier, une anthologie.

–       Vous voulez un café ? qu’il lui demandait quand il avait envie de parler. Il payait les deux cafés avec son argent, comme s’il était un client, un sou est sou on perd pas un cent.

Et vas-y qu’après ça il lui racontait ses histoires d’ISF, l’abonné au Figaro, grippé sur son fric, qui regardait le mendiant de travers, raciste en plus. Enfin dans la moyenne, le raciste tiède, qui parlait pas trop fort parce qu’on ne savait jamais avec ces gens-là. Et puis il tenait un hôtel, alors forcément les étrangers… Enfin un, deux en vérité, trois avec celui en Bavière. Il avait son hôtel au mois lui aussi, Gare du Nord, décoré moderne cheap, plein de nègres et de négresses qui lui versaient des loyers rondelets. Comment il le savait ? Parce que tous les jeudis soir, invariablement, il ramenait la caisse de l’autre hôtel et allait compter les billets. Même pas en fermant la porte, même pas un peu de pudeur. Non, tout son fric entassé là devant ses employés sous-payés. Bien juteux, bien interdit, et à portée de main. N’importe qui aurait pu venir et le voler. Et qui ressassait ses rancœurs, contre les étrangers, le gouvernement, la gauche, les impôts pendant que Simon crevait de faim sous les toits. Salaud va. Salaud de Monsieur Didier avec son fric, ses aigreurs, ses mains de juif. Et encore s’il n’y avait que ça, il était arrogant, bête, méfiant et lâche. Il l’avait vu se dégonfler devant des clients mécontents, mentir… Mais ce n’était peut-être pas le pire de tout. Le pire c’est qu’il avait du goût. L’hôtel à Saint Germain décoré comme un pandémonium d’antiquaire, pire qu’une annexe au Louvres un attrape-touriste, un leurre pour tous ceux qui trouvaient Paris romantique. Qui la comparait à une amoureuse, qui en jouissait. Comme cette ridicule histoire de cadenas sur le pont Neuf. Comme si Paris c’était seulement ça, et pas ce que lui et Mohamed vivaient aussi au quotidien. Comme s’il n’y avait pas les transports en commun pleins de millions d’anonymes au visage fermé, les rues qui dégorgeaient de tous ces robots, les magasins pleins interdits aux autres, aux comme lui, comme eux. Comme s’il n’y avait qu’un côté, une façade à Paris, un grand musée, comme dans un rêve hollywoodien et que le décor de l’hôtel symbolisait parfaitement. Pourquoi ce n’était pas à lui ? Pourquoi lui qui était lettré, cultivé, n’avait droit à rien, que la force de l’argent possédait tout sur cette planète ? Et pourquoi l’argent allait systématiquement vers des sangsues ? Des vieux cons, des vulgaires, les rampants ? A quoi lui servaient ses études, son sérieux, ses cours et ses connaissances si c’était ce connard en veste de tweed qui en profitait seul, en jouissait même. Jouissait sans jouir, il était trop aigre pour ça, il pétait littéralement dans la soie, le voilà son luxe, flatuler dans le tissu couteux, roter du millésimé, et rien. Rien, le vide, le creux, l’aigreur toujours, chaque sous sont comptés parce que hein fallait pas prêter, pas donner, rien… « Ces Gens-là » la chanson de Brel. Il lui faisait penser à un couplet, il ne parlait jamais monsieur Didier, il n’exprimait jamais rien, il n’avait pas la moindre émotion, il comptait. Tout. Ramassé sur ses sous, fils de pute. Parfois, quand il avait trop bu, trop fumé, il s’imaginait à sa place. Patron à la place du patron, et écrivain en même temps, connu bien entendu. Bukowski festif, recevant, entouré pour une fois de belles choses européennes, de poésie. Oui voilà, un lieu pour les poètes, voilà ce qu’il en aurait fait lui s’il avait eu le fric de ce con. Tout ce fric. Tous ces beaux billets bleus, ces billets de Monopoly qu’il ramenait le jeudi soir, tous les jeudis, étalés par liasses sur sa table. Avec la caisse de l’hôtel, ce qu’il y avait au coffre en bas, ça devait monter dans les 15.000 facile, sinon plus. Salaud.

–       C’est important la marque du flingue ?

–       Non pas vraiment, le tout c’est que ça fasse vrai, si t’en a un trop gros ça peut impressionner, ça impressionne toujours, mais ça peut te déballonner en moins deux parce que t’es tombé sur un expert. Mais pourquoi tu me poses toute ces questions tu veux monter au braco ? fit Momo en rigolant.

