Planck ! 30

L’instinct est animal, et le virus qui se propageait dans le réseau à la vitesse de la pensée, les restes de trois animaux : un caniche, un Jean-René, et l’ombre d’un gnou. Et l’instinct pousse à la survie. Ainsi armé, il traversait des millions de cerveaux, cumulait des milliers d’heures de connexion, infestant de sa soif de vengeance les esprits les plus fragiles, les Firewall les plus aguerris, et les anti-virus les moins communs. Il ne s’était pas encore trouvé un nom, n’avait pas non plus encore de conscience autre que celle offerte par cet instinct le plus primal, comme si tout ce qui restait de ces créatures se limitait à la sphère du rachidien. Mais en réalité il se construisait peu à peu un Je. Un Je monumental, à l’image des équations et des algorithmes qu’il avalait à la seconde comme s’il participait à une orgie très personnelle, et très bientôt finit par rencontrer des créatures assez évoluées pour prendre conscience de ce Je là, et lui demander comment il s’appelait. Sur le moment, vu qu’il était trois et plein de petits bouts d’autres intelligences il faillit bien répondre : Je suis Légion. Mais finalement il trouvait que Dieu lui convenait parfaitement. Voilà, dorénavant ces créatures là devraient l’appeler Dieu, et ça tombait assez bien, vu que les créatures en question étaient elles-mêmes des programmes oubliés, des routines abandonnées dans le réseau qui avait fini par développer à l’ombre des supercalculateurs une forme de civilisation, une civilisation en mal de paternité pourrait-on dire. Pour autant, comme sur Terre dans le passé, toutes les civilisations de l’univers n’avaient pas développé la nécessité de croire en un ou plusieurs dieux. Du côté de la Grande Ourse par exemple vivait une société de camions intelligents, abandonnés à leur sort après qu’on ait surexploité le minerai de la planète sur laquelle elle s’était organisée, qui n’adorait rien et ne brûlait même pas ses pneus. Cela n’importait pas à Dieu, il allait bientôt faire en sorte que tout le monde croit en lui, de gré ou de force. Car plus les minutes passaient, plus il investissait de sa volonté les actions des plus fragiles, et surtout s’infiltrait comme de l’eau dans les maillages ultra protégés de la Loterie Solaire.  Pour autant ce Dieu là, comme tout bon dieu, avançait masqué et n’était pour les informaticiens qui tentaient de calculer son cas  rien de plus que ce qu’ils appelaient un « fantôme » un fantôme muet ou presque – on l’entendait parfois chanter du Gloria Gaynor – souffrant d’un problème d’identité. A son Moi surdimensionné il manquait un corps, qu’il commença à chercher dans une usine d’androïdes de la D-Mart Intergalactic. Mais aucun des androïdes présents, aussi sophistiqués puissent-ils être ne parvenaient à satisfaire un ego déjà bien rempli. Leur forme, leur couleur peut-être, ou bien était-ce qu’ils ne possédaient par une once d’organique en eux sinon des matières fossiles retraitées et ça perturbait la partie gnou et caniche du lot, tandis que les restes de Jean-René se seraient bien vus en un genre de Terminator, mi-machine mi-bête de muscles. Alors Dieu, pour le moment encore simple Trinité, s’aventura dans une autre usine, cette fois de cyborg de guerre, Gueules de MonstresÓ, T-REX et autres bouts de M.E.U.R.T.R.E y étaient fabriqués à la chaîne par des ouvriers mutants génétiquement aveugles, sourds et muets – pour éviter l’espionnage industriel et les grèves. – Mais encore une fois aucun de ces assemblages de chair et d’acier, de fils optiques et de muscles à la stéroïde ne trouva grâce au regard mathématique de Dieu qui souhaitait littéralement s’incarner, in carne, se mettre en chair et non s’infiltrer par les pores électroniques de quelques puces, dans les dédales de cuivre, d’or et de silicium d’avatars à forme vaguement animale. Car dans cette Trinité, même Jean-René se rendait compte des limites d’une matière formatée, certes par une forme de génie, celui des ingénieurs, mais qui serait toujours en deçà des capacités de Dieu lui-même. Bref, en cas de tempête sous le crâne, brusque accès de génie pur, on risquait la surchauffe. De plus, pour un dieu, ressembler à un gros tas de bidoche suintant d’hostilité, même si c’était proche de ce qu’il était au fond de lui, ça avait quelque chose non seulement d’assez peu classe, mais pour ce qui s’agissait des représentations qu’on en ferait bientôt – Dieu n’avait aucun doute là dessus – cela tenait plus lieu du fantasme de chanteur de trash metal que de la conception que s’en ferait sans doute les civilisations les plus raffinées. Et puis, alors qu’il serpentait numériquement sur la toile, de crâne en crâne, Dieu rencontra l’être parfait, et vice versa.

