Planck ! 26

La descente avait été si violente qu’ils auraient dut vomir jusqu’à leurs tripes s’ils avaient eu encore quelque chose dans leur estomac, bien heureusement on en était plus là, seulement à perdre connaissance, et roupiller quelques minutes dans une puanteur absolue. Jusqu’à ce qui avait toutes les apparences d’un bipède comme eux, ne les sorte sinon du bourbier, tout au moins de leur inconscience.

–          Eh bin drôle de chute, vous lui avez fait quoi à cet ascenseur ?

Le visage pétrifié par l’horreur, un à un, ils se relevèrent, émergeant du cloaque avec des bruits de succion, avant de remarquer le grand type devant eux, vêtu de sacs poubelles noirs flottant mollement dans le vent chaud et grumeleux qui irradiait doucement leur visage.

–          S’il vous plaît monsieur,  supplia Berthier, ne nous attaquez pas, si on n’a pas d’argent c’est pas de notre faute, je vous jure !

–          Ah c’est pour ça ! s’exclama le grand bonhomme. Je me disais aussi, c’est pas commun qu’un ascenseur d’urgence descende aussi bas. Bah, bienvenue dans la DeadZone alors…

–          La quoi ? grogna Montcorget.

–          La DeadZone, je parie que vous êtes nouveau à NewRose vous.

–          Pourquoi vous dites ça ? fit Dumba. Parce qu’on connaît pas la DeadZone ?

–          Non, ici y’a même des gens qui croient que cette ville est une planète toute entière, mais tout le monde sait qu’à NewRose on ne vient pas sans argent.

–          Vous habitez ici ?

L’autre regarda autour de lui.

–          On dirait non… ?

–          Vous pourriez  peut-être nous aider non ?

–          Vous aider ? Pourquoi faire ?

–          Euh… par solidarité entre humains par exemple, vous êtes bien humain n’est-ce pas… ?

L’homme releva sa capuche en plastique et les considéra derrière sa barbe crasseuse et ses traits noircis par la saleté.

–          Des terriens ? Ici ? Je croyais que j’étais le seul sur Toc-Toc !

–          Vous êtes terrien ! ? s’exclama Dumba.

–          Bah on dirait, autant que vous !

–          Et comment vous savez qu’on est terrien d’abord ? demanda Berthier.

–          Bah y’a que des terriens assez stupides pour demander à un humain s’il est bien humain, surtout ici… à part quelques cyborgs déclassés et des zgorbulniens, on ne trouve pas grand chose d’autre que des humains dans le coin. Allez amenez vous, c’est malsain de rester trop longtemps au même endroit dans la DeadZone.

–          Pourquoi ? Les maraudeurs ? demanda Berthier qui imaginait volontiers on ne sait quel genre d’éborgné avec un couteau, croupissant dans cette fange à l’affût d’égarés.

–          Maraudeurs ? Non, à cause des émanations, on sait jamais sur quoi on marche ici, une fois j’ai vu un zgorbulien se désagréger en 5 minutes à cause d’une émanation d’acide chlorhydrique. Au fait c’est quoi vos noms ? Moi c’est Athem, ça fait longtemps que vous êtes en ville ?

Ils se présentèrent l’un après l’autre, ou du moins Berthier se présenta t-il et Dumba le fit pour deux, Montcorget avait l’air si renfrogné que son visage ressemblait à un poing.

–          Au fait c’est quoi un zgorbulien ?

–          C’est ça, fit l’homme en désignant une chose qui les regardait de loin, méfiante, ses tentacules accrochées à une poutrelle rongée par la rouille. A part les tentacules ça avait le corps d’un chat sauvage et la gueule d’un bulldog avec un coup de trop. Des petits yeux vitreux mais luisants en sourdine d’un orage de sang, la langue pendante, le croc en bataille, avec de toutes petites oreilles sur un crâne qui mariait à la fois les traits de Winston Churchill et ceux d’une pelleteuse Caterpillar.

–          Vous croyez qu’il va nous attaquer ? s’étrangla Berthier en accélérant le pas.

Athem s’arrêta pour regarder le molosse.

–          Non, je pense pas… à cette distance ça serait déjà fait.

