Planck ! 16

Il se faisait appeler Assassin, mais il préférait qu’on y mette le titre, Général Assassin. On l’appelait également Vent Maudit, Le Grand Sicaire, le Faucheur, mais son surnom préféré c’était celui que lui avaient donné les Cloportes d’Henry, une tribu nécrophage aux ordres des Orcnos et qui avaient servi sous les siens comme mercenaires : Mauvaise Haleine. Il trouvait que ça avait quelque chose de particulièrement menaçant, comme une malédiction qui sortirait de la bouche. Et il faut bien reconnaître que sa bouche ne s’ouvrait pas souvent pour annoncer des bonnes nouvelles. En fait, rien que de regarder sa bouche s’ouvrir ressemblait à une mauvaise nouvelle, et c’en était bien une, puisque le Général Mauvaise Haleine Assassin avait effectivement une haleine de charogne au soleil. Mais ça personne autour de lui n’aurait tenté de lui expliquer, même si de la part des Cloporte d’Henry ça restait un compliment. Mauvaise Haleine Assassin avait un caractère à peu près aussi épouvantable que l’odeur d’urine, de pizza froide, de méthane, de mégot froid, et de hamburger frit qui remuglait depuis son estomac jusqu’à sa bouche à chaque fois qu’il l’ouvrait pour dire un mot. Chaque fois qu’en plus du tout à l’égout, on avait le spectacle de ses chicots jaune foncé, déchaussés, ébréchés, dispersés sur des gencives pâlottes luttant pour articuler avec sa langue chargée, blanche, fond jaunâtre, épaisse comme une corde pleine de salive avec laquelle il se faisait un plaisir de vous postillonner la gueule, ajoutant à la vue et à l’odeur, une sensation humide de toucher. Un caractère de merde donc. Et pas question pour lui qu’il compense avec une bonne odeur de stick ou de déodorant bon marché, comme avaient coutume de le faire les humains civilisés. Non, pas question, il était à peu près comme tous les garçons de son âge, puer des bras et des pieds ne le dérangeait pas, au contraire, c’était une façon de marquer son territoire. Une façon d’assumer sa voix qui partait en vrille et les furoncles qui pizzaifiaient son visage maigre et étroit. De dire j’existe puisque j’ai dix sept ans. Et pour tout dire, qu’on soit ou non un éléphant rose, c’était parfaitement insupportable.

–          Ils sont en route pour Mitrillon, il faut les intercepter avant qu’ils n’arrivent.

–          Combien ça me rapporte à moi fils de pute ? refoula Mauvaise Haleine, qui en plus de tout le reste trouvait que ça faisait très bien de glisser un mot ordurier dans chacune de ses phrases.

–          Le tarif habituel.

–          Le tarif habituel, le tarif habituel ! Tu veux pas que ton patron me lèche le trou aussi Fabulous ? Je sais très bien c’qui vous coûteraient ces enculés de mes couilles s’ils vous la refaisaient aux gogues. Des zilliards !

Il ne disait pas G.A.G ou Grande Assemblée Galactique, jamais, il disait gogue parce que ça faisait plus cool.

Devant l’urgence et la soudaineté de la situation, Giovanni Fabulous avait dû faire face à son aversion des solutions expéditives. Tout éléphant rose et pacifique qu’il était, il préférait ça que de se retrouver licencié pour faute grave et retourner paître dans la savane avec les autres. Chercher soi-même sa pitance, à l’est d’Eden tout ça, plutôt que de payer quelqu’un pour le faire. Non, tout plutôt que ce cul-de-sac.

–          Combien ?

–          15 % sur ce que vous économiserez.

–          C’est beaucoup trop, on ne t’en proposera pas plus de 5% et encore, si j’explique moi-même la situation à Master D.

–          13.

–          Non, impossible, écoute ce n’est pas grave Général, tu n’es pas le seul pirate de l’espace, tu es l’un des meilleurs, mais tu n’es pas le seul. Tant pis.

–          L’un des meilleurs ? Je suis le meilleur ! Le Numéro UnoNumba One ! Enculé de ta mère !

–          Les Martiens du Mozambique ne sont pas mal non plus.