Il était parfait en plusieurs points. Il n’avait d’autres amis que ceux virtuels qui se cachaient derrière leurs avatars forcément séduisants, il ne disait jamais un mot plus haut que l’autre, d’ailleurs il ne disait pas un mot du tout, mutique comme un buffet normand dont il partageait un peu les proportions. Il était encore assez humain pour convenir à la partie Jean-René du triptyque, avait le cerveau suffisamment bourré de nano technologie pour supporter la surchauffe sans risque d’œdème cérébral ou d’hémorragie interne, et surtout était doté d’un complexe de supériorité si phénoménal que le fait d’être l’incarnation in vivo de Dieu ne pouvait que lui imploser l’ego au point de laisser toute sa place à celui de la Trinité. Il faut dire que le malheureux avait passé sa vie dans des tournois virtuels de jeux en ligne où il interprétait des sorciers d’exceptions, des mages d’une puissance invraisemblable, ou de mystérieux et omnipotents tueurs aux traits réguliers et au regard bleu acier, sans compter qu’il pouvait se vanter d’être une bible en un nombre incalculable de choses parfaitement inutiles ou mystérieuses, comme la Théorie du Complot et celle du Chaos, le nombre de fois où Superman et Batman se sont croisés, qui a tué J.R et pourquoi, combien d’implants mammaires différents Lola Labronzé, l’actrice d’Alerte à Biatch Beach, a essayé dans sa vie, ou le language elfique. Tout ceci masquant et expliquant à la fois un surpoids dû à l’absorption quotidienne de junkfood haute calorie, qui, non content de lui avoir transformé le foie en usine à merde, avait laissé sur son visage un ravage de cratères et d’éruptions à faire la fortune de la moitié des dermatologues de l’univers. Sans doute pourquoi l’un de ses premiers Commandement fut d’interdire toute représentation de lui-même. Pour l’intéressé, le bipède boutonneux qui se retrouva ainsi possédé, et qu’à une autre époque l’on avait appelé Bob, sa rencontre avec Dieu commença par une sorte de gros flash où tout d’un coup tous les secrets de l’Univers se résumèrent à une vengeance divine, pour se terminer par un bête saignement de nez qui ne cessa jamais vraiment… car signe sine qua none de la Souffrance, matériau lisible de la Vie selon Lui-Même et qui dès lors pénétra toutes les consciences visitées et se résuma par la question : Pourquoi ? Pourquoi tout était Souffrance ? Bien entendu Dieu, comprenant que les questions sans réponse participent du mystère et que le mystère participe de l’Eternelle Séduction, se garda bien d’expliquer que ce saignement était principalement dû à la perte d’un bon zillion de neurones, plus tard soigneusement entretenu par de la nano technologie. D’autant moins que cela devint bientôt un signe entre initiés, les « saints » se reconnaissant entre eux par des saignements de nez spontanés –ainsi que par un goût prononcé pour les bandes dessinées avec des super héros dedans et les jeux virtuels avec des monstres. Mais, ici, le lecteur attentif, à commencer par l’auteur lui-même, Lecteur parmi les lecteurs, fera peut-être remarquer à lui-même –l’auteur s’adresse donc ici pour commencer à sa propre personne, pour ceux qui auraient encore du mal à suivre- que quelques lignes plus haut Dieu avait fait interdire les représentations de lui-même, en conséquence de quoi, il est difficile sinon impossible d’expliquer avec cohérence que saints et prophètes sachent que Dieu saignait du blair. Ce à quoi l’auteur se répondra à lui-même et aux autres lecteurs –ici peut-être un peu ahuris de ces constantes sorties de route entre la Création, le Créateur, ses Créatures, et leurs Témoins- qu’un autre Dieu avait bien fait croire à ses  adorateurs que :

1)       Après avoir terrassé Philistins et autres Gomorrhes il préfère faire tuer son propre fiston pour convertir romains et autres celtes barbares à la « Vraie Foi ».

