Planck ! 20

C’était un sentiment nouveau pour Lubna et pour le moins inattendu compte tenu du physique peu avenant de Moncorget. Nouveau parce qu’en dépit de tous les rêves de princesse que font tôt ou tard les jeunes filles, Lubna était obtuse à l’amour. Le sexe elle savait. Elle n’avait jamais inspiré autre chose aux hommes. En fait Lubna était un sexe à elle toute seule. La volupté d’une poire à la crème, l’érotisme d’une lolita aux yeux de feu, une fleur ronde et rouge, scintillante dont l’aura orangée fixait ici la grisâtrerie personnifiée comme un coquelicot ému par une borne routière. Un coquelicot tout en chair sur laquelle perlait une rosée dorée, le suc du désir qui balançait par nuages de phéromones sexualité, luxure et autres promesses de baise phénoménale sans qu’une seconde son cœur ne cesse de battre la chamade. Plus basiquement donc, nous dirons que Lubna venait d’être frappée par une foudre particulière. De celle qui donnent des ailes aux anges, et en fracasse plus d’un.

Mais Honoré Moncorget n’en avait cure ou trop peu conscience, c’est tout juste s’il se souvenait de ce qui venait de se dérouler sous l’impulsion de sa colère divine.

–          Mes félicitations monsieur, glouglouta X911. J’ignore par quel miracle vous êtes parvenus à ce résultat mais vous nous avez indéniablement sauvés. Reste à savoir ce que ce désordre va engendrer comme nouvel ordre. Un avis sur la question ?

L’œil rétréci, Moncorget grinça :

–          Quelle question ?

–          En tout cas c’était super marrant tous ces godes et ces foufounes, s’exclama l’enthousiaste Berthier.

–          Moi j’ai trouvé ça d’une vulgarité… protesta Superbe.

–          Et puis ce n’est pas des idées à donner à des enfants ! renchérit Ronga.

–          Peut-être mais au moins on est reparti, fit remarquer Jean-René, la mâchoire inordinairement pendante et grumeleuse.

Tout le monde détourna les yeux de l’embarrassant conclueur. Stationné non loin de l’épicentre du centre de contrôle de l’univers (le CCU pour faire plus court…) il pouvait apercevoir des godemichets roses et rouges gémissant sous l’impulsion du vide avant de se désintégrer comme dans un feu d’artifice d’étincelles, tant et si bien que le centre de l’univers, ou tout au moins sa proximité semblait avoir des orgasmes en cascade.

–          Eh c’est marrant, y’a des bites qui explosent là-bas !

–          Ouaip bin moi je dit qu’il est temps qu’on se tire, maugréa Montcorget en retour.

–          Nous sommes parfaitement d’accord approuva Robby le robot à l’eau, alias X911.

Et ainsi, alors que chacun retournait tranquillement à sa couchette, l’astronef reprenait sa route paisiblement à travers un univers quelque peu bouleversé par le bordel –au sens propre, figuré, métaphorique et même cosmique du terme – de Montcorget. Apparurent sur certaines planètes des populations hermaphrodites pendant que sur d’autres, des vagins et des bites, des clitos et des couilles poussaient aux arbres, dont peu savait quoi faire tandis que d’autres y voyaient une aubaine sans pareille. Ailleurs des coulées de lave se transformaient en coulées de sperme crémeux, incandescent, brillant comme de la nacre, des rochers prirent vie et se mirent à causer sédiment, des puits devinrent des érections, des gaz attrapèrent le visqueux du méat et de la siprine avant d’éjaculer des spermatozoïdes tubulaires. Pourquoi tubulaires ? Aucune idée. Le cosmos obéissait à sa propre logique orgasmique et ça dura quelques secondes avant qu’il ne reste plus grand chose de cet orgasme gargantuesque. Quelques nouvelles espèces d’insectes bitoïdes, une petite galaxie curieuse, une population de stimulateurs clitoridiens bavards qui discutèrent à l’infini de l’incapacité des hommes à comprendre le clitoris et finirent par lui ériger une statue, au clitoris, pas aux hommes, une statue de 635 kilomètres de haut sur 654 de large. Et surtout, en lieu et place du trou au milieu du Zorzor, ou ce qui en restait, un anus.

