Planck ! 44

Coronada était plus accueillante qu’Inferna. A dire vrai Coronada était ce qui se faisait de plus proche du paradis. Un paradis de perfection. Les paysages y étaient aussi variés que magnifiques, dans une gamme chromatique chaque fois étudiée. L’architecture de ses villes était un modèle de goût et d’équilibre, jusqu’à la population elle-même qui tant dans ses traits que dans ses proportions ne pouvait qu’entraîner le spectateur dans l’admiration béate, même pour un Berthier. D’ailleurs on devrait dire surtout pour un Berthier qui comme le lecteur n’en doutons pas s’était attendu à tomber sur le tombereau des horreurs. Et pourtant l’horreur était bien là, car, comme il allait bientôt s’en apercevoir Coronada était un songe parfait, trop parfait. Il était si parfait même que chaque fois qu’au cours de l’histoire un peuple ou un autre s’était ému auprès de la Grande Assemblée Galactique de la barbarie Orcnos et de ses conséquences chaotiques, celle-ci s’était empressée d’y envoyer les ambassadeurs grincheux vérifier que l’abominable civilisation, si tant est qu’on veuille bien collaborer avec son régime particulier à base de destruction et de souffrance, était capable de produire un modèle de vie que certains autres peuples pourtant considérés comme plus élevés et même pacifistes avaient le plus grand mal à égaler. Autant dire qu’en ces temps d’invasion, de chaos, et d’élection, les dits ambassadeurs ne manquaient pas à la cour du cousin Léonard. Autant dire que les ambassadeurs les plus fraîchement promus, tout comme ceux qui initiés par la nouvelle religion universelle entendaient parfaitement le mot rédemption comme une punition nécessaire, repartaient tous convaincus qu’en effet collaborer était encore ce qu’il y avait de plus approchant du mot « espoir », qu’avec un peu de chance, peut-être, on allait un jour profiter de cette harmonie paradisiaque qui régnait sur Coronada. Pour les autres, les plus coriaces quoique toutefois pas assez courageux pour se présenter devant Zool l’Ignoble, il y avait l’esprit magnifiquement philosophe et retord de Léonard, Roi de Coronada et en vérité, comme tous les Orcnos et quel que soit le point de vue où on se place –du côté des dingues ou de celui des soignés- fou furieux assermenté. Ne s’était-il pas lui-même châtré un soir d’ivresse ?

Hein ?

 

Tous les Orcnos le croyaient. Et si vous l’avez ou le croyez encore c’est que vous-même vous êtes un Orcnos, une goule, un monstre, l’animal dans le placard, le cauchemar qui ronge, la maladie, un loup pour l’homme, toute les pollutions excepté nocturnes. Mais était-ce vrai ? Ça reste une autre histoire. Sur ce sujet, avec un délice subtil d’acrobate du sadisme, Léonard avait toujours laissé planer le doute. Mais il vous décrivait si bien le supplice, la souffrance abominable qu’il en avait tirée, et donc en somme le plaisir pour un Orcnos, que même les êtres asexués ne pouvaient croire qu’il avait complètement inventé cette histoire, ni qu’il ne l’avait pas réellement vécue de l’intérieur et non infligée à un quelconque de ses esclaves. Et puis il y avait sa différence à lui. Au contraire de tous, il ne vivait pas nu. Et ça aussi ce fut un choc pour le petit commercial, la nudité.

Les Orcnos de Coronada étaient divisés en deux sexes, les femmes avaient la peau laiteuse qui brillaient d’une aura électrisante, épilées de la tête au pied, les yeux fendus d’un vert- bleu uniforme, pailletés d’or, avec de courtes ailes en plumes nacrées, les seins comme des obus de différent calibre, la vulve prometteuse, les hanches puissantes et les jambes interminables. Les hommes eux, étaient en revanche noirs, également épilés, presque bleus, avec des yeux onyx fendus dans lesquels brillaient des constellations d’autres dimensions, ils avaient des corps musclés, parfaits, de longues cuisses, des mains magnifiques et des sexes intimidants, longs, larges, avec des couilles comme des noix de cocos. Se promener dans une ville, ou bien, comme Berthier, être reçu à la cour même du roi, était une expérience toute à fait terrifiante de ce que la sexualité la plus torride pouvait produire. Car cette nudité là n’était pas celle des étalages de viande des plages naturistes, ni forcément anonyme des statues grecques, cette nudité là avait la présence explicitement sauvage qu’implique le terme « petite mort ». Et dans cette petite mort là, celle qui se trimballait à tous les coins de rue, il y avait toute la sauvagerie que l’on pouvait attendre d’une telle civilisation traduite en termes de sexe. Ainsi, la première chose qui frappait quand on pénétrait dans la salle du trône c’était la tension fondamentalement sexuelle qui y régnait. Comme si à la moindre caresse, au moindre frottement de peau, allait se déclencher une bacchanale sans limite.