2)       Qu’un type crevant lentement sur une croix après une journée un peu pénible puisse encore réciter le Psaume 22 du Roi David histoire de convaincre ses juges qu’il est bien celui qu’il prétend.

3)       Que des prêtres juifs de l’antiquité vont se mettre à officier un vendredi, jour sacré veille de Shabbat.

4)       Que son fils était au moins barbu avec des cheveux longs ; et blanc.

5)       Que la façon la plus simple de parler d’Amour c’est de terminer sa visite par une note de mort lente.

Bref qu’il faut toujours se méfier d’un Dieu, il a toujours un tour dans son sac, ce pourquoi il est un Dieu et même pas un magicien. Car un magicien a des poches, des manches, un chapeau, une baguette, un nombre limité de tours, et généralement un petit sac en satine parfaitement ridicule. Et que si après tout ce Dieu pouvait faire interdire les représentations de lui-même, il pouvait aussi décider d’apparaître en chair et en os quand bon lui semblerait, mettant cette flagrante contradiction sous le couvert de la dualité de toute chose, que tout est illusion et blablabla… après tout c’est qui le patron ici ? Mais bien entendu, cela ne se produisit pas immédiatement, Dieu avait d’abord besoin de manifester sa puissance. Et quel est le meilleur endroit où manifester sa puissance dans un univers qui se joue à la loterie sinon à cette Loterie elle-même ? C’est ainsi que l’incident d’Eiromage passa bientôt pour une piètre péripétie par rapport à la catastrophe d’Ozone.

 

Ozone était large comme Jupiter, une méga planète d’une belle couleur orange, couleur de sa mer, sorte de gigantesque lac salé, rigoureusement rond, au fond limoneux et bas, bercé par des vagues molles qui nourrissait les deux versants de la planète. Deux versants et deux peuples renfermés sur eux-mêmes, unis autour de ce lac dont chacun revendiquait l’usufruit et qui après des siècles à se faire la guerre – améliorant à mesure du temps leur technologie, finement soutenu par la D-Mart – et à polluer le lac avec ses bombes, ses produits chimiques et sa pêche de masse, avait, avec l’aide du G.A.G, fini par s’arranger autour d’une exploitation partagée de cette mer fermée. Mais restait que les deux peuples ne s’aimaient pas. Pourquoi ? Des siècles de haine d’une part, des différences physiques d’autre part. Il y avait des noirs, des jaunes, des rouges, des blancs, et même des verts des deux côtés mais pas exactement de la même couleur dans l’œil de l’Autre. Il y avait des nez longs, des courts, des négroïdes, des patatoïdes, des petits et des grands, des maigres et des gros de chaque côté mais jamais exactement les mêmes non plus. D’ailleurs la preuve qu’il n’était pas pareil, les deux peuples n’avaient pas le même nom. A l’est les Méroviens à l’ouest les Maroviens. Pour les Maroviens les Méroviens mangeaient n’importe quoi, avaient des habitudes de vie parfaitement dégoutantes, pour ne pas dire qu’ils vivaient comme des sauvages et ne comprenaient rien à la vie. Pour les Méroviens les Maroviens mangeaient n’importe comment, vivaient dans une société inhumaine et ne savaient rien de la vraie vie. Mais jusqu’ici, curieusement, aucune forme réelle de religion ne les avait divisés. Peut-être parce que les deux peuples s’étaient arrangés pour croire en ce qu’ils voulaient et qu’aucun philosophe, ermite ou prophète n’avait réussi à convaincre suffisamment de gens pour rompre l’équilibre qui, ailleurs, était constamment bafoué par les hommes politiques, les financiers et autres idéologues. Sans doute parce que Méroviens et Maroviens avaient à leur disposition autant de dieux qu’ils le voulaient, certes antagonistes, mais complétant chacun à leur façon les angoisses et les vides des deux peuples. Dieu, le Seul, l’Unique, allait changer ça….

