Planck ! 19

Selon le docteur Wiz, la fréquentation des enfants lui avait appris plusieurs choses. Que leur capacité à apprendre et aborder des concepts complexes était immense si on savait comment diriger l’apprentissage. Que le jeu était encore la meilleure méthode pour y parvenir, que celui-ci pouvait amplement convenir quand on voulait figurer les règles qui dirigeaient l’univers. Que les enfants pouvaient faire des partenaires de jeu délicieux, surprenants, en un mot inoubliables et passablement érotiques. Bien entendu cette dernière découverte, qui n’en était pas vraiment une, n’avait pas rencontré un franc succès et la carrière du célèbre professeur avait connu quelques tumultueuses relations avec la justice, jusqu’à ce qu’il décide de s’isoler sur une planète où l’on avait une vision plus ouverte de la sexualité. Continuant ses recherches pédagogiques, et réalisant peu à peu tout ce qu’on pouvait enseigner à des enfants par le biais du jeu, il se heurta néanmoins à un écueil de taille quand, à sa grande déception, ceux-ci commencèrent à montrer les limites de leur intérêt sur le sujet aride d’une équation au 27ème degré. Le jeu développait l’esprit, ouvrait des portes, facilitait certains accès de compréhension, mais dès qu’il s’agissait d’en sortir, de mettre en application les théories et les faits qu’ils avaient mis à jour, l’esprit avait une certaine tendance à s’égayer et à gribouiller dans la marge. Par exemple, il était très simple et très ludique d’expliquer à un enfant comment construire une maison, mais il faudrait non seulement toujours l’aider à assembler les briques mais qui plus est veiller à lui faire comprendre que les murs en zigzag n’était pas une forme d’architecture viable, ni que les toits en pain d’épice constituaient une protection idéale contre la pluie. C’était comme ça, jusqu’à ce que les hormones leur disent le contraire, les enfants croyaient en des choses absurdes, des choses qui parfois n’existaient nulle part ailleurs que dans leur imagination mais qu’ils tenaient pour vrai, et précisément parce qu’elles sortaient de leur imagination et non pas de la bouche de quelques barbus barbants. Bien entendu, ça ne faisait pas une énorme différence avec les adultes, excepté que les adultes limitaient généralement les contours de leur imaginaire à ce qu’ils dénommaient comme « possible » l’impossible étant du domaine de l’imaginaire donc, de ce qui se passait derrière les paupières et dans le monde des enfants. De plus, à la différence de ces derniers, les adultes ne se mettaient pas à balancer des éléphants en caoutchouc à la face de l’univers quand ils réalisaient que non, on ne pouvait pas s’envoler dans les airs comme la fée clochette, simplement parce qu’on le désirait. Ils se contentaient généralement de s’abîmer dans les spiritueux, prier, ou allumer la télé, tout à la fois pour oublier, et en même temps se donner l’impression que pour une fois tout cela était possible, même de faire bouffer l’horloge du temps qui passe au Capitaine Crochet. Les adultes étaient raisonnables, les enfants pas. C’est alors, qu’au cœur d’un jour de déprime où il avait dû renoncer à expliquer la relativité du temps du point de vue quantique à des marmots de sept ans, qu’il avait trouvé la solution, limpide, évidente, n’attendant plus qu’un peu de son propre génie pour devenir la réponse à toutes ses interrogations. Pourquoi, s’était demandé le professeur, se borne t-on à faire entrer les enfants dans le monde adulte, à tenter de leur expliquer par exemple que le feu c’est joli mais ça brûle, plutôt que de faire l’inverse, faire rentrer le monde adulte dans le périmètre très vaste de l’imaginaire enfantin. Pourquoi s’aliéner les capacités d’apprentissage d’un enfant en finissant par lui expliquer que ce qu’il a devant lui est un avatar d’éléphant à base de matière fossile retraité, plutôt que de considérer que l’existence de petits bonhommes sous le tapis est aussi vrai, tangible, qu’une paire d’acariens en train de se sustenter des peaux mortes de la nuit, et que le truc en plastique là s’appelle Robert et parle effectivement.

