Schtroumphland 2

Leur correspondance avait continué après le mariage, comme des amis. Des amis qui essayaient d’éviter de se souvenir qu’ils se plaisaient un peu plus que comme des amis. Ce qui n’était évident ni pour l’un ni pour l’autre, à la grande surprise de Monsieur Noir ses émotions le poursuivaient. Elles le poursuivaient jusque dans l’exercice de son métier. Cinq minutes auparavant il concoctait un plan machiavélique pour déclencher un accident de voiture, cinq minutes après il se demandait ce qu’elle était en train de faire à l’instant présent. Une inattention dangereuse, il en avait parfaitement conscience, aussi décida-t-il du jour au lendemain de cesser de lui répondre.

La crise, la sienne, dura trois semaines. Entre temps elle lui envoya une dizaine de messages qu’il ne lut pas qui passaient de l’incrédulité à un chagrin à peine inavoué. Jusqu’à ce qu’une nouvelle annonce, un nouveau contrat vienne bouleverser leur vie.

 

Le contrat était arrivé alors qu’il avait choisi de s’éloigner un temps de l’Europe et du souvenir tenace de Yasmine, comme la plupart du temps le dossier rattaché contenait une photo de l’objectif. Il n’en revenait pas, c’était elle l’objectif.

Il n’avait jamais eu à questionner son travail à ce sujet parce que jusqu’ici aucune de ses cibles n’était des proches, d’autant moins qu’il n’avait à proprement dit personne de proche, pas même un animal de compagnie, jusqu’à Yasmine précisément. Il lui était pourtant déjà arrivé de refuser des contrats et il aurait pu rejeter celui-ci mais dès lors ses commanditaires qui qu’ils furent trouveraient quelqu’un d’autre. Et c’était un autre territoire sacré qu’il risquait d’emprunter en cherchant à savoir qui voulait la mort de la seule personne qui l’ait jamais ému. Mais c’était le seul possible s’il voulait la sauver. Il n’avait rencontré que deux fois en 10 ans l’homme qui se chargeait de centraliser les demandes. Officiellement avocat, il faisait partie de ces personnages des zones grises de la société, dont on ne sait jamais rien et qui arrangeait tout sur quelques coups de fil. Rouage auxiliaire des états, des grands groupes, de certaines organisations plus ou moins connues ou plus ou moins secrètes, leur nom n’apparaissait jamais nulle part mais leur carnet d’adresses était tout. Mais à quoi bon le joindre, il savait qu’il refuserait, et lui expliquer qu’il connaissait la cible ne changerait rien, ça risquait même de compliquer les choses. Il devrait se débrouiller seul.

Yasmine avait finalement déménagé du Maroc vers la France, suivit son mari près de Bordeaux dans une grande propriété héritée paraît-il de sa grand-mère. En fait, en mots, elle avait l’impression d’avoir perdu son paradis marocain pour vivre un rêve de petite fille qu’elle lui racontait chaque fois qu’elle pouvait. Sa belle-famille était un peu spéciale selon ses critères, à vouvoyer leurs enfants par exemple, mais elle s’y faisait. Les beaux-frères par contre, comme elle lui raconta, lui donnait plus de mal, jeunes mâles arrogants comme ils étaient, toujours prêts à entraîner leur frère aînée dans des escapades, surf, boîtes de nuit, parapente, Jérôme était un grand sportif autant qu’il était un grand gosse. Fort de ces renseignements, il se mit à les surveiller les uns comme les autres. Mais il ne lui raconta rien bien entendu. Pas question qu’elle sache ce qu’il faisait pour vivre, pas question de l’affoler en lui racontant cette histoire de contrat. Mais incidemment, l’esprit préoccupé, engagé affectivement, il commit une erreur. Il ne s’en rendit même pas compte, ce qui était encore plus grave. Lui qui observait tout ne remarqua qu’on l’observait lui-même depuis peu, depuis qu’il s’était approché d’un peu trop près des deux frères.

–       Monsieur l’expert !

Xavier, le frère cadet, le surpris dans un restaurant et il était manifeste que ce n’était pas un hasard. Monsieur Noir fut immédiatement en alerte, mais il était trop tard.