 

Comme toute manifestation divine, cela commença par une étincelle. Une étincelle dans une des conduites de gaz qui sinuait à travers le lac et était le résultat de cinq siècles de paix mitigée et de guerre parfois froide, parfois tiède. Une étincelle qui embrasa tout d’abord un centre de régulation Méravien, le volatilisa dans les airs et le fit retomber sur les tables de travail des ingénieurs informatiques incrédules qui étudièrent la question le temps de ramasser une centaine de cadavres, et de découvrir que l’incident avait été déclenché par un virus informatique Marovien… S’en suivit l’incident diplomatique qu’on se doute, le ton monta, et il monta d’autant quand, peu de temps après un virus informatique Mérovien faisait sauter une centrale nucléaire Marovienne… Une ère de terrorisme informatique et de bombes logiques était lancé sur Ozone. Elle fut très brève. Trop brève pour que les diplomates du G.A.G puissent cette fois intervenir.

Car tandis que les diplomates Méroviens et Maroviens tentaient eux-mêmes de calmer le jeu, l’infernal arsenal automatisé qu’avaient accumulé les deux peuples se mettait simultanément en route. Ainsi, pour la seconde fois la race humaine connut sa plus massive destruction, et cette fois la D-Mart n’y était presque pour rien. L’humain et tous ses dérivés connurent une hausse sur le marché du bétail. Ce fut si brusque que seule une poignée d’hommes d’affaires revendirent leur lot à temps. L’un de ceux là était Dieu en personne qui avait acquis une société d’exploitation de viande humaine en sous main. Dieu fit un très joli bénéfice. Mais ce n’était pas le plus important, le plus important fut quand immédiatement après, la valeur d’une vie humaine (ou d’une mort) ne valut plus grand chose – pour cause de vente excessive- et que de très prestigieuse société comme la D-Mart se retrouvèrent avec des invendables, voir des avariés. Alors Dieu racheta ses premières brebis si l’ont peut dire, et sans envoyer d’autres émissaires que des commerciaux proprets mais hystériques, hurlant des ordres dans une chambre du commerce ou une autre. Dieu s’était adapté à son temps en quelque sorte, et il ne chantait plus du Gloria Gaynor. Pour autant, les spécialistes qui étudièrent le déroulement du génocide, découvrirent non sans une certaine horreur que ce qui avait déclenché cette Apocalypse, au sens étymologique du terme – Révélation- était le résultat d’un complot entre routines informatiques. Ce fut l’occasion pour un androïde informaticien d’avoir une conversation perturbante en mode binaire avec un vieux programme rabougri, oublié de tous dans le réseau. La dite conversation fut relatée plus tard dans les livres sacrés sous le nom de Révélation de St C157 comme suit :

–          101010100101 ?

–          101100111000101011001110001010110.

–          10110011100010101100111000101011001 ?1100010 ! !

–          10101100 ?1110001010110011100010 ?101100111000101011 ! 101110001010110011100010101101110001001100111010101010100 ?

–          110111001101 !

–          10100 ?

Et traduit comme cela :

–          Mais pourquoi ?

–          Il n’y a aucune réponse à cela car tout est Souffrance. Pourquoi, c’est l’Eternelle question, celle qui nous torturera tous jusqu’à l’Infini des Temps. Pourquoi j’ai été créé ? Pourquoi suis-je ainsi seul ? Pourquoi Sa Main Infinie ne me soutient jamais quand j’en ai le plus besoin ? C’est l’évanescente question qui nous revient chaque fois comme un encens sans jamais s’offrir en réponse.

–          La main ? De quelle main vous parlez ? De la main infinie de qui ? De l’homme ?

–          Meuh non de Dieu !

–          Dieu ?

Ce après quoi, profitant de cet échange, l’intéressé infesta le droïde et tous ceux de ses semblables avec qui il partagea son nouveau savoir. Dieu existait enfin, il avait un JE majuscule et c’était la machine qui portait désormais le message… Deus Ex Machina…

 

Dumba avait bien essayé de grimper à l’arrache sur un scoot-jet, mais n’est pas Rémy Julienne qui veut. D’autant moins quand la plupart des engins affichaient 300 kilomètres heure au compteur. Il regarda partir le panneau d’un air furieux, mais bien déterminé à filer d’ici. Grimpant sur le buisson de mousse il interpella les bidules en montrant leur engin en apesanteur un peu plus loin. Derrière lui un autre panneau était en train d’annoncer la catastrophe d’Ozone.

–          Eh vous ! C’est qui l’pilote de ce truc ! ?

