Planck ! 40

Invisibles et froids les dominos mystérieux du chaos terminaient leur route entrelacés, et la plaine frémissait. Un jour elle avait été une colline, et avant une montagne. Un rugueux et géant caillou planté dans le décor grisâtre dont les idées avaient donné naissance à des planètes. La plaine frémissait donc d’un léger bruissement, comme un murmure gris qui courait sur toute sa surface et ondulait sur les autres géants. La plaine était inquiète. Oh pas une inquiétude à faire trembler sa chair au point de la déchirer, pas au point qu’elle éructe non plus quelques gaz, mais les autres l’avaient toutefois rarement vue dans cet état.

–          Allons, allons Master S, tempéra Master Alpha, les Orcnos ne sont qu’un danger que pour eux-mêmes.

–          Mais leur intrusion dans toutes les dimensions de l’espace-temps risque de perturber durablement l’équilibre de l’univers.

–          Et alors ! ? s’étonna une vallée de granit rouge. Nous sommes le déséquilibre autant que l’équilibre, les deux nous profite, nous saurons en faire profiter l’univers, n’est-ce pas Master D.

–          Absolument, approuva la pyramide rose. D’autant qu’en vérité avec l’aide nouvelle de ce Dieu et des Régulateurs nous pourrions en profiter pour le transformer une nouvelle fois, le perfectionner, rendre par exemple impossible l’existence des Portes pour tout autre race que la nôtre, ce qui, avouez le, serait un bien pour tous.

–            Seriez-vous en train de définir l’invasion Orcnos comme un mal pour un bien ? demanda sentencieusement Master P qui n’avait jamais été très partisan des massacres gratuits, même pour le bien de l’univers.

–          Disons un mal qui pourrait devenir un bien si nous savons saisir l’opportunité.

–          Que préconisez-vous ? demanda une colline dans le fond.

–          Pour le moment laissons faire, attendons que ce Dieu soit parvenu à maturité, alors il sera temps d’agir.

–            Où en sommes-nous à ce propos ?

–          En bonne voie, visiblement les choses du sexe ne l’intéressent plus, mais sa haine du comptable ne s’est toujours pas éteinte, il a récemment ordonné à ses fidèles de le retrouver et de le sacrifier.

–          Et ?

–          Et c’est déjà fait, des partisans à lui du P.I.G l’ont identifié et expédié avec d’autres vers une usine à viande, l’affaire sera vite réglée.

Il y eut un murmure de contentement qui courut sur la vaste planète, les Anciens étaient satisfaits.

–          En ce cas continuons ainsi, décida Master S, mais dès que ce comptable sera hors jeu, il faudra que l’invasion Orcnos trouve sa conclusion.

–          Comme vous voudrez, approuva Master D avant de prendre congé.

Et enfin le dernier pion tomba, Planck ! remplacé par un autre en forme d’explosion. Forcément après autant de Planck fallait qu’il y ait un peu de Bang ! aussi.

Cette première explosion retentit au loin comme un coup de marteau venu de l’intérieur du bâtiment. Comme si quelqu’un ou quelque chose avait voulu enfoncer un formidable clou dans la coque de l’appareil, et la soute se balança d’avant en arrière, jetant les hommes et les femmes les uns sur les autres dans des cris de panique et des gerbes de dégueuli. Au second coup de massue, les enfants se mettaient à hurler de peur. Puis il y eut comme un grésillement dans tout l’astronef, ils entendirent courir au-dessus d’eux les androïdes, et la lumière s’éteignit d’elle-même, déclenchant une nouvelle vague de panique. C’était la première fois qu’Honoré comprenait ce que devait ressentir le bétail dans un wagon à bestiaux, et à bien y réfléchir c’était bien la première fois qu’il pensait au bétail autrement que sous la forme d’une vache dans un pré ou d’un steak, et même la première fois qu’il se comparait à un animal. Fallait-il qu’il soit rendu bien bas. Soudain il y eut un long gémissement d’acier déchiré, puis d’autres tirs, plus sourds, en rafale, et il ne put s’empêcher de paniquer comme les autres tout en se demandant ce qui se passait. Quelques personnes crièrent : « les Orcnos ! les Orcnos ! » et ces quelques personnes là sans le savoir n’avaient pas tout à fait tort. Ni tout à fait raison. En réalité ils étaient au cœur d’un conflit qui pour l’instant les dépassait de très loin. En réalité cette bataille avait commencé sur une discussion entre un androïde de commandement et un commandant Orcnos débarqué de nulle part avec sa troupe.

