Planck ! 42

ls atterrirent sur Regala à deux pas d’un village sur pilotis, au bord d’un long et vaste fleuve, non loin d’un lourd astronef mollement échoué dans la vase, rongé par la rouille. D’énormes crocodiles préhistoriques allaient et venaient depuis l’intérieur de l’épave comme des scolopendres de l’enfer. Le soleil rose de l’après-midi chauffait doucement la jungle alentours, de petits chimpanzés jouaient non loin, visiblement inconscients du danger. Toxic et Krome laissèrent Montcorget derrière eux, complètement dans les vapes et se rendirent au comptoir du premier bar qu’ils trouvèrent. Le village était majoritairement peuplé de singes de l’espèce de Toxic, des Abâ comme ils s’appelaient entre eux. Et la plupart évidemment étaient soit pirates sur le fleuve soit dans l’espace même, attendant d’être embauchés par un équipage.

Trois d’entre eux au visage tatoué étaient attablés devant des chopes de bière en faïence, tandis qu’une servante Ikarios à tête d’iguane essuyait une lourde table couverte de cicatrices de couteau. Un poivrot ronflait dans un hamac, un lourd bâton en travers du torse. Une fine et étrange odeur d’électricité flottait dans l’air comme l’annonce d’un orage.

–          Salut les mecs, grogna joyeusement Krome en entrant sur la terrasse.

–          Un Stratosfarius ça faisait un bail que je n’en avais pas vu un, fit l’une des gueules tatoués en regardant leur appareil par la fenêtre. D’où vous sortez comme ça ?

–          La dernière fois qu’on était que’que part, je veux dire à part dans le grand trou qui sépare cette terre civilisée des peuples barbares, on était comme qui dirait dans l’appareil de quelqu’un d’autre, répondit à son tour Toxic, déclenchant une vague de regards entendus entre les protagonistes.

–          Et si je comprends bien vous v’nez demander asile, fit une autre gueule bleue.

–          C’est ça, le Sicaire est là ? demanda Krome.

Les trois gueules tatoués se tournèrent vers lui, silencieux, puis l’un d’eux déclara en grognant :

–          Le Sicaire est à la chasse au fantôme.

Regala n’appartenait à aucun conglomérat, aucune Union Galactique, n’obéissait même pas aux lois du G.A.G, et d’ailleurs n’obéissait à aucune loi du tout sinon celle du droit d’asile obligatoire pour quiconque le demandait. Regala était une planète artificielle ratée qu’on avait abandonnée aux aventuriers de tout l’univers, l’anarchie qui y régnait était pourtant un miracle d’équilibre. Cet équilibre reposait tout entier sur la sagesse du Sicaire qui avait réussi à organiser cette anarchie autour et non pas sous son autorité. Un chef certes craint, d’autant qu’il ne portait pas son nom pour rien, mais surtout admiré de tous les pirates de l’espace pour avoir fait de Regala à la fois le pire endroit de l’univers question fréquentation –planète Orcnos excepté, bien entendu- et le plus agréable territoire où vivre pour tous les vrais amoureux de liberté. Sur Regala, pas de Réseau, pas d’usine, pas de villes tentaculaires et jusqu’ici pas de pollution. Parce que quelque chose était en train de changer, quelque chose d’interdit.

–          De quoi ?

–          La chasse au fantôme, répéta tranquillement le singe. On a une épidémie de zombies dans le coin.

Krome et Toxic se jetèrent un coup d’œil interrogatif. Ils avaient vu beaucoup de choses dans leur vie et les zombies Orcnos en faisait partie. Mais c’était des choses rares, une maladie exceptionnelle, à moins de se rendre sur Orcnos bien sûr.

–          Des ratés des Orcnos ? questionna Toxic.

–          Non, pas d’Orcnos ici, ou alors ils sont des nôtres.

–          Alors quoi ?

–          On en sait foutre rien, la nature est bizarre en ce moment.

–          Comment ça bizarre ?

–          Tiens bah juste avant que vous arriviez on avait super beau temps, et puis là voyez…

Il montra le ciel sur lequel avançaient de lourds nuages violets. Krome leva la tête.

–          Ça veut rien dire, ça arrive partout.