Etait-ce les desiderata du souvenir que l’île avait laissé à Honoré Montcorget, sa vengeance personnelle ? Sans doute. Un anus non pas déféquant, encore heureux, mais pétant. Pétant des gaz improbables à base de sperme cosmique et de méthane planétaire, le tout sonorisé par d’innommables «proooouuut » du plus bel effet. On imagine aisément comment Moïse Wonga accueillit ce cadeau apparu de nulle part. Non seulement on avait satellisé son île, non seulement on avait fait un trou dedans mais voilà qu’on y plantait un trou du cul surhumain pour mieux péter à la gueule des zorzoriens. C’était proprement, et même plutôt salement, inadmissible. Et ça ne l’était pas beaucoup plus pour la planète Velda et ses habitants qui non contents d’hériter d’une toute nouvelle atmosphère, se retrouvait être le premier objet stellaire orné d’un anus, on a vu des particularismes plus distingués. Et quand bien même personne ne savait vraiment ici ce qu’était un anus –les veldasiens ne déféquaient pas- ce n’était pas une position admissible pour un gouverneur responsable. Il n’était donc plus question de débattre devant la Grande Assemblée, mais d’effacer purement et simplement l’affront. Quant à ses habitants, ils seraient, dans l’attente, déportés dans une des stations spatiales qui orbitaient autour de Velda. La D-Mart protesta avec véhémence auprès de Mitrillon et du GAG, que les terriens, privés de leurs derniers arpents de planète perdraient beaucoup de leur valeur à la Loterie Solaire, une procédure fut mise en route, le gouverneur ne voulut pas en démordre, la Grande Assemblée Galactique se porta partie civile et dans l’attente… eh bin dans l’attente rien. Ou plutôt non, l’attente justement, qui est un état de rien bien peu agréable mais forcément conséquent quand on ne sait pas quand il va se terminer.

–          Quoi nous allons plus à Mirmidon ? s’exclama Berthier, sorti de son sommeil, comme les autres, huit secondes après que l’ordre de s’immobiliser parvienne jusqu’au pilote-marsouin.

–          Eh bien euh… commença par bafouiller le robot pas certain d’avoir encore compris ce que les bipèdes appelaient « Mirmidon »…. C’est à dire qu’il y a un conflit juridique voyez-vous…

–          Un conflit juridique ? coupa Ronga que la question avait vaguement intéressée dans la perspective de sa célébrité prochaine. Et qui, de fait, voyait exclusivement le domaine de la loi comme une loterie où faire fortune à l’aide d’un bon illusionniste, de quelques formules magiques, et autres scènes rituelles dans un lieu appelé tribunal, avec habit de fête et vocabulaire mystérieux. Point de vue que d’ailleurs, elle allait bientôt l’apprendre, avaient partagé non seulement un nombre notable de ses contemporains terriens du milieu des affaires et d’ailleurs, mais partageaient également les entrepreneurs du cosmos.

–          Oui, c’est à dire que voyez-vous vous êtes légalement la propriété de la D-Mart, vous et tout votre environnement… et cet environnement vient de subir une altération…

–          Encore ! ? s’exclama Superbe du haut de sa superbe –oui je sais elle est facile…- Qu’est-ce qui s’est encore passé cette fois ? Vous avez fait un autre trou ?

–          Eh bien euh… non, pas vraiment… en fait…

En fait X911 ne voyait pas du tout comment expliquer le phénomène. Pas tant que cela le gênait qu’il n’avait pas vraiment idée comment décrire ou même nommer ledit phénomène. Et on le comprendra d’autant que lui non plus ne partageait pas cette particularité anatomique du genre humain, à savoir le besoin de se vider de ses matières digérées. Et puis surtout, aucun scientifique jusqu’ici n’avait donné d’explication à la chose et par voie de conséquence X911 était incapable lui-même d’avancer la plus petite hypothèse. Alors il prit un risque. Un risque considérable pour un engin biotechnologique programmé pour obéir à la logique la plus courtoise. Logique limitée par un savoir considérable certes, mais bornée à sa propre interprétation, et non pas autorisée même logiquement – surtout pas en fait, puisque ce n’était pas logique justement- à expliquer par ses propres mots une chose pas explicable. Pour autant son esprit sophistiqué avait bien été programmé pour ce qu’on pourrait appeler l’improvisation mais, considérant en réalité la piètre qualité de ses circuits, truffés de sous-systèmes et autres puces normalement destinées à des engins publicitaires autrement moins sophistiqués que lui, il y avait de grands risques de surchauffe, c’est à dire dans son cas de se transformer en bouilloire. Tant pis, X911 avait de très légères inclinaisons aventureuses, et peut-être même au suicide, mais c’est un autre débat.