Il n’imaginait pas du tout Simon en braqueur. C’était un garçon honnête, cultivé, et propre sur lui. Il avait eu la vie protégée des jeunes français, fait des études, et s’il se retrouvait dans cette situation, c’était la faute à pas de chance, peut-être à ses études aussi. Qu’est-ce qu’on en avait à faire de nos jours d’un diplôme de lettres modernes ? Qui lisait, qui écrivait ? Dans le monde de Mohamed tout ça n’existait simplement pas. Il n’y avait que l’argent de toute façon, ou devenir célèbre qui comptait, c’était du pareil au même au final. On était célèbre parce qu’on avait du fric, on avait du fric parce qu’on était célèbre. Même Nabila ! Son appartement en plein Paris, un rêve d’émir ! Il n’y avait plus que ça qui comptait alors à quoi bon les études ? A quoi bon bosser même, on aurait jamais tout ça en travaillant. En faisant des petits coups à droite à gauche non plus d’ailleurs. D’accord les putes à Barcelone, la coke, la fête, mais on va pas plus loin, jamais. Au-delà c’est la célotte, la rate, le trou…. Et après ? Bin là, la rue, la débine, l’hôtel au mois parce que justement zéro étude, pas de diplôme de français, rien. Ou alors des TUCS ou Dieu sait comment ils appelaient ça de nos jours. Des petits boulots sous-payés et inutiles sponsorisés par papa état et maman République. La démocratie française pour tous, même pour les ex taulards, ex junkies, faut s’in-té-grer, faut se ré-in-sé-rer, faire partie de la bande, sinon il reste le RSA, la dernière corde avant pendaison. Il avait rêvé d’autre chose. Comme tout le monde. Mais rien de juteux ne s’était jamais présenté. Puis il y avait les femmes aussi. Ça manquait sérieux les femmes quand on avait fait cinq ans de taule et qu’on en avait pas touché une depuis. Les putes ? C’est 50 boules, il ne les avait même pas. Tout juste 5 euros pour son kebab par jour, avec les clopes, 12,40 euros fois 7, 347,20 par mois, pas un sou de plus. Sauf pour le shit et la bière qui t’emmenaient en vacances mais pas trop loin. Voilà, rien. Et aucune perspective, ni sur les femmes, ni sur le boulot, ni sur rien à part des petites combines. Revendre des fringues, des parfums, ce genre de truc ça marchait toujours. Sauf avec Simon peut-être, les combines il ne connaissait pas ça. Il n’avait jamais vécu ça. Simon et ses livres… Il le fascinait avec sa tonne de bouquins chez lui, de toutes les tailles, des gros, des petits. Il lui avait demandé s’il les avait tous lus, presque tous il avait répondu. Et toute ces choses qu’il connaissait c’était incroyable, ces explications qu’il était capable de donner sur tellement de sujets. Parfois Momo se disait que c’était comme s’il connaissait à la fois tout et strictement rien. La vie mec ! La vie ! Voilà ce qui avait toujours manqué à ce mec là.

–       T’es jamais allé à Barcelone ?

–       J’ai jamais voyagé nulle part en dehors de la France.

–       Putain mais c’est la fête là-bas ! Faut absolument qu’on se trouve une bagnole et qu’on aille là-bas, ça te dirais pas ?

–       Carrément, mais comment ?

–       T’as ton permis ?

–       Ouais, mais comment on va faire pour trouver une caisse ?

–       T’as pas un pote qu’a une caisse toi ?

–       Nan, fit Simon en pensant qu’il n’avait aucun pote en dehors de Mohamed, mais que ça il ne lui dirait pas. C’était pas des choses qui se confiaient qu’on était seul, même si ça hurlait de tous les côtés. Pour l’un comme pour l’autre.

–       Merde, moi non plus, faudrait qu’on trouve…

Il pensait à autre chose bien entendu. Voler c’était quand même plus simple, mais avec son casier, se faire gauler c’était risqué. D’autant qu’il était en vérité tricard dans toute l’Ile de France depuis son dernier jugement, officiellement interdit de séjour. Mais tant qu’il ne faisait pas de conneries et à moins d’un contrôle d’identité particulièrement serré, il ne risquait rien.

–       On pourrait regarder les locations et économiser, proposa Simon.

–       Mouais…

La location, typique une pensée de français, se dit Momo en rigolant.

–       Bah quoi, pourquoi tu rigoles ?

–       Tu penses comme un blanc, une location… des économies… mouarf !

Simon sourit.

–       Je t’emmerde. Je suis blanc.

–       C’est ton seul défaut, dit gentiment Mohamed.