–          Ah ouais et les poissons que je peux plus servir au client ! Ça veut rien dire ? ! intervint la jeune Ikarios d’une petite voix aiguë. On les grille et ils se mettent à bouger dans l’assiette comme s’ils sortaient du fleuve !

Nouveau regard incrédule entre les deux pirates.

–          Vivants ? fit Toxic.

–           Tout ce qu’il y a de vivant, et en pleine forme avec ça. Et je ne parle pas de la végétation, on est obligé de traiter au défoliant ! Et tous les jours !

–          Je croyais que le Sicaire avait interdit ce genre de saloperie, grommela Krome tandis qu’autour d’eux le vent se levait.

–          On n’a plus le choix l’ami, répondit un des singes d’une voix presque triste.

Son voisin leva la tête vers le ciel avant de lever sa chope.

–          Eh, j’crois bien qu’on va avoir une tempête.

Le troisième secoua la tête désabusée.

–          Une tempête à cette époque de l’année ! Voyez je vous l’avais dit, la nature est pas normale en ce moment. Allez v’nez on va rentrer, la première tournée est pour nous.

 

Honoré se réveilla au beau milieu d’un cauchemar, saisi d’un fort sentiment d’angoisse, aux limites de la paranoïa. Il avait rêvé que ses propres cellules se révoltaient contre lui transformant son corps en une douloureuse et abominable maladie de peau. Il en était à consulter des médecins bizarroïdes avec des noms de tueurs de l’espace quand, en direct depuis les tréfonds du système nerveux central en personne, son cerveau interrompit la séance pour diffuser le message d’alerte suivant : « manque d’oxygène-ALERTE-manque d’oxygène ». Et Honoré sortit d’un cauchemar pour retomber dans un autre. En effet, la pièce où il se trouvait manquait diablement d’air. Sa poitrine se soulevait avec peine et ses poumons lui faisaient l’effet de deux soufflets crevés. Il se hissa sur ses bras comme il put et rampa, la bouche ouverte, haletant, avant de trouver où s’accrocher et se dresser sur deux jambes tremblantes. A peine avait-il fait deux pas vers la sortie, qu’il tombait épuisé. Il continua sur les coudes, comme il pouvait, le visage exsangue, cramoisi, puis violet foncé, avant de tomber à demi asphyxié, le doigt sur le premier bouton à sa portée. Et pendant un instant, il mourut. Pendant une fraction de seconde, il passa de vie à trépas mais sans jamais voir ni sa vie défiler, ni des rayons blancs l’aspirer vers le ciel. Privé de cinéma l’Honoré. Seulement un trou noir, une odeur d’ammoniac, et la voix de Lubna qui chantait une comptine. Ce qui sans doute fit suffisamment tilt sur sa libido pour qu’à elle toute seule elle remette en route le central, et que d’un doigt mort il appuie sur la touche eject de la porte de secours. Un énorme vent s’engouffra soudain dans l’appareil, l’inondant d’oxygène saturé d’ozone, il se releva difficilement en attrapant tant bien que mal la carlingue, la calvitie en folie, les phalanges blanchies par l’effort, plié en deux, et réussit à sauter de l’appareil avant d’être basculé par le vent et roulé dans la vase. Il aurait bien juré et crié mais les muscles de ses mâchoires étaient comme tétanisés, et les insultes roulaient impuissantes dans sa gorge, inaudibles sous le fracas de la tempête qui était présentement en train de se transformer en déluge. D’abord il essaya de se relever, deux ou trois fois, avant de renoncer et de ramper à nouveau sous les gouttes de pluie tropicale comme des balles de golf molles qui tombaient peu à peu sur le paysage en cataractes fumantes. Une table vola au-dessus de lui, il traversa un buisson d’épineux lancé à pleine vitesse, et parvint à s’accrocher suffisamment au chambranle d’une fenêtre pour parvenir à se redresser sous le bord d’un toit, attendre, et espérer que la pluie s’arrête un jour. Mais au contraire, elle redoublait. Honoré frappa à la porte de la maison et appela au secours, mais personne ne lui répondit. Une autre porte passa derrière lui, il esquiva juste assez pour filer vers la première lumière venue. La pluie s’était transformée en grêle, des machins de gros calibre qui mitraillaient le village. Dans la bataille, il fut blessé, du sang se mit à couler sur son front, mais il était trop pressé de survivre pour s’embarrasser des détails. Il se jeta sur la porte du bar et tambourina de toutes ses forces. Ce fut la servante Ikarios qui lui ouvrit. Le tir de grêlons s’intensifia soudain sur le toit du bar, le plafond commençait à se fissurer.

