Planck ! 14

Finalement on le préféra fumé avec sa couenne, puis dûment rôti avec les épices du jour. Avec quoi on allait accompagner ça ? Avec de la bière, celle qu’on avait trouvée dans la capitale, de l’alcool de yaya, et avec des frites. On avait trouvé trois sacs de pomme de terre, de quoi faire une orgie nourrissante pour tous ceux qui seraient là.

–          Pourquoi des frites, questionna un zorzorien qui aurait préféré des ignames ou alors les patates à l’eau avec une bonne sauce piment, comme on faisait ici.

–          Mon vieux, aujourd’hui je ne suis plus français ni vous zorzorien, aujourd’hui vous et moi sommes les derniers citoyens de ce qui fut la terre.

–          Et ?

–          Et comme disait Roland Barthe, la frite est nostalgique et patriote. J’ai la nostalgie de la terre, et je fais de la frite, admirable légume issu de ses flancs, mon drapeau !

Il brandit une frite et puis l’avala avec un sourire gourmand.

–          Vous êtes bourré ? s’enquit Berthier.

–          Non joyeux ! L’idée de faire un bon repas est une perspective qui m’a toujours mis de bonne humeur, pourquoi croyez-vous que j’étais restaurateur ?

–          Je ne sais pas, pour manger ?

–          Absolument ! Pour manger et manger bien est un repos pour l’âme autant qu’un bonheur pour l’esprit. Je me demande d’ailleurs quel est le chinois qui a bien pu classer la gourmandise parmi les sept péchés capitaux.

Le repas eut lieu dans les jardins de sa majesté, au pied d’une statue de marbre de 4 mètres, l’immortalisant dans une de ses tenues à l’excentricité étudiée dont il aimait déguiser sa dictature de carnaval. Il eut lieu à l’aurore d’un crépuscule prématuré, mais comme le verraient bientôt les habitants de ce nouveau monde, le jour et la nuit avaient ici des relations tumultueuses qui s’expliquaient par des caprices astraux d’une planète à vitesse variable dont aucun physicien n’avait encore réussi à maîtriser les sautes d’humeur. Si bien que l’on avait l’impression parfois que jour et nuit se disputaient pour la couverture, leurs chamailleries se terminant par des bagarres ensanglantant le ciel comme une longue hémorragie, et les veldasiens avaient de fait, bien souvent du mal à établir un planning de la journée. Les petits déjeuners ressemblaient aux dîners et vice versa. Personne n’avait une idée très précise du temps, de l’heure, et les rendez-vous se convenaient avec beaucoup de circonspection quand ils se convenaient, les veldasiens ayant la phobie d’être en retard. Pour les terriens qui furent de la fête, et pour les autres aussi, cela ne fut sur le moment qu’une péripétie de plus, pas vraiment un contre temps, une petite misère supplémentaire qui leur disait que quoiqu’il se passe il faudrait bien s’adapter. Et avec des produits issus de la fermentation, bière et yaya et de la bonne chère, l’adaptation devenait tout de suite une question plus intéressante. D’autant plus que la fête fut distraite par l’apparition inopinée de ce qui avait tout l’air d’une distraction locale et en vérité les apparences d’un objet de culte zorzorien et bien évidemment terrien, la télévision. Ce n’était pas à proprement dit une télévision, c’était des télévisions, roulées en boule, ne formant qu’une seule et même image composée de millions de répétitions d’elle-même, si bien que n’importe qui, n’importe quoi, pouvait à son échelle, capter ce que la sphère transmettait dans son ensemble. C’était une merveille ondoyante de milles couleurs hypnotiques, d’où s’échappaient des cris, des borborygmes, des couinements, des caquètements, des onomatopées, auxquels ils ne comprirent évidemment rien mais dont il émanait quelque chose d’indéniablement positif, chaleureux, joyeux, où plein de choses colorées, avec des tentacules et des antennes qui s’agitaient, s’interpellaient, gigotaient, jusqu’à ce que l’ensemble fasse place à l’image d’une vache. Une vache sur fond de ciel bleu.