Il le pensait sans le penser. Disons qu’il l’appréciait, l’admirait même, mais il trouvait qu’il était trop sage, trop posé, trop réfléchi, avec ce petit décalage en plus qu’on sentait entre eux du gosse qui n’a jamais connu de difficulté de toute sa vie, jusqu’ici, ce poussin des zones pavillonnaires où Momo et les siens n’avaient jamais mis les pieds. Pas un gosse de riche, juste un français qu’aucun pandore n’avait jamais contrôlé, qu’aucune télé n’avait jamais désigné comme « à problème » qu’aucun homme politique n’avait jamais montré du doigt. Alors que lui n’était qu’un français d’exportation, de seconde zone, une épine dans le pied de ce pays, rien de plus. Il ne se voyait ni ne s’était d’ailleurs jamais vu autrement que comme un caillou dans une chaussure. Que ça soit dans sa famille, à l’école, il avait toujours dérangé. Dérangé son père à qui il tenait tête, dérangé ses profs parce que l’école ne l’intéressait simplement pas, rejeté de partout il avait fini par se rejeter lui-même en s’abîmant dans la défonce. Trois ans de dreu, de C, d’ecsta, d’acide, tout ce qui lui tombait sous la main, puis une première désintox, une rechute et hop la taule. Mais maintenant c’était terminé, maintenant il était clean. Le maximum qu’il s’autorisait c’était les pétards et la 8,6. Il avait fait le tour de cette merde. Il rêvait d’autre chose. Ras le bol de ne faire des coups que pour courir après les dealers, tout craquer en dope. Il avait ramassé du fric dans le temps, il était monté jusqu’à 10.000 euros, et il en avait fait quoi ? Rien, même pas du biz, il s’était éclaté comme un porc et ça avait duré quatre jours. Dix mille boules en quatre jours, dont la location d’une Porsche. Au moins il avait fait ça une fois dans sa vie, mais quoi au bout ? Si c’était à refaire…. En taule il y avait souvent pensé ce qu’il aurait fait sans la dope. Sans toute cette merde qui lui avait obscurci l’esprit pendant tant d’années. Ce qu’il aurait fait de cet argent. Il aurait une maison aujourd’hui, chez lui, en Algérie. Il aurait même assez pour se lancer dans une affaire si ça se trouve, c’était pas cher la vie là-bas. Il faisait beau là-bas, ce n’était pas comme ici. Ce pays plat, froid, avec un temps français, plat aussi, froid même quand il faisait chaud, sans âme, sans odeur, sans vie.

–       Faut quand même du courage pour faire un braquage, moi je crois pas que j’en saurais capable. Pourtant… j’en connais un que je braquerais volontiers.

–       Qui ça ?

–       Mon patron. C’est un fils de pute.

–       Ah ouais ?

–       Il est radin t’as pas idée, c’est pathologique. Et raciste aussi, et lâche, et tout rabougri sur son petit tas d’or, avec son Figaro, ses certitudes, la gauche qu’est caca, tout ça…. Putain je te jure quand il se met à causer c’est horrible, il râle sur tout.

–       Tu fais quoi là-bas ?

–       Je suis réceptionniste, le boulot le plus chiant que je connaisse. C’est pas un boulot c’est un cimetière.

–       T’es payé combien ?

–       800 boules, tu parles d’un salaire. Je suis à mi-temps.

–       Moi je crois que je peux pas bosser.

–       Tout le monde peut bosser, faut le vouloir c’est tout.

Il parlait comme les mecs de la télé.

–       Bah alors je veux pas.

–       C’est ton droit. Moi je bosse que parce que j’ai été éduqué comme ça, sinon crois moi je ferais autre chose…

–       Comme quoi ?

–       Comme toi, sauf que je braquerais mon patron, insista Simon.

Comment l’idée lui était venue ? Quand il lui avait annoncé qu’il voulait mettre son Utrillo derrière la réception. Un Utrillo, rien que ça ! A dire vrai il n’avait jamais vu la moindre œuvre du maître mais il savait, avec sa vaste culture, que s’en était un. Un Utrillo derrière lui, un tableau de maître pour couronner le réceptionniste à mi-temps, 800 euros coco et estime-toi heureux. Des années d’études, des centaines de pages noircies et 800 euros pour un poussah plein de fric en veste de tweed et mocassins Church. Ça avait été la goutte de trop. Alors il s’était mis à réfléchir.

Mohamed savait percevoir les messages qu’on lui envoyait et flairait les affaires. Simon, par exemple, à lui seul était une affaire et il ne le savait pas. Comme français il avait forcément accès à des choses inaccessibles à Momo, comme cette place de réceptionniste par exemple. Mais pour d’autres choses encore, comme cette fois où avec sa bonne figure de visage pâle il les avait faits rentrer dans un pub. C’était une bonne carte de visite un français pour passer inaperçu. Il demanda :

–       Tu ferais comment ?

–       C’est facile, y’a qu’à se pencher.

–       C’est vrai ?

–       Ouais… mais je le ferais pas tout seul.

–       Pourquoi ?

–       Parce que je saurais pas comment faire d’une part, et ensuite parce que je travaille là-bas. Faut pas que je sois impliqué.

–       T’as raison. Mais c’est possible tu crois ?

–       Très facile même, il y a pas de caméra. Il y a une serrure à carte mais on la déclenche pas avant minuit.

–       Pas d’alarme non plus ?

–       Pas besoin puisqu’on est là, super facile je te dis.

Leurs regards se croisèrent. Puis ils éclatèrent de rire.

–       Nan déconne pas, fit Momo.

–       Bah quoi ? On pourrait le faire à deux, super facile je te dis. Moi la tête, toi les muscles.

L’image ne plut pas beaucoup à Mohamed mais il ne dit rien, ça l’amusait que ce fils de famille se mette à penser comme un brigand. Ça lui plaisait même, c’était comme un signe de reconnaissance pour toutes ces histoires de camés qu’il lui racontait.