Montcorget calcula qu’il était à 70 mètres environ, l’estimation de ce clochard ne le rassurait pas du tout. Il bouscula Berthier et passa devant sans trop savoir où il allait, Athem le rattrapa juste à temps. Le nuage de gaz solidifié et détritus variés s’arrêtait net sur quatre mètres de vide, puis un filet où reposaient des centaines de canettes et d’emballages plastiques divers. Tout autour c’était le ciel, rose, parcouru de pellicule de graisse noire. Comme leur expliqua Athem, NewRose était une ville perchée –un peu comme l’auteur aurait-il ajouté s’il avait cru en son existence, mais Athem ne croyait qu’en Dieu. – Une cité en suspension entre ciel et terre, tout au-dessus d’une autre ville, ruinée depuis longtemps et dont on avait oublié le nom.

–          Alors c’est pour empêcher que ça tombe sur l’autre en dessous, le coupa Berthier en regardant le filet.

–          Oh non, ça tout le monde s’en fout, il y a pas d’archéologue sur cette planète, savent même pas ce que sait. Non c’est pour récupérer la marchandise, recyclage, voyez…

–          Ah… ils recyclent quand même…

–          Oh oui ! De tout, même les cadavres qui tombent par ici.

–          Ça arrive ?

–          Qu’est-ce que vous croyez, y’a 89 millions de personnes au-dessus de vous, faut bien qu’il en tombe un de temps à autre.

Soudain, comme pour lui donner raison, quelque chose de lourd s’effondra au milieu du filet. C’était un vieil homme dans une blouse d’hôpital ou assimilé, il était encore vivant, mais plus pour très longtemps, il gémit. Athem se pencha et le héla.

–          CA VA MONSIEUR ?

–          Faut aller l’aider ! fit Dumba en s’apprêtant à descendre. Athem le retint par le bras.

–          Certainement pas, à moins que vous vouliez mourir… CA VA MONSIEUR ! ?

Dumba écarquilla les yeux.

–          Quoi ?

–         Ça fait mal !

–          CA JE COMPRENDS MONSIEUR… QU’EST-CE QUI VOUS EST ARRIVE MONSIEUR ! ? demanda Dumba.

–          Mon neveu a oublié de payer l’assurance maladie.

–          Je vois… marmonna Athem.

–          QUOI ?

–          NON, JE DIS : JE VOIS, JE COMPRENDS… C’EST BETA QUAND MÊME !

–          Ah… oui… je me demande s’il a pas fait exprès.

–          NON ? VOUS CROYEZ VRAIMENT ?

–          Dites, vous voulez pas accélérer le truc, marmotta le vieux, j’ai pas envie que ça prenne des heures, il paraît que ça peut être horrible des fois.

Athem haussa les épaules

–          COMME VOUS VOULEZ !

Il alla chercher une grosse pierre, assez lourde pour la tenir à deux mains.

–          Le mieux c’est quand… fit-il en la hissant devant les autres, tellement ahuris qu’ils n’osaient même pas protester.

–          QUOI ?

Athem reposa la pierre.

–          NON, JE DISAIS QUE LE MIEUX C’EST QUAND ON VOUS TUE D’ABORD, MAIS QU’EST-CE QUE VOUS VOULEZ DE NOS JOURS, SI VOUS AVEZ PAS COTISE ON VOUS REFUSE MÊME LE DROIT A L’EUTHANASIE.

Athem souleva une nouvelle fois la pierre et se dirigea vers la bordure.

–          Oui, oui, dans quel monde on vit hein… répondit le vieil homme, ça fait longtemps que vous êtes ici ?

–          J’Y SUIS PRESQUE NE.

–          Comment vous faites pour tenir ?

Athem, s’immobilisa,  réfléchit, haussa les épaules puis jeta la pierre.

–          ON S’HABITUE !

La pierre tomba loin du vieux, c’était voulu. Le filet se referma tel une huître et brasillant comme un maléfice, puis s’envola et disparut dans les airs pollués de NewRose, tiré par un solide filin. Le trio avait encore la tête en l’air quand Athem déclara :

–          Vous comprenez pourquoi je voulais pas que vous descendiez l’aider.

–          Qu’est-ce qui s’est passé ?

–          Recyclage… Il faut que le filet contienne un certain poids pour se déclencher. Tout ce qu’il contient est grillé sur place, transformé en énergie solide et redistribué là-haut dans les stations services World-Mart ou ToTol . Avant c’était les gens du coin qui s’occupaient de ça, et puis un petit malin du Mangladore s’est aperçu qu’il y avait de l’argent à se faire et c’est devenu un vrai business.

