Planck ! 38

 5ème Partie

Ne cédez jamais au désespoir, il ne tient pas ses promesses.

Stanislas Jerzy Lec

 

 

 

 

 

Elle se réveilla en hurlant son nom. Plusieurs fois.

–          HONORE ! HONORE !

Dieu s’approcha d’elle. De la morve mêlée à du sang coulait en permanence de son nez, il avait les yeux révulsés comme à son habitude, de sa peau s’élevait un léger halo bleuté. Il avait l’air drogué. Il lui demanda ce qu’elle avait. Il avait une voix étrange, comme sortie de nulle part, Lubna imaginait que c’était un artifice électronique, peut-être l’ordinateur du navire spatial. Elle balbutia.

–          Honoré… Honoré…

Il resta quelques instants hébété. Ça lui arrivait souvent, elle savait ce que ça signifiait, Dieu réfléchissait. Et quand Il réfléchissait ça mobilisait tout son corps. Elle se redressa, la peau couverte d’une désagréable sueur froide. Elle avait rêvé de lui, le visage en sang, la bouche en bouillie. Il l’effleura, le contact de son doigt était bizarrement chaud, comme électrique, puis Dieu porta son doigt à son nez et sentit. L’odeur lui fit froncer les sourcils, Il lui demanda de quoi elle avait peur, elle répondit qu’elle avait rêvé d’Honoré. Ce qui le plongea une nouvelle fois dans une intense réflexion. Puis il lapa un peu de sa propre morve et de son propre sang d’un coup de langue et ça aussi Lubna savait ce que ça voulait dire, que Dieu était fou. Sa voix se mit à vibrer de rage. Il connaissait le nom de famille d’Honoré. Elle ne se demanda pas comment, ni pourquoi ce nom le rendait si furieux, elle l’avait vu détruire une planète pour l’éblouir, des êtres venaient régulièrement l’adorer, les machines lui obéissaient au doigt et à l’œil qu’elles aient été programmées pour ça ou non, mais elle n’eut pas peur. Elle sentait qu’il ne lui ferait rien, elle l’avait compris quand il l’avait violée. Il se contenterait de commander à ses machines d’agir à sa place et les machines n’avaient pas été brutales jusqu’ici, même quand elles l’avaient pénétrée de force entièrement investies de Son Esprit, sous ses yeux avides. Elle réalisa à quel point elle avait tort quand deux d’entre elles l’empoignèrent si violemment que sur le moment elle crut qu’elle voulait la déchirer en deux. Lubna se débattit, les deux robots la traînèrent par les pieds à travers le vaisseau tandis que la voix de Dieu continuait de tonner dans tout l’appareil. Il faisait froid dans les coursives, elle voyait les néons défiler au-dessus d’elle, elle cessa de se débattre ou de crier quand elle sentit ses articulations craquer. Elle ne pensait plus à rien, le ventre noué, le dos butant sur l’acier au passage d’un sas, le bruit ronronnant des robots qui la tiraient, l’odeur d’électricité statique qui les accompagnait, temps suspendu. Ils la jetèrent dans un genre de cabine avec un tableau de bord convexe et un siège confortable. Sur le moment elle pensa à un genre de punition, qu’il la mettait au coin ou quelque chose comme ça, elle n’avait pas écouté les hurlements de Dieu et puis un des robots commanda la fermeture de la cabine et elle considéra le ciel étoilé à travers les hublots. Non ce n’était pas une punition, c’était une condamnation.

L’éjection fit un bruit de détonation dans la cabine, elle sentit son corps s’écraser contre le siège puis les étoiles semblèrent lui exploser à la figure. Les dominos n’avaient pas fini de tomber.

 

Il gisait par terre, le visage masqué de sang, le nez et les dents branlantes, à demi inconscient. Autour de lui deux cadavres, les autres s’étaient enfuis.

–          Vous le connaissez ?

–          Hein ?

–          Vous le connaissez ?

Honoré tourna douloureusement la tête, il ne savait pas ce que c’était, il ne savait pas comment il comprenait les mots qui sortaient de son espèce de bouche, on aurait dit un homme avec une tête de sauterelle. Il porta la main à son visage et sentit sous ses doigts son arcade sourcilière déchirée, il regarda les deux cadavres, celui qui l’avait frappé avait son appareillage électronique à moitié arraché, en dessous il pouvait apercevoir l’os à vif, les muscles atrophiés. Qu’est-ce qui s’était passé ?

–          Vous le connaissez ?

–          Hein ?

–          Vous le connaissez ?

Il se redressa tant bien que mal. Sa bouche lui faisait atrocement mal, les lèvres fendues, les côtes douloureuses, la chose s’écarta de lui c’est alors qu’il remarqua son compagnon.

–          Dumba ?

–          Ah j’me doutais aussi, j’l’avais jamais vu comme ça.

Le frère de Lubna avait changé, il avait maigri, et son regard aussi était différent, comme absent, vide.