–          Quoi ! ? Tu prononces ce nom ici ? Tu insultes mon air, trou à merde ! ?

Et là-dessus de sortir deux tromblons de compétition et de tourner autour de lui en hurlant. Mais Fabulous savait qu’il ne lui ferait rien. Le Général Mauvaise Haleine Assassin, était comme tous les mercenaires, pirate ou non, plus vénal que stupide. Finalement ils s’accordèrent sur un petit 6%, face à ce genre de personnalité égocentrique et unidimensionnelle, Fabulous était un habile négociateur. La plupart de ses gros clients lui ressemblaient, les armes et l’haleine de merde en moins, mais pas toujours. Ce n’était pas non plus pour rien qu’il avait été nommé trois fois au top ten des meilleurs commerciaux de D-Mart Intergalactic. Il repartit à bord de son appareil privé, le Paloma, un genre de lupanar automatisé en forme de coquille d’escargot à l’envers et dont les flancs immaculés luisaient sous les rayons de l’énorme soleil près duquel orbitait le vaisseau du Général depuis quelques mois, depuis qu’une route commerciale avait été ouverte par ici entre les galaxies d’Amphitryon et de Piranèse.

Assis dans son fauteuil de commandement, sirotant un gobelet de 4 litres de soda supporté par un genre de petits robots ailés avec de longues mandibules de scarabée, le Général Mauvaise Haleine Assassin regardait l’astronef s’éloigner avec un de ses sourires bestiaux qui avait fait sa réputation.

–          Faut vraiment que ce gros enculé de tas de viande rose soit flippé comme une nonne lisant le Kama Soutra pour me demander mon aide. Tabor à combien est coté le terrien à la Loterie ?

–          14 points, et il continue de grimper, on va atteindre des records historiques, annonça l’intéressé, une sorte de mille-pattes de 500 kilos, dont la moitié du corps était dressé devant un tableau de bord tactile absolument lisse qui clignotait lentement dans une polyphonie de couleurs mornes.

–          Et il veut qu’on les balance dans l’espace ? Ah, ah, il est pas bien, dès qu’on les aura rattrapés je les vendrais à Bamoth, ce vieux salopard m’en donnera une fortune.

–          On aura peut-être pas besoin d’aller jusque là, objecta Tabor que l’idée de commercer avec un des pires officiers Orcnos n’enchantait pas plus que ça. Les ikarios prétendent qu’ils en possèdent un échantillon, c’est un veldasien qui le leur a donné.

–          Outre à caca ! Les veldasiens seraient pas foutus de trouver leur bite si on leur demandait, ces ikarios t’ont raconté des conneries !

Tabor aurait bien fait remarquer que les veldasiens ne possédaient aucun appareil génital de ce genre là, mais il savait que le gamin, comme il l’appelait pour lui-même, détestait la contradiction, et puis n’ajouta t-il pas qu’on partait immédiatement pour les îles d’Hares où les ikarios avaient installé leur camp de base ? Lui aussi savait qu’on pouvait compter sur la vénalité du Général plus que sur son intelligence. C’est pourquoi il avait fait mention des mercenaires, ce qu’il ne lui avait pas précisé en revanche c’est qu’ils pensaient que l’échantillon était magique. D’une part parce que le gamin aurait qualifié ça de superstition de merde de lézard à la mord moi les couilles, ou quelque chose dans ce genre là, d’autre part parce que le pilote mille-pattes savait que les ikarios possédaient des appareils de mesure qui, aussi étranges puissent-ils être, étaient capables de détecter des choses qu’aucun esprit humain ne pouvait percevoir, et qui pour lui valait sans doute beaucoup plus que de l’or.