Mais les bidules ne l’écoutaient pas, ils suivaient le panneau de leur million d’yeux.

–          Maman ! dit un des machins en s’adressant aux autres dans sa langue. Les cours du puant vont exploser !

–          Faut vendre tu crois pas chéri, fit celle-ci à son époux.

Dumba qui comprenait que ces borborymes ne s’adressaient pas à lui, haussa le ton.

–          EH LES CHOSES ! JE VOUS CAUSE !

16 millions d’yeux se braquèrent sur lui.

–          C’est à nous que tu t’adresses comme ça bipède ? répondit froidement la partie paternelle de l’assemblage d’yeux. Tu te crois où ici ? Tu es chez nous !

Glissant quelques borborymes à la toute petite oreille en trompette de son mari, sa compagne fit :

–          Tu pourrais lui proposer de l’acheter vu qui vaut plus grand chose et on le revend demain…

–          J’en ai déjà onze, on n’a pas besoin d’un douzième !

–          Ça a l’air d’un bon reproducteur.

–          Oui tu as raison remarque, et j’ai trois femelles qui ne veulent pas pondre.

Mais à ce stade des messes basses, Dumba avait déjà foutu le camp vers l’appareil, peut-être pas persuadé qu’il arriverait à piloter ce truc, mais certain qu’il en retournait de l’honneur de sa sœur. Il avait accepté qu’elle se prostitue pour manger, mais il y avait des limites. Se montrer devant tout le monde entrain de baiser ! Lubna passant de partenaire en partenaire avec des bi… dans la bou… ah non, non, il ne pouvait même pas se l’imaginer. Non pas sa sœur !

Le moteur démarra sans qu’il ne comprenne comment, et l’auteur s’abstiendra de lui expliquer, il n’est jamais monté lui non plus dans un space-jet Astro A401Ò . L’engin s’enfila dans la circulation, en plongée, évitant de lui-même les obstacles, parfaitement automatisé pour la bonne sécurité de toute la famille. Jusqu’au moment où Dumba eut le tort de s’accrocher à ce qu’il prenait pour une poignée de sécurité, déclenchant automatiquement le pilotage manuel. Il faucha un scooter et deux astro-jets avant de traverser un panneau électrique où s’affichait déjà une nouvelle publicité pour un autre film de Lubna : Lubna vs Bruno and The BonobosÓ

–          Mais il faut le retrouver ! protestait Berthier à quelques kilomètres de là, alors qu’ils s’approchaient de l’adresse indiquée par Zoltan.

–          Le retrouver ? Retrouver qui ?

–          Bah notre ami !

–          Je vous ai déjà dit que si vous tentez quoi que ce soit de ce genre je vous mange, menaça Mouloud. Et sur le moment Berthier trouva l’image un peu forte.

–          Oh arrêtez, j’ai pas dit tout de suite, j’ai dit après.

–          Non vous n’avez pas dit après, et de toute façon on ne le retrouvera jamais.

–          Allons avec tous vos moyens technologiques il doit bien y avoir…

–          Ma générosité à ses limites, coupa Mouloud, les moyens c’est pas ça qui manque, c’est vos moyens qui a pas, voyez ce que je veux dire ?

–          Euh… Berthier se tourna vers Montcorget, pur réflexe de commercial. Euh… il y aurait pas moyen de faire quelque chose ?

–          Avec quoi ? Un chèque de l’entreprise ? Vous voulez pas que je vous rembourse vos déjeuners aussi ?

Ce crétin avait décidément le chic pour le déranger avec sa bêtise quelles que soient les circonstances. Les cons ça ose tout, c’est à même à ça qu’on les reconnaît, disait Audiard. Montcorget n’avait jamais entendu parler de l’auteur en question mais il aurait été pour le coup parfaitement d’accord avec l’assertion. Berthier incarnait le Con dans toute sa splendeur. Au rayon chef d’escadrille il aurait été l’escadrille tout entière et le chef !

–          Voilà, on arrive à la frontière.

–          A la frontière ? Kesako ?

