Planck ! 31

La morale c’est le contrôle. Et sans contrôle aucune société ne peut perdurer. Les plus faibles d’esprit étant toujours les derniers capables de se forger eux-mêmes une morale, un moyen de contrôle sur leur propre turpitude, ils sont toujours les premiers à défendre ce que l’on nomme communément l’Ordre Moral…. Et toujours pour le bien de ceux qu’ils nomment les plus faibles. Leurs enfants, les autres, c’est à dire tous sauf eux-mêmes. Mais dans une société où tout est potentiellement une marchandise la morale s’oppose généralement aux intérêts. Il y a l’Ordre Moral d’un côté et la réalité de l’autre. Il y a, par exemple les multiples interdits sur le sexe, et il y a la marchandisation du sexe qui rapporte énormément d’argent, le sexe fait vendre n’est-ce pas. Il y a la notion de couple, de famille, de grossesse, et il y a la flexibilité des employés qui ne doivent plus être asservis par les contingences de la famille et du couple, seulement par celles de l’entreprise. Il y a la nécessité de se conformer, la liberté d’aimer, et l’amour libre. Il y a la procréation choisie librement et il y a la pilule. Cependant une société industrielle ne peut d’autant pas se passer de l’Ordre Moral qu’il agit comme un garde-fou sur ses masses les plus asservies, là où on ne trouve pas nécessairement les plus faibles mais les plus économiquement affaiblis. Il faut donc que les deux coexistent. Et il n’y avait pas de raison que dans l’univers les choses soient différentes. Juste un peu plus outrées, à l’image des moyens existants. Ainsi, tandis que les ligues de vertus pouvaient librement interdire sur certaines planètes la représentation graphique du sexe, sur d’autres, les plus nombreuses, Lubna était déjà une star à l’égal de ces vedettes qui avaient un jour occupé le devant de la scène terrienne de ce qu’on appelait alors le cinéma traditionnel. Après tout, des milliers de gens avaient, grâce à elle, vécu d’intenses moments d’orgasme comme aucun boutonneux ou boudin n’avait jamais osé rêvé d’en vivre. Après tout, elle était presque une sensation à elle toute seule, tout étant l’incarnation du péché dans certains coins de l’univers, et qu’est-ce qu’il y a de plus excitant que la transgression ? Son ascension, en conséquence avait été aussi fulgurante que les orgasmes qu’elle avait elle-même vécus dans les bras de Bruno. Si rapide même, que parvenue sur Numbaone, il n’était même plus question de modifier sa teneur en carbone 14, d’autant moins que la catastrophe d’Ozone avait rendu les humains trop rares pour qu’on tente de les altérer d’une façon ou d’une autre.

–          Lubna, dis-nous tout, est-ce par goût du sexe ou pour l’argent que tu es venue au porno ?

Siliman Chow était probablement ce qui se faisait de plus à la pointe comme interviewer de talk-show. Il avait questionné les plus grands et les plus célèbres, personne ne l’impressionnait et tout le monde craignait l’insolence de ses questions. Aussi célèbre donc pour son insolence que pour ses tenues extravagantes, il était le genre d’individu qui faisait et défaisait les meilleures réputations, lançait les modes ou les taisait d’une simple répartie bien asséné – et écrite par une demi-douzaine de rédacteurs en sous main – Le type qu’on détestait ou qu’on adulait mais de toute façon qu’on courtisait sitôt parvenu au fragile statut de star et bien entendu il n’en attendait pas moins de Lubna. Et comment une star du porno était censée courtiser un homosexuel averti et assumé ? Certainement pas en lui promettant une gâterie en privé mais, sous une autre forme, une gâterie publique, à savoir lui offrir un show digne de ce nom, digne de lui. Lubna qui, comme tout le monde, avait rêvé devant sa télé de devenir une vedette, et avait pour ce faire participé à la grande farce de la Zorzor Academy, savait exactement ce qu’il attendait d’elle. Le moins qu’on puisse dire est qu’il ne fut pas déçue.