Alors le professeur commença à étudier les cubes alphabets et les petits cow-boys et chercha comment il serait possible de transposer tout ce qu’il savait sur la question de l’univers, le réduire en quelque sorte à une chose non seulement préhensible par les enfants, mais intervenant dans leur langage. Comment transformer des paquets de chiffres et de probables en sachets de bonbons fourrés à la fraise.

Comment faire des jouets une science exacte et donc parfaite. Il commença par le vieux mécanisme des analogies, non pas pour expliquer aux enfants, comme il l’avait toujours fait, mais pour s’expliquer à lui les rapports mécaniques, mathématiques et physiques qu’on pouvait faire entre un quark et, par exemple, un petit chevalier en armure de 13 cm. Après tout c’était assez arbitrairement qu’on avait décidé de désigner la vitesse par C et non pas par un hochet trois couleurs, et que le signe de la racine carrée aurait cette forme ci plutôt que celle d’un culbuto, après tout, tout ne se réduisait qu’à un langage. Or si l’univers est vaste, l’imagination des enfants ne l’est pas moins, si l’univers passe son temps à créer et détruire, s’il est multidimensionnel, on peut autant en dire de cet imaginaire là. Peu à peu, à force de recherches, il était parvenu à un genre de transposition, le plus difficile restant toute fois de transcrire une équation simple type a+b=c par nounours + poupée = aventure extraordinaire. D’une part le professeur n’était pas doué pour le dessin, d’autre part ça prenait beaucoup de place sur le tableau. Et puis comment ça se chiffre une aventure extraordinaire, de combien de milliards d’équations et d’algorithmes se compose un conte ou une légende qu’on s’invente avec deux bouts de bois ? Il fallait chercher des équivalences. Non pas transposer, mais créer des ponts entre deux langages, deux univers et c’est ainsi que naquit la mathématique des jouets. Bien au-delà des symboles il y avait ce mouvement qui se perpétuait dans les phrases de la physique quantique et que l’on retrouvait dans les histoires que se racontaient les enfants, une sorte de logique poétique dynamique et sans fin qui ouvrait d’inlassables possibilités, révélait ou non des impasses et montrait qu’on pouvait les forcer, et ainsi les Equations Souples naquirent. Et au-delà des jouets il y avaient ces combinaisons de chiffres qui en constituaient le moindre atome, et il suffirait d’une échelle pour reconstituer en quatre dimensions les formidables équations dont les enfants seraient alors capables par la seule force de leur imagination, ce serait l’Echelle de Clown… et ainsi de suite… de la géométrie spatiale à la cinétique, de la méthodologie à l’expérimentation, la Théorie de Wiz se laissait décliner à tous les modes.

Sa méthode révolutionna non seulement l’apprentissage mais également la technologie tout entière, l’imagination et la science ne faisant plus qu’un, cela tenait désormais de la magie. Il y avait cependant un inconvénient. Il ne suffisait pas de retomber en enfance pour maîtriser pleinement les outils de cette nouvelle et unique science, prétendre porter des couches culottes, avoir l’âme encore tendre, et consacrer sa vie à l’élaboration de caprices savants et de pâtés de sable philosophiques, pour être capable de passer des heures à regarder inlassablement le même et unique épisode de Némo le gentil poisson bleu, ou trousser une journée en compagnie de dragons, sorcières et autres chimères à l’aide d’une dînette et d’une poupée bodybuildée. Non il fallait être un enfant pour cela. Et, travers inhérent au civilisation pressée, les progrès de la chirurgie plastique et bio moléculaire aidant, naquit une nouvelle race d’adultes, des adultes bonsaï en quelque sorte, bouturés, réduits, taillés pour demeurer éternellement des réductions d’eux-mêmes, enfants pour toujours, emplis de toute la sève et l’expérience d’un adulte. Un miracle ? Un rêve enfin vrai ? Un rêve d’adulte sans doute, de monstre délesté de son enfance, monstre amer qui courait après une éphémère éternité. Toutefois les vrais enfants, naturels, élevés en batteries ou en plein air, se montraient toujours plus créatifs que leurs aînés frelatés. Matière première d’une science qu’ils avaient inventée malgré eux, leur spontanéité, leur énergie, leur imagination avait cette force qu’aucune imitation ne savait égaler. Il fallait se rendre à l’évidence : l’enfance est une qualité qui ne s’enseigne pas.