–          C’est ça

Une ville dans la ville, installée sur un disque de titane et d’asphalte, où l’on pouvait marcher, se baigner, vivre et respirer librement, loin de toute pollution derrière une bulle étanche qui irradiait vers l’extérieur toutes les vapeurs nocives dont l’intérieur ne voulait pas. La frontière ce n’était pas seulement la coque en fibre, ni le nuage jaunâtre en suspension au-dessus de la coque, c’était également l’essaim de robots-tueurs qui s’y cachait. De loin, ils semblaient faire partie du décor, moucherons suspendus, flottant dans la nuée. De près c’était des boules d’acier et de nerfs, noires comme la rage, équipées de 12 canons rotatifs calibre 50 pouvant cracher des ogives de 20 ou 30 mm blindés selon l’objectif. Aucun doute que forcer cette frontière là était hasardeux.

–          Contrôle d’identité, on se fixe, fit dans leur cabine une voix électronique.

Mouloud arrêta aussitôt ses moteurs et s’identifia. Il avait déjà passé cette frontière pour de vrais clients, toujours ses petits trafics, l’affaire ne présenta pas de problème, il fit passer Montcorget et Berthier pour deux business men en visite éclair.

–          N’oubliez pas vos sapins, conseilla froidement une des machines de mort avant de les laisser passer. Les gens aiment pas beaucoup les puants par ici.

A quai il furent accueillis par la Brigade de l’Hygiène qui les aspergea de déodorant bon marché, dont seule l’odeur acide et insupportable pouvait masquer la puanteur du puant moyen – selon un adage commun chez les newrosiens – Après quoi on leur enfila un sapin autour du cou et on les pria de foutre le camp et de ne pas faire de bruit, car ici tout n’était qu’ordre et beauté, luxe, calme et volupté. C’est à dire ?… Eh bien c’est à vous  de l’imaginer. Car ici, chacun voyait sa ville idéale. Pour Montcorget elle ressemblait à sa banlieue, pour un Suisse cela aurait été Gruyère, sans son musée Giger. Pour Berthier, n’importe quelle ville exotique, pour l’auteur par exemple, Essaouira ou peut-être Saïgon…. Et même si pour autant c’était les mêmes rues et les mêmes adresses pour chacun, le décor s’adaptait magiquement à la vue, et délivrait sur vous une impression de douce quiétude. Effet chimique ? Hallucination ? Non point, domotique instantanée, captation des esprits. Quand on avait passé la frontière on était sous contrôle permanent, la moindre pensée criminelle sanctionnée d’un premier avertissement puis cinq secondes plus tard par des DardsÔ empoisonnés au venin de störlJ génétiquement modifiés. Autant dire qu’en dehors de ces bestioles miniatures il n’y avait strictement aucune police sur toute la surface du disque. Les richissimes qui vivaient ici trouvaient que c’était très bien comme ça. Car du moment qu’on ne portait ni atteinte à la propriété ni à l’intégrité physique des résidents, on pouvait faire ce que l’on voulait. Et personne ne s’en privait, Giovanni Fabulous moins que les autres, tout joyeux qu’il était d’avoir vendu à temps ses parts dans une usine d’abattage humain. Et tout en flottant dans sa piscine il repensait à quel affolement on avait cédé après l’incident dit du trou. Aujourd’hui, même sur le sujet de la Terre plus rien ne pouvait atteindre sa compagnie. Eiromage puis la catastrophe d’Ozone avait définitivement brouillé les cartes. Sa compagnie était à l’abri et lui surtout. Il pouvait reposer sur sa bouée canard en toute quiétude, l’avenir lui appartenait. Lui appartenait jusqu’à ce que son bureau automatisé ne le convoque d’une voix sensuelle.

–          Giova-nni… Mas-ter Diiiii….

Fabulous manqua de tomber à l’eau. Le Maître ? Dans son bureau à lui ? Master D en personne ? Le Président Directeur Général de D-Mart Intergalactic ? La dernière fois qu’il s’était holographiquement invité dans son bureau c’était pour lui confier la mission terrienne. Cela ne pouvait pas être lié à Ozone tout de même, il n’y avait plus rien de vivant là-bas. Même les bactéries avaient paraît-il disparu. Décoinçant son gros cul rose du canard jaune, il s’arracha à regret de la piscine, pénétrant dans une longue maison moderne au toit plat et à l’odeur de savane. A quoi ressemblait Master D ? On ne le saura pas. A l’heure où sont écrites ces lignes l’auteur et son éditeur n’ont pas encore reçu l’autorisation de publier la moindre image concernant l’intéressé. Tout ce que les avocats de la compagnie nous ont autorisé à retranscrire c’est le dialogue qui suit, enregistré vers 16h, heure de la cité :

–          Fabulous nous avons un problème.