–          Non ni l’un ni l’autre, j’y suis venu de force, on m’a achetée comme esclave.

Comme il s’agissait de sauvegarder les apparences comme dans tout bon talk-show, il y eût d’abord un très léger flottement et puis Siliman Chow grinça un de ses célèbres ricanements.

–          Esclave très consentante en tout cas, le récit de tes aventures jusqu’à Numbaone a laissé sans voix plus d’un hétéro.

–          Ça j’en doute pas, Bruno et moi on est fait pour le sexe.

–          Bruno c’est sûr, il est même fabriqué pour, mais toi, serais tu en train de nous dire que tu es une authentique salope ? demanda l’animateur avec un demi sourire aux lèvres.

–          Mon cher Monsieur Chow ça se voit que vous ne connaissez pas les femmes, nous sommes toutes des salopes, c’est d’ailleurs ça qui est bon, simplement certaines femmes ne l’assument pas, et pour certains hommes comme vous, bien que cela soit un fantasme cela reste un défaut.

Le public se mit à rire, sur le plateau même, un nouveau flottement vint agacer les dents de l’animateur.

–          Qui te dit que je ne connais pas les femmes ? J’ai d’excellentes amies qui trouveraient très désagréable ta remarque sur les femmes.

–          Oui, votre mère par exemple, ce qui prouve que vous aurez au moins vu un vagin de près une fois dans votre vie, mais rien ne vous dit ce qu’elle a dû faire pour que votre père la touche. Considérant le résultat elle a dû y mettre du sien.

Cette fois ce ne fut pas un flottement mais purement et simplement un blanc, ennemi juré de ceux qui aime tenir le crachoir. Le public, toujours prêt à faire un triomphe à celui ou celle venue démolir ses idoles, rit à gorge déployée, de sorte que les caméras purent un instant se focaliser sur celui-ci plutôt que sur le visage blême – en dépit du maquillage – de l’animateur.

–          Pourrais-tu développer ma chérie, je suis certain que toutes les femmes aimeraient savoir pourquoi elles sont des salopes, rétorqua finalement Chow bien certain qu’elle allait lamentablement se vautrer, assuré que puisqu’elle était belle comme un fantasme elle ne pouvait être que stupide.

–          Oh mais avec plaisir mon cher Chow. Comme il existe un voyou avide de transgresser tous les interdits en chaque homme, la même chose existe chez les femmes. Et pourquoi pas d’ailleurs, puisque nous nous complétons ? Vous par exemple…

–          Il ne s’agit pas de moi mais des femmes, coupa l’animateur de plus en plus agacé par la jeune garce.

–          Oui justement, mais comme disait Bianca Jagger…

–          Qui ?

–          Une célébrité que vous n’avez jamais rencontrée… bref comme elle disait les meilleurs amis de la femme sont les homosexuels et les diamants, ce pourquoi j’en viens à vous…

Hurlements de rire dans la salle. Cette jeune femme était en train de retourner le jeu de massacre à son avantage.

–          Oui, et alors ?

–          Et alors n’êtes-vous pas le prototype du voyou qui a réussi, celui qui transgresse tous les tabous et en plus est payé pour ? Pourquoi autant de gens vous regardent ? Parce que vous incarnez ce qu’ils n’osent pas être à la ville, et d’ailleurs ils ont raison, un comportement comme le vôtre ailleurs qu’ici leur vaudrait sans doute le lynchage pur et simple. Quant à moi, il y a celles qui me détestent ou me détesteront parce que je suis la manifestation de leur impuissance à être une femme accomplie, tandis que pour d’autres je serais l’espoir d’une féminité enfin conquise et assumée.

Croyant tenir son gibier, Chow ricana.

–          « L’espoir d’une féminité enfin conquise et assumée », ça serait pas plutôt l’espoir que la mégalomanie ne soit plus un défaut ?

Ici le public aurait dû rire, si la jeune femme n’avait pas lancé à la vitesse d’un missile :

–          Pour la mégalomanie ce n’est plus la peine, il leur suffit de vous regarder.