 

Pressé par l’imminence d’une crise politique, le gouverneur avait convoqué son staff de spécialiste en exobiologie, réclamé un rapport complet sur ce qui serait le plus susceptible d’impressionner les humains si jamais le nuage de crasse qu’ils avaient expédié sur Calista était bien, comme le prétendait G.B.N un acte de guerre délibéré. On avait hâtivement fouillé les archives, fait apparaître quelques divinités et quelques héros, des prophètes aussi. Les unités informatiques avaient analysé le tout, puis les gars du marketing, ceux qui travaillaient à sa réélection, avaient décrété qu’il serait plus prudent d’utiliser un symbole universel, et pas trop abstrait tant qu’à faire, les humains ayant tendance à digresser comme on patine face à l’abstrait. En toute logique, la vache apparaissant en premier comme symbole universel, devant la brebis sacrificielle mais toutefois après le soleil sacrificateur, et autre roue, qui fut rejetée pour cause d’interprétation aléatoire. Ce fut donc sous l’apparence d’une hollandaise de base, blanche tachée de noire, que le gouverneur s’adressa à l’humanité. Sur le sujet du discours qu’il lui servit et sa pertinence, eh bien l’auteur décline toute responsabilité et vous renvoie aux mêmes sémillants astronautes chargés de sa réélection qui avaient, à l’instar de leur collègues humains, une haute idée de la crédulité de l’homme, à peu près aussi haute que celle qu’ils se faisaient de leur perspicacité, et, reconnaissons-le une notion passablement exotique de l’image qu’avait l’homo modernus d’un Dieu. D’un autre côté, quand on voit avec quel luxe et quel culte les mêmes êtres humains traitent des bâtons de rouge à lèvre, des serviettes hygiéniques ou des paquets de café, en leur offrant des vestales nordiques aux jambes interminables et aux seins de marbre pour mieux les mettre en valeur, on peut admettre une certaine confusion de la part d’être venu d’ailleurs et tout de suite, inopinément mis en voisinage avec des êtres qui avaient toujours cru qu’ailleurs c’était partout où ils n’étaient pas.

–          Peuple de la Terre, Je suis votre Dieu ! Vous ne devez pas lutter contre votre Destin. Je vous ai choisi vous parmi des millions pour servir Ma Splendeur ! Bientôt mes Anges seront parmi vous et tout sera tranché !

Là dessus l’engin disparut comme il était venu, par la voie des airs. Il y eu un long silence incrédule, puis tout le monde se mit à babiller, comme s’il s’agissait d’exorciser au mieux l’énorme fou rire qui frisait dans leurs yeux, au pire la brise de panique qui les effleura à l’idée que le maître de ce monde-là, celui qui se prétendait leur Dieu était pour autant bien une vache ; toujours susceptible de vouloir venger le sort réservé à ses semblables sur terre.

 

– C’est marrant quand même, c’est un des meilleurs repas que j’ai fait de ma vie, et il aura fallu que j’attende d’être sur une autre planète ! s’exclama Berthier en repoussant sa deuxième assiette, et toute velléité de s’inquiéter.

–          Le monde ne suffit pas, fit sentencieusement la vedette internationale, qui savait de quoi elle parlait.

Berthier se retourna, connaisseur.

–          C’est pas la devise de James Bond ça ?

–          Si, reconnut l’autre.

Il sourit satisfait en levant les yeux vers deux jumeaux couchants.

–          Ah ! En attendant c’est pas James Bond qui aurait vécu ça !

Les autres secouèrent la tête. Non, assurément, et à vrai dire aucun héros connu de l’humanité, ou alors ceux sortis de l’imaginaire de la science fiction. Mais personne n’aurait pu en citer.

–          N’empêche, je pense que ça aurait été mieux avec des ignames, commenta le zorzorien fritophobe, en arrachant un peu de lard avec les doigts.