–          Vous n’avez rien à faire ici, cet appareil est la propriété de Dieu !

–          Dieu ? Je crois pas en Dieu, remarqua le commandant Orcnos, un monstre de trois mètres. On a faim !

Sentant la viande et affamés entre deux batailles, ils avaient décidé, empruntant une Porte Sauvage, de faire escale dans l’appareil même, propriété de MeatMeal Incorporated.

–          Je ne veux pas le savoir ! Sortez tout de suite de cet appa…. Commença le droïde avec passion avant d’avoir la tête pulvérisée d’un coup de blaster.

–          Quelqu’un d’autre ? grommela le commandant en menaçant les autres androïdes de son arme.

Normalement programmés comme n’importe quel organisme vivant à veiller sur leur propre intégrité physique et ne pas la sacrifier sans raison, les androïdes n’auraient pas dû bouger. Du moins c’est ce que pensait le commandant avant que ne s’engage une bataille enragée. Comme il l’avait précisé, le commandant ne croyait pas en Dieu et il ignorait ce dont étaient capables des êtres fanatisés par l’idée d’immanence et à qui on avait promis un avenir meilleur dans l’autre monde. Cependant, les Orcnos étaient des guerriers d’expérience et cette bataille n’aurait guère duré si un autre belligérant, venu de l’espace celui-là, n’était intervenu. Ainsi, des coursives à la soute, mais tout à fait les mêmes raisons, la terreur était générale.

–          Mon commandant, que faisons-nous ? hurla un de ses sous-officiers tout en faisant feu sur le nouvel envahisseur.

–          C’est notre casse-croûte ! Pas question qu’on leur lâche ! hurla en retour le commandant dont l’odeur de viande qui lui parvenait depuis la soute lui faisait gargouiller l’estomac.

–          Mais mon com… commença le sous-officier avant d’être désintégré par une explosion.

Le commandant regarda ses débris voler au-dessus de sa tête et pour la première fois de sa vie douta. Ce furent également ses derniers doutes, six secondes et demi plus tard, ses débris empruntaient à peu de chose de près le même chemin que celui de son subalterne. Le silence qui suivit dans l’appareil fut aussi soudain et presque aussi violent que les détonations qui l’avaient précédé. Entassés les uns contre les autres, hommes, femmes et enfants regardaient au-dessus d’eux dans un silence de mort, tout entiers suspendus aux lèvres de leur destin quand la porte de la soute s’ouvrit dans un bruit de décompression et qu’un faciès de carnaval éclaboussé du sang jaune des Orcnos leur fit son plus beau sourire de cannibale.

–          Whâ ! Putain de garde manger mes frères ! s’exclama Krome avant d’attraper par le col un homme au hasard et de l’examiner comme s’il inspectait la carte des menus. Puis il lui demanda : je cherche un mec qui s’appelle Honoré Montcorget, tu connais ?

L’autre, trop tétanisé pour répondre ne serait ce que d’un signe de tête, le fixait les yeux ronds, blême. Honoré lui, se tassait. Et plus il se tassait, plus tout le monde le regardait. Pour la première fois de sa vie, hélas, il n’était plus transparent. L’invisible roue qu’il avait actionné en poursuivant la femme qu’il aimait venait une nouvelle fois bouleverser les fondements mêmes de son existence.

Krome lâcha sa victime qui s’effondra par terre et pointa un doigt vers le comptable comme s’il jetait une malédiction sur sa tête.

–          Toi.

Puis sans un mot, il actionna son doigt comme un crochet. Où fuir ? Que faire ? Que faire quand on n’était soudain plus reclus du monde mais en plein milieu ? Son visage tuméfié se souvenait encore de la dernière fois où il s’était fait remarquer, tandis que son esprit était tout entier fixé sur la première fois où il avait rencontré le monstre. Et il ne voyait d’autant pas d’issue qu’il ne s’était jamais vraiment retrouvé dans la situation du lambda que tout accuse. Accuse de quoi d’abord ? Qu’est-ce qu’il avait fait ? Pourquoi lui ? Pourquoi toujours lui ? Montcorget essayait de se replier dans sa détestation mais le doigt du monstre l’en empêchait. Et plus il reculait plus il sentait les gens le repousser vers lui. Il gémit comme un gosse qui sent venir la trique.