Il leur fit suivre l’échelle d’une poutrelle jusqu’à un réseau d’autres poutrelles, et d’autres encore pour pénétrer dans un boyau en plastique à la forte odeur d’égout. Et ça continua ainsi, de boyaux en tubes de béton, d’échelles en ponts de singe jusqu’à ce qu’ils atteignent une vaste grille en fer reposant sur une poutre en acier, comme un grill au milieu d’un espace presque clos et tiède où volaient, ça et là des appareils approximatifs mais bruyants et fondamentalement déterminés à s’entre emplafonner. C’était là qu’Athem, sur cette grille géante, vivait avec quelques autres clochards. Vivre était sans doute un très grand mot, d’autant que pas plus cons que la moyenne, ils savaient que ce n’était pas l’endroit le plus sain de cette ville. Faute de pouvoir grimper dans les cimes, il ne venait là que le temps que ça se réchauffe ailleurs. Cette ville était si polluée et si vaste qu’elle avait ses propres micros climats au sein d’un même quartier. Avec quelques cartons, on pouvait même trouver ça confortable.

–          Moi ce que je préfère c’est les parcs, expliqua Athem en s’asseyant. Mais pour ça faut que je grimpe, et c’est pas facile. Y’a les flics, tout ça, les gens, j’aime bien ma solitude. Vous voulez des sandwichs ?

Il y avait longtemps que leur estomac s’était rappelé à eux, mais à force de sonner le tocsin à gargouiller comme un batracien en folie, ils avaient fini par ne plus prêter attention à ses plaintes. La mention de nourriture réveilla tout en même temps, l’estomac et l’appétit. Même Montcorget n’hésita pas. Trois petits pains bleus avec un genre de saumon gras dedans et des algues légèrement sucrées. Ils ne posèrent aucune question, engouffrant le tout avec l’avidité des fauves. Athem les considéra d’un air un peu triste.

–          Je suis désolé, j’ai rien d’autre… je dois faire les courses demain mais…

–          Non, ça ira, merci, fit Dumba avec sollicitude. Vous pouvez me dire comment vous avez atterri ici vous ?

–          Comme vous, les Orcnos m’ont fait disparaître. On m’a enterré vivant, soi-disant j’avais le choléra, et hop, ni vu ni connu je me suis retrouvé dans une mine de plomb, vous saviez qu’on trouvait du plomb à l’état naturel vous ? Bin moi je l’ai appris ! Bien appris même.

–          J’ai toujours cru que c’était un alliage, grommela Montcorget qui venait de se souvenir de son grand-père plombier. Une nostalgie d’enfance, dans son atelier… Qu’est-ce qui lui prenait d’être nostalgique ? Il n’avait jamais été nostalgique de rien. Aussi loin qu’il s’en souvenait il avait détesté. Et la nostalgie est l’ennemi de la détestation.

–          Vous avez de la chance d’être encore vivant.

–          Si on peut appeler ça de la chance, la mine a été attaquée par une bande de pirates Merks, ils m’ont volé mon foie pour le vendre à un hôpital et l’ont échangé contre du synthétique. Ensuite j’ai été vendu comme soldat dans un régiment de GunFlesh Strumpfurher, j’ai déserté, et voilà… Et vous ?

–          Nous on n’a pas été enlevé… c’est toute la terre qui a été enlevée, expliqua sombrement Dumba.

–          Quoi ?

–          La Terre a été rasée par la D-Mart.

Athem marqua un silence consterné avant de demander.

–          Ça fait longtemps, je veux dire, en années terriennes.

–          Difficile à dire, nous avons beaucoup voyagé depuis et nous avons un peu perdu la notion du temps, expliqua Berthier, mais c’était au moins 5 jours après notre départ de Paris.

–          De quelle année ?

–          2007.

–          Ah… alors vous avez vu l’an 2000 vous ? Moi je suis « mort » en 1984 à Alger. C’était comment l’an 2000 ?

–          Comme les années 80 mais en pire, répliqua Montcorget.

–          Pas de voiture volante je suppose…

–          Non.