 

L’Equarrisseur, l’intercroiseur lourdement armé de Mauvaise Haleine Assassin quitta donc les environs du soleil géant que les humains appelaient le Circacien, actionnant les gigantesques tuyères qui propulsaient les 176000 tonnes de sa coque, dont la forme rappelait à la fois un requin et un sous-marin. Un sous-marin grand comme l’atlantique avec un sourire et des yeux de requins de bande dessinée qui souriait méchamment aux étoiles. Il fut sur place vers ce que l’on pourrait qualifier « le lendemain », si dans l’espace les journées avaient fait 24 heures, ou si qui que ce soit à bord avait eut un biorythme conditionné par les rotations de la terre autour du soleil. D’un point de vue terrien, il avait en réalité mis douze millions d’années-lumière, une peccadille que les turbines de l’appareil avaient avalée comme on suce des spaghettis. Toutefois, si un terrien s’était trouvé à bord, la relativité du temps aidant, cela lui aurait paru des mois, ou plutôt des minutes longues comme un mois entier. De très, très longues minutes donc, en compagnie d’un gamin de dix sept ans boutonneux et malodorant occupé à délirer dans sa console de jeu en écoutant du trash métal.

Oui, dedans, la Nexus 6©, l’ultime console de jeu de chez D-Mart Interactive™ était un genre de sarcophage ovoïde aux formes aérodynamiques, suspendu au plafond de la cabine par des câbles d’alimentation, plein d’une sorte de gelée bleutée qui miroitait légèrement. Ça ne vous rappelle rien ?

Mauvaise Haleine Assassin s’agitait dedans comme un gosse plongé dans sa baignoire tout habillé, sa voix, qui surgissait à travers la paroi en avait d’ailleurs l’écho. Il jouait à Viandare XXX©, un jeu de shoot them up se déroulant dans la jungle où le but était de tuer le plus grand nombre de monstres-zombies et ramasser le plus de filles.

–          AH AH JE T’AI EU BOUCHE MERDE ! TU CROYAIS M’AVOIR HEIN ! TU CROYAIS M’AVOIR !

Mais même pour un non-humain c’était passablement insupportable, d’autant que la musique ne hurlait pas seulement à l’intérieur du sarcophage, mais résonnait dans tout l’appareil, du museau jusqu’aux tuyères, et que si l’espace avait possédé la moindre molécule d’air, on aurait pu entendre vibrer les riffs de guitare à son passage. A bord, tout le monde portait des casques antibruit, même ceux qui n’avaient pas d’oreille, avec ce genre de vrille à base de hurlement, d’ampli saturé et de sang qui coule, on ne savait jamais comment ça pouvait vous rentrer dans la tête. Il est vrai qu’à bord, nombreux étaient ceux qui savaient qu’on pouvait polluer l’esprit avec simplement autre chose que des mots, ou des bruits de corde électrique, que ce que ce qui comptait plus c’était avec quoi on les chargeait, l’intention, le sens qu’on y mettait, l’esprit qu’on y invoquait en les construisant ce que certains appelaient le flux et d’autres l’inspiration. Ce qu’avaient décelé les étranges appareils des ikarios en examinant l’échantillon.

 

–          Un terrien ça ? Tu te fous de ma gueule enculé de ta mère ?

Vautré ventre à l’air, une jambe négligemment passée par-dessus un des accoudoirs du fauteuil, exposant au nez de tous le poison qui s’exfiltrait de ses baskets trouées, Mauvaise Haleine Assassin examinait le tube d’un air circonspect.

–          Ce n’est pas un humain, reconnu Charme, le chef des ikarios. Mais tu peux faire le test, c’est du pur terrien.

–          Ah ouais ? T’as intérêt à être sacrément sûr de ton coup pour me dire ça fils de pute ! Tu sais que j’ai le meilleur testeur d’espèce de l’univers ! La poule de luxe des commerciaux de l’agro-alimentaire ! La Rolls des traceurs génétiques.

–          C’est quoi une Rolls ?

Le Général n’en savait rien non plus, il avait entendu ça dans un de ses jeux, une réplique qu’avait balancé un parrain de la mafia devant lui dans une scène cinématique.

–          On s’en branle ! Tab’ tape moi ça ! lança t-il en jetant en l’air le petit tube.

