Planck ! 39

Les distances phénoménales entre certaines planètes, le coût des voyages spatiaux et des guerres ouvertes aidant, les Orcnos avançaient toujours masqués. Maladies, dégradations diverses, temps qui se dérègle, animaux ou insectes qui deviennent fous, pays qui se mettent en guerre pour une raison ou une autre, montée soudaine des extrémismes : une fois parvenus sur place et installés les Orcnos préféraient l’ombre. Et quand venait le temps des grandes batailles, ils se mêlaient aux troupes pour attiser leur violence, rendre les combats plus enragés encore. Oter la vie aux uns ne leur suffisait pas, il fallait qu’ils ôtent le goût de vivre aux autres. Une société démoralisée est une société malléable, pressée de mourir, une société à qui on peut facilement désigner des coupables et ainsi lui faire faire d’autres victimes pendant que le plus grand nombre s’abrutit d’une manière ou d’une autre. Dans ce genre de société là où la peur règne, les Orcnos faisaient des ravages sans que cela se remarque. Pire, dans ce genre de société là on finissait par ne plus faire la différence avec le passé et croire que tout avait toujours été chaotique et auto destructeur. Ainsi les Orcnos signaient la décadence de toutes les civilisations qu’ils rencontraient. Quand on réalisait leur présence il était déjà trop tard, le « kronos » des grecs avait dévoré ses enfants. Aussi, jusqu’ici les civilisations qui avaient voyagé dans les étoiles et rencontré ces mystérieux prédateurs n’avaient-elles jamais eu à faire à leurs hordes d’assassins et de corrupteurs. Insensibles à leur travail de sape parce que conscientes de leur existence, ces civilisations là avaient prospéré, jusqu’à ce qu’une certaine horloge ne tombe entre les mains avides des monstres. Capable de débarquer où et quand bon leur semblait, leurs troupes avançaient de moins en moins masquées, préférant la force pure à la ruse.

 

Licencié de son entreprise et forcément au courant de ce que sa maladresse avait engendré comme catastrophe, Giovanni Fabulous avait donc soigneusement choisi la planète de son exil pensant que sur Belarius, planète très lointaine où l’on connaissait l’existence des Orcnos depuis longtemps et où on les attendait au bout des canons, le risque des les voir débarquer était presque nulle. Mais donc… et tandis que les détonations rugissaient derrière lui, il courait, affolé, sur quatre pattes.

 

Respectant la tradition, il avait abandonné son joli petit gilet et ses costumes coûteux pour la nudité brutale de sa condition et son rose avait viré au gris. Il n’avait pas été heureux de quitter le luxe de sa vie passée pour se soumettre à la frugalité de sa vie présente, mais il avait redécouvert la simplicité d’une existence au naturel, entièrement dévouée à son milieu et jusqu’ici cela n’avait pas été désagréable. Quand les projectiles d’acier déchirèrent sa viande et qu’il roula finalement dans la poussière, il se rappela également combien une vie pareille était fragile, et surtout combien il l’avait gâchée. Est-ce à dire qu’il mourut plus conscient ? Cela reviendrait à dire que l’agonie qui suivit fut motif à l’introspection et que la douleur, d’une certaine manière était un bienfait. Mais non, affolé de sentir la mort se refermer sur lui, il perdit ses dernières secondes à tenter de se relever tandis qu’un sergent Orcnos l’achevait d’une dernière balle dans le crâne.

 

–          Qu’est-ce que c’est que ça ? demanda un autre en regardant le gros objet à demi enfoncé dans la terre.

 

–          On dirait une chaloupe de secours, répondit le sergent en s’assurant d’un coup de pied que l’éléphant était bien mort.

 

Les deux monstres, enfermés dans des armures d’acier et de plastique, cherchèrent l’ouverture de la chaloupe et quand il la découvrirent la forcèrent à coups d’explosifs. Elle gisait à l’intérieur, inconsciente. Le sergent ricana.

 

–          Un casse-croûte tombé du ciel dis donc.

 

–          Attends, attends, je crois que je la connais…

 

Il la tira de l’engin sans ménagement, la jeune femme gémit, un des monstres hocha la tête.

 

–          ça y est j’la remets… c’est Lubna la reine du porno humain.

 

–          T’es sûr ?

 

–          Absolument, les humains j’les reconnais moi, celle là c’est une que l’empereur voulait pour lui.