–       Pourriez-vous m’expliquer pourquoi vous nous tournez autour ?

C’est à ce moment qu’il remarqua les deux types assis à une table qui le fixaient. Soudain ça lui revint, il se souvenait avoir remarqué l’un d’eux deux jours auparavant. Comment cela avait-il pu se produire ? Lui qui ne faisait jamais d’erreur. Mais il savait bien comment et il se mit soudain à se haïr autant qu’il haïssait Yasmine.

–       Euh… je ne vous tourne pas autour, je suis ici pour affaire…

–       Et en plus vous mentez mal. C’est pour Yasmine ? Désolé vieux mais c’est trop tard, elle est mariée.

–       Franchement monsieur je ne vois pas de quoi vous parlez.

L’autre le toisa quelques instants.

–       En ce cas… vous voyez ces messieurs, ils sont policiers, ce sont des amis de la famille. Ne nous obligez pas à faire une enquête sur vous monsieur l’expert.

–       Faites autant d’enquêtes que vous voulez sur moi jeune homme, maintenant si vous permettez j’aimerais terminer mon dîner.

Il regarda son assiette puis Monsieur Noir avant de lancer crânement.

–       On se reverra…

Flic ou pas Monsieur Noir savait parfaitement disparaître d’autant qu’il n’ignorait plus qui le surveillait. La première erreur du jeune homme, il y en aurait d’autres. Il prit le premier avion, s’arrangea pour être vu, et retourna en ville un peu plus tard avec 15 ans de plus et des vêtements différents. Cette fois il redoubla de prudence mais sa surveillance ne lui apprit rien de plus que ce que Yasmine lui disait, elle était une jeune mariée comblée, même si….

Même s’ils étaient attirés l’un par l’autre et de plus en plus.

Même s’ils n’osaient se le dire.

Même si quelqu’un la voulait morte.

Comment était-ce possible ? Jamais aucune dispute avec Jérôme ? Aucun reproche à lui faire ? De son côté à elle c’était sans doute plus compliqué que ça, elle trouvait chez les deux hommes un genre de complément, et même si l’expérience avait tendance à l’emporter sur la jeunesse, elle aimait sincèrement son mari. Mais lui ? Jamais non plus aucun reproche à son épouse ? Pas un accrochage ? Ou bien était-ce une manière de masquer ses intentions ? Et pourquoi la vouloir morte et ne pas simplement divorcée ? Ça n’avait aucun sens. Sauf s’il pensait à son frère, sauf s’il pensait à sa famille. Comment ces bourgeois de province envisageaient en réalité Yasmine ? Elle les décrivait comme des gens charmants, un peu maniérés mais charmants, se pouvait-il qu’ils soient derrière tout ça ? Il retourna à son dossier, quelque chose lui avait échappé à nouveau. Le facteur h. Il y avait donc toujours un différentiel entre les faits et ce qui en était rapporté. L’observateur faisait tout. Excepté ici, et soudain ça le frappa comme une révélation, il n’y avait quasiment pas de différence entre ce qui était décrit et ce qu’il avait lui-même observé. Ce qui signifiait non seulement qu’il s’agissait quelqu’un de très proche, mais quelqu’un qui avait fourni des renseignements en imaginant lui-même tuant Yasmine. Quelqu’un dans sa vie quotidienne se voyait dans la peau d’un tueur… Quelqu’un la regardait tous les jours en l’imaginant morte. Mais pas assez courageux pour le faire lui-même et assez riche pour se payer ses services. Et il était cher, normalement cher comme on paye le luxe et l’excellence de manière générale. Pas assez courageux n’était peut-être pas le terme le mieux choisi. Personne ne voulait finir en prison, pas plus lui que celui ou celle qui la voulait morte. Disons plutôt d’assez déterminé pour faire appel à un professionnel comme on prend une arme mais que quelque chose retenait d’appuyer sur la détente. Un assassin dans l’âme pas en fait. Qu’est-ce qu’il le retenait comme ça si ce n’était pas la lâcheté ? Si ce n’était pas juste la perspective de la prison ? La position sociale ? Un meurtre n’était pas digne de lui ? Ou était-ce la peur de rater simplement son coup. Déterminé mais manquant d’assurance, déterminé mais trop snob pour tuer. Lequel des deux ? Le mari ou ses parents. A mesure qu’il réfléchissait il commençait à cerner son commanditaire. Et si c’était l’arrogant jeune homme, le frère, Xavier ? Mais pourquoi ? Par jalousie ? Tout était possible et il faisait un bon suspect. Excepté que le dossier comportait des éléments de vie privée qu’il ne pouvait pas connaître à moins de vivre avec elle. Monsieur Noir voulait bien qu’en étant membre de la famille il en savait beaucoup, pas ce qu’elle prenait à son petit-déjeuner, ni à quelle heure elle se levait tous les jours. Non il ne pouvait s’agir que de ses beaux-parents ou de son mari. Et en la circonstance il ne pouvait plus seulement rester en périphérie du jeu. Puisque Xavier l’avait repéré, puisque les flics l’avaient vu, autant se montrer.