Mais en réalité, il ne se passait rien. Les Orcnos restaient ce qu’ils étaient, ils prenaient plus de plaisir et se nourrissaient plus de leur propre souffrance qu’en satisfaisant leur pulsion primaire. Du moins, rien sur leur planète. A certaines époque du siècle, mâles et femelles se retrouvaient dans l’atmosphère de Coronada et copulaient si furieusement qu’un seul et unique, monstrueux orage, éclatait, recouvrant la totalité du ciel. L’orage durait trois semaines, on y baisait si fort que parfois il pleuvait du sang et tout le monde sauf le roi y participait. Mais Berthier avait raté l’événement de quelques 100.000 ans et la tension donc était quelque peu remontée depuis.

Mais ce n’était peut-être pas ce qu’il y avait de pire. Le pire semblait à venir, dans les mots même du roi quand il s’adressait par exemple à un ambassadeur réclamant une indulgence.

–          J’avoue que j’ai du mal à suivre votre raisonnement monsieur l’ambassadeur, vous voudriez que nous occupions les territoires de vos ennemis mais vous ne voulez pas que nous fassions travailler votre population. La guerre coûte cher monsieur l’ambassadeur, devons nous être les seuls à en supporter le coût ?

–          Au départ il s’agissait de votre guerre, protesta le plénipotentiaire, un gros crapaud jaune. C’est vous qui avez amené la discorde.

–          C’est notre rôle je le crains, concéda le roi Léonard.

–          Nous avions un accord de paix avec vous.

–          Oui je comprends, mais la paix ne dure jamais dans l’univers, vous le savez comme moi, tôt ou tard boum ! Bang ! Planck ! C’est comme l’on dit vulgairement dans l’ordre des choses.

–          D’accord, d’accord, concéda à son tour l’ambassadeur qui n’était certainement pas un de ces stupides pacifistes, mais tout de même vous avez violé nos accords.

–          Vous n’avez pas beaucoup crié pour un viol.

–          Car nous espérions que vous nous apporteriez un peu de votre sagesse !

–          Et qu’avez vous eut au lieu de ça, expliquez-moi ?

–          La discorde et la haine.

–          Très bien je comprends, ce que vous nous reprochez au fond c’est de nous nourrir.

–          Eh bien…

–          Vous savez bien que la haine, la discorde, la peur est une chair comme une autre pour nous. Nous sommes les enfants du Chaos et vous êtes ses victimes. Mais quoiqu’il en soit nous sommes là, l’autre versant de votre monde et tout comme nous ne pouvons survivre sans votre désastre vous ne pourriez vous accomplir de grande chose si vous n’aviez pas si peur de votre destruction. Monsieur l’ambassadeur vous êtes un homme intelligent, osez prétendre que je me trompe.

Monsieur l’ambassadeur se sentait confus. Non pas parce que le roi mettait un quelconque venin dans ses paroles, il n’était certainement pas aussi frustre que son cousin l’Empereur, mais bien parce que ce raisonnement ne laissait aucune marge de discussion pour ce diplomate dont l’âge et la maturité dispensait de voir la vie comme une expérience sans fin dont on pouvait profiter sans faim. De toute façon Léonard aurait convaincu un croyant de lui vendre ses prières. Et c’était aussi cela qui participait au pire. Cette force de conviction, cette intelligence dans le raisonnement, cette façon au fond qu’il avait de vous faire admettre l’atroce, car, il faut le préciser, en échange de la fameuse occupation, la population asservie que représentait le diplomate était employée à exploiter des mines de polonium 210 pur, avec toutes les conséquences qu’on imagine. Léonard, à sa façon, était le Diable en personne –ce que confirme d’ailleurs tous les terriens qui l’ont rencontré un jour et qui explique pourquoi nombre d’hommes politiques allaient de temps à autre faire un stage à sa cour – et son royaume, à bien y regarder était l’expression de cette force qui écrasait tout. A bien y regarder, ce modèle d’équilibre et de chromatique faisait penser à la peinture parfaite, absolue, d’un fou génial, vernis magnifique d’une civilisation atroce. Un peu comme si le IIIème Reich avait eu du goût, comme si Hitler avait lu Proust, comme si Staline s’était mis à débiter des alexandrins.