Ça avait été si rapide qu’il se demanda si elle non plus n’avait pas une oreillette. Le public réagit au quart de tour, et là il comprit qu’il n’avait plus les rieurs de son côté. Un drame dans l’existence de ce genre d’animateur.

–          Bon, bon, admettons mais revenons aux femmes.

–          Oui, vous avez raison, pour une fois que le sujet vous captive…

Ici un des invités, une autre vedette, mais de jeux virtuels, essayant depuis un moment d’être dans les petits papiers de l’animateur, tenta une percée.

–          Mais qu’est-ce tu as après Siliman ma chérie, tu as un truc avec les gays ?

–          J’ignorais que Monsieur Chow représentait la communauté à lui seul et que vous en étiez son avocat, je croyais que vous étiez un spécialiste des jeux.

Remis bien droit à sa place, la vedette aurait dû s’en sortir avec une bonne plaisanterie, mais la jeune femme était cassante comme un ministre en campagne, et au lieu de ça il se mit aussitôt en colère.

–          Dis donc toi on a pas élevé les glamouis ensemble que je sache ! Tu vas te calmer ma petite, c’est moi qui te le dis.

–          C’est une promesse ou une prédiction ? Non parce que si c’est une prédiction je vous déconseille de faire voyante vous ferez des déçus…

Nouveaux rires dans la salle et même début de huée, mais personne n’aurait su dire à qui il s’adressait. La vedette se leva, furieuse.

–          Si c’est ça moi tu m’excuses Siliman mais j’ai autre chose à foutre que de me faire insulter par des salopes ! Assumées ou pas, ajouta t-il en espérant que ça ferait ricaner mais en réalité cela le fit huer du public.

Pour tous ceux qui suivaient le show dans leur salon, humain ou pas, ce fut un genre de révélation. Il y eut ceux ou celles qui dès lors la considérèrent comme le diable en personne, et se découvrirent un nouveau combat : faire taire la pouffe. Pour d’autres elle devint purement et simplement leur nouvelle héroïne – au double sens héroïque et addictif du terme bien entendu –

–          Mais qu’est-ce qui t’as prit cocotte ? beugla Cork après la jeune femme quand elle sortit du plateau sous les applaudissements du public. Tu sais qui c’est ce mec ! ?

–          Un emmerdeur, coupa brutalement Bruno en embrassant sa fiancée sur la bouche, ajoutant pour elle : je t’adore chérie, tu viens de venger toute l’industrie du spectacle à toi toute seule !

–          Exagère pas Bruno, râla Cork, elle vient de nous foutre dans la merde oui, qui est-ce qui va l’inviter après ça ?

–          Waxman, Artiss’, Zmoroloband… bref tous ceux qui le détestent et vivent dans son ombre.

A peine avait-il énoncé cette vérité qu’une communication transgalactique interrompait les protestations de Cork.

–          Oui, oui… oui… absolument Artiss’ elle est formidable… oui… quand tu veux chéri… Oui, attends j’ai un double appel… allô oui… Waxman ?

Cork avait les yeux qui lui sortaient de la tête, ils le laissèrent à son enthousiasme et s’en retournèrent dans la loge de la jeune femme tirer un petit coup en passant. Si Lubna était devenue un genre de drogue pour ses fans, Bruno en était devenu une autre pour elle et réciproquement. Jamais de leur vie, ils n’avaient connu d’orgasmes aussi violents, se succédant en cascade comme une mélodie enchantée au point de les laisser exsangues, pantelants et heureux comme des enfants toujours prêts à recommencer dès que leur force le leur permettait. Car tout androïde qu’il était, machine à baiser, Bruno était souvent si secoué par le plaisir qu’il ressentait en pénétrant la jeune femme qu’il fallait à son organisme particulier un temps de latence pour s’en remettre. Pour lui c’était beaucoup, la jeune femme lui faisait toucher de la bite et du doigt ce qu’il avait toujours ignoré, à savoir ce que les humains appelaient « la petite mort » et ainsi le rapprochait de ce que sa nature lui avait jusqu’ici interdit, à savoir cette part d’humanité dont il n’avait que l’aspect. Pas tant qu’il était fasciné par cette même humanité que pour la première fois son sexe automatisé l’interrogeait sur son existence et son pourquoi et à fortiori sur ceux qui l’avaient fabriqué.