Il se présenta le plus simplement du monde, informant par avance Yasmine de son arrivée, en se rendant sur la propriété où elle logeait. Il y avait ce qui ressemblait à manoir et qui a en jugé l’architecture devait dater du début du XIXème, époque où cette famille avait sans doute commencé à faire fortune. Ainsi que les ruines d’un château du moyen-âge dont on apercevait un donjon unique dépassant de derrière un chêne centenaire. La propriété s’étalait sur plusieurs hectares, on distinguait des vergers au loin, et un autre bâtiment, probablement pour stocker les fruits. L’ensemble était parfaitement tenu, les pelouses tondues, la piscine près du manoir dûment nettoyée, ils devaient dépenser des fortunes en jardiniers.

–       Oh comme c’est gentil à vous d’être venu !

Il avait prétexté un séjour dans la région, il la trouva bizarrement nerveuse alors que par mail elle s’était montrée même impatiente. Son mari était derrière elle qui leva les bras avec un sourire forcé sur le visage.

–       Richard comme c’est sympa de venir nous voir.

–       Je ne vous dérange pas j’espère.

–       Allons vous êtes un ami !

Difficile de sonner plus faux mais au moins il aurait essayé. En hôtes polis ils le firent entrer et lui offrirent un verre. Monsieur Noir sentait comme une tension entre eux et il en déduisit que sa visite en était la cause. Il demanda où étaient ses parents, il avait été enchanté de les rencontrer, mais ils étaient partis à Bordeaux voir des amis. Dommage, il aurait aimé prendre la température, puis comme de juste, presque comme il l’espérait, le cadet, Xavier débarqua à l’improviste. Deux jours auparavant Monsieur Noir s’était arrangé pour se faire voir. Juste ce qu’il fallait pour évaluer les capacités de l’ennemi en matière de surveillance. Elles étaient bonnes.

–       Tiens Monsieur l’expert ! Quelle surprise !

–       Xavier ! Si j’avais su…

Les deux hommes se jaugèrent un instant, et dans cet instant il sentit que son frère n’était au courant de rien.

–       Je ne pensais jamais vous revoir depuis la dernière fois.

–       Vous pensiez mal, ça arrive quand on est jeune.

Xavier esquiva avec ce sourire convenant qu’on lui avait appris à faire en la circonstance, mais il aurait juré avoir entendu ses dents grincer.

–       La dernière fois ? questionna Yasmine.

–       Figurez-vous que je suis passé dans la région, il y a de ça… combien Xavier… une petite semaine… et il est très protecteur avec vous Jérôme, il a peur que je veuille vous voler Yasmine.

–       Allons mais c’est ridicule Xavier, fit-elle un peu trop promptement

–       Oui surtout que vous n’êtes pas un objet…

Le jeune homme était blême, il n’était pas seulement en train de se moquer de ses menaces, il le défiait. Monsieur Noir comptait bien sur sa colère, les gens en colère commettent des erreurs. Mais au moins ne commit-il pas celle de se jeter sur lui ou de l’insulter.