–          Mon cher c’est de l’ethnocentrisme ! protesta l’alsacien. Ces frites sont parfaites !

–          C’est vrai qu’on y avait jamais pensé avec du porc aux herbes, reconnut un autre, des frites, c’est simple.

–          Et pis le cochon noir quand même, on dira ce qu’on dira, c’est mieux, renchérit un zorzorien de fraîche date, mais vietnamien de vieille souche. Ça a plus de… comment dirais-je, d’esprit, que le cochon rose. Un fumet, un je ne sais quoi !

–          Ça se voit que vous n’avez jamais mangé le cochon par chez mois, protesta Mazore. Je connais un petit village près de Strasbourg…

–          NOM DE DIEU !

Ronga s’était levé d’un bond, renversant son assiette qui en se retournant gicla son contenu sur la table.

–          Regardez ! Regardez !

Elle pointait du doigt ce qui restait du cochon. Feu Po, dûment grillé et à demi débité, phosphorait encore tout doucement sur sa broche dans les filaments d’obscurité que le crépuscule rougeoyant tissait sur le jardin. Les uns après les autres, ils regardèrent leur assiette, les reliefs de repas qui éclaboussaient la table, des morceaux de phosphorescence inquiétante. Quelques uns vomirent, d’autres tombèrent dans les pommes.

–          Qu’est-ce qu’on a mangé !? s’exclama l’alsacien, soudain plus pâle.

–          Moïse avait raison, c’était un martien ! renchérit quelqu’un, horrifié.

–          Mais non puisqu’on vous dit qu’on est pas sur Mars !

–          Ah oui et où on est !? Tu peux le dire toi !? s’énerva Lubna, le cœur au bord des lèvres.

–          Non mais ce que je peux dire c’est que sur Mars y’a pas de vie ! affirma Berthier qui se souvenait d’un documentaire sur Arte, un soir de retour du karaoké.

–          Ah ouais ? Et qu’est-ce qui a décidé de ça !? Les robots qu’ils ont envoyés ? Les satellites !? Les mêmes qu’étaient pas capables de repérer ces trucs noirs qui nous poursuivent, les oxydes comme vous dites ! fabriqués par les mêmes gars qui nous disaient qu’on était seul dans l’univers !?

C’était à nouveau le terrible raisonneur qui s’était gaussé de la puissance atomique, et quelques-uns uns le regardèrent avec cet air pensif et pénétré qu’ont ceux qui, abordés par une vérité, la contemplent avec admiration mais néanmoins une certaine inquiétude.

–          Ça suffit ! s’écria Mazore en se levant de sa chaise. Vous ne voyez pas qu’on a d’autres problèmes !?

–          J’aimerais bien savoir lesquels, grogna Jean-René en jetant le morceau de viande qu’il avait au bout de sa fourchette d’un air dégoûté. Du porc martien !

–          Vous n’avez pas écouté la vache !? Ils vont venir ! s’écria à nouveau l’alsacien tout en réalisant l’énormité qui était en train de sortir de sa bouche, écouter une vache ?

–          Ils ? Qui ça ils ? fit Superbe.

Mazore répéta les mots du gouverneur avec la même emphase : « Bientôt mes Anges seront parmi vous et tout sera tranché ! »

–          C’est une prophétie ? questionna quelqu’un.

–          Non, ça c’est une promesse. Les prophéties c’est toujours pour dans très longtemps et on les apprend après, expliqua doctement Dumba qui avait l’air de s’y connaître en mythologies diverses.

–          Ils vont venir, je sais pas qui ils, mais ils vont venir, répéta Mazore.

–          Et alors ? fit Berthier qui ne voyait toujours pas le problème, on en n’était plus à ça près après tout.

–          Et alors on a mangé l’un des leurs ! D’après vous comment ils vont réagir quand…

Quelque chose se mit à vibrer dans l’air. Tous les regards se braquèrent vers le ciel, la température augmenta brusquement de quelques degrés, la terre, les tables, les verres, tremblaient, un des deux soleils flamboyants était en train de disparaître derrière l’ombre gigantesque d’un navire céleste.