 

–          Par Belzboth le capitaine Wargasm va être fier de nous !

 

Et ainsi, tandis qu’ailleurs le carnage continuait, la belle jeune femme était expédiée sur Inferna où des milliers de créatures, persuadées d’avoir été victimes d’une fatalité ou d’une autre, servaient l’empire Orcnos et pour certains, persuadés même de l’avoir mérité. La Roue du Chaos était en train de faire un tour complet, les dominos étaient presque tous tombés.

 

Elle débarqua sur la planète par ce que les Orcnos appelaient une belle journée, sous un ciel plus chargé en polluant que jamais, livrée dans un sarcophage comme un paquet cadeau et accueillie par le Duc Letho qui sur le moment regretta de ne pas avoir comme l’empereur et d’autres privilégiés de la cour quelque appendice à usage sexuel. Après quoi on la confia, comme c’était l’usage, à un esclave humain qui, comme elle le découvrit par la suite, faisait précisément partie de ces créatures persuadées d’être là parce qu’il l’avait mérité.

 

–          J’ai été un pécheur toute ma vie voyez-vous, lui expliqua t-il en la conduisant dans ses appartements, et Dieu m’a puni en m’envoyant ici en Enfer.

 

Marxisme zorzorien aidant, la jeune femme n’avait pas l’ombre d’une éducation religieuse, pire même, elle se fichait éperdument de toute forme de croyance, mais le ciel ignoble qui pesait dehors sur les murailles lugubres du palais, et la froideur militaire de ses appartements lui donnait une image assez précise de ce que les adorateurs de tous bords avaient redouté toute leur vie. Ce qui ne l’empêcha pas de rétorquer à l’esclave que ce n’était pas Dieu qui l’avait envoyé ici vu que Dieu elle l’avait rencontré et que visiblement il avait d’autres chats à fouetter.

 

–          Si vous avez rencontré Dieu, se moqua l’esclave, comment ça se fait que vous soyez ici ?

 

–          Problème de communication, c’est un dingue, répondit la jeune femme sur un ton désabusé

 

L’esclave secoua la tête.

 

–          Vous déraisonnez. Dieu n’est pas fou, Dieu est Dieu et ses voies sont impénétrables.

 

Elle haussa les épaules.

 

–          Ses voies je sais pas, mais les miennes avec lui elles le sont pas restées longtemps.

 

L’esclave se raidit, pâle, les yeux exorbités.

 

–          Je vois que vous serez parfaitement à votre place ici…

 

Il cracha par terre et s’en alla scandalisé. Elle haussa une nouvelle fois les épaules et s’assit sur ce qui avait les apparences d’un lit, les yeux vers le plafond, distraite derrière son masque respiratoire, quand elle sentit quelque chose lui grimper le long du dos. Un insecte, ou quelque chose de ce genre, et elle détestait  les insectes, particulièrement l’espèce qui vous grimpait dessus sans vergogne. Ce sujet l’avait d’ailleurs beaucoup fait souffrir durant son enfance tropicale. Elle se retourna vivement, chassant la bestiole, et là ce fut l’horreur. Le lit grouillait de scolopendres et autres cafards, en fait le lit même était constitué de vermines. Lubna hurla. Elle hurla et sauta littéralement en l’air. Elle heurta le sol douloureusement et tout en continuant de hurler, recula sur les fesses, poursuivie par une colonne d’insectes qui marchaient sur son entrejambe comme attirés par son parfum. L’esclave réapparu, goguenard.

 

–          Alors on a encore rencontré Dieu ?

 

–          S’IL VOUS PLAIT ! S’IL VOUS PLAIT ! Chassez-les ! Chassez-les ! ELLES VONT ME DEVORER !

 

–          Ah, ah, mais non… ce sont les courtisanes, elles veulent juste faire connaissance.

 

Mais qu’importe ce qu’il disait, celles qui ne passaient pas les tissus de sa robe déchirée, l’attaquaient à coup de mandibules, effleurant avidement les lèvres de son sexe. Elle hurla à nouveau, écrasa quelques assaillants, en chassa d’autres tout en se redressant, avant de sortir en courant de sa chambre et tomber nez à nez avec l’Empereur et trois de ses vestales.