–       Vas-y explique.

Il lui raconta. Tous les jeudis, vers vingt-deux heures, pendant son service, Monsieur Didier revenait avec la recette de son autre hôtel, l’argent des pauvres…  beaucoup d’argent, en plus de ce qu’il y avait dans le coffre en bas, jamais plus de cinq mille euros, jamais moins de deux mille et le réceptionniste avait la clef du coffre, et enfin l’Utrillo…

–       Le quoi ?

–       C’est un grand peintre. Ça vaut super cher, expliqua doctement Simon qui n’en savait rien.

–       Faut un fourgue, fit remarquer Momo. Mais ça peut se trouver.

Il prit le shit et entama la fabrication d’un nouveau joint.

–       Et tu dis que c’est facile ?

–       Super facile ! Il ne ferme même pas la porte de son bureau quand y compte son fric.

–       Et pas de caméra ?

–       Pas de caméra. Trop cher qu’il a dit, inutile…. Ahahaha !

–       Putain…

–       Cet hôtel c’est une tirelire le jeudi, moi je te le dis.

Mohamed réfléchit.

–       Combien il y a environ, au total je veux dire, toi tu dirais combien ?

–       Je sais pas 10, 15.000 boules peut-être plus. Avec l’Utrillo évidemment ça grimpe, surtout s’il vaut cher. Il y a des billets partout quand il compte.

–       Tu l’as déjà vu ?

–       Tu m’étonnes ! Il est radin comme Arpagon mais…

–       Qui ?

–       Arpagon, un personnage de théâtre, l’Avare, de Molière. T’as pas étudié ça à l’école ?

–       Moi l’école tu sais…. fit Momo avec une grimace.

Toujours sa culture.

–       Bref je disais qu’il est radin comme un malade mais y cache pas son blé, y croit que rien va lui arriver.

–       S’il met pas de caméra…

Ça, ça faisait rêver. Des caméras il y en avait dans tout Paris. Et 15.000 boules aussi ça faisait rêver. S’il revendait le tableau en plus… oui. Barcelone sans la dope ? Une maison au pays ? Qui sait, en tout cas une deuxième chance. Il regarda Simon tout en confectionnant le joint. Ce gamin avait de la suite dans les idées dis donc. Mais quand même… quand même il allait prendre beaucoup de risques. Lui il avait un casier, une interdiction de séjour sur le dos, si le coup ratait pour une raison ou une autre, il était mort.

–       Je sais pas… j’ai un casier tu sais.

–       Et t’as pas envie de retourner à la rate, je comprends remarque… Moi non plus j’ai pas envie de connaître.

–       Alors on fait rien.

Ce n’était pas complètement un constat, ça sonnait aussi comme une question. Simon répondit après un moment de réflexion.

–       En même temps j’ai vraiment envie de le faire, ce mec c’est un enculé tu vois, vraiment. Je te dis il est raciste, radin, c’est un salaud de bourge tout rabougri qu’a tout et qui voit rien. Je déteste les racistes, c’est tout ce qu’il mériterait qu’on lui pique son blé. Ce fric c’est l’argent d’un hôtel au mois qu’il a Gare du Nord, y’a que des blacks là-dedans, ils payent tous en liquide. Et ce type qui est raciste, il baise aussi des filles de là-bas, il s’arrange je parie quand elles peuvent pas payer le loyer, enculé.

–       T’es sûr de ça ?

–       Oui je te dis ! Y’a une fille qui est venue une fois, elle le cherchait, et visiblement elle le connaissait très bien.

–       Putain…

–       Un enculé je te dis.

Momo termina de rouler le cône et l’alluma.

–       Allez disons on se partage 7.000 boules, plus le tableau, on en tire 3.000, dix mille à deux… ça le fait…. Tu ferais quoi toi si t’avais 10.000 boules ?

–       Je me barrerais de ce pays, dit tout de go Simon avant d’avaler virilement une gorgée de bière.

–       T’irais où ?

–       J’en sais rien, ailleurs, j’ai jamais voyagé je te dis, et toi ?

–       Moi aussi, je retournerais au bled sûrement, ras le bol des françaouis.

–       Je te comprends. Surtout que toi la France t’as surtout connu ses cités et ses taules.

–       Et ouais ! C’est comme ça…

Il y avait tout de même quelque chose qui l’emmerdait chez Simon c’était sa forme de condescendance. Rien de direct mais on sentait qu’il avait une certaine conscience de sa valeur, et que ça affleurait chez lui de se montrer. On sentait que sa vie, la vie de Momo, ses aventures mais surtout ses origines sociales ressemblaient dans son regard à la caricature télé. Un spectateur. Un spectateur qui jugeait du haut de son savoir, depuis sa petite hauteur de citoyen de 1er classe. Oh ce n’était pas très présent, heureusement mais ce soupçon d’arrogance l’empêchait de le rendre complètement sympathique aux yeux de Mohamed.