Et c’est ainsi qu’on se retrouva un jour avec des enfants savants et non-savants à la fois, chargés de veiller à ce que les adultes ne transforment pas l’univers en capharnaüm suicidaire. Bien entendu, nombreux esprits avertis, et assez mûrs pour pouvoir exprimer leur expérience de l’existence comme une forme de modèle, eurent et avaient encore, de nombreuses occasions d’avancer qu’une telle responsabilité réclamait cette même sagesse, cette même force de caractère, cette même conviction qu’on prêtait aux individus expérimentés et dont se vantait être généralement les hommes politiques, qu’ils furent hommes, femmes ou veldasiens d’ailleurs. Ce à quoi d’autres esprits avertis mais décisionnaires, leur répondaient invariablement qu’en dépit de toutes leurs belles qualités, il y avait trois choses communes à tous les enfants, trois caractéristiques auxquelles l’expérience était précisément préjudiciable : leur tyrannie, leur conformisme et leur incapacité à mesurer pleinement les conséquences de leurs actes. Ce qui d’un point de vue adulte, politique et conséquemment guerrier était délicieusement pratique.

Bien entendu l’on pourrait – et les esprits avertis non décisionnaires ne se gênaient pas pour le faire – avancer que l’expérience n’avait jamais dispensé ni des tyrans, ni des conformistes et que l’on ne mesurait jamais pleinement les conséquences de ses actes. Mais il fallait également admettre que la tyrannie des adultes était le plus souvent l’expression de leur propre terreur, que le conformisme était tantôt une forme de confort, tantôt un besoin pathologique de s’identifier aux autres et que si on n’entrait pas dans le domaine des absolus, un adulte était toujours suffisamment conscient de ses actions pour éprouver une émotion après coup. Les enfants avaient quant à eux cette tyrannie qu’ont les espèces qui se croient seules au monde et toutes puissantes, le conformisme atavique, et une capacité à tout oublier d’un coup qui les dispensait du remords, de l’amertume, ou même d’éprouver quoique ce soit après avoir mis le feu à la maison. L’innocence d’agir.

Autant « d‘armes » qu’entretenait soigneusement l’Université de Wiz et qui conséquemment, on s’en doute, faisait de ses meilleurs élèves les plus intraitables, capricieux, et conservateurs petits tyrans qu’aucune famille n’ait jamais eu sous son toit.

C’est comme cela qu’un jour, le voyageur infortuné se retrouvait en Lilliput, à discuter de l’orthodoxie d’un habit de pirate avec un truc de sept ans braillant comme une fanfare que c’est pas du jeu – celui-là n’était pas humain et Honoré Montcorget se refusait toujours à nommer autrement que truc ce qui n’aurait pas seulement deux bras, deux jambes, une tête, et aucune antenne ni tentacule nulle part.

Honoré Montcorget, comptable incarnation de la conformité et de la misanthropie, qui était enfermé depuis 76 jours avec 888 enfants fous furieux dispersés dans la plus gigantesque crèche qu’on ait jamais vue de mémoire humaine – même si à ce sujet sa mémoire à lui était très limitée- 888 enfants, un abruti, trois bimbos et Robby le Robot à l’eau – Allô ?-

Comment décrire le phénomène ?

Enorme même.