–          Ouais, je me disais bien, c’était mal parti pour…

–          Et il y avait plus les communistes, ajouta Dumba que cette page de l’histoire du monde avait forcément marqué.

–          Ah non ? Tiens ça j’aurais pas pensé. Ils ont disparu où ?

–          Dans l’oubli, enfin presque.

–          C’est fou ça. C’est arrivé quand ?

–          En 89 après la Chute du Mur de Berlin.

–          Bin dites donc… ils l’ont fait tomber finalement ce mur, Kroutchev avait tort, c’est le capitalisme qui les a enterrés.

Personne ne sut quoi répondre. Personne ne savait ni qui était Kroutchev –Montcorget en avait vaguement entendu parler, croyait-il, mais s’il fallait retenir tous les noms des rois nègres, même blancs…- ni à quoi il faisait référence.

–          Et comment ça se fait que vous êtes ici maintenant ?

–          Oh ça serait une longue histoire à raconter, au moins 220 pages… fit Dumba avec humeur.

–          Allez-y, on a rien de mieux à faire pour l’instant non ? répondit le clochard alors que derrière lui deux scooters volants venaient de s’écraser l’un dans l’autre dans une boule de feu, éparpillant des débris un peu partout sur le grillage avec des sifflements furieux de caoutchouc brûlé.

S’écartant d’un débris suspect en forme de crâne, Dumba raconta. Ça prit le temps que trois soleils viennent se coucher à leur hauteur, frappant la grille de leurs rayons dorés, l’heure de partir.

–          Dans un quart d’heure cette foutue grille sera chauffée à blanc à cause des triplés, faut qu’on se bouge, allez v’nez, je vous paye un jus en haut.

Ils reprirent le chemin des boyaux, poutrelles, et autre échafaudages, parvinrent jusqu’à un chantier en construction, une énième tour suspendue qui promettait de ressembler à un très beau suppositoire en verre bleuté. Grimpèrent sur un pont et atteignirent ce qui avait tout l’air d’un genre de gare routière locale. Encore une fois ils furent surpris par les milliers d’êtres qui les attendaient derrière les sas de la gare, animaux, bidules, robots, etc… et peu à peu se mirent à les distinguer, à reconnaître une espèce déjà vue, une machine déjà croisée ailleurs. Peut-être à l’occasion de leur séjour dans le Pam-Pam. Il y eut une autre chose qu’ils reconnurent en entrant dans le café, le regard du serveur, aussi humain qu’eux, trop humain. Il ne dit rien, mais ce qu’il remarqua ce ne fut pas leur mine déconfite ou perdue, seulement les sacs poubelles d’Athem. Ce dernier avait visiblement l’habitude, ou il s’en fichait. Il leur demanda ce qu’ils voulaient, Athem leur commanda un machin au nom imprononçable mais qui, d’après lui, avait à peu près le même goût que le café.

–          Vous voulez des tartines avec ? grogna le serveur.

Le comptable et le commercial échangèrent un regard, dans le pays d’où ils venaient ça ne se faisait pas de demander à celui qui vous invitait d’y aller un peu plus de sa poche. Même affamé un français évitait de parler d’argent, surtout quand cela impliquait de la nourriture. Dans un bar, un pauvre, s’il n’était pas trop indécent, pouvait se faire payer tous les coups du monde, biture gratis, mais s’il avait le malheur de préférer un sandwich à un énième demi, une mystérieuse pétoche, la honte, s’emparait aussitôt du regard du français.

–          Euh…

–          Mettez des tartines aussi s’il vous plaît monsieur, ajouta Athem en sortant l’argent d’une des poches bricolées de son étrange ciré noir.

Le serveur repartit avec son même air soupçonneux, on ne la lui faisait pas à lui…

–          Bon bin pour votre Giovanni Fabulous, je vois qu’une seule personne, Mouloud.

–          Mouloud ? Je croyais que vous étiez le seul humain sur cette planète, protesta Montcorget.

–          Enfin il s’appelle pas vraiment Mouloud mais son vrai nom est imprononçable.

–          Pourquoi vous l’appelez Mouloud alors ! ? insista Montcorget sur le même ton.

–          Il aime bien, c’était le prénom de mon oncle, c’est lui qui m’a élevé.