Allongé sur leur lit d’amour –ici la moquette de la loge de la jeune femme- poisseux d’une transpiration artificielle et parfumée, il fumait une cigarette inutile en caressant doucement les cheveux de Lubna, à demi endormie à ses côté.

–          Tu crois au hasard ?

–          Non.

–          Moi non plus. Plus maintenant. Jusqu’ici je ne me voyais que comme une machine. Un truc très sophistiqué tu vois, mais rien de plus qu’un pantin…

–          Mais non mon doudou, ronronna Lubna en flattant doucement ses couilles.

–          Laisse-moi terminer bébé… tu n’es pas bourrée de puces toi, tu as été fabriquée par des gens qui s’aimaient, alors que moi j’ai été conçu sur une chaîne de montage. Et franchement jusqu’ici je m’en fichais un peu. Mais depuis que je t’ai rencontrée…

–          Quoi ?

–          Depuis que je t’ai rencontrée je crois que j’ai été fabriqué pour te rencontrer…

La jeune femme l’embrassa dans le cou.

–          Oh mon bébé, comme c’est gentil de me dire ça… tu m’aimes alors ?

Bruno hésita. Ce mot lui faisait drôle. Il demanda sur un ton presque triste :

–          C’est quoi aimer ?

Un ton qui ne pouvait qu’émouvoir la jeune femme. Elle gémit de bonheur et l’embrassa à pleine bouche.

–          Oooh mon bébé…

Il se dégagea, ému.

–          Explique-moi, dis moi ce que c’est d’aimer, répondit-il sur un ton presque suppliant.

Elle réfléchit quelques instants avant de répondre sur un ton un peu hésitant :

–          Je crois que c’est quand on ne peut plus se passer de l’autre. Quand l’autre devient ton horizon, tes battements cœurs, ta propre peau… tu vois ?

–          Euh… t’as les yeux qui brillent quand tu la vois, son prénom c’est le tien, sa main c’est la tienne ? C’est ça ?

–          Oui, je crois.

–          Alors je t’aime, annonça t-il avec l’impression que le monde s’effondrait en lui. Et toi…. ?

Elle hésita. Etait-ce de l’amour ? Ou bien était-ce son ventre ? Sur l’instant elle aurait aimé croire que ce n’était pas son ventre, mais cela contredisait ce souvenir qui sommeillait encore dans son esprit et qu’elle n’arrivait pas à oublier. Celui d’un certain comptable dont la saine colère avait embrasé un jour tout son être. Pour autant sur le moment son hésitation ne dura pas longtemps, et il aurait fallu que Bruno soit moins égocentrique pour s’en apercevoir.

–          Oui, je t’aime, affirma t-elle, cimentant ce doux mensonge d’un long baiser.

Et tant pis pour le souvenir, après tout il était quand même plus relatif que le plaisir sourd qu’elle ressentait chaque fois qu’ils s’embrassaient et violent dès qu’il était en elle.

 

La surface de Walla Walla était polaire, volcanique et soumise à des tempêtes permanentes où soufflaient 800 jours sur 797 des vents de mille kilomètres heure. Et tandis que sa surface était soumise à des températures avoisinant le zéro absolu, ses sous-sols subissaient un bon cinquante degrés Celsius où croupissaient des prisonniers asservis à l’exploitation des mines de carbone et de sel, principales composantes de la petite planète. Afin d’éviter le surpeuplement inévitable à une société qui préférait emprisonner que prévenir, tous les cinq jours des molosses mutants étaient lâchés dans la prison où ils pouvaient dévorer les moins prudents ou les plus novices. Ce qui bien entendu failli arriver à Montcorget et Berthier quelques jours après leur arrivée s’ils n’avaient pas été sauvés in extremis par … Moïse Wonga.