–          ILS ARRIVENT ! ILS ARRIVENT ! se mit à hurler Mazore, PLANQUEZ LE COCHON !

Ils réagirent comme une seule main. Les assiettes furent déblayées à la va vite dans les buissons, les restes du rôt enterré maladroitement, quand l’appareil titanesque plongea le jardin dans une nuit artificielle, et que cinq rayons d’un blanc violet frappèrent sa pelouse, matérialisant devant leurs yeux effarés autant de fontaines à eau glougloutantes.

–          Peepole uv ze wurld, relax ! brailla l’une d’elles dans un anglais hispanisé qui roulait des r. Oui come ine pice !

Elle avança vers eux en flottant au-dessus du sol, puis dit dans un français beaucoup plus correct :

–          Excusez-moi, il y aurait-il qui parle le français ici ? Je sors d’usine et ils font des restrictions sur les programmes d’anglais en ce moment, tout ce qu’on a pu me trouver c’est des leçons enregistrées par un professeur péruvien.

L’assemblée la regardait, silencieuse, consternée. La fontaine à eau continua sur le même ton.

–          Oui, je sais ce que vous allez me répondre, on vous envoie un modèle au rabais, désolée, mais qu’est-ce que vous voulez, on rogne sur notre budget un peu plus tous les siècles. Après ça les gens reproche à la P.I.G de jamais être là quand il faut, mais évidemment ! Qu’est-ce que vous voulez qu’on y fasse !?

–          Pig ? hoqueta le restaurateur en regardant autour de lui. Un peu partout éparpillés dans le décor, on apercevait les reliefs phosphorescents du cochon expérimentalJ.

–          Ah oui c’est vrai, je ne me suis pas présentée, lieutenant X911, Unité 8, Patrouille d’Investigation Galactique, la police quoi…

Une onde d’appréhension et de peur refoula sur le petit groupe.

–          Police ? fit Superbe d’une petite voix.

–          Oui, on nous a demandés de venir voir si vous aviez des intentions belliqueuses.

–          Nous ? s’exclama Moïse Wonga – alerté par les rayons qui avaient traversé l’horizon, traînant derrière lui une petite foule de zorzoriens en colère, il avait fait irruption dans le jardin tandis que Mazore hoquetait. C’est nous qui avons fait un trou dans notre île ? C’est nous qui avons détruit la terre ? C’est qui les intentions belliqueuses là ?

Il brandissait, pointée contre son flanc une hampe taillée dans un balais où pendait un drapeau rouge au milieu duquel il avait fait un trou bien rond. Quelqu’un s’enquit de ce que cela signifiait, quelqu’un d’autre, convaincu à la cause nouvelle, déclara théâtralement que le rouge était pour le sang des milliards de terriens versé dans le néant que symbolisait aussi bien le trou au milieu de l’île que celui au centre du drapeau.

–          Ah oui, oui, je comprends, fit la fontaine à eau sur un ton gêné, mais pour le trou nous avons une explication, c’est la Surveillance des Frontières, ils ont pris la fumée pour une ruse. A ce propos d’ailleurs, nous avons reçu une plainte de vos voisins…

–          Et la terre !? hein qu’est-ce que vous avez fait de notre planète !? C’est la fumée peut-être ! s’emporta une femme dans la foule.

En quelques instants tout le monde avait oublié le crime présumé. Les explications embarrassés de l’engin et la juste colère du réceptionniste, si bien illustré par son drapeau, avaient ravivé la contestation, et tout le monde était désormais d’accord avec Moïse Wonga. On avait mangé du martien, et la police martienne venait nous chercher injustement des poux dans la tête.

–          Calmez-vous, calmez-vous ! Votre cas va bientôt être réexaminé, le gouverneur a demandé une audience aux GAG !