En attendant son idée lui plaisait et elle commença à faire son chemin dans son esprit. Mais avant ça il faudrait repérer l’endroit, voir les voie d’accès, s’il y avait beaucoup de poulets dans le quartier, Momo connaissait mal Paris et pas du tout Saint Germain. Il faudrait voir aussi le pélo, quel genre de mec c’était. Il avait besoin de le sentir. Parce que quand même c’était risqué. Simon travaillait là-bas, si jamais quelqu’un le soupçonnait lui… Simon c’était pas un bandit, il risquait de faire des conneries, et si les poulets l’interrogeaient… Momo se souvenait encore de l’avoine que la BAC leur avait mise à lui et à Ali, c’était pas ce petit qui tiendrait. Ouais, il avait raison, fallait juste qu’il soit le cerveau. Momo agirait seul, ferait tout comme s’il était seul dans le coup. Il lui fit répéter où était le coffre, ça avait l’air d’un mirage. La première fois qu’il partit en repérage il n’osa pas entrer. La façade, la grande baie vitrée avec le salon couteux derrière, le truc de richard, ça l’impressionna beaucoup. Le porche aussi avec ses plantes vertes et son entrée en bois de rose, le genre d’endroit où il n’avait jamais mis les pieds et qui tout en l’intimidant ne lui faisait pas particulièrement envie. C’était des trucs de riche mais pas cette richesse ostensible et putassière qui s’étalait sur les sets porno chic de la télé-réalité. Ça ne lui parlait pas, trop français il aurait dit sans doute si on lui avait posé la question. Trop vieux. Pour son second passage c’est Simon qui l’invita. Il était de permanence une après-midi.

–       Mais non je te jure tu peux venir y’a pas de problèmes, il est jamais là la plupart du temps. Et même, à part si tu fous le bordel tu peux être un client.

–       Il dira rien si y voit qu’on est pote ?

–       Mais non !

Mais après coup il pourrait faire le rapprochement se dit Momo. Alors il alla à l’hôtel dans une tenue un peu classe, chemise Lacoste, coiffé de frais, jean repassé et blouson immaculé sport. Pour faire client pas racaille. Il resta quelque minutes et ne vit pas le patron, mais il visita brièvement, le salon, par où il fallait passer pour aller au bureau, l’escalier derrière la réception qui menait au coffre et l’Utrillo qui représentait une maison grise violette. Il avait raison c’était vraiment un trésor caché cet hôtel. Pas de caméras, pas de clients partout, petit, tranquille, un peu isolé, avec le jeudi la tirelire ! Momo se prit à rêver en couleur. 15.000 euros…

A partager en deux ? Pourquoi faire ?

Le cerveau et les muscles hein ? Comme s’il n’avait pas de cerveau lui-même, qu’un braquage ça ne demandait pas un minimum de jugeote, de sang froid ou que sa vie était celle d’un con. Comme s’il était mieux que lui avec tous ses livres, monsieur le Français. Plus l’idée de voler cet hôtel se concrétisait dans sa tête, plus il voyait les perspectives derrière, moins l’envie de partager lui venait. Après tout qui allait se taper tout le boulot ? Bon d’accord il apportait l’affaire, bon d’accord il lui avait tout bien expliqué, mais ça méritait quand même pas la moitié ! 70/30 voilà ce que ça valait. Seulement maintenant qu’il s’était engagé sur un partage… Risque ou pas… Momo n’aimait pas ça, se sentir obligé, contraint par le sort, les choses, les gens. Il aurait préféré faire ce coup tout seul, avoir le plan par un codétenu par exemple, un type encore à la rate, mais là…. Bon, il allait falloir qu’il réfléchisse à ce sujet.

Une autre chose auquel il fallait réfléchir, une voiture. Pas question de partir à pied tranquille, de recommencer le coup de la pharmacie, pas question. Une voiture, un scooter, n’importe quoi qui lui permette de filer tranquillement. Et comme il n’avait rien de tout ça faudrait voler. Et on en revenait aux risques. Est-ce que tout ça valait le coup ? 7.000, 10.000 peut-être pas mais 15.000, plus si ça se trouve, beaucoup de liquide il avait dit. Oui là ça valait le coup. Une deuxième chance bordel, on avait tous droit à une deuxième chance non ? Finalement il dit banco, qu’on allait le faire ce coup, même s’il avait pas approché le vieux, l’autre lui en avait donné une description qu’il pensait fidèle. Un vieux froms qui se laisserait faire facilement devant un flingue. Ils se laissaient tous faire, ou presque, à part ce maudit pharmacien. Mais il lui fallait une bagnole, c’était indispensable, et c’était comme ça qu’il avait réussi à faire avaler au petit que 50/50 c’était pas assez pour tous les risques qu’il prenait lui. Ils négocièrent à 60/40, mieux que rien. Ils étaient potes après tout non ? Puis vint le jour J à proprement parler. La veille Momo avait volé une Yaris dans un arrondissement voisin et avait réussi à trouver une place dans la rue de l’hôtel. L’idéal aurait été d’avoir un chauffeur mais l’idéal n’est pas de ce monde, il n’y avait pas assez de sous pour trois. Il entra vers 22h le jeudi prévu. Simon était derrière sa réception qui lui fit signe qu’il était bien là, Mohamed fonça directement vers le bureau. Simon entendit son copain qui parlait, puis une bousculade, et enfin ils furent de retour avec Monsieur Didier en joue, il était tout gris ce lâche.