Comment le réceptionniste marxiste était-il arrivé jusqu’ici ? Eh bien tandis qu’Ozone faisait la une de l’actualité, mobilisant l’inquiétude du G.A.G, la D-Mart avait expédié un groupe d’assaut reprendre Eiromage des mains des terroristes. Ceux-ci avaient été massacrés jusqu’au dernier à l’exception de Wonga qui avec l’aide de son copain T-RexÔ avait réussi à subtiliser une barge de secours. Après quoi ils avaient erré dans l’espace quand une bande de chasseurs de prime était parvenue à les arrêter et à les vendre à Walla Walla. Le T-RexÔ avait été démonté, Moïse Wonga envoyé rejoindre les autres prisonniers au fin fond de la mine de sel. C’est ainsi qu’Honoré put une nouvelle fois piquer une colère.

–          Vous ? ! Qu’est-ce que vous faites là ! Espèce d’imbécile, c’est à cause de vous tout ça !

–          Tout quoi d’abord ?

–          Nous devions aller sur Mirmidon, intervint Berthier pour une fois pas moins furieux, mais à cause de vous notre voyage a été interrompu et les filles ont été enlevées.

–          Oui, oui, peut-être bien mais en attendant vous feriez mieux de me suivre, répondit Wonga en les entraînant par le bras.

–          Je ne vous suivrais nulle part espèce de communiste à deux francs ! grogna Montcorget en se dégageant, et pour qui le passage à l’euro était largement passé au-dessus de la tête. Jusqu’à ce qu’un hurlement de terreur ne l’adjoigne à douter de sa fermeté.

Il jeta un coup d’œil par-dessus la rambarde et ce qu’il vit le fit blêmir. Un prisonnier était en train de se faire démantibuler par un molosse mutant aux écailles fumantes. Ahuris, Berthier bafouilla :

–          Qu’est-ce que c’est ?

–          Un gologos, ils vivent ici, le directeur s’en sert contre la surpopulation, venez vite !

A peine avait-il refermé la cage de leur cellule sur eux, qu’un des molosses se jetait contre les barreaux, essayant de les détruire à coups de dents. C’est ainsi qu’ils virent pour la première fois de leur vie un animal se briser trois rangées de dents-silex parce qu’il sentait derrière l’acier des barreaux la présence succulente de viande encore vivante. L’animal bavait, saignait et enrageait sous leurs yeux ahuris, alors qu’ailleurs, des prisonniers pas assez rapides étaient en train de se faire joliment déchiqueter par d’autres gologos rendu fous par l’odeur du sang.

–          C’est monstrueux, couina Berthier alors que le molosse finissait par se décourager pour aller laper les miettes que lui avait laissées ses compagnons.

–          Bienvenue chez moi, gronda une voix derrière eux.

C’était une voix rauque qui semblait sortir d’un fond rocheux, comme un éboulis. Ils se retournèrent inquiet et Moïse Wonga poussa un petit cri effrayé.

–          Krome….

Plongé dans la pénombre, ses yeux rouges luisaient comme un maléfice, ses longs bras aux muscles tatoués émergeaient de la masse tels deux armes prêtes à vous déchirer jusqu’à l’âme, et les bouts ferrés de ses bottes de combat brillaient malgré les traces de sang séché laissées par ses adversaires. Une odeur de putréfaction et de rance flottait autour de sa masse prodigieuse, il portait les cheveux longs et noirs qui encadraient son visage aux traits aiguisés et livides à peine éclairés par l’ampoule à nu au-dessus d’eux, comme un orage prêt à exploser. Instinctivement les trois hommes reculèrent.

–          C… c’est…q..qui ? grommela Berthier à l’oreille de Wonga, tremblant involontairement de tout son corps.

–          C… c’est… l… l’en… l’enfer, répondit Wonga sur le même ton.