Berthier ne pouvait s’empêcher d’être fasciné et terrifié à la fois, pour autant, comme il s’en aperçut quand il fut présenter avec Lubna par le Duc Letho, la créature devant lui n’appréciait pas beaucoup les humains, même s’ils étaient pour lui un objet de curiosité délicieux. Un peu comme le charognard aime fouiller la chair. Le roi donc préférait torturer ceux qu’il rencontrait avec son esprit plutôt qu’avec des pinces-coupantes.

–          Majesté, permettez-moi de vous présenter la favorite du roi la Princesse Lubna, et son chaperon, monsieur Berthier, fit le Duc Letho avec une magnifique révérence.

Derrière, les gorilles poussaient les intéressés à se rapprocher du trône du bout de leurs armes.

–          Princesse ? Mon cousin vous a donc fait princesse, c’est un grand honneur vous savez mademoiselle, approchez.

Lubna se laissa tirer, le regard absent, le roi l’attrapa par les entrelacs de la boule d’osier qui lui coiffait toujours la tête pour l’examiner. Puis il demanda à Letho d’enlever le masque, découvrant son visage triste et sans expression.

–          Mmmh pas mal, je ne suis pas très amateur d’humain mais j’avoue que mon cousin a du goût. Il fit signe à Berthier de s’approcher. Et vous monsieur il paraît que vous êtes chanteur.

–          Euh oui messire, de Karaoké.

–          Oui, oui, on m’en a parlé, fit le roi en repoussant négligemment Lubna. Une invention à vous à ce qu’on m’a dit.

–          Oui majesté, mentit le commercial.

Le roi sourit.

–          Mais non ce n’est pas une invention à vous. J’ai été sur terre savez-vous, on m’y a même longtemps adoré.

–          Ah euh non… je l’ignorais…

–          Les arabes m’appelaient Sheitan, Satan dans votre langue.

Berthier déglutit.

–          Ah oui ?

–          Mais c’est exagéré, je n’ai jamais eu tous les pouvoirs qu’ils me prêtaient, question ignominie les humains sont beaucoup plus doués que nous autres Orcnos.

Berthier ne savait quoi répondre, d’ailleurs est-ce qu’on répondait à un roi qui philosophait ? Surtout quand on était entouré de colosses nus avec des bites monstrueuses et encadré par des soldats cuirassés comme des tanks, armés de fusils non moins phalliques. Berthier avait le sentiment que non.

–            N’êtes-vous pas d’accord monsieur Berthier ?

–          Euh… avoua Berthier en rougissant. Il n’avait pas prévu que le roi lui demande son avis et à dire vrai avait un petit problème de vocabulaire, qu’est-ce que sa majesté entendait par ignominie ? C’était quoi ce mot ? Il n’était pas sûr. Ça sonnait un peu comme ignoble, mais encore ? L’esprit du commercial était quelque peu sapé par le verbiage du marketing et le sabir des chansons d’amour qui saturait les machines à Karaoké. Sans compter, qu’en secret, il avait toujours admiré Nicolas Sarkozy, il aimait les mots simples et les formules chocs, la philosophie et les mots choisis étaient un peu éloignés de sa stratosphère. Je ne sais pas, peut-être…

–          Vous comprenez le sens du mot ignominie monsieur Berthier je suppose ?

–          Euh… ça avoir avec ignoble.

–          C’est cela même, toutes les choses ignobles que vous êtes capable de faire, l’horreur. Et l’horreur humaine est bien pire que l’horreur Orcnos, n’êtes-vous pas d’accord ?

Berthier réfléchit à tout ce qu’il avait vu, entendu et surtout ressenti des Orcnos, puis à tous les massacres dont parlait la télé, compara et ne fut pas bien sûr d’être d’accord. Mais comment le dire diplomatiquement ? Comment expliquer devant cette assemblée ce qu’un pauvre humain pouvait ressentir face à la Terreur Absolue. Comment leur avouer ce qu’au fond il ressentait face à eux tous, les Diables. Pourraient-ils seulement comprendre, eux les dominants ?