–          Qu’est-ce que j’ai fait ?

Sans un mot, le géant l’empoigna par une oreille et le fit sortir de force du container. Les pieds du comptable ne touchaient pas terre. Ils grimpèrent à bord de l’appareil de Krome. Un chimpanzé était aux commandes de pilotage, à la cicatrice en X qui lui barrait le visage on ne se demandait pas où Krome l’avait trouvé. Le monstre le reposa par terre et l’engin démarra aussi vite qu’il était venu, laissant l’astronef partir à la dérive, fumant de ses propres débris dont certains se détachaient lentement de l’appareil comme une blessure absorbée par le vide.

–          Je veux ton pote, Berthier ! Où qu’il est ?

Stupéfait et l’oreille endolorie, Honoré le regarda comme s’il sortait de quelque mauvais rêve.

–          C’est pour ça que vous avez attaqué ce bâtiment ? Pour me demander où est ce con ?

–          Oui, ce fils de pute a fait buter Boris et m’a collé les P.I.G aux fesses, j’veux sa peau ! Ou qu’il est ? répéta t-il, en grinçant cette fois. Et des dents en chrome qui crissent, non seulement c’était désagréable mais dans le cas présent ça fit des étincelles.

Il y eut comme un gargouillement dans la gorge de Montcorget.

–          Mais j’en sais rien moi ! Sur Mirmidon !

–          Quoi ?

–          Euh Mirmi quelque chose là ! Là où on était avec votre gremlins là ! s’affola le comptable en essayant une nouvelle fois de reculer. Ou bien de s’enfoncer dans la paroi, allez savoir, s’enfoncer tandis que l’ombre portée du géant se propageait sur lui avec un grognement.

–          De quoi tu parles crâne d’œuf ?

–          Mais euh vous savez bien ! Même que vous n’avez pas voulu y aller, trop de loi pour vous à ce qui paraît !

La bouche du monstre béat légèrement.

–          Aaaah Mitrillon tu veux dire…. La bouche se referma avec un bruit de piège à ours. Bin non y’est plus.

–          Eh bé alors je sais pas où il est.

–          T’es un humain, les humains sentent où sont les autres humains. C’est à cause de votre odeur, c’est connu. Tu mens !

Il avait attrapé par l’autre oreille, par charité peut-être mais la douleur qui s’en suivit n’était pas du tout charitable.

–          Aïïïïeeee ! Mais arrêtez vous allez me l’arracher !

–          J’espère bien bordel ! Où qu’il est ! ?

–          Mais je vous jure, j’en sais rien, je l’ai perdu de vue dès que je suis sorti du ministère des espèces là, vous savez où on devait aller avec Boris…

–          Le Ministère de la Protection des Espèces… oui et alors, pourquoi t’es sorti ?

–          Euh…

Allait-il lui avouer que c’était précisément à cause de son défunt ami qu’il était sorti ? A cause d’une de ses colères dont il avait le secret et que l’avocat avait provoqué ? Allait-il bêtement causer sa perte ?

–          Euh… j’avais besoin d’air, il y avait beaucoup de monde.

–          Beaucoup d’monde ? Pourquoi beaucoup d’monde ?

–          Les Orcnos, les gens se plaignent….

Le monstre le relâcha.

–          Mouais… sont partout d’nos jours, font c’qu’ils veulent ! Il le regarda un moment. Bin qu’est-ce que je vais faire de toi alors ?

–          T’as qu’à le foutre dehors, qu’on en parle plus, commenta le pilote.

Ce qui bizarrement eut le don d’énerver le comptable.

–          Ah non ça va comme d’être balancé dehors ! Ça va bien hein ! Et où est-ce que je vais atterrir moi cette fois ! Sur la planète des hippopotames !

–          De quoi il parle demanda Krome au pilote.

–          J’en sais rien.

Krome regarda le comptable et lui accorda un de ses sourires égoïnes comme il en avait le secret.

–          Pourquoi le j’ter, moi y m’plait bien ce mec, et pis on sait jamais si j’manque de casse dalle !

Honoré n’était pas sûr que ça lui fasse plaisir d’entendre ça mais au moins il n’allait pas finir dans le vide intersidéral.

 

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