–          Si ça se calme pas on va avoir des emmerdes, commenta un des singes en regardant la fissure au-dessus de lui.

–          Ça va monsieur ? demanda la servante en s’écartant d’Honoré la mine inquiète.

La pluie l’avait en partie nettoyé mais il avait encore le visage et le torse basané de vase, les vêtements étripés, la calvitie collée à sa nuque comme une grosse sangsue, le crâne entaillé sur huit centimètres, blafard. A vrai dire, aux yeux de la jeune Ikarios, il avait tout l’air d’un mort-vivant plus que d’un survivant.

–          Bah pourquoi t’es pas resté dans l’appareil vieux père ? grogna Krome en se retournant, une chope à la main.

Au lieu de répondre il s’effondra. Comme une bûche puis les regarda un à un d’un air désespéré. Il fit signe avec sa main, mâchoire bloquée, peux pas parler. Krome rigola.

–          Je sais pas c’qui t’as pris mais ça j’ai le remède. Il se leva et se pencha vers lui, tu préfères la méthode douce ou pas de méthode du tout ?

Honoré se protégea avec les bras en grommelant des supplications, Krome se marra à nouveau.

–          C’est bien ce que je pensais.

Il fit apparaître une seringue d’une des poches de son blouson et la plongea dans sa flasque. Honoré essaya bien mais il n’eut même pas le temps de s’enfuir. Krome l’attrapa par la mâchoire et le souleva comme s’il allait l’empaler. Au lieu de ça il lui expliqua en imitant la voix d’une infirmière :

–          Ce que t’as c’est la gueule de bois version ma came, et le seul moyen pour dévisser ça c’est ma came, le mal par le mal comme qui dirait.

Et sur ce il lui planta l’aiguille directement dans le muscle tétanisé, injectant son alcool en lui arrachant un hurlement qui manqua de lui traverser la gorge. Il le relâcha aussitôt et demanda comment il se sentait.

–          Salopard ! Moisissure ! Fils de chien !

–          En pleine forme !

–          C’est qui ce pèlerin ? demanda un des singes derrière.

Toxic était en train de terminer sa quatrième chope.

–          Un cousin comme qui dirait.

–          L’a drôlement dégusté l’cousin. Comment qui s’appelle ?

–          Règle en Fer.

–          Règle d’Enfer ?

–          Non en Fer. Règle en Fer.

–          Ça veut dire quoi ?

–          Je sais pas, demande-lui.

Les trois singes se tournèrent vers Honoré « Règle en Fer » Montcorget.

–          Eh toi, ça veut dire quoi ton nom ? demanda l’un d’eux. Je veux dire c’est pas que je trouve que tu peux pas t’appeler comme tu veux mais ça veut dire quoi ?

Il ne répondit pas, il se redressa tandis qu’un peu de poudre de granit tombait sur ses épaules et retomba sur un banc.

–          C’s’rait possible de boire quelque chose ? supplia t-il, je sais pas ce que j’ai, j’ai soif moi là tout d’un coup !

–          C’est la gueule de bois, fit Krome en professionnel de la question, mais vas-y mollo vieux père, elle est sport la chopine par ici.

La servante lui apporta sa bière, elle avait un goût âcre, il la goûta à peine et fit la grimace.

–          On dirait que vieux père a un problème avec ta bibine Iva, rigola un des singes.

–          Ouais et ça nous dit toujours pas pourquoi tu t’appelles Règle en Fer, insista le deuxième.

–          Eh regardez, fit le troisième en regardant par la fenêtre, on dirait que c’est concentré au-dessus du village.

En effet, derrière le rideau de pluie, sur le fleuve, le soleil brillait.

–          T’avais pas remarqué, c’est comme ça depuis l’début de c’te tempête.

Soudain un grêlon plus large et plus lourd que les autres traversa en partie le plafond.

–          A mon avis on ferait mieux d’partir si on veut pas finir aplati.

–          Et où tu veux qu’on aille ? Dehors c’est pire.