 

Comment dépeindre l’étendue de la dévastation ? Dessiner au mieux les contours de l’espèce de locomotive à vapeur auquel il ressemblait au 76ème jour du calvaire. Décrire le plus parfaitement possible le champ de bataille, les envies de carnage qui se mijotaient dans son crâne ? Comment hurler aussi bien que lui et aussi longtemps ?

Dire qu’il était devenu l’incarnation de la Colère ? Un peu trop abstrait. Ce n’était pas de la colère, ce n’était même pas des colères, c’était un concentré de colère, un festival, et plus exactement, plus graphiquement dirait-on, c’était comme si son cerveau n’était plus qu’un ogre de Staline crachant des missiles de colère sur le monde. Et plus il était en colère, plus ses colères ressemblaient à des feux d’artifice, plus, naturellement, les enfants, esthètes en la matière, s’ingéniaient à le déchaîner. Sans compter qu’ici, ils avaient sur lui les moyens d’un zilliard d’individus, à Lilliput le géant n’était évidemment jamais celui qu’on croyait.

 

Mais peut-être que tout ceci ne parle pas assez, ne décrit pas, peut-être vaudrait-il mieux qu’on raconte une scène, peut-être qu’une scène ne suffirait même pas d’ailleurs, sans doute il en faudrait plusieurs, raconter des batailles et des hurlements, déblatérer à la façon Montcorget, infiniment, avec brio et imagination, si tant est qu’on en soit capable.

Et si au bout du compte l’auteur n’y parvient jamais, si finalement rendre le tableau complet de ses 76 jours de fureur tenait de l’impossible, comment pourrait-il subséquemment décrire ce qui se passa le 77ème jour ? Et que Berthier, dans l’intimité confuse de sa pensée appela pour lui-même et non sans une certaine admiration : le Jour du Punk ? Va t-il être encore obligé d’avoir recours à un artifice digressif comme il y a été contraint alors qu’il tentait de décrire la circulation zorzorienne, avec les conséquences pitoyables qui en ont résulté ? Va t-il être obligé de retourner à Gruyère ?

 

Hein ?

Cela avait pourtant commencé comme une journée ordinaire, les Régulateurs avaient conjointement décidé qu’aujourd’hui on réglerait le problème d’un gigantesque trou noir qu’ils avaient surnommé « Karl-Gustav » – pour une raison qui n’appartient qu’à eux, ou presque – par une gigantesque partie de Colin Maillard. L’engin stellaire était en effet en train d’avaler sur son passage un nombre quelque peu inquiétant de civilisations et de planètes pour autant inhabitées mais riches en gisement, et comme le disait Youl le Septique, la disparition de civilisations entières nous fera toujours moins mal qu’un cailloux dans notre chaussure, d’autant moins quand les motivations qui occupaient les décideurs de l’univers étaient de posséder un nombre toujours plus croissant de chaussures et si possible de belles tenues. En toute logique, et bien entendu envers et contre toutes protestations et invectives furibardes de l’intéressé, Montcorget fut choisi pour figurer le trou noir. Dans le monde particulier et étrange des Régulateurs, chaque chose, chaque élément qui y était intégré, momentanément ou définitivement, connaissait son extension dans l’univers et ainsi que des marionnettistes fantastiques, les enfants pouvaient contrôler à distance et à des dimensions appropriées le devenir du cosmos. Deux nounours électroniques furent donc chargés de bâillonner les yeux du malheureux comptable, après quoi on le déboussola proprement comme on décapsule, à coups de tourniquet sur lui-même, puis relâché, vaguement nauséeux et passablement furieux, au milieu d’une horde de marmots hilares et féroces comme des piranhas. Bien entendu il aurait pu arracher le bâillon et tenter comme il l’avait fait au début de son séjour d’aller bouder dans son coin, ou entreprendre de retrouver l’entrée qui les avait menés ici. Mais Montcorget avait fini par admettre son impuissance relative sur ce monde là, qu’ici il n’était qu’un jouet de plus et qu’en la circonstance il n’avait d’autre choix que de se plier aux caprices des 888 tyrans. De toutes façons c’était ça ou risquer de voir le bâillon se transformer en cagoule de clown hilare, par exemple, et pour autant aveugle, ou quelque chose d’à peu près aussi ridicule, les enfants ayant tout pouvoir sur leur monde intérieur comme de bien entendu, et Montcorget avait en la matière une expérience de 76 jours qui le dispensait de toute tentative directe de révolte.

