Planck ! 13

Heurtant sa nouvelle atmosphère, le nuage pollué né des ruminations pathologiques d’un savant de pacotille, s’était agglutiné en particules poisseuses d’un blanc jaunâtre qui avaient épaissi l’air, devenu masse visqueuse flottant sur la cité et n’attendant qu’un orage pour enduire ses murs et ses habitants d’une pellicule de gras sentant le sapin, le sarin, la haine, le caoutchouc brûlé, et le chlorate de soude. Les quelques cormorans locaux – sorte de saucisses avec des ailes, un bec mais pas une seule plume – qui volaient alors dans le ciel étaient en train de tomber sur la ville. L’un d’eux vint s’écraser lourdement sur le hublot de l’appartement 754-B1374, du 759ème étage de la tour Ophera, Résidence de Bhopal, 44500 Calista, planète Velda, adresse sise de Olgon et Olga Yyyaalmmmgzzzlritou, qui sursautèrent de concert. Ce n’était pas tant la chute d’un cormoran ou la menace atmosphérique rampant sur la ville qui les rendaient ainsi nerveux, que les trois espèces d’iguanes en armure high-tech qui venaient de faire irruption dans leur salon sous la menace de leur minigun calibre 780.

–          Encore trois jours ! suppliait Olgon Yyyaalmmmgzzzlritou.

–          Tu nous as déjà dit ça il y a trois jours veldasien ! Assassin a assez attendu ! Où est l’argent ?

–          Mais je ne l’ai pas ! je vous jure ! J’ai tout perdu à la Loterie Solaire ! s’écria t-il, avant d’ajouter sur un ton qu’il espérait plus suave : mais si vous voulez j’ai des échantillons très rares !

–          Des échantillons ? Des échantillons de quoi ?

Sentant passer près de lui une minuscule fenêtre d’opportunité, Olgon s’y jeta en criant :

–          Un terrien ! Un pur terrien !

En effet, depuis quelques minutes, une rumeur répandue à la vitesse de la lumière sur tous les réseaux que touchait Galactic Bad News, prétendait que la bavure de la S.F, la Sécurité des Frontières, avait fait des représentants de la terre une espèce en voie d’extinction. Leur valeur à la Loterie Solaire venait d’être multipliée par dix. L’iguane en chef, celle qui avait une petite sacoche en cuir ficelée sur ce qui lui tenait lieu de front, examina le tube que lui tendait Olgon.

–          Hum, t’es sûr que c’est du terrien ça ? grogna l’iguane en agitant le minuscule caniche qui flottait à l’intérieur.

Les deux ballons du veldasien se mirent à gigoter affirmativement.

–          Oh oui, oui ! Je vous le jure, je suis allez moi-même le chercher sur l’île avant qu’ils interdisent les vols ! Je suis certain qu’il y a de quoi reconstituer un cheptel tout entier avec !

L’iguane en regarda une autre qui répondit d’un coup de langue, ce qui constituait un genre de haussement d’épaule chez les lézards.

–          C’est bon, on le prend mais crois pas que ça efface ta dette, on te laisse deux jours !

Et sur ces bonnes paroles, alors que l’aube se levait sur le souvenir oblitéré d’une humanité qui se croyait seule et bien au centre du grand tout, trois mercenaires s’en allaient livrer à leur chef ce qui deviendrait bientôt la pire malédiction du grand tout, un caniche psychopathe.

Un trou. Voilà autour de quoi les survivants de l’aurore étaient penchés. Un trou impeccablement rond au bord lisse et à l’épaisseur vitrifiée. Un trou de 20 kilomètres de diamètre et 4 de profondeur, au fond duquel miroitait une eau étrange, vaguement visqueuse et irisée, qui pour l’heure se contentait de clapoter mollement dans l’ombre écrasée de la lumière du matin.