Le mille-pattes, dans une combinaison anti-gravité – celle de cette planète ne lui permettait guère de se déplacer normalement – la saisit au vol à l’aide d’un petit appendice automatique puis fit crisser l’espèce de bouchon qui fermait le tube, désactivant le liquide aqueux et phosphorescent dans lequel flottait Gottlib Raoul et qui n’était en réalité rien de plus qu’un rayonnement ionique dont l’hyperactivité le rendait comme consistant. Le mini caniche tomba au fond du tube avec un petit plop ! Tel un jouet un Kinder Surprise dans un tube testeur. Tabor déversa dessus quelques gouttes d’un liquide transparent, le petit caniche se mit à virer au blanc brun. Le mille-pattes agita le tube, pour qu’il soit bien imprégné puis glissa le tout dans un boîtier d’apparence métallique qui bourdonna quelques secondes avant de délivrer son avis.

Ils étaient installés à la terrasse d’une cantina, au creux d’une petite crique ensoleillé léchée par les vagues mousseuses d’une mer couleur de mercure sur laquelle flottait une légère odeur d’ammoniac, derrière Charme, se tenaient quelques-uns de ses hommes, le visage couturé, l’air mauvais, armés jusqu’aux dents, les bras ou le crâne ceints de gris-gris dans des petites sacoches en cuir, et qui buvaient de la bière de champignon en grommelant entre eux, pour autant que des sifflements et des coups de langue puissent constituer un genre de grommellement.

–          Il a raison, c’est du pur ! annonça Tabor gaiement.

Mauvaise Haleine leva vers lui un sourcil étonné puis se tourna vers l’ikarios.

–          Et il t’a refilé ça en échange de ce qu’il me devait c’t’enculé ?

Il rigola.

–          Oui, mais mes gars lui ont quand même donné deux jours pour payer. Si on commence à accepter ce genre de condition, les fermiers vont tous se mettre à te payer en animaux vivants.

–          Putain z’ont bien fait connard, c’est pas une putain de ferme mon Equarrisseur ! Tab’ embarque moi ça, on retourne à la maison, c’est d’la pisse de kobos ici leur bière, dit-il en renversant la chope pleine qu’il avait devant lui alors qu’une serveuse était occupée à les servir. Il rigola.

–          Une minute, nous avons eu des frais pour sortir de Velda, la S.F, tout ça, il a fallu payer pour qu’ils ne fouillent pas les soutes, protesta Charme.

–          Qu’est-ce tu veux que ça me foute face de bite ? Tu me prends pour ton banquier ? t’auras ta part sur ce qu’il me doit, comme prévu, c’est tout.

–          Alors dans ce cas là on va avoir un problème, gronda tranquillement le chef des ikarios, tandis que ses hommes tournaient lentement leurs énormes têtes écailleuses vers eux.

Mais à peine avait-il prononcé ces mots qu’un essaim d’engins volants, gros comme des oranges surgissaient autour deux, pointant leurs canons rotatifs sur les lézards. Charme reconnut immédiatement là un des fleurons de la technologie militaire, une RucheÒ, et poussa un cri. Etait-ce un cri de désespoir, ou bien un cri de guerre ? On ne le sut jamais. Avant que ses hommes n’aient remué un muscle, ces mêmes muscles et tout le reste étaient pulvérisés dans l’atmosphère, comme si les milliers de projectiles avaient voulu saupoudrer l’air avec de la viande. Le visage moucheté de sang jaune, et le sourire jusqu’aux oreilles, Mauvaise Haleine Assassin croassa :

–          Un problème ? Quel problème ?

Puis il se leva et marcha dans la flaque qu’avait laissé le corps de Charme et ramassa un de ses gris-gris que les balles n’étaient pas programmées à viser en priorité et qui était encore à peu près intact. Il s’en échappait une petite poudre duveteuse rouge brun, Mauvaise Haleine ricana et s’adressa à la flaque.

–          Et ça te sert à quoi ça tas de merde hein ? Puis comme un schizophrène en pleine crise il se mit à brailler : AH AH JE T’AI EU BOUCHE MERDE ! TU CROYAIS M’AVOIR HEIN ! TU CROYAIS M’AVOIR !

 

X911 avait raison, ce n’était pas désagréable du tout, un peu bizarre au début, mais on s’y faisait très vite. C’était Berthier qui s’était lancé le premier, bras en l’air vers le portillon ouvert. La masse liquide qui ressemblait à du formol sembla couler sur ses mains, mais envelopper serait peut-être un meilleur terme, comme une sorte de crème épaisse et transparente qui aurait commencé à se glisser entre ses doigts puis qui l’aurait aspiré avec un bruit dégoûtant de mouillé qui fit pousser un petit cri à Superbe, pourtant bien vite rassurer par l’enthousiasme du commercial.