–       Toi enculé ! tu viens avec nous, passe devant ! lui fit Momo tout à son rôle

Simon était tendu. Il hésita. C’était une chose de penser un crime, encore une autre de le préparer, c’était un tout autre monde que d’en être pleinement responsable et de le voir se dérouler sous ses yeux. Il avait l’impression que la culpabilité se voyait partout sur son visage. Il évita le regard de Monsieur Didier et leva les bras en l’air.

–       Bouge ! Bouge ! enculé ! fit l’autre en montrant la direction du sous-sol.

Qu’est-ce qu’il a à pas comprendre, se dit Momo énervé avant que le vieux ne beugle.

–       Il n’y a rien en bas.

–       Ferme ta gueule la salope, on descend !

Mais le vieux avait du mal à se laisser faire, il dût le pousser devant lui.

–       Avance ! Avance ! Salope !

Finalement ils arrivèrent en bas dans la buanderie, un coffre jaune avec une combinaison à 5 chiffres et une clef…

–       Ouvre-le ! Ouvre !

Monsieur Didier soupira, enfin il essaya, ses doigts tremblaient, il les posa sur la molette qui actionnait le code. C’était un coffre à l’ancienne, avec une porte de 30 cm de bon acier.

–       Dépêche toi salope ! insista Momo en appuyant du canon de son arme sur sa tempe.

A contre cœur il actionna les molettes l’une après l’autre, puis péchant sa clé dans sa poche, la fit tomber, la peur, la contrariété, tout en même temps.

–       Putain de ta mère ramasse, ramasse, vite !

Il le poussa par terre, Monsieur Didier ramassa, l’autre lui arracha des mains et ouvrit lui-même. Quelques liasses de vingt et de dix, Momo les poussa à l’intérieur du sac.

–       On remonte fils de pute.

Simon avait regardé la scène sans un mot, debout derrière Monsieur Didier, et quand il avait vu les billets disparaître dans la sacoche, il avait failli rire. Le coup qu’ils étaient en train de lui faire à ce vieux radin. Son fric, son précieux fric. Eh bin voilà, tu vois c’est pas bien de prendre l’argent des pauvres, un jour ils se vengent. Ils remontèrent les uns devant les autres. Momo poussant Monsieur Didier, l’arme pointée vers Simon pour faire plus vrai.

–       Couchez vous ! Couchez vous bande de salope !

Ils obéirent tandis qu’il sortait un cutter de sa poche, un gros à tapissier. Monsieur Didier reconnut le bruit de la lame qu’on sortait et tordit la tête pour voir ce qu’il faisait.

