Planck ! 23

Où en était Mauvaise Haleine Assassin, l’adolescent atrabilaire ? Nulle part, un peu comme d’habitude. Il ignorait que les terriens avaient été mis hors la loi sur ordre du GAG, ignorait la fortune qu’il avait au cou, ignorait Tabor qui pourtant essayait de lui faire entendre raison.

–          Tu as un terrien de classe C autour du cou, génético-ectoplasmique et toi tout ce qui t’intéresse c’est d’obéir à cette grosse baudruche de Fabulous.

–          Ta gueule ! D’abord j’obéis à personne, je chasse, nuance, ensuite ton bidule c’est juste un truc pour superstitieux ! Qu’est-ce que tu veux qu’on en foute ! ? Le vendre à un labo ?

–          On pourrait s’en servir pour fabriquer un biocyborg on a tout le matériel ici !

–          J’ai pas besoin d’un biocyborg et tes histoires d’ectoplasme j’y crois pas, ça par contre c’est du concret ! déclara t-il avec emphase, alors que l’appareil de X911 se profilait par les hublots de leur astronef. Active l’auto-tracteur !

Dans l’autre engin, ce fut soudain la panique.

–          Nous sommes piratés, nous sommes piratés ! se mit à glouglouter furieusement X911 tandis que Welf, le pilote-marsouin tentait une contre-traction. C’est de la faute de ces humains ! Je vais de ce pas les sortir de leur sommeil !

Tandis qu’inexorablement l’engin était attiré vers les soutes de l’Equarrisseur, la fontaine à eau disparaissait dans les confins de l’appareil, réveillait les humains, et sous la garde de ses collègues, les conduisait manu militari au centre de commande.

–          Je vous ordonne de faire cesser ce piratage immédiatement ! s’emporta le petit robot à l’adresse des humains, tous ahuris ou à peu près.

–          Piratage ? De quoi vous parlez ? bougonna Berthier, le cheveux collé par le sommeil et le contenu de l’œuf.

–          ça ! hurla la fontaine à eau en désignant de son bras mécanique l’Equarrisseur au-dessus d’eux qui se rapprochait de plus en plus.

–          Oh comme dans la Guerre des Etoiles ! s’exclama en retour Berthier et Jean René, comme des gosses découvrant que le Père Noël n’est pas qu’un conte de fée inventé à leur intention, mais une réalité tangible.

Ignorant leur enthousiasme, X911 se précipita vers le tableau de bord et se mit à glouglouter dans un micro :

–          Terroristes, cessez tout de suite votre piratage, ceci est un bâtiment du GAG, vous allez au devant de très gros ennuis !

Mais visiblement cette menace n’eut aucun effet. Alors X911 précisa sa menace.

–          Terroristes, nous avons des terriens à bord, je n’hésiterais pas à les éradiquer si vous persistez !

–          Hein ? Mais vous êtes cinglé ! s’indigna Berthier ! C’est pas de notre faute ! Qu’est-ce qu’on vous a fait, et puis d’abord pourquoi vous voulez nous conduire au bagne ?

Sur quoi le robot répondit le plus simplement du monde :

–          Eh bien parce que j’en ai reçu l’ordre évidemment !

–          Oui, ça on s’en doute, ronchonna à son tour Montcorget, mais pourquoi ?

Il y eu quelques secondes de quasi-silence pendant lesquelles l’engin sembla réfléchir, avant qu’il n’éclate sous le coup d’une colère de synthèse, qui même synthétique n’en restait pas moins très ressemblante à une colère biologique.

–          N’essayez pas de gagner du temps ! Je vous somme d’ordonner à vos complices de cesser tout de suite cet auto-tractage !

–          Ce quoi ? demanda  Superbe.

Pendant un instant, X911 leur fit penser à une bouilloire sur le point d’éclater. Il se retourna vers le micro et réitéra sa menace.

–          Terriens, cessez immédiatement, je compte jusqu’à trois !

Sur quoi une voix de fausset retentit dans la cabine.

–          Va te faire foutre toto, primo on est pas des terriens, secundo morts ou vifs, tes clients valent des millions de crédits.

Pendant quelques secondes les circuits cognitifs du robot ne surent quoi faire et le réservoir se mit à pétiller comme un Perrier trop secoué. Puis il dit d’une voix plaintive :

–          Mauvaise Haleine Assassin…

–          Lui-même ! rugit l’intéressé avec un grognement de joie. Maintenant dis à ton putain de pilote de relâcher la pression ou ça va barder pour sa gueule de marsouin !