Le vent hurlait, les grêlons déchiquetaient tout sur leur passage avec un bruit de mitrailleuse lourde. Honoré essaya une nouvelle gorgée de bière pour se donner du courage mais le goût avait empiré.

–          Pouah ! Comment vous arrivez à boire ça !

Les regards se reportèrent sur lui.

–          Dis donc vieux père soit poli au moins, la bière de Regala est réputée dans tout l’univers pour son goût.

–          Eh bin il a un drôle de goût tout l’univers, ronchonna Montcorget. Et vous c’est quoi votre nom ?

–          On est les frères No, expliqua l’un des singes avant de les présenter un par un : NoMouth, NoEar, et moi c’est NoWay.

–          Ah… et vous avez ce genre de temps tous les jours ?

–          Pas depuis que vous êtes arrivés.

–          Qu’est-ce qui s’est passé pourquoi t’es pas resté dans l’appareil ? intervint Toxic.

–          Il n’y avait plus d’oxygène.

–          Plus d’oxygène ? Comment ça plus d’oxygène ? Le convertisseur d’eau lourde est en panne ?

–          Je sais pas de quoi vous parlez mais moi je vous dis que j’ai failli mourir. D’ailleurs je suis mort, une fois, je ne sais pas ce qui c’est passé mais tout s’est arrêté.

–          Mort et ressuscité ?

–          On dirait bien.

NoWay se tourna vers ses frères.

–          Encore un autre !

–          De quoi ? gronda « Règle en Fer » qui n’avait jamais été « un autre » de toute sa vie et que l’idée déplaisait.

Toxic expliqua l’étrange phénomène qui se déroulait ici depuis quelques semaines.

–          Rien ne meurt ?

–          Pas longtemps en tout cas. Ça doit être un genre de virus.

–          Et comment vous faites pour vous nourrir ?

–          C’est ce qu’on était en train d’expliquer à tes potes quand t’as débarqué Règle en Fer. C’est pas tout l’temps non plus, des fois y s’passe rien, c’est juste comme si la nature était en train de changer. Mais nous ça nous plaît pas trop, ajouta t-il en époussetant la fine sciure de granit qui tombait de la fissure. Eh les mecs j’crois que faut vraiment qu’on se barre ou on va se prendre le toit sur la gueule.

Mais ce ne fut pas le toit, ce fut les pieds. Les pieds du pilotis dans un si bois si dur qu’on fabriquait des armures avec mais qui sous la force du vent se cabra et se craqua avec un déchirement lugubre. Tout l’édifice s’effondra comme un château de cartes.

Le nez au vent, les yeux protégés par des verres polarisant dernier cri, François Berthier marchait dans les rues du vieux Marseille, les mains enfoncées dans les poches de son short blanc, tout en chantant « Capri c’est Fini. » tandis que des lettres tridimensionnelles filaient au-dessus de lui, traduisant la chanson en paroles. Un peu plus loin, à la terrasse d’un café, un public convaincu et attentif l’admirait tout en fredonnant la chanson. Berthier releva sa mèche, il chantait d’une voix fausse, avec beaucoup de manières. L’idée qu’il se faisait d’un chanteur de charme. La chanson terminée, son public tout acquis se mit à applaudir à tout rompre. Puis soudain le décor et le public disparurent pour faire place à celui plus limité d’un œuf au beau milieu d’une salle des machines aseptisée, où quelques ingénieurs observaient leurs écrans et le taux d’écoute sur le Réseau, hélas insuffisant jusqu’ici.

–          Alors ? demanda Berthier enthousiaste en émergeant de son appareil.

–          Eh bien c’est difficile à dire les Ozoniens ont l’air d’apprécier, hélas ils sont trop peu nombreux de nos jours. Les Veldasiens sont plus mitigés tout comme les Serpatis qui prétendent même qu’ils avaient eu l’idée avant vous. Il reste les Orcnos, dommage qu’ils soient trop occupés par leurs guerres.

Berthier fit une grimace de déception, son idée de karaoké subspatial était pour le moment un échec. Il se tourna vers son « secrétaire particulier » et lui demanda ce qu’il en pensait. Le petit cube de chrome orangé agita les petits cubes qui le constituaient, signe –Berthier avait fini par le comprendre- qu’il était content qu’on lui pose la question. Oui cette chose avait ses humeurs et l’une d’elle était qu’elle n’aimait pas se lever le matin et par conséquent n’aimait pas non plus beaucoup lui préparer son café.