–          C’est pas la même chose, répondit platement Berthier, ignorant complètement qu’il était en train de magnifiquement s’embourber dans une discussion comme les adorait le roi.

–          C’est à dire ?

–          On peut pas comparer, insista Berthier.

–          Oui mais encore ?

Berthier commençait à être à court d’argument.

–          Euh… vous c’est différent.

–          Différent comment ? développez je vous en prie.

Berthier réfléchit intensément.

–          Nous on mange pas les gens par exemple.

–          Ah bon ? Et les Khmers Rouges au Cambodge qui mangeaient le foie de leurs ennemis, et en Afrique ! ? Et en Papouasie Nouvelle Guinée ? Oh, je vous l’accorde, nous vous y avons largement poussé, quand nous n’avons pas pris tout simplement votre place, mais avouez que de ce point de vue là vous êtes un terrain fertile.

–          Un terrain fertile ?

–          Il ne faut pas beaucoup vous entraîner pour retourner à la barbarie. Dites le moi si je me trompe.

Berthier réfléchit de nouveau à ce dont on causait dans le poste et se remémora le brief de son « secrétaire particulier » au sujet des atrocités Orcnos. Non décidément ça n’avait rien de comparable.

–          Nous on détruit pas des mondes.

–          Non vous détruisez des nations entières, c’est vrai, et vous vous détruisez vous-mêmes en plus, ce que nous ne faisons jamais.

–          Oui mais c’est à cause de vous non ?

Sur ce sujet Berthier n’était pas bien sûr, l’influence des Orcnos sur la terre était encore une chose floue pour lui car à sa connaissance, sur terre il n’avait jamais croisé d’Orcnos. Peut-être en avait-il déjà senti durant ses terreurs nocturnes d’enfant, mais il ne s’en souvenait plus.

–          C’est largement exagérer notre influence. Nous n’avons jamais fait que profiter de votre propre sauvagerie. Hitler par exemple était très humain, Pol Pot aussi, leurs guerres nous ont amplement profité je le reconnais mais nous n’avons poussé personne à construire des camps de concentration. A vrai dire je ne comprends pas qu’on puisse regretter une planète pareille.

–          Je croyais que vous aimiez bien quand ça saigne.

–          Certes mais surtout quand les gens y prennent plaisir, et tous vos sadiques, vos psychopathes, vos tortionnaires ne compensaient absolument pas le manque d’enthousiasme complet de vos populations face à des pollutions dont elles étaient pourtant les seules responsables. En fait, à bien y réfléchir, les êtres humains sont des pleureuses. Vous préférez vous plaindre que d’agir. C’est peut-être votre façon de jouir à vous au fond.

Berthier n’était pas très sûr d’aimer ce qu’il entendait. Soudain c’était comme s’il se sentait rentrer dans la peau d’une sorte de nationaliste de la race humaine toute entière.

–          Peut-être bien mais dites donc comparé à vous tous !

–          Nous tous ?

–          Les… euh… extra terrestres là, vous et les autres, on est rien !

–          Ça je ne vous le fait pas dire.

–          C’est pas nous qui avons détruit la terre ! C’est normal qu’on se plaigne. Et Ozone c’est les ordinateurs ! Qu’est-ce que ça vous ferais vous si on vous détruisait votre planète, vous vous plaineriez pas ! ?

–          Ça ne peut pas arriver, répondit le roi sur un ton lugubre.

–          Oui, bon admettons, marmotta Berthier en détournant le regard, mais imaginons.

Le roi se pencha et serra le poing.

–          Alors nous écraserions le cœur de nos ennemis et nous le donnerions manger à nos enfants. De toute façon là n’est pas la question. Vous auriez détruit votre planète tout seul tôt ou tard, et sans l’aide du cosmos. Vous êtes naturellement enclins à l’autodestruction.

Intensément, et parce que ce qu’il entendait ne lui plaisait pas moins, Berthier retourna à ses chères études, à savoir ce qui lui avait été transmis dans le poste. Et à vrai dire le portrait dont il se souvenait n’était effectivement pas glorieux. L’homme courait à sa perte perpétuellement et il avait l’air d’aimer ça. Mais quand même, cette façon de les dénigrer ne lui plaisait d’autant pas que depuis qu’il avait pris ses responsabilités dans l’univers, il savait, il sentait ce que c’était d’être humain. A savoir, globalement, dans son cas, d’être dans la peau d’un total et solitaire étranger disposé au milieu d’un univers foldingue dont il ne comprenait pas le dixième et dans lequel il essayait désespérément de s’intégrer. Aussi, après avoir réfléchi intensément il osa l’impossible pour lui : taper du pied dans un gros mot et essayer de lui lancer comme un défit. Mauvaise idée.