Si l’humanité a toujours eut du mal à s’entendre avec elle-même, l’inexorable toute puissance des phénomènes naturels, comme la mort, les cyclones, ou sa propre bêtise l’a, depuis sa naissance, conduite à pactiser avec son voisinage, tout du moins jusqu’à la prochaine embellie. Partager sa caverne avec les ours en attendant la fin de l’orage, s’intéresser au soliloque du vieux sage quant à force de prendre sa vessie pour une lanterne on s’est cloqué les doigts, fraterniser avec les malheureux comme un exorcisme à la peur que nous inspire l’inexorable chaque fois qu’il se rappelle à notre bonne mémoire en agitant son bonnet de carnaval. Bref, faire toutes sortes de choses que l’humanité considère comme superfétatoire, impossible ou antinaturel pour ne pas dire incivil, cinq secondes et deux dixième avant que la foudre ne s’abatte et ne pulvérise veaux, vaches, cochons. Et, d’une certaine façon, il n’est pas non plus totalement impossible de penser que l’amour, avec ou non le grand A de l’absolu, est l’expression la plus positive, sinon la moins médiocre du respect et de la peur que nous inspire pas tant la mort, que l’incertitude qui menace tous nos projets, compagnon d’une conviction : celle que la vie n’est pas une ligne toute droite, pas même en zigzag, c’est une roue qui tourne, qu’on la pousse ou non, que ce qui a été fait hier peut-être défait la seconde suivante, et vice versa – et qu’accessoirement on vit et revit les mêmes choses inlassablement, mais jamais de la même manière. Qu’au fond l’on aime plus dans l’angoisse des aléas que nous imposera toujours la vie, que libre et consentie devant elle. Mais il y a des exceptions, il en faut bien, sans quoi le plus grand nombre n’aurait pas de règle à laquelle se confirmer et la roue ne tournerait pas.

Chez certains individus, l’inexorable n’est rien de plus qu’un drapeau rouge que l’on agite devant eux. Pas tant que le gouffre qu’il découvre face à la puissance dévastatrice d’un ouragan ne les impressionne, ne les écrase, ou ne les réduise pas au silence comme tous les autres. Pas tant que la petitesse de leur condition ne leur ait jamais été épargnée qu’ils préfèrent, pour une raison ou une autre, affronter l’orage plutôt que de vivre avec une famille d’ours, écouter les vieux cons ou s’emmerder avec deux lépreux. Ceux-là, généralement, sont de la trempe des curieux et des explorateurs, l’impossible est leur devise, et le mot limite n’est d’aucun de leur dictionnaire. Ils peuvent être fous, géniaux, ou les deux, ils peuvent être parfaitement illuminés ou tout à fait éclairés, la chance est une fois sur deux avec eux, et une fois sur deux ils inspireront au mieux un respect piteux, au pire l’admiration. Car pour tout dire ceux-là, qu’ils fussent Stephen Hawkins ou Max Planck, le 1er Viking à avoir abordé les côtes américaines, ou petit caporal, français ou allemand, décidé à sortir de sa boue, ne sont jamais partis affronter et explorer pour susciter les admirateurs, mais bien parce que la trouille des autres est plus angoissante pour eux que l’objet de la dite trouille, que plutôt que d’affronter l’inexorable caractère d’un troupeau effrayé, ils préféreront s’approcher d’un phénomène pas moins inexorable et risqué, mais moins abstrait à leurs yeux : la vie, la mort, et tous ces machins inexplicables qui sont censés leur donner un sens.

Ainsi décrite on pourrait croire que l’humanité et bien divisée, quoique inéquitablement, en deux. Les suiveurs, et les autres. Ceux qui donnent le là et ceux pour qui sonne le glas. On oublierait trop vite que l’explorateur parti affronter l’orage n’a pas forcément été épargné par celui-ci, et qu’il n’est pas revenu forcément avec une explication rationnelle, quand il revient…. Que d’aucun pourra de tout temps consacrer la relativité de toute vérité bien divisée, particulièrement quand il s’agit du caractère humain face à la volonté absolue et bien mystérieuse de l’existence. Et finira, blasé peut-être, par ne plus être surpris quand naîtra parmi tous les autres, suiveurs ou non, des insanités cyniques de la vie, des choses saintes, des exceptions complètes, uniques, parfaitement conscientes de ce qu’elles sont et pour autant parfaitement innocentes de toute intention. Des anges tombés du ciel dirons certains, des inconscients diront d’autres, des héros, des fous ou des enfants, enfin bref, la main innocente qui tapera deux silex parce que c’est rigolo.