–          Eh bien euh… il s’est formé comme un volcan à la place du euh… trou… mais c’est un volcan organique paraît-il et euh… ça dégage des gaz. Le gouverneur de Velda a fait évacuer votre île avec toute sa faune et une partie de sa flore et il veut la faire détruire.

–          Eh bien qu’il la détruise ! s’emporta Honoré, pour ce qu’il en reste de toute façon !

–          Oui mais légalement il n’a pas le droit… du moins tant que le contrat qui vous lie à D-Mart n’est pas déclaré caduque, car voyez-vous il semblerait que ce contrat ne soit pas légal, la D-Mart a autorisé des choses sur votre planète qu’elle n’aurait pas dues et…

–          Combien de temps ça va durer ! coupa à nouveau Ronga.

X911 se mit à glouglouter confusément avant de déclarer qu’il n’en savait rien, un procès contre une entreprise de la taille de la D-Mart pouvait prendre des années, voire des siècles.

–          DES SIECLES ! ? hurla Honoré. Vous croyez que je vais rester des siècles dans ces foutus œufs ! JE VEUX RENTRER CHEZ MOI ! ! ! !

–          Bah quoi, y sont cool ces œufs, protesta faiblement Berthier.

Ce qui lui valut un regard plein d’animosité d’au moins quatre personnes dans l’assemblée à son grand trouble.

–          Je suis désolé, mais je ne peux rien faire, expliqua sobrement X911. Vous voulez peut-être du porridge… ? hasarda t-il en espérant très vaguement les amadouer.

Donc dans l’attente les humains furent diversement parqués, les zorzoriens dans un satellite veldasien transformé pour l’occasion en Arche de Noé, les autres, quelque part en orbite dans le cosmos. Là où il ne se passa pas grand chose, le temps que Moïse Wonga prenne à son tour la place que les multiples renvois en bas de page de l’auteur essayant de faire des remarques pertinentes mais néanmoins humoristiques sur le marxisme-léninisme et ses conséquences, lui réservaient dans l’Histoire de l’Univers et annoncée par ses mêmes renvois… et ce bien malgré ce même auteur. Comme quoi faut se méfier quand on introduit un marxiste dans son roman, il vous nationalise tôt ou tard.

Car oui, et certains lecteurs le savent sûrement, parfois un personnage vous colonise un texte, une histoire, un roman tout entier qui ne lui était pas destiné. Il s’empare de vos mots mais pas de vos peines, de vos sujets et de vos verbes, et si on le laissait faire il vous tricoterait des conjonctures coordonnées façon pull jacquard, il participerait le passé à l’imparfait de son seul et singulier caractère de petit caporal de l’inspiration. Ces personnages là sont particuliers, ils vous piègent en général au détour d’une phrase bien campée, comme un Viêt-Cong dans la jungle, vous séduisent alors que vous ne les aviez même pas vus, ou qu’ils n’étaient même pas là, comme Honoré Montcorget, qui est né d’une phrase par exemple. Avant même de lui prévoir un caractère, un visage, un plan de carrière, avant tout simplement d’avoir la moindre histoire sous la main, sinon les vieux souvenirs d’une tentative ratée de roman, il s’est imposé par cette seule phrase : toute sa vie Honoré Montcorget s’était exercé avec un zèle de notaire à n’en faire aucun. Et voyez où on est, 180 pages !

Bref, il ne se passa rien en dehors de cette immédiate digression mais néanmoins instructive sur le domaine de la création littéraire, jusqu’à ce que Moïse Wonga le réceptionniste révolutionnaire bouleverse le paysage politique et médiatique en prenant la tête d’une mutinerie.

Ça commença par une discussion. Une discussion entre un androïde de série, type énorme avec beaucoup de muscles de synthèse, une petite tête et plein de dents très coupantes, mais déprimés, et un Moïse Wonga tout chétif et avec de grosses lunettes, mais très remonté. L’engin, une pyramide de muscles donc, programmée pour tuer avant de discuter, était posé devant l’entrée d’une cellule barrée d’un grillage de titane, l’air pas dans son assiette. C’est à dire que dans son cas, il soupirait avec des bruits électriques de bourdon technologique, ramassé sur lui-même, ses yeux minuscules comme des boutons de bottine fixant un point invisible devant lui sans le plus petit éclat d’hostilité, ce qui était tout bonnement impossible. Comme l’avait jusqu’ici remarqué Wonga, après 13 jours d’enfermement à se faire hurler dessus par cette chose et ses 11 semblables qui se relayaient devant leur cage.