Se penchant, le monstre sortit lentement de la pénombre, découvrant un sourire de canines en chrome. Un piège à mâchoire planté en v au milieu d’un masque barbu fait de muscles et d’os lourds. Une mascarade, au sens propre… enfin si on peut dire. Dans sa barbe on devinait des restes de pizza et d’autres trucs que leur propre raison refusait de reconnaître. D’ailleurs le pouvaient-ils seulement, des esquilles d’os ? De la viande ? Des crachats ? Des bouts de déchets pétroliers ? D’ailleurs comment faisait-il pour avoir des miettes de pizza dans un endroit pareil ? En était-ce seulement ? Il en avait même dans les cheveux. Et quoi penser de l’anneau à pointes qu’il avait dans le nez tel un buffle d’Asie hard rocker ?

–          Qu’est-ce que vous foutez dans ma cage ? demanda t-il avec la même lenteur qu’il s’était penché. Ce n’était pas vraiment une voix, c’était les ténèbres qui avançaient. Ils se rabougrirent un peu plus, se serrant l’un contre l’autre.

–          Euh… excusez-nous K…K…Kro…

–          Prononce pas trop mon nom p’tite tête, ça porte malheur.

–          Euh… y… y … sont nou… nouveau, je savais pas….

–          Tu savais pas quoi ?

–          Que… euh… j’ai pas réfléchi… on s’connaît voyez…

Soudain les yeux du fauve étincelèrent son sourire s’aiguisant au feu de ce regard.

–          Trois humains dans ma cage, c’est l’aubaine…

–          Euh… monsieur K…Krrr… essaya Berthier avant de renoncer, vaincu par sa propre terreur.

Moïse Wonga posa sa main sur son bras : « tais-toi, s’il te plaît tais-toi ». Langage corporel que sa propre frayeur traduisit sans mal.

–          Non… non… pas nous s’il… s’il… s’il vous plaît monsieur… euh…

Mais le monstre se renfonça dans la pénombre, ses dents étincelant dans l’ombre longtemps après qu’il ait cessé de sourire.

–          T’inquiètes pas p’tite tête j’ai terminé mon casse-croûte.

Il fit un signe du pouce, il y portait une bague en chrome cerclée d’un tube de verre avec une bille en mercure qui flottait dedans. Un lest de combat pour qui se servait de ses pouces pour crever les yeux et défoncer les joues. L’ongle était épais et coupant comme un rasoir, verni noir à la carbonite. Ils tournèrent la tête dans la direction indiquée, le corps d’un type gisait par terre, la cage thoracique à nu, le ventre dévoré, le nez tranché net. La terreur fut soudain complète pour Berthier. Jusqu’ici il avait connu des émotions diverses et finalement assez violentes pour un homme tiède en toutes choses, il avait découvert de nombreuses merveilles auxquelles la télé ou le cinéma l’avait habitué, et quelques horreurs dont il n’avait pas compris tout à fait le sens, mais soudain confronté à la proximité d’un cadavre et de son bourreau, tous deux d’aspect humain, la sauvagerie s’offrait à lui dans son plus simple appareil, et c’était peut-être trop pour lui. Il hurla, d’instinct :

–          UN CANNIBAL, UN CANNIBAL ! ! ! AU SECOURS UN CANNIBAL ! ! !

Curieusement, et à contrario de son homologue xéno-anxiogèneJ Montcorget ne s’affola pas, il se contenta de flanquer une droite à Berthier qui l’envoya cinq secondes au tapis pour le compte. Non seulement ça défoulait mais qui plus est il comprenait qu’il n’y avait rien d’extraordinaire, pour une fois, là-dedans. Le monstre d’aspect humain qu’ils avaient face à eux faisait sûrement partit des 78542 espèces qui se nourrissaient d’êtres humains dans l’univers, avec les Orcnos et les prédatorsL. Et le monstre qui n’avait pas seulement l’aspect mais également l’empathie humaine, répondit d’un signe de tête vers le comptable.

–          C’était le livreur de pizza, compris dans l’prix… désolé.

–          Pourquoi désolé ? demanda Montcorget sans se démonter.