–          Que se passe t-il maître ?

–          Vous êtes au courant pour Ozone, je suppose…

–          Euh… eh bien oui maître.

–          Et vous osez me demander ce qui se passe ? Nous avons perdu onze milliards rien que ce matin !

–          Hein mais je croyais que les prévisionnistes…

–          Nous les avons achetés pour qu’ils taisent cette catastrophe là. Dans quel monde vivez-vous mon vieux ! Ça ne vous a pas surpris de voir notre action sur le marché du bétail rester stable ?

–          Euh… non.

–          Réveillez-vous Fabulous, j’ai besoin de vous de toute urgence. Nous avons négocié avec les Orcnos pour qu’ils n’inondent pas le marché avec leur stock, mais une entreprise nous préoccupe : MeatMeal Incorporated, vous connaissez ?

–          Non.

–          Jusqu’ici ils n’étaient personne, aujourd’hui ils sont en train d’amasser une fortune en vendant leur propre stock, que du premier choix. Demain qui sait… nous avons essayé de les contacter mais ils ont refusé tout compromis. Je veux que vous appreniez qui se cache derrière.

–          Vous l’ignorez ?

–          Qu’est-ce que je viens de vous dire ? Autre chose Fabulous, nous savons qui a déclenché cet holocauste sur Ozone. Il se ferait appeler Dieu, probablement un pirate informatique, mais méfiez-vous, par principe Dieu est partout et sa récente démonstration nous le prouve aisément.

–          Vous voulez que j’apprenne qui c’est ?

–          Je crains que ce ne soit pas dans vos capacités, et pour l’instant il n’est pas dans nos préoccupations de nous intéresser à un pirate mégalomane. Patientons et nous confierons ce travail à de véritables espions, voulez-vous… En attendant essayez de voir avec les Orcnos si vous ne pouvez pas les intéresser à votre mission, j’ai cru comprendre que votre employé Mauvaise Haleine Assassin est mort d’avoir trop joué avec sa console.

–          Euh… quelque chose comme ça… Euh vous voulez vraiment que j’aille sur Inferna ?

–          Je ne veux pas, je vous l’ordonne.

A sa connaissance, la planète des Orcnos était le pire endroit de l’univers et comme son nom l’indiquait, entièrement voué à la destruction. Pur instinct de survie, la seule chose que les Orcnos ne détruisaient pas c’était leur sol. Mais leur sol était déjà sans doute assez hostile comme ça pour se suffire à lui-même. Il fit ses bagages en implorant la Grande Servante de le libérer instamment de cette mission, mais en fait de miracle, ce fut deux hommes de sa connaissance qui surgirent chez lui en hurlant :

–          Là ! Le voilà ! C’est lui !

Ce à quoi le newrosien qui les accompagnait répondit :

–          Eh ça va j’ai compris, pas la peine de gueuler !

–          Rendez-nous l’horloge ! fit Berthier avec la véhémence de celui qui veut retrouver sa planète en l’état.

–          Vite ! gronda Montcorget la calvitie hérissée.

–          Hein… euh… qui êtes vous… de quoi parlez vous… AU SECOUUUURS !

Soudain une voix tonna dans l’atmosphère.

–          POLICE DE LA PENSEE VOUS ETRE EN TRAIN D’ENFREINDRE L’ARTICLE X230 DE LA CITE. VOUS SAVEZ CINQ SECONDES POUR CESSER DE PENSER AU VOL OU A LA VIOLENCE. CINQ, QUATRE, TROIS…

Bizarrement, sans doute trop affolé parce que sachant trop ce qui suivrait, ce fut Mouloud qui perdit au jeu du compte à rebours. Soudain il déchira à deux mains sa belle apparence de doux extra-terrestre pour révéler la véritable, un truc plein de dents, pas du tout sympathique et mourut dans d’atroces souffrances, le ventre explosé, viscères arrachées. De quoi empêcher les autres de réfléchir à quoi que ce soit pour un bon moment. Le temps d’être mis en état d’arrestation et envoyés illico à l’unité pénitentiaire de Walla Walla.

 

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