–       Non ! hurla-t-il

C’était un cri rauque, d’homme blessé, il se jeta sur Momo qui réagit aussi tôt en cognant sur son nez avec la crosse de l’arme jusqu’à ce qu’il retombe. Puis il finit de découper le tableau et sortit. Mais en essayant de dégager la Yaris, la putain de sa mère, il s’aperçut qu’une camionnette l’avait coincée de devant, comme ça arrivait si souvent à Paris. Impossible de se dégager en cinq secondes. Momo essaya une fois, le pare-chocs s’enfonça dans l’arrière de la camionnette en gémissant. Alors il sortit de là comme un diable et courut jusqu’au métro, la trouille au ventre, c’était le coup de la pharmacie qui recommençait. Heureusement il avait bien secoué le vieux, personne pour courir après lui et avec Simon ils s’étaient arrangés pour qu’il lui laisse cinq minutes d’avance avant qu’il appelle les condés. Cinq minutes c’est ce qui lui fallut pour atteindre le métro et prendre son billet. Huit minutes plus tard il se perdait dans la foule. Il ne retourna pas à l’hôtel, du moins pas à celui où il vivait et où il ne vivrait plus. Avec l’argent, il se loua une chambre dans ce qu’il tenait pour un palace, un trois étoiles formaté à l’américaine de la chaîne Accord. Il l’avait loué pour deux nuits, ne comptait pas rester plus. Ce qui lui permit de compter les billets tranquillement. Pour l’Utrillo il ne savait pas encore, il avait bien une adresse mais le fourgue était au trou, il le garderait en attendant. Il compta tout, les pièces y compris, ça faisait 18.458 euros exactement, onze mille euros environs pour lui. Moins le prix de la chambre, moins celui du billet d’avion jusqu’au bled, les fringues qu’il allait s’acheter… C’était pas assez. Qu’est-ce qui l’empêchait de partir sans se retourner ? Simon. Voilà ce qui l’en empêchait. Il connaissait son nom, son visage. Sans se dénoncer il pourrait le désigner lui, par vengeance. Qui sait ce qui pourrait se passer ? Lui il l’aurait fait en tout cas, histoire que l’autre l’emporte pas au paradis. La complicité ? Il aurait tôt fait d’embrouiller les flics. Et Simon aussi si ça se trouve, il était loin d’être con, il avait de la suite dans les idées, il l’avait prouvé. Non, plus il y pensait, plus il ne pouvait pas laisser le petit derrière lui. 18.458 euros putain ! Plus le tableau merde il n’avait jamais eu autant de fric dans les mains. Putain que c’était bon que comme de tirer un coup. Il mit la télé et étala les billets sur le lit pour s’en faire un matelas. Ah, ah, comme un pacha ! Il y avait les Anges de la Réalité, ils étaient à Miami, dans une superbe baraque. Putain… Momo se prit à rêver de Miami. Ouais, avec 18.000 boules, disons 15000 il pourrait s’acheter une maison au bled et monter un petit biz. Il y avait du fric à se faire Alger-Marseille et aller-retour. Alors à lui les vacances à Miami et les pétasses tatouées. Elles en avaient toutes, comme eux, les mecs, à croire qu’il les choisissait pour ça, pour l’expression la plus outrée de leur tatouage aurait dit Simon. Il parlait comme un livre parfois ce garçon. Momo s’ouvrit une bière du mini bar et réfléchit encore une fois quoi faire de lui. Comment l’empapaouter du fric sans qu’il parle. Lui foutre la trouille ? Est-ce qu’il pourrait lui faire peur assez ? Momo n’en était pas sûr. Ou alors il lui en donnait deux mille pour qu’il ferme sa gueule, et s’il protestait il sortait le gun. C’était un grenaille, il se l’était procuré par un pote en prétextant une histoire de blé, il avait dit à Simon que c’était un jouet. Mais s’en était pas un, ça pouvait blesser. Voilà, c’était un bon compromis, je te file deux mille, ferme ta bouche ou je t’en mets une giclée dans les yeux tu seras aveugle le restant de tes jours. Bonne idée… Momo sortit sa boulette de shit de sa chaussette et entreprit de s’en rouler un. A la télé Stevee passait une audition auprès du directeur de casting de Steven Spielberg. Putain… que ces mecs avaient de la chance. C’était pas juste, se dit Momo avant d’allumer son spliff.

Les choses se passèrent assez bien du côté de Simon avec la police. Comme convenu il appela cinq minutes après en regardant Monsieur Didier pisser le sang, dans les vapes. Le lendemain il était convoqué au commissariat et s’en tenait aux faits. Il donna une description vague de l’agresseur, expliqua qu’il était aux toilettes quand il était entré, une réponse plausible, puis comment il les avait conduits au coffre de force. Les flics voulurent savoir si tout le monde dans l’hôtel savait l’emplacement du coffre. Simon pensa à toutes ces fois où les clients avaient pris la direction de la buanderie en pensant aller aux toilettes.

–       Oh oui, s’entendit-il dire, même les clients si ça se trouve.

Et sur le moment il fut très content de son astuce parce qu’il vit dans le regard du flic qu’il mordait. N’importe qui avait pu renseigner le voleur. Même un client donc. Plus tard, dans la voiture, il raconta tout ça à Momo, comment il les avait bernés avec une simple phrase. Cette fois Momo avait fait comme un français, il avait loué, cash, une twingo, il voulait faire la fête un peu, au moins une fois avant le partage, ou après. Simon était pas d’accord ? Si Simon était enthousiasme même à l’idée de faire la fête avec son pote. De ces fêtes tant promises entre deux biatchs. Dans les films pornos, dans les reality-show, dans les récits de Momo, tout ce qu’on voyait à la télé. Scarface… Miami, la piscine… On irait pas aussi loin, mais Momo connaissait une boîte en banlieue, avec la piscine, une super piscine, et plein de tassepés, Simon avait pas envie de voir ça ? Si Simon avait envie de voir. Mais d’abord faudrait qu’il se change, ils ne pouvaient pas débarquer comme ça, lui Mohamed, bien sapé en Lacoste impec, et Simon en SDF de sous les toits. Non, il avait raison ou pas ? Justement Il avait acheté des fringues pour lui. Simon n’en revenait pas, un cadeau, d’un ami. Pour lui. D’accord, il voulait bien. Ils s’arrêtèrent sur le parking désert d’un supermarché fermé. Le crépuscule était en train d’envelopper l’horizon, pendant que Simon se changeait il roula un spliff. Il avait choisi le genre de vêtement que lui-même portait, des choses que portait son entourage, tous les quartiers de France. Survêtement Tachini, chaussures Nike, polo Ralph Lauren. Rien n’était de marque, contrairement à son Lacoste mais à ses yeux ça en jetait quand même. Il lui avait choisi un polo rose, il voulait voir de quoi il avait l’air en rose le petit français. Il était parfait. En rose, c’était humiliant. Mais il souriait le Simon, il était heureux. Ce n’était pas seulement le cadeau de son ami, c’était des habits neufs, l’impression d’un renouveau, et tout ce fric ! Bon Dieu tout ce fric ! Trois fois depuis qu’ils étaient en route il lui avait demandé de regarder l’oseille, la fraîche, la fidèle ! Ah putain, adieu les galères, adieu l’écrivain dont personne ne veut, adieu les petits boulots déprimants. Il allait partir au soleil ! Il allait s’éclater ! il allait vivre sa putain de vie enfin et plus s’emmerder à essayer d’écrire, il en avait marre d’écrire de toute façon, ça le tuait. Il voulait passer à autre chose, il voulait l’aventure, il allait devenir voyou, voilà ce qu’il allait faire. Il allait partir et il ferait trafiquant, pourquoi pas !?