–          Qu’est-ce qui s’est passé ?

–          Bah j’crois bien qu’il vous a sauvé la vie.

Non, ça il l’avait compris. Il tendit la main vers Dumba.

–          Dumba ?

Mais il ne semblait même pas la voir.

–          Il s’est jeté sur les autres, vous auriez du voir ça, dommages que vous étiez évanoui !

–          Qu’est-ce qui s’est passé, répéta t-il, qu’est-ce qu’il a ?

–          Oh il est comme ça depuis son accident sur NewRose, qu’est-ce que vous voulez, il n’avait pas d’fric alors l’ont pas opéré.

Il se présenta, il s’appelait Antes, il avait rencontré Dumba à l’hôpital de NewRose dont ils s’étaient enfuis histoire de tenter leur chance sur Mitrillon. Antes était réfugié d’une planète que les Orcnos étaient en train de décimer, il avait appris le langage humain grâce à une esclave qu’il avait eu dans le temps.

–          Alors pour vous on parle tous de la même manière… pas différence de langage.

Antes haussa les épaules.

–          Non, pourquoi, c’est le cas ?

Pas de différence de langage, des êtres tous ressemblants, Honoré Montcorget se sentait maintenant comme tout le monde s’était toujours senti à son contact, ignoré, invisible, et pour une fois il n’était pas sûr qu’il aimait ça.

–          Et moi, je fais comment pour comprendre tout ça, fit-il en montrant un des écrans au-dessus de leur tête qui continuait de dégueuler des spots publicitaires, indifféremment.

–          Je sais pas.

–          Quoi ?

–          Je sais pas comment ça marche, ce truc parle dans toutes les langues en même temps mais normalement on entend que la sienne.

–          Normalement ?

Antes fit un signe de tête en direction d’une chose qui ressemblait à un phasme géant occupé à faire des allées-venues sous un des panneaux.

–          C’est un otlyx de Cesares, un traducteur-diplomate, lui il entend tout… il est arrivé y’a une semaine, il est en train de devenir fou.

–          Et un otlyx qui devient dingue, moi j’vous l’dit z’auriez pas intérêt à être dans le coin, rajouta distraitement une voix électronique derrière eux.

Le comptable se retourna. C’était un androïde au masque féminin et à la carapace d’un blanc nacré, au mouvement délicat et dont on devinait le touché soyeux. Les yeux de l’engin luisirent.

–          Vous avez une sale gueule vous, je peux vous recoudre si vous voulez.

Honoré recula un peu effrayé, l’androïde précisa qu’elle avait été infirmière sur un vaisseau de guerre, entre autre. Ce ne fut pas nécessaire de lui demander quoi d’autre, la machine était du genre bavard. Montcorget était trop fatigué pour protester ou avoir peur, il se laissa faire tandis que l’androïde leur racontait sa vie d’avatar.

–          Initialement j’étais embauché pour faire femme de ménage dans un complexe métallurgique, mais y’a eut une guerre entre les matamotos et les ormnydes de Cerbère alors on m’a reprogrammé infirmière. Quand la guerre s’est terminée j’étais déclassée comme femme de ménage et comme infirmière, tu parles d’une tuile, heureusement je m’étais faite copine avec un programmeur d’usine, j’ai pu intégrer une chaîne de montage sur Toc Toc, je fabriquais des engins de transport humain, ça marchait bien, et puis avec la crise d’Ozone… y’a eu compression de personnel, je suis partie sur Mitrillon voir si je trouvais pas un boulot dans mes cordes mais à cause des élections on est pas très populaire en ce moment sur Mitrillon, c’est la faute aux démécanisateurs ça.

–          Aux quoi ? demanda Antes.

–          Jamais entendu parler du mouvement de démécanisation ? s’étonna l’androïde.

–          Non, avoua Antes.

–          Vous suivez pas les élections ?

Ça lui semblait impensable. Reprenant son babillage l’infirmière leur expliqua que les démécanisateurs militaient pour replacer le vivant dans l’industrie et accusait les androïdes et autres robots de prendre le travail des biologiques, tandis que les mécanisateurs réclamaient au contraire de confier la production aux machines exclusivement. Il y avait aussi les taxistes menés par Smolsk qui proposaient de compenser le problème de la mécanisation par des taxes d’entreprise et les anti taxistes menés par Wa-Wa qui prônaient une liberté totale avec ou sans machine, du moment que tout le monde trouvait son compte.

–          Alors c’est partout pareil hein, ronchonna le comptable.

Et lui de raconter la France qu’il avait quittée. De son point de vue les démécanisateurs c’était entre les écologistes et les communistes des gens qui allaient à l’encontre du progrès et donc de l’histoire.

–          Si on les écoutait on vivrait tout nu !