–       Monsieur l’expert exagère, fit-il en se forçant à nouveau à sourire, j’ai peur que vous deveniez envahissant, c’est tout.

–       Xavier ! s’exclama Jérôme. Richard est mon invité tu permets ?

–       Oui, oui, ça va on sait…

Très formel, Jérôme se tourna vers lui.

–       Excusez le comportement de mon frère Richard, parfois il dépasse les bornes.

–       T’es décidément un faible, papa et maman ont bien raison.

Dans l’esprit de Monsieur Noir les pièces tombaient.

–       Excusez-moi Richard, je crois qu’il faut que je parle à mon frère…

Il se tourna vers l’intéressé, l’attrapa par le bras.

–       Toi j’ai deux mots à te dire, viens là…

Aussi curieux que ça lui sembla sur le moment Xavier ne se rebiffa pas, il suivit docilement son frère derrière la porte après quoi tout ce qu’on entendu furent des éclats de voix avec des mots comme « comment oses-tu » et « je ne te permets pas ! »

–       Je suis désolée, fit-elle.

–       Faut pas, tu n’y es pour rien. Ils te traitent bien au moins ?

Elle hésita une seconde, puis lui prit la main.

–       J’ai peur Richard, ils surveillent mes mails…

–       Qui ça ?

–       Je ne sais pas, je me suis fait pirater mon compte, tu n’as pas reçu mes derniers messages ?

–       Non, je ne les ai pas lus, excuse moi j’étais occupé. Tu as peur de quoi exactement ?

–       Je ne sais pas, j’ai peur…

–       C’est lui qui te fait…

Mais il ne put terminer sa question, elle lâcha promptement sa main alors que la porte s’ouvrait.

–       Encore toutes mes excuses fit Jérôme en entrant, son frère avait disparu. Ce poste de cadre lui ait vraiment monté à la tête je crois, il se prend pour mon aîné.

–       Ce n’est pas grave, j’allais partir de toute manière…

–       Oh non ! Restez je vous en prie !

Il resta le temps qu’il fallait pour ne pas paraître mal élevé, il avait sa réponse de toute manière. Et commençait à comprendre pourquoi Yasmine ne lui avait jamais parlé de ses inquiétudes.

 

Déguisé en femme, il monta dans le bus et se dirigea dans le fond. Centré sur son personnage il lui avait même inventé une démarche, comme s’il avait les hanches douloureuses. Oui elle avait raison, il pouvait être autre chose qu’un scorpion, comédien par exemple, ou ce qu’il voudrait, puisque pour la première fois de sa vie il envisageait de quitter ce métier. Mais avant il avait une leçon de chose à donner. Une fessée en quelque sorte. Une explication sur les risques qu’il y a de déclencher la colère d’un assassin à gage.

 

La première erreur commise avec lui, c’était Xavier qui s’en était chargé. Quoique pour être plus près des faits, Xavier c’était contenté de regarder. Regarder une équipe de flics en civil attraper Monsieur Noir dans la rue, le menotter puis l’emmener dans un chantier lui expliquer la vie. Une pluie de coups. En bon professionnels qu’ils étaient, ils ne le blessèrent pas sérieusement mais lui firent assez mal pour le laisser par terre avec ses menottes, inconscient. Il fallut ensuite se débarrasser des menottes, avec la tête en compote ce ne fut pas forcément simple, surtout en s’adressant aux commerçants. Ce fut un passant finalement qui le sauva avec une pince dans son coffre de voiture. Monsieur Noir se rendit ensuite à l’hôpital où on lui diagnostiqua deux côtes fêlées et un nez cassé. Il accepta de rester sous observation 24h après quoi, comme l’espérait le jeune homme il fila hors de la ville.

