Planck ! 43

La pluie avait fini par s’arrêter et les survivants par se réunir. Toxic avait le bras cassé, une des gueules tatouées et l’ivrogne au bâton étaient morts sous le poids du toit. Honoré avait miraculeusement échappé à une esquille de bois de 37 centimètres, tranchante comme un rasoir, fichée à quelques millimètres de son crâne, si près qu’en se redressant de sous les décombres, le dos et les jambes meurtris, il se coupa à nouveau le cuir chevelu, ça lui faisait comme un v sur le crâne. Ils étaient en train d’enterrer les morts avec les autres villageois, quand la petite troupe qui escortait le Sicaire fit son apparition avec du gibier visiblement bien mort lui aussi. Le groupe était essentiellement composée d’Abâ à gueule tatouée, l’un d’eux avait les poils amalgamés en dread locks à l’une des nattes étaient accrochées trois perles aux couleurs rasta, autour de son cou était suspendue une large plaque en argent et ivoire représentant l’Afrique. Le Sicaire quant à lui ressemblait à une mante religieuse de deux mètres de haut qui marchait d’un pas gracieux sur ses deux pattes arrière. Il avait une voix forte, habituée à l’autorité et parlait visiblement plusieurs langues en même temps parce que tout le monde le comprenait, même Honoré.

–          Qu’est-ce qui s’est passé ?

–          Le déluge, ça va vieux frère ? demanda Krome en levant la main.

Le Sicaire toucha sa paume du bout d’une mandibule qu’on devinait dangereuse.

–          Le déluge tu dis ? Il avisa un grêlon qui fondait tranquillement au contact de la vapeur chaude et laiteuse qui couvrait la terre mouillée. C’est quoi ça ?

–          Sur ma planète on appelait ça des momoks, des aberrations, expliqua le rasta tatoué.

–          Mais c’est de la glace ! s’exclama le Sicaire en tâtant l’objet translucide. De la glace ? Ici ?…. Ça commence vraiment à bien faire tout ça ! Regala se dérègle il va falloir que nous trouvions une nouvelle planète.

Personne n’avait l’air de penser qu’il disait ça à la légère, et ils échangèrent un regard grave. Honoré se sentait un peu exclu. Ça avait l’air de signifier beaucoup pour eux mais il ne comprenait pas quoi, et puis d’abord c’était qui ce machin vert qu’avait l’air du chef des singes tatoués ? Question qu’il ne formula pas mais qui lui fut rendue à haute voix par le Sicaire lui-même.

–          C’est qui lui ?

–          Y s’fait appeler Règle en Fer.

–          Règle d’Enfer ?

–          Non en Fer.

–          Qu’est-ce que ça veut dire ?

–          C’est ce qu’on se demandait quand les piliers ont foutu le camp, expliqua NoWay.

La chose hocha sa tête triangulaire vers le comptable.

–          C’est pas banal comme surnom, et d’où ça vient ?

–          Euh de mon ancien métier….

–          Et tu faisais quoi ?

–          Comptable.

La terre gronda.

–          C’était quoi ce bruit ? demanda Krome.

–          La terre… répète pas ce mot là ici Règle en Fer, je sais pas pourquoi mais le répète pas, ordonna NoWay.

–          Pas de problème, bafouilla Honoré.

Le village mettrait du temps à se remettre de la catastrophe, mais en attendant, inutile de se priver de festin. On récupéra les tonneaux de bière rescapés, et on fit cuire en brochette une chose qui avait tout l’air d’un lapin à six pattes, quoique gros comme un sanglier. Mais Honoré avait trop faim pour s’arrêter sur l’aspect ou même le goût bizarre, la viande était quand même bonne ainsi que la compagnie. Tous pirates qu’ils étaient et dangereux comme les crocodiles qui sommeillaient près de l’astronef rouillé et déchiqueté par les grêlons, c’était des individus simples et chaleureux, sans manière. Sans poser de question ils avaient adopté Honoré « Règle en Fer » Montcorget. Tout étonné de sympathiser avec des singes, Honoré ne vit même pas la soirée passer. Ce fut au matin que les choses se gâtèrent.