–          Eh c’est toi le gag tocard, hurla un homme dans la foule.

–          Réexaminé ? ça veut dire quoi réexaminé ? aboya Wonga soupçonneux.

–          Euh… c’est à dire que ça dépend voyez-vous, c’est compliqué… on va peut-être vous réattribuer un territoire… Mais il y a de nombreux problèmes juridiques qui se posent et…

–          « Réattribuer un territoire » ? Vous nous prenez pour des palestiniens ? Des juifs ?

–          Oui, une planète je veux dire, un coin à vous, une réserve quoi, s’enferra l’engin en glougloutant de confusion.

–          Une réserve !? De mieux en mieux ! Qu’est-ce que vous croyez ? Qu’on est un genre d’indien ? Des animaux peut-être ! protesta Ronga, soudain ralliée à la cause du réceptionniste.

–          Euh… beu…

Difficile d’expliquer ce que transmirent les circuits subtils et sophistiqués de la machine à son système central, à moins de se mettre dans la peau d’un gendarme se faisant soudain engueuler par une vache lui reprochant l’emploi abusif du mot « vache » pour désigner le pandore. A peu près aussi compliqué que d’expliquer tout de suite, et sans ces renvois en bas de page qui permettent une sorte d’intimité avec le lecteur, comme si on partageait un secret réservé aux passionnés, comme si on l’invitait à passer derrière le bar et aller fumer un joint dans la réserve, d’expliquer disais-je, la mise en abîme contenue dans cette comparaison à un lecteur non francophone, et qui est, pourtant, la réponse du berger à la bergère au jeu de mot crypté qui introduit l’arrivée du dit lieutenant. Une vache, un gendarme, donc… mais au moins le lecteur non francophone abordera ici une figure à peu près identique à celle du dit P.I.G s’il avait eu les moyens d’afficher sur sa façade de plastique l’expression de ses sentiments les plus justes, à savoir une complète hébétude.

–          Bon, bon, écoutez, se reprit X911 en se dodelinant dans le vide. La loi universelle exige de toute façon que vous soyez vous aussi présents lors des débats, donc si vous n’avez pas d’intention hostile on m’a demandé de venir chercher des volontaires. Si vous avez des revendications c’est le moment.