–          Oh c’est marrant, je respire normalement ! s’écria t-il, sa voix se répercutant avec des échos étouffés à travers la paroi de l’œuf.

Il gigotait doucement, les yeux écarquillés comme ceux d’un enfant.

–          Bon, ça sent un peu le désodorisant à chiotte mais c’est marrant ! J’ai même pas l’impression d’être…

Et puis il ne bougea plus du tout, immobilisé dans une pose ridicule de dormeur. Et en effet, il dormait, ses ronflements discrets en témoignaient, les autres étaient stupéfaits, X911 les rassura.

–          L’amyose, le liquide qui remplit vos couchettes est une substance intelligente qui vous nourrira par induction dermique et vous protégera par sa densité des effets indésirables de l’hypervitesse. Elle contient également un alcaloïde qui vous gardera en sommeil profond le temps du voyage. Pour le réveil, ne vous inquiétez pas, les couchettes sont programmées pour vous réveiller dès que nous serons arrivés.

Il ne précisa pas toutefois que ce ne serait pas un sommeil sans rêve.

–          Combien de temps doit durer le voyage ? demanda Jean-René qui, en dépit de sa condition particulière, n’était pas certain d’avoir envie de finir dans un genre de bocal à formol pour autant.

–          Si je compte en tant humain, environs 8 milliards de vos années-lumière.

–          Quoi ? Mais on sera mort et enterré d’ici là ! s’exclama Ronga, avant d’ajouter. A moins qu’on ne puisse pas mourir…

–          Si bien entendu, vous pouvez mourir, même avec votre clé vous pourriez mourir, si vous le choisissiez, mais d’une part l’hypervitesse réduit considérablement le temps de voyage, d’autre part l’amyose gèle votre mécanisme de vieillissement.

–          Alors si on restait là-dedans, on resterait éternellement jeune ? demanda Superbe que l’idée de vieillir angoissait déjà sa jeune tête.

–          Oui, mais je ne crois pas que vous auriez envie de rester jeune toute votre vie dans un œuf, fit remarquer la fontaine à eau.

–          Peut-être, mais comme ça on pourrait voyager dans le temps, rétorqua la jeune femme en regardant maintenant sa couchette avec des étoiles dans les yeux. Vous imaginez, avoir toujours vingt ans à la bonne époque ? s’exclama t-elle en se tournant vers les autres.

–          Mouais… grommela Montcorget qui ne se souvenait ni d’une bonne époque en particulier, ni d’avoir jamais eu vingt ans. J’parie qui y’a un hic.

–          Eh bien c’est à dire que chaque fois que vous ressortez de là, votre système se remet en route, à force vous n’auriez plus 20 ans à la bonne époque, et puis les séjours prolongés sont déconseillés.

–          Pourquoi ? s’enquit Ronga.

–          Oh parfois quelques problèmes de mémoire cellulaire, l’organisme oublie de fonctionner normalement, mais ne vous inquiétez pas, notre voyage sera trop court pour que cela arrive.

Il se garda toutefois de leur parler de ces cas, qui après avoir voulu jouer les immortels dans leur œuf, s’étaient retrouvés à leur réveil avec un troisième bras leur poussant naturellement et sans même que l’on puisse le qualifier de cancer ou d’anomalie génétique. Il semblait simplement que faute de pouvoir se référer à une routine quelconque programmée par les enzymes ou le code génétique, les cellules oublieuses venaient à s’inventer de nouveau système au point de refondre l’anatomie tout entière. Il s’en garda d’en parler parce que d’une part il se rendait compte que tout ceci était un peu étrange pour des animaux à peine capables de calculer que l’énergie était égale à la masse multipliée par la vitesse au carré, d’autre part parce que donc, il avait un peu de mal avec la biologie de ce côté ci de l’univers.