–          Les Ozoniens, pardonnez moi l’expression, sont les favoris du Seigneur mais en effet ils sont rares, alors que les Orcnos… En ce moment ils sont partout, la diffusion de votre musique par leur canal pourrait être une formidable opportunité.

–          Euh mais ils massacrent tout le monde, ça pas nous faire une super pub ?

Le cube, qui en plus de tout le reste était un véritable spécialiste du marketing –autre découverte que Berthier avait faite à sa grande joie du reste- sembla encore plus ravi de cette nouvelle question.

–          La question n’est pas là monsieur, ce qui compte c’est combien de fois on entend une chanson et dans quelle circonstance. Il suffit d’étudier l’histoire de votre propre planète. La musique des années 60/70 par exemple, doit sa popularité à la guerre du Vietnam, voir même son énergie, son existence. Et pourtant c’était une musique contestataire. La vôtre est positive, elle parle de soleil et d’amour, des thèmes universels, qui toucheront autant les soldats loin de chez eux que les populations qui n’auront plus de chez eux, elle fait rêver.

Ainsi fut-il –futile aussi d’ailleurs -. François Berthier avait toute confiance dans son engin qui finalement lui faisait plus penser à une pub Orange qu’à un Rubik’s Cube mais là n’est pas la question, et on réorienta illico la diffusion du karaoké sur des chaînes du Réseau que l’on savait suivies essentiellement par les Orcnos. Berthier initiait la chanson à partir de sa propre mémoire, mais le principe étant le même qu’un karaoké, d’autres pouvaient le rejoindre, chanter en duo où même commander une chanson du répertoire de Berthier. « Saga Africa » remporta une certaine popularité chez les Orcnos ainsi que « Something in the Air » de Nirvana, à la grande satisfaction des ingénieurs qu’employait la petite compagnie que Berthier avait convaincu de financer son idée à hauteur de 30%. Au moins ils allaient être payés.

–          Il faudrait qu’on fasse un disque.

–          Un disque ?

–          Oui un truc qu’on puisse garder en mémoire et rediffuser.

–          Ah vous voulez dire une bulle, fit la pub Orange en s’agitant. Excellente idée.

Dix jours plus tard un clip mettant en scène Berthier chantant «Imagine » était diffusé en boucle sur toutes les chaînes Orcnos. Ce ne fut pas le phénomène escompté auprès des populations dominées par le fléau –et vu la nature de la chanson on comprend pourquoi- mais ce le fut auprès des Orcnos eux-mêmes – ce qui était peut-être bizarre compte tenu de cette chanson clamant la paix et l’amour universel, mais les Orcnos sont à l’instar des fontaines à eau, des gens bizarres- Berthier se retrouva à chanter virtuellement d’abord avec des sergents de guerre grands comme des tours et pourvus de plus de griffes, de crocs et de clous que la décence le permettait. Puis on l’invita à faire le tour des casernes et cette fois ce fut devant des hordes de soudards ivres morts qu’il fit ses premiers pas en tant qu’artiste de variété. Pas exactement ce dont il avait rêvé, mais ne valait-il pas mieux cette gloire plutôt qu’aucune gloire du tout ? Mais l’immortalité véritable, celle qui vous fait croiser les plus grands, ne vint que lorsque le Duc Letho exigea qu’il lui donne un concert privé. Cela ne se déroula pas sur sa planète mais lors d’une de ces visites impromptues auxquels se livraient désormais partout les Orcnos, à savoir chez Berthier lui-même dans cette magnifique villa sur NewRose qu’il avait récupérée après le renvoi de la compagnie du défunt Giovanni Fabulous. Pour l’occasion le Duc ne chercha pas à le terroriser en se montrant sous véritable aspect purulent mais plus séduisant sous celui d’un jeune homme vigoureux et de bonne famille au teint pâle et aux lèvres carmes, vêtu d’une manière étrangement romantique avec cape et chemise à jabot. Surpris au bord de sa piscine, nu comme un vers, en compagnie d’Elfe Berthier mit quelques minutes avant de réussir à articuler ne serait ce qu’un «qui vous êtes ? » Puis tout rentra dans l’ordre car deux droïdes huilés pour ça se précipitèrent avec des serviettes de bain et des excuses de ne pas l’avoir prévenu à temps du Planck !