–          Oui mais il y a l’Amour….

–          Quoi l’Amour ?

Le commercial hésita. L’amour ? De quoi il parlait ? Il n’était même pas sûr de savoir ce que cela voulait dire. Il improvisa.

–          Nous au moins on aime, on espère ! Vous rien !

–          A ça… cette chose dont vous autres avez été bercés, ce sentiment soit disant sublime et unique qui finit par unir tout à chacun. Mon cousin y croit, d’où la présence de cette femme ici, moi pas. La vie n’est pas amoureuse, elle est Chaos, Incertitudes et Coïncidences, les Trois Piliers du Cosmos. Le seul but de la vie c’est la vie.

Berthier ne savait quoi répondre. Il est vrai que sur la question de l’amour, comme tout individu normalement constitué, il était surtout informé par les chansons qu’il écoutait et les contes avec lesquels tout à chacun était bercé depuis l’enfance. Quant à la question religieuse, il ne la comprenait même pas. Tendre l’autre joue c’était bien beau mais…il réfléchit à ça un moment. Et tandis qu’il réfléchissait, au-dessus de sa tête, à une dizaine de milliers de kilomètres, on réfléchissait à tout autre chose que l’amour.

–          Alors c’est ça votre plan Krome, on se téléporte et on tire dans le tas.

Le commandant Congo n’avait pas l’air d’accord.

–          Bah oui pourquoi ?

–          Pas très subtil et très dangereux, désapprouva le professeur Wiz. Vous vous rendez compte à qui on a à faire ?

–          J’espère bien que je m’en rends compte, ricana le martien, j’adore bouffer de l’Orcnos surtout ceux de Coronada. La viande on dirait des filles.

Le commandant agita sa gracieuse tête, ses longs yeux luisant comme de la braise.

–          Il ne s’agit pas de manger des gens mais de sauver ! Pensez à la sécurité de la Prostituée au lieu de votre estomac.

Krome grommela un sourire de bandit.

–          Vous inquiétez pas pour ça, ça sera fait, vous pensez à me couvrir c’est tout.

–          Vous n’allez manger personne alors, s’assura le professeur.

–          On verra bien si j’ai le temps… se marra le monstre.

Le professeur n’aimait pas les points de suspension qu’il avait mis au bout de sa phrase. D’ailleurs rien dans ce pseudo plan ne lui plaisait. Qu’elle idée d’avoir pensé que ce bandit pourrait les aider ? Ce ne serait même pas inventif, ce serait barbare, sauvage, et peut-être même pire, une catastrophe. Mais il n’avait pas beaucoup le choix, il n’allait pas descendre lui-même. Quant à Honoré, qui écoutait dans son coin, il se demandait pourquoi personne ne lui avait confié d’arme.

–          Je veux venir avec vous, intervint-il en se levant.

–          Pas question, vous êtes trop précieux à la Cause ! N’oubliez pas les enjeux véritables de tout cela, il s’agit de sauver l’univers !

–          Et de sauver la femme que j’aime ! s’exclama le comptable, surpris lui-même par cet aveu en forme de cri du cœur.

–          Vous serez plus efficace en restant ici avec moi, assura le professeur.

–          Il a raison vieux père, intervint Krome à son tour, ça va pas être folichon en bas, et nous visiblement on va avoir besoin de toi plus tard. Fais confiance aux professionnel, ajouta t-il avec une bourrade.

Un des humanoïdes de la garde du commandant chargea son arme, il y eut un bruit particulier de fusion suivi d’une série de cliquetis sinistres. On aurait dit une monstrueuse mâchoire en train d’écraser quelques petits os en métal, Honoré sentit la moitié de son courage foutre le camp dans un tout petit trou. L’autre moitié essaya une nouvelle fois de protester, mais la conviction n’y était pas. Il les regarda s’armer et s’équiper puis se rassit dans son coin l’air misérable.

–          Je vous en prie, faites qu’il ne lui arrive rien, pria t-il à haute voix, comme s’il était seul.