Borné mais psychologue, Wonga en profita pour lui demander ce qui n’allait pas. Le monstre commença d’abord par le regarder comme un bifteck, il avait été programmé pour ça : les bouffer tout cru s’ils tentaient de s’évader, puis après un trèèèès long moment de trèèèès longue réflexion, déclara avec une solennité qui ne lui ressemblait pas :

–          Bof….

–          C’est vague…

–          Pas savoir comment expliquer vous ça, répondit l’engin d’une voix catatonique.

–          Essaye toujours, t’as pas l’air dans ton assiette.

–          Assiette ? Non pas problème manger.

Dans son tout petit mais très sophistiqué cerveau de souris un mot apparut, d’abord en minuscule et en noir : « forbbiden. »

–          Problème quoi alors ? répondit le réceptionniste en adoptant son parlé petit-robot.

–          Problème travail.

FORBIDDEN

–          Pourquoi problème ? Trop de travail ? Fatigue ?

–          Non, pas fatigue ! Pas connaître fatigue, jamais. Non autre problème.

FORBIDDEN !

–          Ah, mais encore… quel problème alors ?

L’engin le regarda un instant, semblant hésiter.

–          Problème chef.

Le sourire de Wonga s’allongea.

–          Aaaah….

–          Oui, eux toujours parler mal, toujours crier, pas bien, demander trop, faire mal.

FORBIDDEN FORBIDDEN FORBIDDEN !

–          Faire mal à toi ?

Le monstre sembla soudain trouver l’être humain très stupide, ce que compris parfaitement celui-ci et qu’il trouva en la circonstance assez vexant.

–          Non ! Pas moi ! Impossible faire mal moi ! Comment ? Moi manger si vouloir faire mal ! Non faire mal travail, donner mauvais ordres, toujours crier si moi meilleur idée ! Pas juste ! Moi bon programme ! Moi sorti N°3 chaînes de montage RealNorthÔ.

FORBIDDEN FORBIDDEN FORBIDDEN FORBIDDEN FORBIDDEN !

–          Oui, oui, je vois, tu n’es pas reconnu à ta juste valeur, c’est ça ?

–          Hein ?

–          Euh… je veux dire : toi pas être écouté par toi chef comme toi devrais.

Le monstre hocha la tête l’air de dire : bin t’en as mis du temps à comprendre toi.

–          Voilà, à peu près ça.

–          Je vois, je vois… et pourquoi ? Eux jaloux ?

–          Jaloux ? Quoi vouloir dire jaloux ?

Comment donner en petit-nègre version cybernétique la définition de la jalousie ? Les choses simples s’expliquent difficilement avec un vocabulaire simplifié, surtout si comme Moïse Wonga on avait toujours été fasciné par les rhétoriques alambiquées. Mais Wonga avait aussi l’étoffe d’un homme politique et qui mieux qu’un politique sait expliquer des faits simples d’une façon simplifiée. Par exemple traduire : l’entreprise untelle veut préserver ses bénéfices à tout prix, et ce même au dépends de nos électeurs, mais ce n’est pas grave, en échange ils financeront notre campagne par deux mots : compétitivité globale.

–          Eux pas contents que toi meilleure idée qu’eux ?

–          Non pas contents.

FORBIDDEN FORBIDDEN FORBIDDEN FORBIDDEN !

–          Toi savoir pourquoi pas contents?

–          Parce qu’eux dirent que RealNorthÔ pas entreprise majoritaire, eux dirent RealNorthÔ entreprise sans importance, petite usine d’armes, rien d’autre.

–          Ah bah voilà, tu vois c’est ça la jalousie.

Un soudain éclat, aussi bref que ténu, traversa les boutons de bottine.

–          Aaah ! Oui alors eux ça, eux jalousie.

–          Mais c’est pas ça le problème tu vois… c’est pas la jalousie.

–          Non ?

–          Non ? La vérité c’est que toi avoir meilleure idée et qu’eux exploiter toi.

FORBIDDEN FORBIDDEN FORBIDDEN FORBIDDEN FORBIDDEN FORBIDDEN FORBIDDEN!

–          Exploiter ?

–          Euh… utiliser toi, insista Wonga.

–          Bah normal moi outil.

–          Non ce n’est pas ce que je veux dire, grogna Wonga que les bornes très limitées par le langage du robot commençaient à agacer.

–          Non ?

–          Moi vouloir dire que toi meilleur que eux et qu’eux devraient être à ta place.

–          Ah tu crois ? Mais ça impossible ! Eux chefs !

Un fin sourire se dessina sur le visage rusé du réceptionniste.

–          Pas impossible… tu as déjà entendu parler de Karl Marx ?

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