–       Ça te va super bien, le complimenta doucement Mohamed.

–       Ah ouais.

A vrai dire Simon rêvait mais tout de suite il ne se sentait pas très bien dans ces vêtements. C’était pas son style, c’était trop cité pour sa finesse d’esprit, et c’était rose, ça le gênait le rose, c’était féminin dans son esprit. Comme si Momo habillait sa poule de luxe.

–       Qu’est-ce t’en penses ?

–       Si, si c’est très bien, c’est très ton style quoi.

–       Qu’est-ce qu’il a mon style ? Il est pas bien ?

–       Si, si, c’est pas ça, c’est juste que moi je viens pas des quartiers comme toi.

–       Et alors ?

–       Je veux dire… euh… que c’est pas mon style c’est tout, tu vois.

–       Non, c’est pas assez bien pour toi c’est ça ?

–       Bah si j’ai pas dit ça ! C’est super ! Merci du cadeau, Wallah vraiment.

Il prononçait à la française, avec un ou à la place du wa, ça avait toujours fait sourire Mohamed, mais pas ce soir.

–       Tu sais quoi ? tu fais chier, fit-il soudain.

Il entra dans la voiture.

–       Bah tu fais quoi ?

Il prit deux mille et sortit.

–       Je te file ton fric et tu te démerdes.

–       Mais Momo ! s’exclama Simon.

Et dans cette exclamation on sentait toute l’intonation d’un gosse qu’on abandonnait, il le regardait presque suppliant, les billets dans les mains.

–       Tu sais quoi ? Tu te crois différent des autres mais en vérité tu fais rien de ta vie, t’es qu’une merde.

–       Mais qu’est-ce qui…

Soudain Simon réalisa ce qu’il avait dans la main.

–       Eh mais tu rigoles là ! C’est tout !?

–       Quoi c’est tout ?

–       C’est tout ce que tu me donnes ! On avait dit 60/40 !

–       C’est tout ce que tu auras.

–       Hein !? Mais en quel honneur ! ? C’est moi qui ai pensé l’affaire, c’est moi qui l’ai apportée, je suis le cerveau bordel.

–       Ah ouais ? Bin v’là que je vais te montrer les muscles moi, grogna Mohamed en revenant à grand pas vers lui. Il sorti son arme et tira à bout portant en plein visage. Simon s’effondra en hurlant.

–       T’es le cerveau ? Hein c’est toi le cerveau monsieur le françaouis !? Fils de pute va.

Et là sa rage, sa frustration, des années de frustration accumulées en prison, dans sa cité, toute sa vie, remontèrent d’un coup. Il tira une nouvelle fois, et puis il se servit de son arme comme d’un marteau en gueulant qu’il allait lui montrer son cerveau jusqu’à ce que dernier apparaisse effectivement, et que Momo s’arrête épuisé, surpris, au bord de vomir. Son premier meurtre. Sur l’instant il paniqua. Environ deux trois minutes, à ne pas savoir dans quel direction aller, regarder partout autour de lui, jusqu’à ce que son cœur ralentisse, qu’il recommence à penser rationnellement, crime, preuve, flic, etc. Il tira le cadavre jusqu’au coffre de la voiture et le glissa dedans après quoi il se rendit dans une station service, acheta de l’alcool à brûler puis alla incendier le cadavre dans les bois. Cette nuit là il fit bien la fête, mais le cœur n’y était pas. Il se saoula tellement que ça lui attira des ennuis avec les portiers et finit par se faire jeter comme un mal propre du paradis aux biatchs. Finalement il partit dans le sud jusqu’à Marseille et traversa. Il fut retrouvé et extradé deux mois plus tard. Les flics l’avaient retrouvé grâce au film du parking, le meurtre en couleur enregistré en live, il n’avait même pas besoin de ses aveux, on le reconnaissait très bien. D’ailleurs c’était au nom de son complice qu’on avait loué la voiture, une autre erreur. Voiture qu’on avait retrouvée abandonnée à Marseille. Pas difficile en ce cas de remonter sa piste, plus compliqué avec l’administration algérienne, deux mois donc. Le temps de se faire des illusions. Encore un peu. De se faire construire une maison, sans piscine mais c’est déjà bien, et de commencer les combines. Quand les flics lui sautèrent dessus il était entre deux putes russes à regarder Nabila sur son HD grand écran volé. L’ambition, c’était ça qui les perdait tous.

 

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