Physiquement, l’idée du jeu était d’obliger ce néant ambulant qu’est un trou noir à se confronter à sa propre négation, s’absorber lui-même en lui opposant un chaos calculé, dirigé, un chaos apprivoisé comme un petit animal au sein duquel le trou noir était appelé à se perdre pour finir par s’autodétruire. Bien entendu cela sous-entendait prêter une forme d’intelligence, un relief de personnalité à un phénomène naturel, mais c’était bien là le pouvoir ultime des enfants d’investir d’une âme ce qui à priori n’en avait pas, et implicitement tisser un lien entre eux, leurs outils particuliers d’exercices, et l’immatériel. Pour autant ce n’était pas une méthode très nouvelle, ni très originale, en dépit des applications technologiques extraordinaires qu’elle permettait, puisqu’en somme c’était bien par ce même système, ce même moyen, le transfert, que chamans, sorciers et mages de l’univers tout entier agissaient sur l’inconnu et l’invisible. Pour autant, il est toujours mal indiqué de heurter la sensibilité d’un comptable atrabilaire, plongé au milieu d’un chaos peuplé de morveux surexcités, et particulièrement si déterminé dans sa détestation et son désir de foutre le camp loin de cette crèche de psychotiques. Toujours hasardeux – à savoir fait rimer hasard avec neuneu – d’essayer d’entraîner un fabriquant d’ordre, à se commettre avec l’oubli en le prenant pour un objet, une chose, l’incarnation d’une volonté impropre, celle, en l’occurrence, de dictateurs en short, de mathématiciens universels au service particulier de quelques compagnies privées mais surtout privées du moindre respect. Toujours idiots d’aller provoquer ce qui au fond ne se contrôle pas, à savoir la liberté, quand bien même celle-ci était circonscrite à l’étroit univers d’un petit bonhomme sans plus grande ambition sinon celle d’en finir une bonne fois pour toute avec un séjour qui selon lui durait depuis assez longtemps. Toujours un mauvais calcul de prendre les gens pour des cons, même un comptable, chauve, gris, maussade, et présentement passablement enragé.

Car alors que les mômes se renvoyaient la balle, ou du moins le comptable masqué, celui-ci comptait. Un, deux, trois, etc… et à mesure calculait, repérait ses cibles du bout des doigts, silencieux, asservi par l’hystérie d’une horde de morveux, docile comme il avait toujours su l’être, savonnette ambulante, et présentement trou noir incarné – in carné, dans la chair donc- qui, sans en avoir l’air, était réellement en train de foutre un fameux bordel dans la belle organisation cosmique. Ainsi, au lieu d’obéir à la logique particulière et pour autant fantaisiste des garnements, Honoré Montcorget la retournait, déstructurait leur alphabet pour y commettre en lieu et place un chaos qui n’appartenait qu’à lui. Et pour la première fois de son existence il fut l’artisan d’un désordre dont lui-même n’avait jamais soupçonné l’existence, à savoir, à base de cul.

Oui, de cul. C’est à dire une chose qui n’appartenait pas au domaine de l’enfance, et pas même à ses habitudes propres, quelque chose qui lui échappait pour autant, par tous les pores de sa peau, depuis que la belle Lubna avait fait éclore une antédiluvienne libido, préhistorique même, fossile, et faut faire gaffe avec les fossiles, parfois ils deviennent fissibles. Ainsi donc, le Jour du Punk aurait pu s’appeler le Jour du God’ enfin si l’auteur peut se permettre, car alors que les Régulateurs s’attendaient à ce que le comptable cosmique sème « Karl Gustav » dans son propre oubli, ce fut au contraire un tout nouveau paysage qui s’offrit au cœur même de la crèche, à savoir l’équivalent d’un sex shop biblique. En lieu et place du parc à jouet jéroboam se mit à apparaître des bites de plastiques roses azurés, des engins pantagruéliques et invraisemblables en forme de n’importe quoi, mais d’inspiration phallique ou vaginal, des clitoris insensés embrasés comme des coucous lumineux, des nibards ronds comme des outres à lait, des fesses et des chattes affolées et affolantes.