Il s’en alla sans idée de vengeance. Il était furieux mais la vengeance ne faisait sans doute simplement pas partie de son patrimoine génétique. Il était furieux mais froid comme une lame, et les lames ne se vengent pas. Il était inquiet aussi parce qu’il avait compris qui étaient ses commanditaires, les parents. Toute absence chez eux pouvait signifier un alibi, donc une tentative. Après tout qu’est-ce qui les empêchait de faire jouer la concurrence ? L’argent ? Ils en avaient autant qu’ils voulaient. Et puis il se dit qu’il était trop inquiet, réfléchissait trop, Yasmine n’avait qu’un seul péril à craindre, c’était lui. Il n’y avait probablement pas d’autre tueur simplement parce que les gens ne faisaient pas ça. C’était une démarche, il ne s’agissait pas juste de faire ses courses. Il décida de l’appeler et de tout lui dire, mais d’abord il fallait qu’elle vienne où il se trouvait à une vingtaine de kilomètres de Bordeaux.

Tout lui dire….

Comment était-ce possible ? Comment réagirait-elle ? Qu’est-ce que ça faisait quand on vous annonçait 1) qu’on était un tueur, 2) que quelqu’un avait payé pour vous tuer ? Un cas d’école, il n’en n’avait aucune idée.

–       Oh mon Dieu c’est Xavier qui t’a fait ça ?

–       Non ses copains flics.

–       Les copains de ses parents tu veux dire.

–       Yasmine il faut que tu t’en ailles de cette famille, il faut que tu te sépares de ton mari.

Elle prit ça pour ce que ce n’était pas, il le vit immédiatement à son regard contrarié.

–       Ecoute Richard….

–       Ecoute moi, je ne parle pas pour moi, je parle pour toi. Ta vie est en danger.

Elle fronça les sourcils.

–       Comment ça ?

–       Quelqu’un veut ta mort, et avant que tu me demandes comment je le sais je veux que tu me promettes une chose.

–       Ma mort ?… mais… mais qu…

–       Promets-moi.

–       Quoi ?

–       Que tout ce que je vais te dire tu le garderas pour toi, c’est important Yasmine.

–       Euh… oui… je promets…

 

Il pensait à tout ce qu’il lui avait dit ce jour-là, et comment elle avait réagi. D’abord incrédule, et puis maussade limite effrayée, avant de le remercier pour sa confidence. Il pensa à toutes les questions qu’elle lui avait posées par la suite, quand, finalement, pour la première fois ils avaient fait l’amour. Monsieur Noir ne se souvenait pas avoir jamais ressenti ça au lit. Lui qui n’avait eu que des partenaires de passage ou des call girl il découvrait ce que l’amour faisait sur la peau et dans la chair, et c’était beau.

Ils s’enfuirent le soir même mais rien n’est simple. Yasmine ne pouvait simplement pas quitter un mari qu’elle aimait toujours, ni imaginer qu’elle était surveillé jusque dans son téléphone. Aussi effrayée était-elle maintenant par ses parents, il fallait qu’elle lui parle, et en face. Monsieur Noir était totalement contre cette idée, bien entendu, mais il comprenait. Il comprenait d’autant qu’à son grand désarroi il sentait que son cœur balançait toujours. Et ça aussi comment lui reprocher ? Jérôme à priori n’était coupable de rien.

–       Où es-tu ? Je suis fou d’inquiétude !

–       A Paris.

–       A Paris ? Mais qu’est-ce que tu fais à Paris ?

–       Je t’expliquerais, viens.

 

Monsieur Noir descendit du bus en pensant à ce qui avait suivi, l’erreur qu’il avait commise lui-même. En voulant la protéger il s’était exposé, en s’exposant il l’avait également mise en danger. Yasmine avait donné rendez-vous à son mari dans un lieu public, à la demande de Monsieur de sorte qu’il puisse avoir un œil sur eux. Il n’avait pas vu venir les faux policiers en civil, n’aurait jamais imaginé qu’ils oseraient l’arrêter à la façon d’une arrestation de voyou, avec plaquage au sol et menottes, le tout devant les yeux effarés et effrayés de Yasmine. C’était le genre d’erreur qu’il n’aurait jamais commise avant, à commencer par croire que certaines personnes n’étaient pas prêtes à tout. Il était pourtant bien placé pour savoir que l’humanité n’était souvent qu’un verni, une couche superficielle posée sur la barbarie toujours bien vaillante après des siècles de civilisation. Bien placé pour savoir que justement certaines personnes étaient même prêtes à engager un tueur pour n’importe quelle raison.