–          C’était pas un pote à vous ?

–          Non.

–          Ah j’ai cru… dans cette taule ça arrive.

–          De quoi ?

–          Que des mecs rentrent dans ma cage pour régler des comptes avec ma gueule.

–          Sont cinglés.

–          Ouais, j’crois.

–          Euh… s’essaya Wonga… on va sortir quand ça s’ra caaaalme m’sieur… K… Krrr…

–          Ta gueule toi.

Il se pencha à nouveau, ses yeux uniformément rouge vermeille fixant le comptable.

–          T’es qui toi ?

–          Je suis le chef comptable.

–          Ah bon y’a des chefs chez vous aussi ?

Honoré avait déjà entendu ça quelque part.

–          Bah merde alors…

La dernière fois qu’il avait entendu cette remarque, on l’avait fait grimper dans un bureau et toute cette histoire avait démarré. Pas de « merde alors ». Bien dommage d’ailleurs, tout ça ne serait peut-être jamais arrivé. D’un autre côté il n’aurait jamais rencontré Lubna non plus… et plein d’autres choses…

Le monstre tendit sa main. Une pelleteuse tatouée d’un crâne d’alien mort, prolongée d’ongles noirs, effilés, les doigts aux articulations épaisses bagouzées chrome et acier coupant.

–          Krome.

–          Euh… Montcorget… Honoré Montcorget.

–          ‘chanté…

Ils se serrèrent la main. Le comptable avait décidément apprivoisé la Belle et la Bête. Même Moïse Wonga qui ne connaissait pas toute l’histoire de celle qui avait été son employée, n’en revenait pas. Berthier, lui, revenait à lui. Il tremblait de tout son corps. Puis il se vit couché comme le cadavre à l’autre bout de la cellule et il se releva d’un coup. Le monstre se gratta le crâne, et arracha un peu de peau morte qu’il suça du bout des lèvres comme un genre de singe.

–          V’nez d’où ?

–          Terre.

Lentement et menaçant, il disparut de nouveau dans l’ombre.

–          La Terre… souffla t-il comme si sa haine était une vapeur nocive.

Cette fois, même Montcorget fit « Euh… ». Krome fit craquer ses cervicales dans un mouvement lent et lourd. Il y eut un silence, et puis quelque chose sortit de son oreille.

Ça ressemblait à une souris, mais alors de bande dessinée. Avec de larges oreilles de bulldog français, un museau de rat et une sorte de longue patate noire et humide au bout du museau. Ça avait deux jambes et deux bras, quatre doigts griffus à chaque bout et, notable différence avec une souris en dehors de sa couleur verte, une queue fourchue enroulée sur elle-même. Le tout ne mesurait pas plus de dix centimètres. Un gremlins à queue.

–          Qu’est-ce que c’est que… pffff… ne put s’empêcher de soupirer Montcorget.

–          Bonjour ami terrien, en dépit des apparences nous sommes venus en paix.

–          Hein ? firent Montcorget et Wonga de concert.

–          Appelez-moi Boris, ça sera plus simple.

–          Plus simple que quoi ? demanda Montcorget après avoir ravalé sa salive.

–          Que…

Et là on laissera le lecteur à sa propre imagination question bruit. Bonne chance ami lecteur, j’espère que tu en as…

–          Ah oui…. On dirait un pet votre nom, s’ébahit Berthier.

Les Cons ça osent tout… pourquoi Montcorget avait cette phrase qui se baladait dans la tête ?

–          Ah ouais connard ? grogna le monstre.

–          Ça va Krome, ça va, plaida Boris, sont pas au courant c’est des terriens…

–          Abrutis de terriens.

–          Vous êtes qui vous ?

–          C’est son avocat, souffla Wonga.

–          Hein ? fit Montcorget.

–          C’est son avocat… insista le zorzorien.

–          Vous rigolez ? s’exclama Berthier qui avait tendu l’oreille.

–          Toi ta gueule ! aboyèrent les deux autres en chœur.