–          Bien, bien… euh… commença Berthier qui sentait sa fièvre remonter d’un coup… et quand on pourrait le rencontrer ce euh… Mouloud…

–          Faudrait que vous vous changiez d’abord, vous croyez pas ?

Les éléphants les avaient passés à l’eau avant de les faire rentrer dans leur cercle, mais leurs vêtements affichaient méchamment les kilomètres, d’autant que la consistance minérale du Pam-Pam avait une légère tendance à user le tissu. Cette constatation désolait encore plus Montcorget, et pourtant il en avait déjà pas mal vu. Mais il ne subissait plus seulement la misère de ses vêtements, son cœur tout entier était en misère. Au fond du trou, voilà comment il se sentait.

–          Vous avez une idée ? Parce que nous là…

Athem retourna son regard tranquille vers Dumba.

–          Les Sœurs de Maüs, elles distribuent des vêtements. Mais va falloir que vous prouviez que vous êtes vraiment pauvre.

–          Comment ça prouver ? On a les poches vides, s’écria Berthier.

–          Oui mais rien ne dit que dans un autre système…

–          C’est n’importe quoi !

–          C’est à vous de voir… c’est la loi, elles sont liées aux pouvoirs publics, elles doivent vérifier des fois qu’il y aurait des resquilleurs qui chercheraient à voler des vêtements gratuits à de vrais pauvres.

–          Vous faites de l’ironie là…

–          Pas du tout mais vous savez j’étais à Paris en 82 et c’était pareil. Sauf que là-bas c’était sur la bouffe qu’ils cherchaient les resquilleurs, et sur l’argent bien sûr.

–          Vous dites n’importe quoi ! protesta Honoré. De toute façon c’est très simple pour ne pas se retrouver à la rue ! Il suffit de travailler !

Athem le considéra calmement avant de sourire.

–          Allez-y, je vous en prie, trouvez un travail. Maintenant.

–          Euh mais…

–          Allez-y demandez à ce serveur s’il a du travail pour vous, ou à son patron, c’est un roboïde mais il parle notre langue, vous verrez…

–          Mais je…

–          Voyez… Il suffit, comme vous dites, mais c’est pas si simple…

–          Ouais n’empêche qu’à Paris il y avait plus de structures qu’ici, répliqua Berthier qui était le genre d’homme qui adorait les mots comme : structurepouvoir publicmesure et votait même socialiste mais qui râlait dès qu’il se rendait à la poste, qu’il attende ou non.

–          Oui, plein même, tellement qu’on savait plus à qui s’adresser pour bouffer ou pour dormir, parce que tout le monde vous renvoyait à tout le monde comme une balle ! Vous ne connaissez pas la rue comme je la connais moi.

Laissez des français et des algériens parler politique française et ça pouvait durer des heures, heureusement il y avait notre ami zorzorien, desiderata d’une île engloutie, qui n’entendait rien à ces questions et coupa la dispute en deux en posant sa tasse.

–          Bon comment on fait pour avoir l’air vraiment pauvre alors ?

–          On me laisse parler, et surtout vous ne dites rien.

 

« T’es une terrienne ? Ça cocotte c’est pas cool, pas cool du tout même. »

John-Willy Cock, le réalisateur producteur distributeur, était contrarié. Sa nouvelle star venait de lui apprendre qu’elle était inscrite d’office sur la liste noire –qui emploierait ouvertement une terroriste ?- et il savait qu’un examen au carbone 14 la dénoncerait immanquablement.

–          Foutre au cul ! Cette raclure de Mauvaise Haleine s’est bien gardé de m’le dire ! Va falloir faire quelque chose.

–          Oui mais quoi ? demanda un des assistant en admirant Lubna en train de se rhabiller avec la même science qu’elle en mettait à ôter ses vêtements.

–          Changer sa signature bio, seulement ça va coûter bonbon…

Tout le monde dans l’assistance, à l’exception de Lubna, prit un air grave. Tout le monde savait que l’argent était un sujet délicat dans l’esprit de Cock, que le mot « augmentation » le rendait hypocondriaque par exemple, et qu’il était très attaché à ce principe de cinéaste, édicté par Bob Evans, un nabab d’Hollywood : dépense uniquement l’argent des autres. Et tant pis si Cock n’avait jamais entendu parler d’Evans –qui avait été vendu en 2006, à un âge canonique pour un noceur, par les Orcnos à une tribu de guerrières lesbiennes – ni d’Hollywood, il appliquait ce principe à la lettre.