Il suivi la rue sur une centaine de mètres, tourna à droite et entra à l’intérieur d’un immeuble cossu où il était déjà entré trois jours auparavant, sous le même déguisement. Pour chaque repérage il faisait toujours beaucoup de photos, en alignant les clichés qu’il avait faits du bureau de Jérôme, il avait le portrait faussé d’un homme bien dans sa peau, sûr de lui et fier de ses trophées sportifs, rien à voir avec l’homme que lui et Yasmine avait découvert cette nuit-là. Cette nuit où ils auraient dû mourir. Tout de suite après son arrestation, il avait forcé sa femme à le suivre dans un hôtel et l’avait proprement violée. Après quoi les faux flics étaient venus la chercher à son tour. Il dévissa l’ampoule du bureau et la remplaça par la sienne. Puis il sortit une bombe de désodorisant et en aspergea la pièce jusqu’à avoir vidé le flacon, saturant la pièce d’essence de pin pur. L’odeur était puissante mais elle s’atténuerait, l’important c’était l’effet que produirait les flammes sur l’essence quand l’ampoule éclaterait. Puis il sortit avec sa démarche particulière de femme aux hanches douloureuses.

 

–       Alors monsieur l’expert, comme on se retrouve.

Ils les avaient conduits dans une usine désaffectée de la banlieue parisienne, les cinq faux flics, Xavier, Jérôme et le troisième frère, Fabrice. C’est là qu’il comprit que les deux leur avaient joué la comédie le jour de sa visite. Les parents n’y étaient pour rien, ou presque. On ne peut pas simplement dédouaner les parents des comportements de leurs enfants, surtout quand ils prenaient le monde pour leur parc à jouet.

–       Bonsoir Xavier…

–       J’en reviens pas quand même, alors c’est lui que tu as engagé ? fit Jérôme avant de rire. C’est pas de chance hein ?

–       Oh ça va… a fait Fabrice

–       Je peux vous demander pourquoi ?

–       Pourquoi quoi l’expert ? lança sèchement Jérôme en le giflant.

–       Pourquoi m’engager plutôt que de divorcer.

–       Parce qu’on ne divorce pas dans ma famille voilà pourquoi. J’ai une éducation moi et mes parents sont très catholiques.

–       Et puis surtout, a ajouté Fabrice en ricanant, tu te ferais déshériter les connaissant.

Yasmine ne disait rien. Le visage fermé elle fixait un point au loin, comme si elle essayait de s’enfuir de cet endroit par la seule force de son esprit.

–       C’est probable oui, pouffa-t-il à son tour… mes parents sont très vieux jeu… et puis vous êtes arrivé… vous savez quand j’ai compris que c’était vous l’homme qu’on avait engagé ? Quand vous êtes venu nous voir… Xavier me l’avait dit, il en était certain, mais je ne le croyais pas. Je croyais que vous étiez juste un pauvre type amoureux de cette salope.

A ces mots elle leva les yeux et cracha :

–       Je vois qu’une seule salope ici et c’est toi !

Cette fois ce fut Xavier qui la gifla.

–       Ferme ta bouche la mouquère, tu nous as assez emmerdés, toujours à te plaindre que ton Jérôme n’était pas avec toi. Comme si c’était ta propriété salope.

Du sang perlait légèrement de sa lèvre, et ça lui faisait comme une douleur dans le crâne de voir ça, une douleur qui le rendait presque ivre. La colère, la rage, la haine, tout en même temps qui se comprimait entre ses tempes.

–       Bon ça suffit, on a assez perdu de temps, vous savez ce qui vous reste à faire, lança Jérôme aux nervis.

–       Toujours pas assez de courage pour faire les choses vous-même hein Jérôme.

Il sourit et dit :

–       Eh oui, désolé, je ne suis pas un tueur moi.