 

Donc, même avec un gros trou au milieu, il n’y avait pas de raison pour que ce qui restait de cette humanité là fusse entamée d’elle-même. Et l’instinct premier fut à la fraternisation, l’entre aide et aux remerciements. Ce qui mena aux conciliabules. Quand l’homme s’entend, et quand son nombre s’est considérablement réduit, généralement il discute. Viennent rapidement les désaccords, et tout le reste suit. Des courageux et des prudents, des lâches et des conservateurs, des rénovateurs, des salauds et des héros apparaissent, qui égrènent tout ce que l’humanité a déjà vécu, mais qu’elle a oublié ou croit pouvoir, cette fois, surmonter ; une roue, donc.

Ils étaient tous là, réunis au bord du gouffre, simples visiteurs ou égarés, curieux, effarés ou chanceux qui l’avaient échappé d’un cheveux : Moïse Wonga, Montcorget, Berthier, Dumba, Jean-René, Lubna, la vedette et sa femme, Baba 15, Mazore le cuisinier alsacien, Ronga et Superbe, ainsi que quelque dizaine de zorzoriens. Quelques-uns uns fumaient une cigarette, d’autres grignotaient pensivement, d’autres encore regardaient vers le lointain avec des airs circonspects, on avait dépassé le temps des fraternités pour celui des débats. Et pour cette fois, ceux qui avaient quelque chose à dire, ceux qui avaient fait la rencontre du troisième type et pour autant avaient l’explication la plus plausible, furent entendus et crus. Rien de moins que des fontaines parlantes ne pouvaient annoncer un tel cataclysme. D’autant mieux que faute de mettre tout à fait un nom sur le responsable de ce merdier, ça en définissait les contours, tout au moins qu’il y avait quelque chose derrière tout ça, et des gens auprès de qui se plaindre. Autrement dit peut-être point de Dieu mais sûrement des Maîtres. Mais avant cela, avant que l’on réalise les possibilités, il fallait bien que les impasses soient examinées, et la plupart du temps elle le furent avec amertume. Au fond de ce trou gisait bien des désillusions.

–          De la bouffe… toute ma vie j’ai cuisiné, mais jamais j’aurais pensé que je puisse être de la bouffe pour quelqu’un…

Mazore se retourna vers les autres.

–          … Enfin je veux dire à part un malade mental ou un sauvage…

–          Pas seulement de la bouffe… une drogue aussi ! Vous avez pas vu ces trucs qui nous poursuivent quand on panique ! s’exclama Berthier.

–          C’est quoi ? questionna doucement Lubna qui les avait vus aussi et qui lui avait inspirés une crainte respectueuse, comme tout le reste.

–          Z ‘appellent ça des onyx ou des oxydes… pas trop bien compris ce que c’est, grommela la vedette internationale.

Quelqu’un essaya d’expliquer mais n’y parvint pas.

–          Et en plus on est même pas mort ! protesta Jean-René dont l’état d’entre deux dirigeait sa physiologie vers la décomposition in vivo, quoique ralenti par le temps particulier à cette planète.

Tout le monde le regarda, partagé entre la désolation, le dégoût et la pitié, puis quelqu’un déclara :

–          Dieu ! Toute ma vie on m’a bassiné avec Dieu ! ça a d’abord été les anciens, mais avec les anciens ce qui était marrant c’est qu’il y en avait plusieurs…

C’était Dumba.

–          … Et puis après y’a eut les jésuites ! La messe le dimanche, le caté ! Adam et Eve, le diable. Et puis ça été les marxistes qui étaient contre Dieu et puis y’a deux ans les évangélistes ! Dieu ! Dieu ! Dieu qui nous crée à son image…. Ah c’t’e bonne farce ouais ! Du poisson en barquette ouais ! Voilà ce qu’on est !