Le phénomène était rose, épais comme une croûte, légèrement variqueux et lui barrait le ventre telle une large cicatrice suintant d’un pus jaunâtre. Mais surtout le phénomène le démangeait horriblement. Il s’était gratté une partie de la nuit et avait mis à vif dans son sommeil la plaie. Honoré n’avait pas oublié son rêve de l’avant veille et il était terrifié. Comme si Mère Nature en personne avait un compte à régler avec lui au plus intime. Et si c’était le cas, cela expliquait peut-être que la pluie s’était quasiment transformée en catastrophe biblique à son réveil ou pourquoi l’appareil avait soudain manqué d’oxygène en dépit du fait que –Krome avait vérifié- rien à bord n’était tombé en panne et que l’astronef avait même plutôt bien résisté à la tempête.

Honoré n’était pas du genre à prêter la moindre vertu aux rêves et le terme prémonitoire n’était d’aucun de ses dictionnaires. En somme il n’était même pas préparé à la situation, n’avait aucun mot à poser sur ce qui venait de se produire. Et l’hypothèse vertigineuse qu’il venait d’en tirer n’aurait logiquement dû être nié par un avis définitif comme : « c’est une coïncidence, un hasard. ». Exception faite qu’il n’avait non plus jamais remarqué de coïncidence dans sa vie et n’avait pas plus jamais utilisé le terme de hasard.  Dépourvu de vocabulaire mental, dépourvu d’expérience il était donc vierge pour toute forme d’interprétation, et même si l’énormité de l’idée, le fait que la nature lui en veuille personnellement, frisait pour lui la folie, il sentait en lui comme une étrange certitude. Mais fallait-il le dire ? Rien n’était moins sûr. Comment prendraient ces bandits de savoir que sa simple présence les mettait en danger de mort, à moins que la nature ne se concentre désormais plus que sur lui, comme cette seconde journée sur Regala sembla vouloir lui démontrer.

Cela commença par une prodigieuse noix de coco qui manqua de s’écraser sur sa tête, s’il ne s’était soudain levé pour aller se gratter à l’abri des regards, l’engin le ratant de quelques millimètres avec un bruit massif, le laissant blême et stupéfié. Puis il y eut le crocodile.

Le village reconstruisait lentement, le Sicaire dirigeait l’opération et les Abâ prêtaient leurs muscles, Krome faisait de menues réparations sur leur appareil et Montcorget pissait quand ça se produisit. Si l’énormité des monstres qui avaient trouvé refuge dans l’astronef échoué laissait volontiers croire qu’ils n’avaient ici aucun mal à se nourrir, jamais Honoré aurait pensé qu’il puisse se déplacer à une telle vitesse, ni sur une aussi longue distance. Heureusement la chose faisait des bruits de gorge épouvantable qui alertèrent tout le monde, Honoré Montcorget comprit soudain pourquoi le grand machin vert était le chef de la bande. D’un coup de mandibule il épingla le crocodile au sol et de l’autre lui fit sauter la tête, qui claquait encore, giclante de sang bleu quand elle atterrit aux pieds d’Honoré.

–          Les animaux deviennent fous, fit le Sicaire d’une voix désabusée, tu ferais bien de pas t’éloigner.

Ensuite ce fut le nuage de moustiques. Surgit de la forêt comme un essaim de frelons qui s’était jeté sur lui et avait noyé sa tête dans un nuage furieux et gris, le laissant retomber sur ses fesses, exsangue, le visage boursouflé de piqûres, avant de s’enfuir, anonyme et furibard vers la forêt qui les avait vus naître. En le ramassant NoWay marmonna :

–          Toi t’aurais jamais dû dire ton ancien métier, ça t’a pas porté bonheur.

–          Je veux rentrer chez moi, supplia le malheureux en se blottissant comme un enfant dans les bras du grand singe. Je veux rentrer chez moi…

–          Et c’est où chez toi ? s’étonna ce dernier, un peu embarrassé.

Honoré Montcorget ne répondit pas à cette question. Pas tant qu’il avait peur d’étranges conséquences que lui-même ne le savait plus très bien où c’était justement chez lui. Avec Lubna ? Mais où était-elle sa flamme ? En tout cas ce n’était plus à Bondy et pas non plus ici et peut-être même plus dans son propre corps. Voilà où il en était. Lui, l’homme qui pendant plus de cinquante ans n’était jamais sorti de son monde, n’avait jamais été atteint du moindre problème existentiel, connu ni l’amour, ni n’avait été effleuré par la moindre leçon cosmique, lui l’être immobile, voilà qu’il était projeté hors de tout, face à quelque chose dont il ignorait tout, une haine mystique qui ne donnait même pas son nom. Et puisqu’il n’avait jamais été atteint par des mots comme « destin » ou « imagination » ni même « mystique » tout ce qu’il pouvait tirer de cette expérience, c’était un désespoir complet qui lui faisait envisager la vie comme un trou.