–          Mais qu’est-ce qu’il fout avec son avocat ici ? demanda le comptable plus ahuri par cette question que par le fait de rencontrer un type avec un avocat dans le crâne. Son esprit cartésien sans doute.

–          Rien de bien compliqué, grommela le gremlins. J’ai obtenu  le non-lieu dans un état, mais on s’est fait serrer dans un autre.

–          Un état ?

–          Cette galaxie est divisée en états, comme sur votre planète… d’ailleurs la terre faisait partie de cette galaxie.

–          Faisait ? Alors vous êtes au courant…

–          Bah oui, les nouvelles vont vite en taule. Mais mauvaise nouvelle bonne nouvelle non ?

–          Comment ça ? grommela Montcorget.

–          L’un ne va pas sans l’autre, tous ensembles nous allons pouvoir gagner énormément d’argent.

–          Argent ? se réveilla Berthier.

–          Ah… ah… grogna le monstre, le guignol il aime ça le blé hein… wé cool…

–          L’argent c’est l’ennemi du peuple ! protesta Wonga.

–          Ou son ami, s’il est bien géré, rétorqua la souris bizarre.

–          Ah ! L’argent rend fou !

–          Ça dépend qui !

–          Mais non !

–          Mais si !

–          Monsieur, dont je connais pas le nom et ne tiens pas à connaître, si vous ne voulez pas vous faire de l’argent ce n’est pas mon problème mais peut-être que ces messieurs…

–          De quoi reconstruire la terre ? demanda Montcorget, pragmatique.

–          Même deux si vous voulez.

–          Non, non, une ça ira bien.

–          Et comment vous comptez faire ! ? Les éléphants nous ont promis la même chose et v’là où on est ! protesta Berthier.

–          Les éléphants ? Vous êtes allés sur Eléphantasque ?

–          Je sais pas, eux y s’appelaient les moumoutes ou un truc comme ça….

–          Mommoth, oui c’est ça… Eléphantasque. Et comment avez-vous atterri là-bas ?

Montcorget expliqua.

–          Mauvaise Haleine Assassin cet escroc ? grommela Krome. Trop d’jeux vidéo, l’est devenu berseck à c’qui paraît.

–          Berseck ? questionna Wonga.

Le gremlins montra sa tête.

–          Cinglé, mais d’autres personnes disent qu’il est mort.

–          Tant mieux ! approuvèrent Berthier et Montcorget, ensemble pour une fois et pour qui pour autant une fois ne serait jamais coutume.

–         Ça explique pas ce que vous comptez faire pour le gagner cet argent comme vous dites ! fit remarquer Wonga.

–         Ça vous intéresse maintenant ?

–          Euh….

–          Eh bien c’est très simple, faut qu’on porte plainte contre la D-Mart. C’est de leur faute tout ça.

–          Ouais sauf qu’avec ce qui s’est passé sur Ozone tout le monde s’en fout de la terre aujourd’hui, objecta Wonga… à part les chasseurs de prime, ajouta t-il avec désolation.

–          N’empêche ils sont coupables, ils ont triché pendant des millions de vos années, y’a des preuves.

–          Où ça ?

–          Les P.I.G en ont, simplement ils n’ont jamais réussi à prendre la D-Mart la main dans le sac, il devait même il y avait avoir un procès, suffit de rouvrir le dossier, et avec votre aide, à nous les milliards de crédits d’indemnisation.

–          Et vous vous prendrez combien là dessus ?

–          30% c’est l’tarif, grommela Krome.

–          Y’a juste un truc que vous oubliez, raisonna Berthier, c’est pas ici que vous allez plaider.

–          Sans blague, c’est pour ça qu’on va s’évader.

–          S’évader ? et comment ça ?

La souris verte fit un signe vers son copain.

–          Faites-lui confiance.

–          Alors on oublie les éléphants et l’horloge furfurchaispasquoi ? questionna Berthier

–          Peuh ! De toute façon ces histoires d’Horloge qui calcule les Portes Sauvages c’est des légendes !

 

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