–          Du quoi ?

–          Les Portes, intervint onctueusement le Duc. Ravis de vous rencontrer Monsieur Fierté, permettez-moi de me présenter Duc Letho, Grand Chambellan de sa Majesté l’Empereur.

–          Berthier, pas Fierté. Quel Empereur ?

–          Zool l’Ignoble, qui donc !

–          Ah oui bien sûr, fit Berthier avec un frisson de dégoût au souvenir de son dernier concert où il avait entendu 20.000 soudards scandant le nom de Zool avec des intonations de scie égoïne. Et en quoi puis-je vous aider ?

Le Duc lui répondit avec un sourire carnassier.

–          Chantez pour moi, je vous en prie !

Dit comme ça…

 

–          François Berthier, pensez-vous êtes arrivé à un tournant de votre carrière, adieu le business man et bienvenu l’artiste ?

La journaliste, spécialisée dans les magasines d’entreprises et payée par la D-Mart pour faire la promotion de ses cadres avait tout l’air d’une humaine, à l’exception de sa peau bleue et humide de batracien et ses trois tentacules juchées sur sa tête comme des nattes d’un genre particulier.

–          Je ne crois pas, vous savez à travers mon procédé Karaoké et aux bulles je continue d’entreprendre. Il ne s’agit pas seulement d’art, et heureusement, mais d’argent !

La journaliste se tourna vers les spectateurs et se mit à parler comme une publicité électronique.

–          C’était François Berthier la nouvelle success story de la D-Mart, D-MartIntergalacticCompany, vous aussi devenez un héros de notre compagnie.

L’interview était retransmis sur les chaînes que captaient les bars cosy où les salary men de NewRose et d’ailleurs se détendaient après leurs 15 heures de travail, et principalement destinée à recruter du monde. Les caméras éteintes, la journaliste demanda :

–          Vous allez vraiment rencontrer l’Empereur ?

–          A ce qu’il paraît.

–          Et vous ne craignez pas d’attraper des maladies, il paraît que cette chose est une véritable infection.

Berthier le savait bien. Il s’était renseigné auprès de son «secrétaire particulier ». Il connaissait bien la réputation de Zool l’Ignoble, il comprenait bien pourquoi ils mettaient ces intonations là quand ils scandaient son nom. Mais comme il l’expliqua à la journaliste, il n’avait pas vraiment le choix.

–          La D-Mart vous comprenez… Les Orcnos sont parmi nos plus gros clients, sinon les plus gros.

–          D’après vous, qu’est-ce qui plaît tant aux Orcnos dans vos chansons ?

–          Je ne sais pas, ils ne me l’ont jamais vraiment dit. Je crois que c’est la convivialité qui leur plaît surtout.

–          La convivialité ?

–          Oui qu’ils puissent chanter entre eux.

–          Mais ils n’ont pas des chansons à eux ?

–          Si, on va bientôt enregistrer un de leur «barde » comme ils disent.

–          C’est étrange vous n’avez pas du tout l’air enchanté par cette aventure, c’est une formidable opportunité tout de même.

–          Je sais pas, vous en pensez quoi vous des Orcnos ?

La journaliste hocha la tête.

–          Oui, évidemment…

Après quoi il s’excusa et grimpa à bord du Paloma pour Inferno avec le léger sentiment de s’être embarqué dans une histoire qui le dépassait complètement. Le cube, comme à son habitude, avait bien fait son travail, et l’avait parfaitement briefé sur ce qui l’attendait à coup d’explication et de projection en trois dimensions, mais ce qu’il découvrit dépassait son imagination.