Le dauphin obéit sans qu’on lui demande et l’astronef fut avalé comme un spaghetti dans la bouche d’un gourmand. Dix minutes plus tard Mauvaise Haleine Assassin était en conversation avec Giovanni Fabulous, lui-même confortablement installé dans son gigantesque appartement de NewRose, planète Toc-Toc.

–          Comment ça ils valent plus rien ? Qu’est-ce tu me chantes face de trompe ! ?

–          Tu ne regardes jamais les nouvelles Mauvaise Haleine ? Les terriens ont été déclarés hors la loi par la Grande Assemblée Galactique, pour nous ils ne représentent plus aucun danger.

–          Hors la loi ? Comment ça hors la loi ? !

–          Une mutinerie sur la station spatiale Eiromage. Les terriens sont désormais officiellement des terroristes. Mais si tu veux, tu peux les livrer toi-même, je suis certain que les représentants du GAG t’en serons très reconnaissants.

–          VA TE FAIRE FOUTRE ! JE VEUX MON FRIC C’EST TOUT !

–          Eh bien demande une prime au GAG, gloussa Fabulous avant de couper la communication.

Dire que l’adolescent était en colère après cette conversation transgalactique est un doux euphémisme, mais l’avantage des doux euphémismes c’est qu’ils sont agréables au toucher. A savoir qu’en la circonstance, et quelque soit la manière dont on prenait le dit euphémisme, à rebrousse poil ou dans le sens du peigne, il produisait toujours un même délicat éclat dans nos yeux. Du moins si on était pas soi-même face à l’impérieuse colère, mais placé au rang de spectateur, tel qu’est actuellement le lecteur, observant une boule de nerfs et de furoncles mêlés flanquant des coups de pieds partout sous le regard désabusé mais désolé d’un énorme mille-pattes à moustache, tout en hurlant des bordées de jurons plus inventifs les uns que les autres. Pour autant Tabor n’était peut-être pas aussi désolé que ça, puisqu’il entrevoyait maintenant comment il allait pouvoir convaincre son patron de transformer la breloque qu’il avait autour du cou en biocyborg de classe A.

–          Qu’est-ce qu’on fait d’eux alors ? demanda t-il, son patron calmé ou à peu près.

Mauvaise Haleine le foudroya du regard.

–          Bonne question connard… Il lui tourna le dos en grommelant. Amène-toi, j’voir quelle gueule ils ont.

En bas, au fin fond de la soute N°26, où reposait le croiseur de frontière du GAG, la tension était si palpable que leur silence faisait un bruit d’orchestre. Un tintamarre qui tapait dans l’oreille à coup de cymbales pas si métaphorique que ça, presque douloureux. Ils se regardaient, sans un mot, et écoutaient le son des machines au dehors qui découpaient la coque calmement, comme on décortique un crabe. Enfin, pas tous sans un mot, non. Montcorget qui ne voyait là qu’une péripétie de plus dans son voyage, râlait sur tout et sur rien, comme d’habitude, et personne ne l’écoutait, ignoré, ou presque… Lubna le dévorait des yeux, son corps tout entier couvert de chair de poule, presque tremblante, et elle-même ne comprenait plus ce qui lui arrivait. Elle qui avait dominé les hommes dans leur ensemble ou quasi, depuis sa puberté, d’un simple regard, elle qui à l’endroit même du comptable avait déclenché une éruption spermatique d’une simple caresse, se retrouvait soudain retournée, à l’envers, comme un gant. Que s’était-il donc passé ? Par quel miracle le modeste comptable était parvenu à cet exploit, et qui plus est bien malgré lui, elle ne se l’expliquait pas et présentement tentait en son for intérieur –fort aussi, avec plein de miradors autour – de le haïr, sans y parvenir. C’était même exactement le contraire qui était en train de se produire. Plus Montcorget se montrait détestable, coléreux, bileux, pathologiquement xénophobe, plus son cœur battait. Elle l’avait dans la peau et ça ne s’arrangerait pas avec le temps et l’absence qui bientôt allait marquer leur séparation, quand Mauvaise Haleine et son complice découvrirent avec joie qu’ils venaient d’attraper 3 belles pouliches à vendre très vite au marché aux esclaves de Pornwood, Planète Nexus, Code Postal 4237, constellation de Magellan. Comme les deux pirates étaient accompagnés d’une cohorte de Gueule de Monstre, bidule énorme et synthétique avec plein de crocs partout et des bras dévastateurs, 16 au total, dont les petits yeux rouges n’étaient pas sans rappeler quelque maladie oubliée mais néanmoins dégoutante, personne ici, pas même X911, n’osa s’opposer à l’enlèvement, Ronga ne hurla même pas.