Un silence prudent tomba presque aussitôt sur l’assemblée. S’en prendre à un représentant de l’ordre, même d’un genre particulier, était une chose auquel ce souvenir d’humanité était habitué, conditionné même, contester toute forme d’ordre est une règle qui convaincra toujours l’animal qui s’adapte. Mais s’expatrier Dieu sait où dans les confins pour aller discuter avec Dieu sait qui – et sous quelle forme – de son futur, avait quelque chose de tout de suite plus intimidant, une perspective comme un gouffre où la seule certitude qu’on avait c’est que ça serait bizarre et pas forcément agréable. Même Moïse Wonga sentit sa ferveur refroidir face à cet horizon plein de mystères. Car bien entendu il est une chose de contester et il en est une autre d’agir. Surtout quand ce qui vous agite est une indignation de théorie, un discours et des applications pratiques aussi hasardeuses et didactiques que la dialectique d’un spécialiste du marketing. Car finalement, c’est avec le même goût pour les constructions arbitraires et la réduction des individus à une masse consommatrice que partisans de l’ultra libéralisme et marxistes léninistes, maoïstes et autres crypto gauchistes – et bien entendu leurs dérivés actuels de l’écologie en passant par les fondamentalistes de tous poils – se disputent les deux bouts d’une seule et même préoccupation : la domination matérialiste. Domination qui n’est rien de moins que l’expression d’une angoisse séculaire de l’humanité face à l’extraordinaire et à l’incontrôlable et finalement tout entier exprimé par les dogmes des trois religions monothéistes, piliers de cette société de consommateurs. Monothéisme qui n’a peut-être jamais été autre chose qu’une réponse au paganisme des romains, des celtes, des 1er juifs, et de ceux qui, avant d’être tolérés puis chassés par Mahomet, adoraient cette pierre noire et mystérieuse, arrachée du ciel, qui séjourne à la Mecque, et paradoxalement vénérée aujourd’hui par ceux qui s’intitulent eux-mêmes, avec une belle lucidité, les Soumis. Autrement dit la riposte du plus grand nombre à ces idées foutraques des chamans, des druides, des taoïstes, où l’extraordinaire et l’incontrôlable avaient la place qui leur revient, beaucoup plus près de l’absolu qui nous entoure qu’un interdit sur des crustacés ou le cochon, phosphorescent ou non. En quoi nous conclurons que plus de spirituel et moins de spiritualité contribuerait sans doute à offrir à l’homme moderne une alternative au privilège de pouvoir choisir entre 52 marques de dentifrices et l’obligation de s’agenouiller devant une chapelle, ou se mettre au garde à vous sous une bannière. Mais pour autant ce serait une option que n’envisagerait d’autant pas cette humanité conditionnée que ce qui s’offrait à elle tout de suite désobéissait par tous les coins à ses certitudes les plus affirmées sur le sérieux et la rigueur avec lequel l’univers avait été conçu. En fait même, on pourrait dire que pour tout le monde ici, Dieu ou la formule mathématique qui avait mené à l’apparition de la vie, n’avait pas les traits d’une vache, d’un vénérable barbu, ou d’une abstraction didactique, mais celui d’un clown rigolard, complètement défoncé et qui titubait sur leur destin avec l’insouciance d’un nouveau-né. Bien normal qu’en l’état on fusse immédiatement mal disposé à suivre son représentant le plus immédiat, un machin en plastique avec de l’eau dedans. Et puis une voix rauque s’éleva dans le silence. Une voix qui n’avait pas parlé depuis longtemps, une voix blême comme son propriétaire, blême d’une colère profonde, sédentaire, presque maladive d’un homme plus que jamais convaincu que quelqu’un se foutait de sa gueule, que c’était pas juste, et que ça allait pas se passer comme ça.

–          Non ! Non, non, non, et non ! Ça suffit ! Je ne suis pas venu ici pour me retrouver au pays des dinosaures, bouffer des cochons verts ou discuter avec des distributeurs ! Je veux rentrer chez moi ! Chez moi à Bondy !

–          Oui mais c’est impossible, dit timidement Berthier après un instant de silence ébahi, et qui aurait bien lui-même effleuré ce rêve s’il avait eut la moindre ambition ou tout au moins le courage de l’exprimer.

–          Vous la ferme ! Ce truc vient de nous dire qu’on va nous trouver une planète ! Eh bien moi je dis que je veux pas d’une autre planète que la mienne ! Je dis que s’ils sont capables de tout foutre en l’air, ils sont capables de tout remettre en place, exactement comme avant !

Tout le monde s’était tourné vers lui. Honoré Montcorget dont les yeux brillaient d’une fureur communicatrice, agita son doigt vers X911.

–          Et qu’il ne manque pas le plus petit réverbère, la plus petite rue ! Exactement comme avant ! brailla t-il à nouveau.

Intimidé par la détermination comptable d’un homme qui se sentait détourné comme un 747 par des terroristes sortis d’un trip à l’acide, X911 glouglouta prudemment.

–          Alors vous venez si je comprends bien…

–          Oui !

Montcorget se retourna vers Berthier.

–          Et vous aussi !

Le commercial sursauta :

–          Moi !? Pourquoi moi ?

–          PARCE QUE JE VOUS LE DIS ! hurla Honoré Montcorget qui ne voyait aucune raison de supporter seul les désagréments probables d’un voyage qui promettait tout, excepté la banalité et la monotonie délicieuse auxquelles il avait voué sa vie passée.

Et c’est ainsi que commença l’odyssée de Montcorget et Berthier à travers l’univers et ses mystères et accessoirement que s’ouvre enfin la quatrième et dernière ( ?) partie de ce roman.

 

 

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