–          C’est un point de vue, reconnut l’androïde, ils disent qu’il suffirait que le biologique travaille plus pour gagner plus, mais comment il va faire le biologique pour travailler plus sur une chaîne de montage ? Faudra le mécaniser ! Mais y sont contre les cyborgs aussi, ils disent qu’ils sont trop performants et que c’est de la concurrence déloyale, alors on fait comment pour tenir les cadences ?

–          Faut embaucher des chinois, ricana Montcorget. Ces hommes politiques, tous les mêmes !

–          Nous sur Carmina on avait résolu le problème comme ça : t’as pas été fabriqué sur la planète ? Tu bosses pas. Du coup, ajouta Antes sur un ton résigné, y’avait plus aucune usine de robot qui voulait s’installer chez nous parce que les grosses sociétés pouvaient rien nous vendre.

Montcorget secoua la tête.

–          Chez nous on appelait ça le protectionnisme, jamais marché !

Occupé à échanger leurs opinions, ils furent surpris par l’arrivée d’une troupe d’androïdes estampillés P.I.G qui arracha brutalement le comptable à leur compagnie, déclenchant aussitôt une réaction brutale de la part de Dumba. Montcorget n’eut pas le temps de l’en empêcher, les androïdes ne firent pas de détail, Dumba s’effondra la poitrine trouée et fumante tandis qu’on entraînait le terrien avec d’autres humains dans un appareil rudimentaire qui d’une poussée violente les arracha au sol du camp Alpha. La soute était pleine à raz bord. Des femmes, des enfants, des hommes de tous les âges, la plupart réfugiés d’Ozone venue chercher du travail sur Mitrillon. Honoré essaya de retrouver Kobé dans la foule mais la jeune fille resta introuvable.

Planck ! Planck ! Planck ! Faisaient les dominos en continuant d’enchaîner les chutes.

– Où est-ce qu’ils nous emmènent ? demanda t-il à un homme qui tenait un bébé dans ses bras.

–          Je ne sais pas, ailleurs, répondit l’homme d’un air malheureux.

–          On veut plus des humains sur Ozone y’a trop d’monde qui vient d’puis qu’les Orcnos envahissent, expliqua une vieille femme, on veut pas d’nous ! C’est à cause qu’on sent pas bon y paraît, y vont nous envoyer dans un endroit où que ça sera mieux pour nous. Sur Terre, précisa t-elle.

–          Sur terre ? s’exclama Montcorget soudain inquiet. Mais la terre a disparu ! Ils l’ont rasée !

–          Ah bon ? Aussi ? Bah alors où qu’on va aller ? s’exclama la vieille femme.

La rumeur commença à se répandre dans toute la soute.

–          Vous êtes sûr ? s’exclama quelqu’un.

–          J’en viens ! Je suis terrien, la D-Mart ! Ils nous ont acheté et rasé !

–          Mais la D-Mart n’a pas ce pouvoir là ! Personne n’a le pouvoir d’acheter une planète ! protesta quelqu’un d’autre.

Montcorget avait l’impression de se retrouver face à lui-même quelques semaines auparavant et il n’était pas sûr d’aimer beaucoup ça.

–          Bah moi non plus je croyais pas, bin si.

–          Peuh ! Y raconte des histoires !

Pour la première fois depuis le début de son voyage ce n’était plus lui l’incrédule. Comme s’il avait passé sans le savoir la limite de verre de sa lucarne en partant à la poursuite de sa belle, ce qu’il avait bien entendu fait et ce qui comme on le voyait n’était pas sans conséquence ni pour lui, ni pour ceux auxquels il était lié.

–          Vous n’avez jamais entendu parler de Moïse Wonga ?

–          Qui ?

Mais c’était sans espoir, visiblement ces ozoniens là avaient vécu dans l’ignorance de l’univers qui les entourait et ce que les écrans avaient diffusé en boucle dans le camp avait glissé sur eux comme de l’eau sur une toile cirée. Honoré Montcorget ne comprenait plus rien, tous les systèmes de références qu’il avait mis jusqu’ici en place pour se prévaloir de l’univers étrange qu’il découvrait à mesure de son voyage étaienit en train de foutre le camp parce que soudain ce n’était plus lui l’ignorant, le spectateur forcé d’une aventure malgré lui, mais bien à lui de raconter ce qui s’était passé sur terre à une assemblée de gens qui avaient visiblement du mal à le croire. Et ce fut d’autant terrible pour cet homme peu habitué à être acteur de sa propre vie finalement qu’il fit plus d’incrédules qu’autre chose mais ce n’était pas le plus inquiétant. Le plus inquiétant c’était de savoir pourquoi on avait raconté à ces gens une histoire pareille sinon pour les rassurer, mais les rassurer de quoi puisqu’on leur mentait. Qu’est-ce qu’ils allaient découvrir de pire que ce mensonge à leur arrivée ? Pour autant Montcorget fut le seul vraiment inquiet et cette solitude le terrifia presque autant que la perspective qui les attendaient.

 

Planck ! Planck ! Planck ! Planck !

 

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