 

Elle ne les vit pas à proprement dit. Ce fut pire. La puissance de leur esprit s’imposa au sien en images cauchemardesques. Si les vestales étaient des monstres couturés et à demi déchirés par des contraintes métalliques telles des cénobites, l’Empereur lui était un concentré de monstruosité. Ce n’était pas seulement l’anomalie qui vous passait à travers l’esprit en le regardant, c’était toute la bestialité de l’univers, toute son ignominie, tout son absolu Mal dont se nourrissait ce peuple étrange. Et de s’amalgamer dans son cerveau des images vives et mêlées de camps de concentrations, scènes de torture, anthropophagie et autres joyeusetés du réel qui lui déchirèrent l’esprit. Lubna s’effondra comme morte. Des voix glissèrent sur sa peau froide telle des langues de serpent.

 

–          Messsire, voilà une bien belle viande.

 

–          Préparez là, je veux qu’elle me baise ce sssssoir mes charognards.

 

–          Oui, messssire, comme messsire le désire.

 

On la souleva de terre et les portes se refermèrent sur les cénobites et la belle. Les scolopendres et les cafards refluèrent, au passage on avait dévoré l’esclave pour son impudence. Des milliers de voix affluaient dans l’esprit de la jeune femme, toujours la même prière :

 

–          Apprenez-nous le plaisir, apprenez-nous le plaisir !

 

Lubna se réveilla avec l’impression d’avoir des millions d’aiguilles plantées dans le crâne. Une poupée vaudou. Une poupée vaudou dans un savant laçage de lanières de cuir entrecroisées qui mettait en valeurs ses formes agressives. Une poupée vaudou à quatre pattes, entraînée par des moines écorchés dans des couloirs à la puanteur d’ammoniaque et de sang frais. Elle avait le regard fixe, la bouche entre ouverte, comme folle. L’Empereur attendait dans une pièce ronde, cloué sur une croix de St André, des hameçons plantés dans sa peau, les hameçons reliés à des cordes de Nylon, les cordes à des poulies dont les cénobites lui confièrent la commande avec des rires amusés.

 

–          Viens ma belle, déchire-moi, supplia l’Empereur délicieusement.

 

Elle était incapable de réfléchir, elle tira comme si ça vit en dépendait. Il hurla.

 

–          C’est ça que tu appelles déchirer salope ! ? Je veux entendre ma peau se déchiqueter ! Tu m’as compris sale pute ! ?

 

Les voix revinrent comme des aiguilles :

 

–          Apprenez-nous le plaisir, apprenez-nous le plaisir !

 

Lubna avait envie de hurler à son tour, hurler au secours, mais le hurlement était si énorme, si total que son corps, sa gorge savait déjà que cela lui serait sans doute fatal. Alors le cri resta dans son ventre comme toute la monstruosité qui s’exprimait chaque fois que sa majesté éprouvait un soupçon de plaisir. Cette fois ce n’était pas des images d’horreur qui s’imposaient à elle, mais au-delà, l’état d’extase des pires bourreaux au moment de l’acte qui refluait dans son corps tout entier comme un renvoi ignoble. Comme de se retrouver dans la peau de Jack l’Eventreur, Gilles de Raie et consort, tout en même temps tandis qu’ils étripaient. Un cauchemar éveillé. Mais elle avait survécu à un dieu n’est-ce pas, survécu jusqu’ici à un impossible amour, il devait bien avoir là une autre issue que l’insanité la plus totale. Poussant un cri guttural, arraché de sa poitrine comme un dernier sursaut, elle réclama un fouet. Qu’on lui amène un fouet, et vite ! Le pire fouet qu’on avait ! Les cénobites jouissaient de bonheur, ce que leur maître ressentait ils le ressentaient, ils se précipitèrent et revinrent avec un formidable engin orné de plomb. Knout ramené de la Russie tsarine, souvenir de pogrom qu’elle fit amplement siffler au-dessus de sa tête avant qu’il ne s’abatte sur le dos de sa majesté dans une zébrure de sang noir. La décharge de plaisir qu’il cracha dans son esprit lui envoya des visions infernales d’empalés au matin qui gémissaient de souffrance. Mais, tenace, elle répéta son geste en essayant de se fermer. En vain. Le plaisir de l’horreur lui éclata une nouvelle fois à la figure, jusqu’à ce qu’elle comprenne que c’était sa délectation à lui qu’elle ressentait, que plus elle souffrait intérieurement, plus il jouissait. Alors comme la victime qui adopte le point de vue de son bourreau, Lubna se mit à aimer ce qu’elle faisait. Ce n’était pas vraiment difficile, la haine la portait. Et plus elle montrait du cœur à sa tâche, plus il souffrait cette fois pour de vrai, atteignant des courbes ultimes de jouissance comme il en avait rarement connu en cinq cent mille ans d’existence. Elle ne pourrait jamais l’anéantir avec sa haine mais au moins allait-elle devenir sa favorite.