–          Qu’est-ce qu’on fout de ceux-là ?

–          Dehors, on a pas besoin de supplément de viande, j’ai nourri les Gueules de Monstre ce matin.

–          On pourrait se servir du demi cadavre pour le bio, énonça Tabor en désignant Jean René de ses moustaches.

–          Toujours tes putains d’idées de breloque hein !

–          Je te promets Mauvaise Haleine, on peut se faire un paquet de fric avec, crois-en mon expérience, c’est les Bono-No qui m’ont initié.

–          Les Bono-No ? Ces tocards ? Aaaah tu parles, c’est rien que des couilleries pour superstitiards tout ça !… mais bon, si ça t’amuse, on va pas perdre de temps à causer deux heures non plus

Après quoi l’adolescent furieux claqua des doigts en faisant un signe de tête vers les trois hommes restants, les Gueules de Monstres se mirent automatiquement en route, repoussant la bande vers un sas. X911 essaya bien de protester, mais quand un des cyborgs lui arracha son bras armé, il ne fut plus la même fontaine à eau. Le sas s’ouvrit avec un bruit de guillotine et se referma avec un bruit de ventouse ! et puis un nouveau silence, douloureux, comme un bourdonnement dans les oreilles, et enfin : Flaf ! aspiré, éjecté dans le cosmos comme de vulgaire déchet, comme si l’Equarisseur faisait ses besoins.

 

Que se passe t-il quand un corps est plongé dans le vide ? Sans le plus petit atome d’oxygène auquel se raccrocher, sans pesanteur, gravité, rien, le vide donc, hein ? Qu’est-ce qui se passe ? Eh bin il n’implose pas comme dans les films, il meurt asphyxié. Ecrasé par son absence dans le cosmos, l’atome d’oxygène s’éparpille, il fait moins le malin. Sauf que, sauf que cette certitude mathématique, ce Nombre 1er, cette règle d’or, architecte des arcanes de l’astrophysique humaine, était par essence débarrassée du relativisme propre à la mécanique quantique, par exemple. Sauf que, cette même logique ne questionnait pas l’imaginaire, n’envisageait pas l’existence d’un ailleurs, tel quel, à l’image de chacun, comme un plan spatial de réalité, une onde, une vibration, une Dimension autre, et ainsi fait n’aurait jamais pu percevoir, et qui plus est calculer un Pam-Pam pérégrinant entre deux galaxies. A quoi ressemblait un Pam-Pam ? Du point de vue humain, à rien, il était parfaitement invisible, à la rigueur un physicien aurait pu le qualifier de corps stellaire ou bien de nébuleuse noire, sauf que le Pam-Pam n’avait pas vraiment de corps, et n’était pas noir. Si un humain l’avait identifié, il aurait vu quelque chose comme de l’eau ondoyante, une énorme gélatine vaguement argentée reflétant mille mondes. Et c’est exactement ce qu’ils virent en traversant la peau du monstre étrange. Leur cerveau immédiatement pris d’assaut par des milliards d’images qu’ils furent incapables de comprendre et bien en peine de mémoriser. Comme une énorme douche de la pensée, un milk-shake de rêves colorés. Hélas X911 n’avait pas eu cette chance, ratant sa sortie et son entrée dans cette étrange baleine cosmique pour bêtement s’éparpiller.

Le Pam-Pam était doté d’un œil unique. C’était ce même œil qui anéantissait la perception des créatures pensantes d’une planète piégée, brouillait leur pensée, au point généralement de devenir lui-même schizophrène, se confondant avec sa victime et ses croyances. Il n’était pas rare que de vieux Pam-Pam resté trop longtemps autour d’une planète développe ce que les exobiologistes appelaient le Complexe de Dieu. Ce jour là, l’œil de ce Pam-Pam, fixait très au loin une lune sanglante invisible de quiconque sauf de lui, perchée auprès d’un soleil énorme et gourmand. Il sentait là-bas l’intelligence et le Pam-Pam avait faim, se nourrissant des pensées comme des baleines des planctons. Mais ils ne surent jamais si le Pam-Pam parvint à destination, ou s’il fut piégé par une bande d’Orcnos en maraudage, recrachés à une vitesse faramineuse dans l’atmosphère d’une planète qui gravitait par-là.

 

 

 

Publicités

Laisser un commentaire

Choisissez une méthode de connexion pour poster votre commentaire:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s