–          Et Dieu c’est le Capitaine Igloo, railla son voisin.

Tout le monde rit, excepté ceux qui ne savaient pas qui était le vénérable capitaine.

–          Y’a pas de dieu ! rien que des putains de patrons ! protesta un homme dans la foule. Un contrat ! Voilà ce que c’était notre planète, un putain de contrat pour une putain d’entreprise ! Et ça c’est la signature, ajouta t-il en tendant le bras vers le trou atterrant.

La formule était belle, pour le moins assez frappante pour trotter dans les têtes et aller son chemin, réapparaître plus tard dans un discours, et faire de l’effet. Mais pas pour l’instant, pour l’instant tout le monde était tourné vers l’oblitération et essayait d’en saisir la raison.

–          Vous croyez que c’est un genre de marquage ? demanda la vedette.

–          Marquage ?

–          Vous savez comme nous on fait avec l’oreille des vaches, un trou, une étiquette, tout ça…

–          Alors manque l’étiquette, fit remarquer Berthier, pragmatique.

Quelques-uns uns regardèrent vers le ciel, comme si cela n’allait par tarder, comme si rien ne pouvait moins les surprendre.

–          Ou alors ils ont foiré leur atterrissage et ça a fait un trou, proposa un autre.

–          Non, il y a eu un rayon, juste avant, je l’ai vu, affirma Ronga. Même que Madame Rubstein chantait quand c’est arrivé.

–          Elle chantait ? Pourquoi elle chantait ? questionna Berthier qui comme beaucoup d’entre eux ici depuis quelques heures ne voyait plus aucun motif de chanter.

–          Se donner du courage j’imagine, supposa Ronga.

–          Alors elle est morte ? demanda Superbe piteusement.

–          Ouais, fit sombrement Lubna, ainsi que Rocco et Nali.

–          Et Radji, ajouta Dumba…

–          Et ma femme, ajouta Moïse Wonga que cela ne semblait pas désespérer plus que ça.

–          Et sa Majesté… fit Mazore

–          Non sa majesté était morte avant, précisa un soldat derrière eux. Mais maintenant elle est là-dedans, ajouta t-il en montrant le trou, avec mon chef et tous les autres…

–          Et moi, pourquoi je suis pas mort !? s’exclama soudain Jean-René, comme si c’était la plus grande injustice au monde.

Tout le monde se tourna à nouveau vers lui, et pour au moins une bonne moitié d’entre eux, on sentait que rien que pour la vue, sinon l’odeur, ils auraient bien aimé qu’on répare cette injustice, tout au moins qu’on lui donne un nom, une explication, une issue.

–          Allez savoir, peut-être qu’il y a un genre de virus dans l’air qui vous empêche de mourir, subodora le cuisinier.

–          Non, ici aussi on peut crever, la preuve ! s’exclama Berthier en montrant le trou.

–          Vous, vous rendez compte qu’il suffirait qu’ils recommencent pour qu’on disparaisse tous. Hop, un seul coup de rayon… Ah leurs bombes atomiques à côté de ça c’est de la gnognote ! fit remarquer un zorzorien derrière Montcorget.

Ici les survivants gardèrent le silence, bien conscients qu’au bout de tout ça, le message était plus clair que jamais, leur vie pouvait basculer dans le néant d’un instant à l’autre et ils n’étaient pas beaucoup renseignés ni plus sur le pourquoi que sur le comment qu’il ne l’avait été par le passé.

–          Ouais, mais tout ça nous dit pas ce qu’on va faire maintenant, grommela au bout d’un moment la baba.

–          Faire ? Vous voulez faire quoi ? demanda le commercial qui, s’il s’était toujours su incapable de faire face, était certain maintenant que c’était impossible, pire, inutile.

–          Bah pour manger, s’laver, vivre quoi ! On est plus chez nous ! Comment qu’on fait !?

–          Bah si on est chez nous, contesta quelqu’un. Chez nous avec un trou dedans.

–          Ah ouais et la mer ? C’est là notre la mer peut-être ? renchérit un autre. Les coquillages, y’en a plus ! On va faire comment ?