 

 

 

Obéissant scrupuleusement au virage que son destin avait prit depuis qu’Honoré avait filé du ministère, François Berthier découvrait avec délice la vie, les faveurs, et les usages des ils. Décideurs jamais nommés de la vie des autres, lobbyistes invisibles des assemblées politiques, inventeurs mystérieux, membres supposés des conseils d’administrations, parrains des milieux interlopes, nébuleuses du pouvoir, grands propriétaires de stock option, golden parachutes dans le dos prêts à s’ouvrir, mi-homme mi-fantasme. Il découvrait combien il était désormais facile de se débarrasser des gêneurs sans s’embarrasser pour autant de la moindre responsabilité. A quel point même le sens de ce mot se relativisait de lui-même à mesure que l’on se rapprochait du haut de l’échelle alimentaire. Avec quelle facilité l’on pouvait diluer une décision de sorte que tous sauf soi puisse être considéré comme véritable responsable. Il découvrait le pouvoir des marionnettistes. Du moins l’avait-il découvert quand son «secrétaire particulier » lui avait glissé que l’avocat avait fait une mauvaise chute et que Krome était en fuite. Maintenant il découvrait une autre perspective encore, celle-ci jusqu’ici impensable, même à une imagination fertilisée par un univers où tout semblait toujours possible, celle des acteurs indirects de l’histoire avec ou sans grand H. Celle qui avait peut-être prévalu un jour dans le Pacifique, entre marchands d’acier, tandis que les canons américains tonnaient sur les têtes japonaises. Celle que la photo des trois grands à Yalta avait si souvent illustrée pour définir la notion de partage exclusif du monde. Celle qu’on discernait au travers de la liste des entreprises à qui avait profité la Guerre du Golf ou l’extermination des juifs d’Europe ou la guerre civile en Ex-Yougoslavie. Celle qui était au cœur même des mythes de la conspiration universelle. Evocation si puissante en regardant les êtres assemblés là que même Berthier comprenait sans mal pourquoi les acteurs de ces instants étranges où un monde ou un autre pouvait basculer, si cultivés, si lucides pouvaient-ils être, finissaient parfois par croire eux-mêmes en leur omnipotence et de fait, perdre un pouvoir qui n’appartient jamais à un seul mais à tous, comme le mot responsable ou unique. D’ailleurs n’avait-il pas déjà oublié qu’il n’avait jusqu’ici jamais été l’un d’entre eux ?  Ce n’était même pas une question, François Berthier s’était glissé d’autant facilement dans son rôle qu’il n’exigeait qu’une seule contrainte : celle de les refuser toute. Supprimer tout obstacle, quand on commandait on n’en attendait pas moins de ses subalternes.

 

–          BETA-7 je ne vous demande pas ce qui est impossible, j’exige que cela soit possible !

 

–          Mais le Paloma n’est pas équipé pour cela monsieur je suis désolé, si leurs missiles se trompent ne serait ce que de deux degrés nous sommes «cuits » pour reprendre votre expression.

 

Petit sapin désodorisant autour du cou, Berthier agita les bras furieux avant de rejoindre le premier pont où l’attendait une assemblée hétéroclite d’individus qu’il aurait, quelques semaines auparavant, considérée comme une fantaisie cinématographique. Et bien qu’il ignorait parfaitement leur sexe exact et même s’ils en avaient, il s’adressa à eux à la manière terrienne – ce qui ne lassa pas de choquer les veldasiens présents dont le sexe était un choix pas une obligation –

 

–          Mesdames, messieurs, je suis désolé mais je crains que les tirs Orcnos nous obligent à changer d’orbite.

 

–          Si je comprends bien vous allez nous couper l’image, fit remarquer un veldasien avec hauteur.

 

–          La D-Mart aurait-elle peur que nous trouvions les missiles qu’elle vend à l’Empereur pas assez efficace ? railla un Solmskien dont la planète était présentement sous le feu des Orcnos.