Les gamins commencèrent à se sentir bizarre.

Soudain ils se mirent à songer à la copulation sans en avoir ni les dispositions, ni le langage et c’est dans une confusion générale que naquirent dans leurs crânes calculés et calculateurs des crépuscules de forme orgasmatoire et des supernovas érectiles à savoir du type éjaculantes mais précoces, et pour cause. Et que se passe t-il quand, soudain, l’enfant jouit ? Hein ? Qu’arrive t-il quand le macrocosme et le microcosme s’emmêlent, si j’ose dire, le pinceau, eh bin, en fait pas grand chose. Quelque part dans l’espace se mit à flotter un genre de sperme cosmique, du jus d’étoile prêt à féconder le premier vaisseau spatial venu, et le fameux trou noir, dit Karl Gustav, au lieu d’aspirer le vide, aspira à la vie (et au vis) du genre gros désir ambulatoire, attiré par l’odeur du rut, zigzagua lentement entre soleils et planètes, habités ou non, avant de féconder un pauvre météorite qui passait par-là et n’en demandait pas tant. La chose intersidérale, crachée de quelques noyaux stellaires en fusion, se mit à bourgeonner comme un adolescent en pleine puberté, jusqu’à prendre une belle teinte genre bizarre, à savoir entre le bi et l’art mais avec un z dedans, ce qui n’a pas vraiment de sens en soi, mais c’est bien le principe même des choses bizarres. Et tandis que le parc à jouets cosmique était bouleversé par une libido inassouvie, la bonbonnière mathématique s’ouvrit d’elle-même comme une vulve en manque, expulsant sans heurt la petite bande vers l’astroport. En fait ils allèrent plus loin même, car sans s’en rendre compte, tous se retrouvèrent à nouveau dans l’appareil, en route vers leur destinée et, accessoirement leur destination.

Montcorget retira son masque, éreinté par l’étrange partie de cache-cache qui venait de transformer les Régulateurs et leur système en foutoir au sens strict du terme. Dans l’astronef tout le monde se regardait hébété, pas certain d’avoir tout compris à ce qui se passait, mais bien heureux d’être sorti de cet enfer cosmologique.

Seule une personne semblait encore disponible du point de vue du bulbe, et cette personne fixait le comptable avec des yeux nouveaux. Les yeux d’une femme amoureuse, la fixité dans la pupille, la peau parcourue par la chair de poule, les pores dressés comme un million de petites érections matinales. Assise toute droite sur la couchette métallique de la cabine où les avait expulsés la sainte colère du comptable, les seins dressés et rendus pointus par l’orgueil, la fierté d’être une femme sans doute, ou du moins de se sentir telle quelle, rendue à elle-même, car le cœur battant, battant pour son nouveau héraut – héros aussi, cela va sans dire – un petit comptable grisâtre au cœur duquel, sans le voir ou du moins sans le savoir jusqu’ici, elle avait inspiré la fougue et la liberté. Lubna fixait Montcorget, et aux creux de ses reins, le feu. Est-ce à dire que pour autant l’intéressé y comprit grand chose, et bien… et bien non évidemment.

Pour autant le voyage devait continuer, c’est pourquoi nous chapitrerons ici et laissons tout de suite le lecteur sur sa faim, parce que non seulement l’appétit vient en mangeant, mais qui plus est, pour mieux déguster il faut savoir attendre, un petit peu.

 

 

 

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