Krome lui infligea une gifle de molosse sur l’épaule.

–          T’inquiète pas vieux père, on vous laissera pas tomber, je comprend pas très bien pourquoi c’est si important mais ça l’est, alors tu peux compter sur moi.

Sur quoi il fit signe aux autres et tous s’engouffrèrent dans le télétransporteur qui dans quelques secondes devait les projeter dans la salle du trône du roi Léonard.

 

Le professeur avait mentalement fait le calcul de leur chance de s’en sortir vivant, et le chiffre était astronomiquement bas. En fait il était si bas qu’il s’approchait du zéro absolu. Les Orcnos n’étaient pas des guerriers à prendre à la légère et la salle du roi Léonard sans nul doute un des endroits les mieux protégés de leur empire. Mais la situation était désespérée et il n’y avait aucune chance de convaincre les Orcnos de leur rendre Lubna. Dieu leur était indifférent, et jusqu’ici la réciproque était vraie, d’autant plus que tout ce qui ressemblait au chaos sous toutes ses formes avait naturellement la faveur des monstres, probable qu’avec le temps ils trouveraient un moyen de s’accommoder des changements étranges qui s’opéraient dans l’univers, et ce simple principe le terrifiait autant sinon plus que l’idée même de cette modification au cœur de la vie. S’imaginer la personnification du chaos fanatisé par une sorte de Dieu vivant ayant tout contrôle sur l’univers c’était comme de s’imaginer demain l’enfer au service de la vie. Le néant absolu, la souffrance éternelle, la fin du moindre espoir, le Grand Rien. Alors dans cette logique, confier cette mission de sauvetage au pire bandit du cosmos c’était peut-être ce qui pouvait se rapprocher le plus du dernier espoir, et cet espoir là n’était pas particulièrement réconfortant. Pour autant le professeur savait que dans ses calculs interviendrait toujours une inconnue, le facteur chance, et tant que ce Dieu n’aurait pas la main mise complète sur l’univers, ce facteur là continuerait à distribuer son courrier magique. Oui, le professeur croyait à la magie, plus exactement il croyait au Mystère, mystère dont était en train d’essayer de s’affranchir ce même Dieu en s’immiscent dans le système même de la vie. Il croyait à l’inconnue X qui modifiait systématiquement les prévisions les plus pointues ou au moins les rendait aléatoires, donc intéressantes, imprévisibles, et pour tout dire il avait raison. En confiant cet X au pire bandit du cosmos et à son équipe, il avait confié l’improbable à l’imprévisible, le mystère à celui qui s’en riait avec une inclinaison au suicide particulièrement frappante. Même si pour tout dire Krome était tout sauf un suicidaire. Il jouait sa vie à pile ou face avec l’intime conviction que la pièce tomberait toujours de son côté quitte à tricher en la retournant au dernier moment. Et puis il y avait son talent particulier à tuer tout ce qui pouvait l’être sans même y réfléchir et ce n’était ni le nombre ni les projections mentales de peur pure que lui lancèrent la garde à s’en encontre qui pouvait le soumettre. La peur était sa maîtresse et la mort son épouse. Ce fut un tourbillon de coups de feu et de sang noir éclaboussant les visages, une litanie de cris de haine et de hurlements de douleur, ce fut un déchaînement de violence bref mais sans rémission, l’apocalypse concentrée en quelques minutes, surgissant sans alerte dans la vie des tout puissants Orcnos. Ce fut une surprise. Complète, totale, massive et qui laissa aux rares survivants un goût de cendre. Les Orcnos avaient déjà été battus dans le temps, avant que le D-Mart ne développe pour eux toute leur magnifique technologie de guerre et même après à quelques rares occasions, mais jamais en si peu de temps et par un si petit groupe d’adversaires, et surtout pas en perdant à l’occasion un roi. Krome lui avait troué la tête au passage avant de disparaître avec les deux humains, et trois humanoïdes survivants. Le goût de cendre ne tarda pas à faire place à celui de la vengeance. Et il tarda si peu qu’il en fallut d’un cheveux pour que l’appareil du commandant Congo ne soit détruit quelques minutes après l’attaque, juste le temps de se sortir de l’orbite de la planète et de se mettre en hypervitesse. Mais à l’instar des klingons, chez les Orcnos la vengeance est un plat qui se mange froid.

 

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