–          Allez viens bonhomme, on va te soigner.

Ce fut là qu’ils découvrirent la plaie qu’il avait sur le ventre et qui s’était salement amochée au fil de la journée. Le rasta s’occupa de le soigner avec des herbes à lui roulées en cataplasme qui le soulagèrent et lui couvrit la tête d’une crème verdâtre du plus bel effet qui lui donna en séchant rapidement l’air de la créature du lagon.

–          Whâ t’es beau comme un cul mon con ! rigola Krome en le découvrant.

Honoré ne trouva même pas la force de protester.

–          J’vais mourir, se contenta t-il de geindre.

–          Meuh non tu vas pas mourir, t’as juste pas l’habitude du climat !

Mais bien sûr il savait que ce n’était pas le climat et ce qui se passa ensuite le lui prouva définitivement. Il n’avait pas fait deux mètres que pris d’un vertige il s’adossa à un des pilotis d’une maison encore debout, provoquant un sinistre craquement qui heureusement alerta Krome. L’énorme se jeta sur lui juste avant que la maison ne s’effondre, à la grande désolation de tous.

–          Brazza ! s’écria le Sicaire en découvrant sous les décombres le cadavre du rasta. Qu’est-ce qui s’est encore passé ! ?

–          Va savoir, grogna Krome en relevant Montcorget. Ça va vieux père ? Dis donc c’est pas ta journée toi.

–          Il est maudit, c’est à cause de son métier, affirma NoWay.

Les autres se mirent à grogner. Le Sicaire agita sa tête triangulaire en direction de l’intéressé.

–          Nous avons un problème Krome. Ton ami attire la foudre et Brazza est mort.

–          J’ai demandé asile, plaida Krome.

–          Je sais mon ami c’est pourquoi on va se réunir avec les autres, quant à toi, dit-il en se tournant vers Honoré, il va falloir que tu nous dises qui tu es exactement.

–          Euh… sans te commander Sicaire je crois pas que ça soit une bonne idée, plaida NoEar.

–          Ah oui et pourquoi ?

–          Quand ce gars nous a dit son métier la terre a grondé, il s’approche d’une maison, elle s’effondre, les moustiques et les crocos lui sautent dessus, non moi je dis moins on en saura sur ce gars mieux on se portera.

Les autres approuvèrent avec des ouais plus aboyés que grommelés. Le Sicaire considéra Montcorget quelques instants avant de lui demander :

–          Qu’est-ce qu’on va faire de toi ?

Sur le moment Honoré fut presque heureux, parce que sur le moment il se dit qu’il allait mourir d’une fin brève, planté par une des mandibules du géant vert, au lieu de souffrir de mille façons, objet de torture de la nature en folie, tel qu’il l’avait cauchemardé. Mais ce qui lui tenait encore lieu de destin en avait semble t-il décidé autrement.

Ils en étaient encore en train à se demander ce qu’ils allaient faire de lui quand trois appareils, toutes sirènes dehors, surgirent dans le ciel, les turbines hurlantes et atterrirent au bord du fleuve, les canons pointés vers eux.

–          Qu’est-ce que c’est qu’encore ça ? grogna Krome en mettant la main sur la crosse de son blaster. Deux troupes de molosses humanoïdes, bardés de carbonite et de kevlar, entrèrent en scène, surgissant des chaloupes, immédiatement suivies d’une gracieuse girafe borgne sur le cou de laquelle sinuait une longue cicatrice.

Une bulle de pensée éclata dans les leurs.

–          Sicaire, je suis le commandant Congo, je suis venu en paix.

Il y eut un instant de flottement pendant lequel Abâs et les molosses se jaugèrent, tous prêts à se réduire mutuellement en pâté de viande au moindre battement de paupière. Un de ces instants où le bourdonnement d’une simple mouche semblait pouvoir déclencher l’explosion. Ce même court moment pendant lequel le condamné a le temps d’évaluer le poids qu’aura la guillotine sur son cou et le bruit qu’elle fera en le tranchant. Enfin la chose verte dit :

–          Je te connais commandant, tu es un mercenaire, les mercenaires ne viennent jamais en paix.