Il faut dire que Berthier avait, du fait de sa nature même, toujours fuit ce qui pouvait l’horrifier. En se comportant comme un touriste partout où il était passé, les événements, quels qu’ils furent ou quasi, avaient glissé naturellement sur lui. Aussi spectateur, finalement, que l’avait été sa vie durant Honoré Montcorget, il avait jusqu’ici réussi à s’en tenir à la surface des choses, son enthousiasme naturel et son positivisme crétin ayant fait le reste. Il n’avait non plus ni connu les camps de rétention pour étranger, ni les horreurs des guerres Orcnos et ne s’était même pas vraiment impliqué dans la disparition de Boris. Cependant, tout comme Montcorget était allé à l’encontre de ses principes en tombant amoureux, Berthier était allé à l’encontre des siens en acceptant le poste qu’on lui offrait : ne jamais prendre la moindre responsabilité. Et comme tel, loi de la physique oblige, toute action impliquant une réaction proportionnellement égal à la dites action, il avait déclenché le fameux phénomène propre aux dominos, aux papillons, et en fait à toute chose. Mais cette fois cela ne fit pas Planck ! Dans sa tête ou ailleurs. Car au fond, pour Berthier, ce qu’il découvrit sur Inferna ce ne fut rien de moins ce que la société dont il était réellement issu l’avait soigneusement isolé : la mort et la destruction. Oh ! Bien entendu, les programmes télés, les journaux ne parlaient que de ça, mort et sexe, mais à la surface des choses on est facilement protégé par la pellicule de l’inexpérience et de l’indifférence aisée. Et pour autant isolé qu’il avait été, son reptilien, ses gènes lui parlaient parfaitement de la destruction dont il serait lui-même victime tôt ou tard, sans doute pourquoi ce ne fut pas une découverte immense pour son esprit mais plutôt une terreur profonde, innée, assortie du sentiment d’une inexorable condamnation. Et ce le fut d’autant que Zool l’Ignoble ne lui apparut pas non plus sous son vrai jour, concentré de violence et de destruction, mais sous celui, bien plus vicieux et ignoble en fait d’une petite fille blonde avec deux nattes et un petit ensemble rose qui lui faisait horriblement penser à Candy la gentille petite fille des prairies. Pourquoi l’Empereur avait-il choisi cette apparence ? Par pure joie perverse de recevoir un chanteur homosexuel.

Oui, c’était l’idée qu’il se faisait de Berthier – et des goûts homosexuels – depuis qu’il l’avait vu interpréter «Comme d’habitude » dans une fausse chambre de motel californien. Ce qui ne le gênait pas le moins du monde, l’Empereur avait ses périodes, mais qui amusait énormément son naturel de pervers psychopathe. Berthier, débarquant dans une combinaison bleu layette, – le grand truc des raiders depuis Dieu – son petit ventre rond en avant et ses cheveux blonds ne le déçut absolument pas de ce point de vue là.

Mais pour l’intéressé, il n’y avait pas que l’apparence de l’Empereur qui était terrorisante, c’était aussi cette voix, ces mots qu’il utilisait. Des mots d’enfant. Une enfant avec un regard dur et froid de fou sanguinaire en sommeil. Candy irradiait la mort. La salle du trône avait beau ressembler lui aussi à une naïveté enfantine, on sentait que cet endroit avait abrité les pires atrocités. Berthier était figé sous son casque, confis, rouge comme un homard cuit, et parfaitement incapable de remuer un cil.

–          Bonjour toi ! Chuis vachement contente de te connaître tu sais.

Il n’y eut pas de réponse, la petite fille descendit de son trône et le serra dans ses bras. Ces bras n’avaient que la force d’une enfant mais on sentait les mains agiles comme des langues de serpent, et la haine aussi. La haine comme un parfum, comme une condamnation, l’épitaphe avant la tombe, la haine qui vous embrasse, vous aime, vous dit bonjour, qui s’attache à vous soudain comme la pire des maladies. Berthier était foutu et il le savait. La haine venait de le marquer. Sa haine, la haine du psychopathe qui attend de vous détruire. Et ce fut si froid que Berthier le ressentit jusque dans ses os.

–          Tout le monde t’aime chez nous ! Même Letho ! C’est pour ça que je voulais te connaître ! T’aimes ma robe ?

–          Euh…

Candy le prit par la main et l’entraîna vers le trône.

–          Allez viens, dis-moi comment t’es devenu chanteur !

Soudain sa force véritable se manifesta et il le jeta au pied de son trône comme un vulgaire paquet de linge. Berthier se cogna la tête dans le casque mais n’osa pas se plaindre, tout ce que ses yeux cherchaient c’était la sortie, et la sortie était purement et simplement bouchée par une énorme porte et deux colosses qui, bien qu’ils aient l’apparence innocente de soldat de plomb, n’en étaient pas moins suintants dont ne savait quel vice.