Ça le fit rire et il s’en alla suivi de ses frères et de deux des nervis. Comment avaient-ils l’intention de les éliminer ? Il y avait un bidon d’essence à droite de Monsieur Noir, pas besoin de beaucoup d’imagination. Il voyait déjà le rapport de police, dûment renseigné par une âme anonyme mais compliante, Yasmine s’enfuyant avec un tueur à gage, conclusion, le tueur à gage et elle éliminés dans un règlement de compte. Sa seule identité professionnel leur avait donné l’alibi qu’il n’avait pas pour la tuer. Et tout ça finalement pourquoi ? Parce que trois petits hommes avaient été éduqués à se penser comme des rois. Trois petits hommes qui ignoraient la longévité de Monsieur Noir dans ce métier, et l’auraient-ils su, se seraient-ils méfiés, sans doute pas, le roi ne regarde pas sous ses pas. Personne ne le fait. Et parfois on a tort.

Quinze ans de métier donc, et des imperfections. En quinze ans il avait eu le temps de risquer sa vie maintes fois. Que son traquenard ait été découvert ou qu’un intermédiaire l’ait dénoncé, il n’avait pourtant jamais renoncé. Sa réputation était en jeu. Ce n’était pas non plus la première fois qu’il se déboîtait un pouce pour forcer le passage de menottes. Ni la première fois qu’il se retrouvait ainsi prisonnier de trois hommes. La seule différence c’est que cette fois il y avait Yasmine, et qu’il avait la haine. Mais peut-être qu’au fond ça ne faisait aucune différence. Peut-être que cette haine elle avait toujours été en lui, sous-jacente, nourrissante, Yasmine n’était que l’étincelle qui manquait à son émancipation. Ce fut bref et barbare. Yasmine n’avait jamais vu quelqu’un mourir, à main nue ou avec une arme à feu, comme cette fois-là, c’était abominable. Et pendant ce bref moment elle se demanda de qui elle était tombée amoureuse. Ce sentiment de panique qu’on éprouve en se disant qu’on se trompe de personne, submergé par la mémoire d’un viol. Elle ne savait plus où elle en était et il la libérait déjà.

–       Viens, tirons-nous de là.

 

Il y a des conséquences à chaque chose. Mettre en colère un tueur en avait, tuer trois hommes et disparaître également. Pendant des mois Jérôme et ses frères vécurent sous surveillance policière, mais cette surveillance ne comprenait pas celle d’un bureau vide et Jérôme, brûlé au 4ème degré mourra des suites de ses blessures. Fabrice fut le second. Vivre sous surveillance policière ayant aussi des conséquences, il ne fallut pas attendre longtemps que pour le jeune homme, éprit de surf et de liberté comme il était, s’enfuit au nez et à la barbe de ses gardiens, et soit retrouvé sur la plage, la nuque brisée. Xavier attendit plus longtemps. Assez de temps pour devenir totalement paranoïaque et être brièvement interné. Il attendit le temps nécessaire à vrai dire pour être mûr pour Monsieur Noir, et le suicide qui lui prépara.

 

–       Tu m’aimes ?

–       Pourquoi les filles vous posez toujours ce genre de question ?

–       Qu’est-ce que t’y connais toi en fille !?

Il se pencha et l’embrassa les yeux fermés. Le contact de la photo, son odeur acide. Il releva la tête.

Oui il y avait des conséquences à tout, tuer trois hommes à main nue dont un armé avait aussi des conséquences. La vie n’est pas un set de cinéma. Le nervis avait eu le temps de lui tirer dans l’épaule avant de mourir, la balle l’avait traversé pour finir dans le sein droit de Yasmine, lui perforant le poumon.

 

Elle le regardait, les yeux étincelants de bonheur, jubilante, comme il s’en souvenait, comme lors de leur première rencontre, une photo qu’il avait piqué sur sa page Facebook peu après son décès. Il ne devenait pas fou, il le savait. Il gérait comme il pouvait. De toute façon il se sentait comme ces amputés et leur membre fantôme. Elle était là sans l’être. Il ne savait pas combien de temps ça durerait, il prenait ça comme on porte un fardeau, tôt ou tard faudrait le poser. Tôt ou tard.

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