–          Cette fois c’est différent.

–          Pourquoi ?

–          Nous sommes venu pour cet homme, répondit télépathiquement la girafe en hochant la tête du côté d’Honoré.

–          Qu’est-ce que j’ai encore fait ? sursauta l’intéressé à haute voix.

–          Il faut que vous veniez avec nous, et vous aussi Krome, il faut nous aider, vous seul pouvez peut-être encore sauver l’univers.

–          Moi ? croassa l’énorme en ricanant. Moi sauver l’univers ?

–          Peut-être… nous avons besoin de vous pour une intervention et de lui… mais ce serait trop compliqué à vous expliquer suivez-nous, je vous en prie, il vous expliquera tout là haut.

–          Il ? Qui ça il ? demanda le Sicaire.

–          Le professeur Wiz.

–          Qui c’est encore celui-là ? grogna Honoré.

 

En lançant son SOS Timothy Arlington Wiz avait eu de la chance. Il n’était pas tombé sur les policiers désormais fanatisés du P.I.G, n’avait pas reçu non plus l’aide du G.A.G complètement asservi à l’idée de Dieu et enfin n’était pas non plus tombé sur un vaisseau Orcnos. Il avait croisé la route d’un groupe de mercenaires déjà au fait de la folie qui semblait s’être emparée d’une partie du cosmos, ce même désordre que connaissait Regala. Il n’avait donc pas eu besoin de beaucoup d’explications pour les convaincre de l’aider, d’autant que son nom était quasiment connu dans l’univers tout entier. Convaincre Honoré de sa propre importance fut en revanche une autre paire de manche.

– Monsieur Moncorget, croyez-vous en Dieu ?

Honoré ne s’était jamais posé la question, même si celle là il avait l’impression de l’avoir déjà entendue. Peut-être un de ces Témoins de Jéhovah qui périodiquement s’invitait dans leur zone pavillonnaire ou bien au cours de son aventure jusque dans ce vaisseau. Honoré n’en savait plus rien et il se fichait qu’on l’entretienne sur Dieu, beaucoup trop loin du désespoir bien concret qui le rongeait.

–          Je ne sais pas, je m’en fiche.

–          C’est bien dommage parce que Dieu lui croit en vous.

–          Bin on est pas dans la merde, commenta Krome en adressant un coup d’œil désolé au comptable.

–          Je lui ai rien demandé, répondit-il sans réfléchir.

–          Dieu ou ce qui se fait appeler Dieu, pour tout vous dire je ne sais pas ce que c’est que ça.

–          Comment ça ?

–          Ce qui s’est introduit chez les Régulateurs par l’intermédiaire des Anciens.

–          Des quoi ?

–          Les Anciens sont une race à part dans l’univers, nombreux sont ceux qui pensent qu’ils sont même à l’origine de celui-ci, une théorie à laquelle je n’adhère pas, quoiqu’il en soit les Anciens le pensent eux. Ce sont eux qui ont financé mes études quand je cherchais un moyen universelle d’inter agir sur le cosmos. Je ne savais pas ce que je faisais, je croyais que j’agissais pour le bien des races intelligentes. Connaissez-vous ce vers d’un de vos poètes, Blaise Cendrar : « Je crache sur cette vie qui aime si peu la vie. » ? Je voulais rétablir l’équilibre entre nous et l’existence et surtout empêcher les Anciens de formater le cosmos à leur bon gré. Vous savez, le bon vieux coup de changer le système depuis l’intérieur du système.

–          Non, répondit Honoré que ce genre de considération n’avait jamais effleuré.

–          Peu importe, eh bien ça n’a jamais marché, j’en ai fait la douloureuse expérience. Sitôt la Crèche mise au point ils m’ont largué sur une planète hostile à mon euh… comment dire… mon style de vie… moi l’inventeur de la Mathématique des Jouets je suis devenu leur pantin et regardez moi maintenant, asservi à une machine. Remarquez, dans mon malheur j’ai la chance d’être assis sur un fauteuil suffisamment rudimentaire pour qu’il ne se mette par à marmonner des prières comme Gaston.