–          C’est douloureux ? demanda innocemment la jeune femme interrompant l’introspection générale.

Tout le monde la regarda, comme perdu très loin dans leur réflexion, excepté Cock qui avait déjà pris sa décision et peut-être même trouvé une solution.

–          Non, mais faut qu’on se rende sur Numbaone et c’est pas la porte à côté, sans compter qu’il va falloir trouver aussi un mémobiologiste au noir, et ça c’est pas gagné non plus…

Il se retourna vers un de ses assistants.

–          Appelle Cort.

–          Cort ? Vous êtes sûr John-Willy ?

–          Fais ce que je te dis et discute pas. Il se retourna vers une des habilleuses. Fraise, je veux que tu nous sapes miss monde comme une princesse. Choke, lança t-il à son second assistant, contacte Vivian Inc. et dit leur de nous envoyer leur plus beau catalogue d’étalons. Suce-Bien t’es copain avec Bonoboss non ? Essaye de le faire venir ici tu veux.

–          Mais John-Willy, Bruno est hors de prix ! s’écria la fluette maquilleuse au visage de souris.

–          T’inquiètes, j’ai un plan.

Son plan s’appelait Monticello Corticori de Punjah alias Monsieur le vice-Duc ce qui était son titre sur Mangladore, alias le Duc du vice, sa réputation générale. Dire que Monticello Corticori de Punjah était riche serait une insulte à sa fortune, et même parler de « fortune » dans son cas est sinon un peu désuet tout au moins très terre à terre. Ethnocentré comme aurait déclaré une certaine fontaine à eau. Pour en calculer le montant jour il fallait des supercalculateurs, pour la qualifier il faudrait inventer un mot, midassienne ? Nabuchodonosorienne ? Ici l’auteur, histoire d’injecter un peu d’interactivité dans cet ouvrage aura l’excellente idée de laisser un petit espace blanc à l’attention du lecteur, afin que celui-ci, si ça l’amuse, qualifie, à l’aide d’un petit crayon à papier ou d’un Bic, l’Himalaya sur lequel était assis le vice-Duc Monticello Corticori de Punjah. Donc on ne pouvait pas dire que Monticello Corticori de Punjah était riche, ni même immensément riche, pour reprendre les mots du  lecteur il était : …

 

 

 

… riche. Et c’est pas peu dire. Aussi riche que malhonnête, dépravé, et dangereux.

Et ici on mesure l’importance du bon adjectif au bon endroit, on soupèse le poids du glaive et parfois on se demande, découragé, si on saura trancher, poser la bonne virgule, et le bon poing dans la bonne gueule par exemple. Si ça sert vraiment à quelque chose de jongler avec l’émaux des mots, et si oui pourquoi, à part pour décrire au plus juste un personnage qu’on ne connaît même pas. Et là le lecteur le mesure d’autant qu’il peut poser son nouvel adjectif ici :………. Et y ajouter : pervers, drogué, meurtrier, voleur. Par exemple, si le lecteur est feignant : nabuchodonosorien pervers, ce qui ne signifie pas grand chose, on ne marie pas une idée d’argent avec une idée de déviance sexuelle, bizarrement ici ça ne va pas ensemble. Ou s’il est référencé fera t-il peut-être : abracadabrantesquement drogué, et là il sera assez proche de la vérité, faute d’être dans un autre réel que celui du présent roman.

–          Cort faut qu’on parle.

–          C’est ce qu’on fait là non ?

–          Pas par transmetteur interposé.

–          Qu’est-ce que tu veux ? Me rembourser mes 60.000 crédits que tu me dois de y’a deux semaines ?

–          J’ai mieux à te proposer Cort, une affaire en or.

–          La dernière affaire en or que tu m’as proposé elle m’a coûté 60.000 crédits justement

–          Oui mais là c’est différent.

–          Tu dis toujours ça Cock et je vois rien venir.

–          Et le film qu’on a tourné avec Bruno et ses Bonoboss ?

–          C’était y’a deux ans, et aujourd’hui jamais tu pourras te payer Bruno ! Va pas tourner avec un ringard comme toi.

–          Bruno ? Tu plaisante ? Il a tout de suite accepté.

–          Quoi ?

 

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