–          Allez diiiiis ! fit l’Empereur en lui donnant un petit coup de pied dans l’épaule.

–          Euh… eh bien… c’est à dire que… euh… comment dire… euh… sur terre… euh… voilà… déjà je chantais.

–          Oui et alors ?

–          Euh… bah alors… euh… voilà… je me suis dit que… euh… ici… euh partout… je pourrais devenir chanteur peut-être… euh…

–          Ah.

Il y eut un long silence pendant lequel Candy le toisa de ses yeux de fou puis dit d’une voix morne.

–          Et alors ?

–          Euh…

–          Tu sais pas raconter les histoires toi hein ?

–          Euh…

–          Arrête de dire « euh » tu m’agaces.

–          Euuuuuh… euh oui, oui, je veux dire…

Il cria presque, ratatiné au pied de la gamine.

–          Bon bin tu vas chanter alors, chante !

–          Euh….

–          ARRÊTE J’AI DIT !

C’était toujours la voix d’une enfant, les mots, et le ton. Tout y était sauf qu’il n’avait pas affaire à une enfant, et sa peur fut si grande que son corps de lui-même bondit de terre. Mais il ne trouva pas la force de courir, il chuta et se fit mal aux genoux. La petite fille hurla de rire.

–          Allez chante maintenant, geigna Zool l’Ignoble.

Trouvant le courage on ne sait où, Berthier commença à fredonner « My Way » puis à reprendre quelques paroles, moitié en anglais pour le refrain, moitié en yaourt pour le reste qu’il essaya de clamer aussi fort qu’il put, découvrant par la même occasion que chanter donnait nourrissait le courage. Après quoi, applaudissant et battant des pieds, l’Empereur en réclama une autre, puis une autre encore, le tout à cappella ce qui n’était pas la moindre des performances. Pour autant Berthier, comme un marathonien de la peur fit face, jusqu’à ce qu’enfin le petit monstre décide de mettre fin à son supplice et lui annonce la merveilleuse nouvelle.

–          Euh… la quoi ?

–          Dis pas « euh » c’est pas poli !

–          D’accord… d’accord… une nouvelle mademoise… euh majesté… euh… quelle nouvelle… euh pardon j’ai encore dit euh….

–          Pfff… je me demande si tu mérites. Bon tant pis aller ! s’exclama la petite Zool l’Ignoble en claquant des doigts.

Le Duc Letho, sous l’apparence que Berthier lui connaissait déjà, apparut, poussant devant lui la plus somptueuse créature que le commercial ait jamais vu de sa vie. En fait, bien entendu, il l’avait déjà vu cette créature, mais ni dans cet appareil ni sous cette boule en osier qui lui couvrait la tête et masquait complètement ses traits. Lubna portait en tout et pour tout un savant laçage de cuir et de métal qui masquait tout juste la pointe de ses seins et son pubis tout en mettant en valeur ses formes incroyables. Son long cou gracile était enfermé dans un anneau de servitude attaché à une longue chaîne en argent lourd que retenait le Duc.

–          Je veux que tu l’emmènes chez mon cousin Léonard, comme ça y te rencontrera aussi.

L’Empereur ne s’était pas lassé de Lubna, bien au contraire, c’était Lubna qui s’était lassée de ses jeux sadiques. Après des semaines enfermées auprès de la monstruosité et de l’horreur il n’y avait que deux options, la folie ou la mort. Lubna n’était ni morte ni encore folle, elle avait sombré dans une sorte de neurasthénie tranquille qui lui donnait l’œil triste et lointain. Insupportable aux yeux d’un Empereur qui, il faut bien l’admettre, était comme les autres tombé amoureux de la belle. Il avait décidé de lui faire voir du pays sans risque, chez son cousin qui s’était châtré un jour d’ivresse, et persuadé qu’il était que Berthier était homosexuel, Zool l’Ignoble avait acquis la conviction qu’il serait d’autant un parfait chaperon qu’il pourrait lui chanter ses chansons sans que nul ne profite de sa belle. Bien entendu Berthier n’eut pas son mot à dire. Et c’est ainsi qu’il débarqua dans les psychoses personnelles du cousin Léonard. Et cette fois sans son « secrétaire particulier ».

 

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