–          Gaston ?

–          Mon chat.

–          Qu’est-ce ton chat viens faire là-dedans mec ? demanda Krome.

Wiz expliqua sa théorie. En s’introduisant chez les Régulateurs qui avaient tout pouvoir sur les mécaniques cosmiques, Dieu ou ce qui se faisait appeler comme tel, s’était également introduit au cœur de la vie même, lui imposant ses fantasmes. Et Honoré Montcorget était entre autres au chœur de ses fantasmes.

–          C’est comme si on avait introduit un virus au sein de l’existence même, un virus dont une des obsessions, en dehors de vous détruire est la résurrection, la rédemption et l’innocence. Ainsi ce qui doit mourir renaît, les chats se mettent à prier pour que leur pardonne d’avoir tué un oiseau, et d’autre chose plus folle encore.

–          Ça explique ce qui se passe sur Regala, commenta Krome.

–          A vrai dire c’est comme une nouvelle forme de vie se superposait à l’ancienne. Mais celle-ci est parfaitement tarée et si nous sommes tous menacés, Monsieur Montcorget vous êtes à la fois la personne en plus en danger de l’univers et peut-être la seule qui puisse empêcher que tout cela prenne une forme réellement cataclysmique.

–          Moi ? Mais je ne suis qu’un comp…

–          Evitez de prononcer de mot ici, le coupa précipitamment Wiz, on ne sait jamais, le Malstrom est proche.

–          Le quoi ?

–          Cette nouvelle forme de vie se manifeste sous la forme d’un Malstrom quantique, c’est comme ça qu’on vous a repéré, il fonçait droit sur Regala.

–          Alors c’est pour ça que j’ai ça, fit Honoré en montrant le cataplasme qui lui couvrait le ventre.

–          Qu’est-ce que c’est ?

–          Un genre de plaie, on dirait une vilaine brûlure, expliqua le martien.

–          Et c’est arrivé quand ?

–          Cette nuit.

–          Alors c’est probablement ça. Il faut agir vite, indiqua le scientifique en agitant ses trois doigts valides vers le commandant Congo.

–          Qu’est-ce qu’on peut faire pour arrêter ça ? geignit Montcorget d’un air malheureux.

–          Pour le moment nous éloigner le plus loin possible d’ici, ensuite nous vous expliquerons, fit le commandant avant de lancer des ordres à ses pilotes.

L’appareil, un long astronef aux allures d’usine de recyclage, quitta son état stationnaire pour mettre en route ses formidables turbines à propulsion nucléaire.

–          Je veux pas mourir, grinça Honoré Montcorget en se laissant tomber sur son siège.

Un des gorilles vint l’aider à s’attacher

–          T’inquiète pas mon gars on va s’occuper de toi, pas question qu’on te lâche maintenant qu’on t’a, maintenant prépare-toi à la hypervitesse.

–          Oh non… grommela Montcorget qui se souvenait encore de la seule fois où il avait subi une poussée d’hypervitesse hors d’un de leur coquetier.

Six secondes et demie plus tard il avait l’impression que tout son corps se disloquait contre le siège baquet auquel il était fixé.

–          Sacré truc hein ! s’exclama le professeur alors qu’ils ralentissaient, lui-même saucissonné avec sa chaise contre la paroi de l’appareil.

–          Moi j’adore ça ! grogna Krome enthousiaste en s’accordant une lampée de sa flasque. Et maintenant si t’expliquait ce que je viens foutre dans cette histoire moi.

–          A nous aider à libérer le deuxième pire ennemi de Dieu après monsieur, expliqua le professeur Wiz, mais je ne prononcerais pas son nom, excusez-moi, ce serait trop risqué. Disons que les créatures touchées par le mal l’appellent la Prostituée.

Les mots surgirent d’eux même de la bouche du comptable, tremblant.

–          Je la connais ?

–          Oui.

Un nom jaillit d’instinct de sa gorge, comme un appel au secours.

–          Lubna !

L’appareil répondit par un violent à coup qui sembla vouloir le renverser cul par-dessus tête.

–          Taisez-vous ! Vous êtes fou ! ?

–          Bah quoi ?

–          Bah quoi ? Vous n’avez donc pas compris l’enjeu ?