 

–          Euh… mais non voyons, c’est en fait à cause des tireurs Orcnos, ils ne sont pas très précis et…

 

Et une détonation à quelques mètres de l’appareil acheva de faire comprendre la situation à ses invités. Le Paloma changea d’orbite de lui-même, virant à gauche tandis que l’image tri dimensionnelle du champ de bataille se brouillait.

 

–          Il me semble évident mon cher, lui fit le Solmskien en posant une tentacule sur l’épaule de Berthier, que si les Orcnos ne nous détruisent pas jusqu’au dernier, il faudra compléter la vente de nouveaux missiles par une formation exigeante.

 

Il produisit un drôle de bruit à mi-chemin entre le frottement et le gargouillis que Berthier avait appris à identifier comme un rire. Les Orcnos étaient en train de mettre sa planète à feu et à sang et cette chose trouvait le moyen de rire. Sans doute le privilège d’appartenir aux ils et de savoir qu’on pourrait toujours trouver un endroit à soi où mettre à l’abri sa petite famille. Berthier essayait de ne pas avoir l’air dépassé ou même d’y réfléchir, heureusement aucune des choses présentes ne s’intéressait beaucoup aux expressions faciales des humains, ni à leurs doutes. Au lieu de ça un Serpati s’approcha de lui d’un pas autoritaire et agita  un index minuscule au nez de l’humain. L’existence de cette race avait été une surprise pour Berthier qui avait toujours pensé que sous les tapis on ne trouvait que des acariens, mais à regarder ce Serpati l’invectiver il devait bien se rendre à l’évidence, les enfants avaient raison : il y avait bien des petits bonhomme sous le tapis, et ils n’avaient pas bon caractère.

 

–          C’est inadmissible terrien ! Nous devions assister à toute la bataille ! N’ayez aucun doute là dessus Master D sera tenu au courant !

 

–          Je suis désolé Monsieur Chititi mais vous comprenez bien que pour votre sécurité et celle de l’appareil…

 

–          Ah ! Les terriens ! Toujours pareil avec eux ! Toujours des excuses ! s’emporta le minuscule bipède.

 

–          Mais alors comment allons nous pouvoir connaître les capacités de destruction des missiles Global-C130Ó si nous ne pouvons pas observer le champ de bataille ? demanda quelqu’un d’autre à travers son traducteur de gorge.

 

C’était peut-être le moment que Berthier préférait, quand précisément à une autre époque il se serait enfui d’une manière ou d’une autre, quand les choses semblaient devenir impossibles et qu’au lieu d’inventer de nouvelles excuses, d’un geste il convoquait son « secrétaire particulier ». Le cube chromé se précipita à travers la pièce et se mit à expliquer dans toutes les langues à la fois qu’on avait déjà trouvé une solution grâce au super calculateur du Paloma, une simulation en temps réel. Mais le petit bonhomme du tapis ne voulait pas en démordre.

 

–          Une simulation ? Ah ! Une simulation, les humains adooorent les simulations !

 

–          Je vous rappelle que vous aussi vous êtes humains, en dépit de votre petite taille, se moqua le Solmskien. Moi une simulation ça me va très bien.

 

–          Oui, surtout que pour les vôtres ce n’en est pas une ! fit remarquer obligeamment un Otlyx.

 

Le Solmskien fit une grimace de contentement, tout le monde se retourna vers l’écran de simulation où des troupes aéroportées Orcnos débarquaient au pas cadencé tout en faisant feu sur tout ce qui bougeait. Berthier, qui avait suivi une formation accélérée dans le domaine commenta la situation avec un brio commercial comme il n’en avait jamais connu. Peut-être que cela ressemblait pour lui à un karaoké ou bien était-ce que ce qu’il voyait à l’écran n’était ni pire ni meilleur que ce qu’il avait vu défiler dans son téléviseur depuis qu’il avait été en âge de le regarder, avec ceci de plus que ceux qui s’entre-tuaient sous ses yeux n’avait rien d’humain à part dans leur sauvagerie, ce qui entretenait une certaine distance. Peut-être, enfin toujours est-il qu’il expliqua comme suit :

 

–          Comme vous pouvez le voir sur ces images, les gilets blindés Waka-7000 sont très efficaces contre des projectiles de 80 mm mais totalement inutiles contre des fusils à pulsion JawbrokeÒ par exemple et encore moins contre des fusils à phase Tanger c’est pourquoi je recommande nos tout nouveaux gilets de combat Team-Killer A/52

 

Ici, gracieusement, l’image tridimensionnelle d’un gilet de combat se greffa sur les combattants virtuels protégeant comme par miracle un Solmskien qui du coup réussit à balancer une grenade sur ses adversaires au lieu d’être déchiqueté comme c’était le cas sur le terrain.