Montcorget fut le dernier à pénétrer dans sa couchette, on se doute pourquoi. Regardant d’un air méfiant les autres qui flottait maintenant dans leur œuf, il se disait qu’à côté de ça sa chambre au Welcome Palace Hôtel était comme un paradis, un paradis perdu qu’on venait de lui échanger contre un cauchemar de science fiction. Il n’avait aucune envie d’y participer. Il erra donc pendant un moment dans les longs et sinueux corridors qui couraient comme des boyaux à travers l’appareil. Décor morne et anonyme fait de coursives qui se croisaient et de sas, hermétiquement fermés, sans aucune formule d’accès visible, ni poignet, ni commande à bouton compliqué comme dans les films d’anticipation, tout du moins ceux qu’il avait aperçu dans sa télé avant de bien vite zapper, effaré par la capacité de connerie qu’on pouvait faire ingurgiter aux gens. C’était un peu comme d’errer dans les couloirs déserts d’une usine après un gigantesque dégât des eaux qui aurait laissé derrière lui une fade odeur de pourriture aquatique. Il ignorait d’où pouvait provenir cette odeur, il avait toujours pensé que les engins spatiaux, pour peu que ce genre de sujet ne l’ait jamais intéressé, aurait senti peut-être le renfermé, l’air recyclé, ou un quelconque carburant sophistiqué mais pas l’eau. Il n’aurait jamais pensé non plus que l’eau pouvait être elle-même une forme de carburant. Et ce qu’il découvrit de ce qui s’avéra être la salle de contrôle, ne l’y aida pas beaucoup plus. Au détour d’un couloir, une sorte d’immense aquarium relié au mur par toutes sortes de câbles, et vaguement éclairé de l’intérieur. Mais il n’y avait aucun poisson là dedans, à sa grande surprise il vit posés au fond comme abandonnés les cinq distributeurs à eau parfaitement banals, comme on en trouvait dans tous les bureaux de feu la planète terre, excepté bien entendu le bras-canon mécanique juste sous le réservoir. Soudain une voix l’interpella :

–          Qu’est-ce que vous faites là ? Allez vous coucher ! on rentre dans l’hyperespace dans 2 minutes et 14 secondes.

Il ne l’avait pas vu, nageant au-dessus de lui dans une eau somme toute trouble. Un dauphin. Un dauphin avec une espèce de petit casque sur la tête et des lunettes de plongeur aux verres opaques. Montcorget leva vers lui des yeux écœurés, un dauphin maintenant, et qui parle encore !

–          Evidemment que je parle ! Ça fait 5 mille ans qu’on essaye de vous le dire ! protesta le mammifère, inquiétant immédiatement le comptable. Allez-vous-en !

Montcorget obéit, plus pour s’éviter de trop réfléchir à ce qui venait de se passer, que par ce qu’il se sentait atteint par l’autorité d’un putain de cétacé avec des lunettes de plongée… malheureusement, il n’obéit pas assez vite, et il fit la désagréable expérience d’une poussée en hypervitesse sans ceinture de sécurité. A quoi cela ressemblait ? Et bien de son point de vue s’était un peu comme si chaque particule de son corps avait été projetée, plaquée plus exactement, par une main géante contre les parois du corridor, qu’il s’était ensuite retrouvé dans son propre cœur à asphyxier lentement tel un poisson hors de son bocal, puis recraché par terre comme un glaviot une fois que l’appareil avait atteint sa vitesse de croisière. D’ailleurs quelqu’un ayant les organes adéquats aurait pu témoigner qu’à l’exception de cette histoire de cœur, c’était exactement comme ça que ça c’était passé, mais sous forme de particules de lumière si denses et si rapides que ce qui était resté de lui pendant une fraction de seconde avait l’allure d’une masse de minuscules boules blanches, un peu comme celles qu’on trouve dans ces poufs en forme de poire, aux couleurs improbables, tel qu’on en raffolait dans les années soixante-dix et qu’en général la ménagère finie par balancer à force de trouver des petites boules en polystyrène dans toute la maison. Montcorget se releva avec difficulté et l’impression d’avoir vieilli de 30 ans d’un coup, tituba jusqu’à sa couchette, et de mauvaise grâce leva les bras vers la chose étrange qui s’infiltrait déjà entre ses doigts. Il y eut un slurp ! gourmand et puis plus rien. Enfin pour lui.

 

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