En fait ce n’est pas tant qu’il ne comprenait pas –c’était un fait, il ne comprenait rien- que sa situation présente le dépassait complètement. Mais il est vrai que l’on avait rarement au cours d’une vie humaine l’occasion de se retrouver confronté à un Dieu, si tant est que ce mot ait eu jamais aucun sens pour le comptable, et encore moins à la vie tout entière comme un ennemi très personnel. Oh ! bien sûr il lui était souvent arrivé de se dire au cours de son aventure que quelqu’un lui en voulait personnellement mais rien de tel et certainement pas quelque chose d’aussi expressément métaphysique. D’ailleurs ce mot même « métaphysique » n’avait jamais été au registre du vocabulaire moncorgesque et incapable de mettre des mots sur les maux, il se noyait tout seul dans un désespoir sans fond, ne sachant plus, si l’on peut dire, à quel saint se vouer. Abattu, il n’avait pas capté l’essentiel de la conversation, à savoir qu’il allait probablement retrouver la femme de sa vie.

–          Non, se contenta t-il de répondre sur un ton bougon.

–          Le Cosmos tout entier en a après vous deux ! Chaque fois que vous prononcez son nom, chaque fois que le vôtre sera prononcé, le cosmos répondra par le chaos ! Et ce, tant que vous ne serez pas détruit !

–          Mais pourquoi ? Qu’est-ce qu’on a fait ?

–          A vrai dire je n’en ai aucune idée, peut-être est-ce à cause de ce que qui s’est passé la dernière fois que vous avez mis les pieds dans la Crèche, malheureusement mes calculs ne vont pas jusque là, mais peut-être connaissez-vous Dieu sans le savoir. Aviez-vous un ennemi dans le temps ? Quelqu’un en particulier ?

Montcorget pensa à Massard, le sous-chef comptable du département Recherche et Développement de l’entreprise – un département essentiellement composé de feignants et d’hurluberlus selon lui – qui avait tout fait pour lui piquer sa place, mais Massard avait probablement disparu avec la terre et de toute façon c’était selon lui un être trop médiocre et pas beaucoup plus intelligent qu’une vache, impossible qu’il soit à l’origine d’un truc pareil. Il fit signe que non.

–          Bon, et peut-être pourriez  nous expliquer votre rapport avec la… euh… Prostituée…

Honoré rougit comme un collégien, il se mit à bafouiller.

–          C’est euh… une jeune femme… que euh… sur terre nous nous connaissions, lâcha t-il enfin dans un souffle, comme si c’était son dernier.

–          Je vois, grommela Wiz. Décidément le sexe ne porte chance à personne dans l’univers.

–          Ah mais non euh… pas du tout…

–          Ne vous inquiétez pas, ce n’est pas moi qui vais vous juger.

Le rouge avait viré au mauve.

–          Mais non je vous dis, arrêtez à la fin ! On n’a rien fait d’abord elle et moi.

Krome éclata de rire en lui flanquant une bonne grosse claque sur la cuisse.

–          Allez t’en fais pas vieux père ! C’est pas nos oignons on te dit ! Et puis au moins ça explique, ajouta t-il en se tournant vers le mathématicien tétraplégique.

L’autre agita ses trois doigts ce qui équivalait chez lui à hausser les épaules.

–          Bon, et maintenant, comment on procède ?

–          Nous allons nous rendre sur Coronada, intervint le commandant, d’après nos informateurs c’est là que Zool l’Ignoble a envoyé la jeune femme en villégiature.

–          Zool qui ? fit Honoré.

–          Zool l’Ignoble, l’Empereur des Orcnos, c’est lui qui détient votre bien aimée.

–          Mais non je vous dis ! protesta à nouveau le comptable.

Ce à quoi la girafe répondit par un sourire et une bulle télépathique comme un délicat filet de champagne grand cru.

–          Votre pudeur vous honore, d’après ce qu’on m’en a dit c’est, du point de vue humain, une des plus ravissantes créatures de l’univers. Une vedette même. Vous avez de la chance.

Maintenant le mauve avait viré au noir, encore un peu plus et il explosait de confusion.

–          Si je comprends bien on va mettre la pâtée à quelques Orcnos, jubila Krome dans un grognement. Et après on fait quoi ? On les mange ?

–          Après ? Après nous allons attirer ce Dieu dans un piège, expliqua mystérieusement le professeur Wiz.

 

 

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