 

–          Mais un gilet de combat Team-Killer A/52 ne serait rien sans un fusil Smasher à pulsion nucléaire n’est-ce pas, continuait Berthier sur le même ton tandis que les combattants virtuels changeaient miraculeusement d’arme. Comme vous le savez les Orcnos sont tous équipés des armures polymorphes Zegna-7 qui ne résistent pas au Smasher, mais si vous préférez un modèle au-dessus nous avons également les Smasher Triple X qui ajouteront à la précision une capacité de destruction sans égale.

 

Virtuellement les Smolskiens étaient en train de prendre le dessus.

 

–          Combien pour les gilets ? demanda l’Otlyx

 

–          550 crédits pièce mais je suis autorisé à vous faire une ristourne de 10% à partir de 5.000 unités plus 5% pour tout achat de 1000 Smasher

 

–          Cela comprend les munitions et les batteries ? demanda un Veldasien sur un ton qui sous-entendait qu’il attendait déjà qu’on lui dise le contraire.

 

Berthier avait appris son texte par cœur mais venant de sa part on pouvait se douter que ce par cœur ci avait des bornes très prononcées et son « secrétaire particulier » avait été programmé pour remarquer ses hésitations. Il embraya à sa place de sa petite voix nasillarde d’engin électronique.

 

–          Les munitions sont gratuites à partir de 5.000 fusils, nous offrons 2% sur les batteries si votre achat comprend 500 Triple X.

 

–          Vous poussez à la consommation, reprocha le Smolskien d’un ton léger.

 

–          Je ne veux que votre bien, répondit diligemment Berthier.

 

Même lui fut surpris par sa réponse et cette légèreté qu’il y mettait. Accessoirement il ne s’était jamais senti léger en rien, même s’il avait toujours essayé de l’ignorer, surtout quand les secrétaires le lui faisait comprendre d’un regard.

 

–          Regardez l’écran, je crois que cette simulation parle pour elle-même.

 

–          Mais ce n’est qu’une simulation ! lança le Serparti d’un air de mépris.

 

–          C’est pourquoi il est urgent d’agir, ne pensez-vous pas mon cher ? fit l’Otlyx qui avait autant à perdre que tous ici de l’invasion générale des Orcnos.

 

Berthier était ravi, il lui retirait les mots de la bouche, il s’en souviendrait de celle là, à replacer à l’occasion. En tout cas ça fit taire le minuscule. Les ils se lancèrent alors dans un marchandage qui n’aurait pas dénoté quelques étages plus bas sur l’échelle alimentaire, là où vivaient les gens. Berthier laissa son « secrétaire particulier » enregistrer les commandes et les monnayer comme il l’avait déjà fait lors d’une autre vente, et alla se chercher un verre qu’il accompagna d’un matelas de caviar authentique couché sur un lit de blinis blonds épais comme un doigt. Le caviar venait de la terre d’avant la catastrophe, ainsi que les esturgeons qui l’avaient produit, le tout élevé sur Mitrillon. Ce n’était pas exactement un luxe de ils hors de la terre, et d’ailleurs pour de nombreuses races ce n’était même pas un aliment, mais les choses qu’avalaient les ils de l’univers étaient souvent un peu trop étranges pour son manque de curiosité. En revanche l’alcool ressemblait beaucoup à du champagne avec ce petit plus qu’il vous faisait réellement voir la vie en rose, une légère teinte rose et une bonne dose d’euphorie lentement diffusée dans les veines. Berthier repensa à cette phrase qu’il avait un jour entendue lors d’une formation pour commerciaux : « On a le destin qu’on se forge » oui c’était bien vrai, et lui avait choisi sa voie, celle de la réussite. Il ne lui manquait plus qu’une chose, la célébrité, comme Bill Gates, ou Jacques Chirac. Berthier se demanda comment remédier à ce problème. Il savait chanter après tout, peut-être qu’avec ses nouvelles relations il pourrait enregistrer un album. Qui sait ? L’avenir sourit aux audacieux n’est-ce pas ?

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