Deux trois personnes se tournèrent vers celui-là, on demanda :

–          T’es pas censé être mort l’année dernière toi ? t’es sorti de terre comme l’autre ?

–          Je suis pas sorti de terre, protesta Jean-René, j’y suis même pas rentré !

–          Ouais, non, c’est plus compliqué que ça, répondit évasivement l’ex-prisonnier du camp de travail N°6.

Mais visiblement cela n’avait plus beaucoup d’importance pour personne. En oblitérant ainsi la petite île, les mystérieuses puissances qui habitaient le ciel, l’avait ramené à l’âge de pierre ou quasi et avec pas beaucoup plus d’explication que l’humanité en avait eu à ce même âge. De ce point de vue ils étaient neufs, et le passé relégué au tableau des péripéties obligatoires mais pas indispensables.

–          Peut-être bien mais c’est pas tout ça, moi j’ai mes petits-enfants qui attendent à la maison, fit la baba en levant son énorme derrière. Parce que si je comprends bien, va falloir tout faire nous-mêmes maintenant. Plus d’électricité, rien…

–          Bah ouais…

–          Ah bah ça me rappellera le bon vieux temps ! fit-elle philosophe en s’éloignant.

Puis un gamin demanda :

–          Alors on peut plus se baigner papa ?

Le père se pencha vers le liquide qui clapotait tout au fond du trou.

–          J’en sais trop rien… faudrait voir.

Il attrapa un caillou et le jeta au loin. Le caillou chut avec un petit ploc mais mit une seconde de trop à disparaître. L’eau, si s’en était, était molle ici, consistante. Et vivante. Soudain quelque chose d’énorme avec plein de dents et une bouche abyssale se glissa à la surface pour disparaître presque aussitôt. Il y eu un silence consterné.

–          Qu’est-ce que c’était d’après vous, demanda au bout d’un moment Superbe d’une petite voix.

–          Je sais pas, on aurait dit une carpe.

–          Grosse alors…. Très, très grosse carpe… éééénorme carpe… ah, ah… c’est incroyable ! s’écria à nouveau Mazore. Même pour ce truc là on doit pas être beaucoup plus important que de la mie de pain…

–          Et vous trouvez ça drôle ? grimaça Wonga.

–          Je sais pas, mais je trouve ça cocasse au moins.

–          Pas moi ! On nous a vendus ! On a vendu notre pays, notre planète ! Vous rendez compte !?

–          Eh bien… pour tout vous dire… difficilement, pour le moment. Combien ça coûte une planète ? Et qui l’achète ? Et surtout qui la vend ! Vous imaginez dans quel monde on est si ce genre de chose est possible ?

–          Oui, très bien, affirma le réceptionniste et directeur d’hôtel. Ça s’appelle le capitalisme !

–          Je sais pas si ça s’appelle comme ça par ici, mais c’est sûr que l’entreprise qui nous a acheté elle a des moyens qu’à côté Vivendi, Sony, Microsoft tous ensemble c’est des start-up.

–          C’est bien ce que je dis, des capitalistes ! Des salauds de capitalistes ! Comme vous !

Berthier sursauta devant le doigt qui pointait vers lui.

–          Moi ? Quoi moi ?

–          Capitaliste ! Vous avez vendu notre planète !

–          Ah non hein ça va pas recommencer ! J’ai rien vendu du tout moi ! Et puis d’abord je suis pas un capitaliste, je suis un employé !

–          Collabos !

–          Eh ça va, faut bien que je gagne ma croûte !

–          Et faire tuer 6 milliards d’individus par la même occasion hein !

Wonga le fixait d’un œil féroce, ses lunettes grossissant la férocité comme un 4×3 ventant les vertus de l’inquisition.

–          Allons mon vieux, fit Mazore en tapotant gentiment sur l’épaule du réceptionniste. Je crois pas que c’est en se tapant dessus qu’on va s’en sortir.

–          Mais s’en sortir de quoi !? On est foutu ! s’écria Jean-René.

–          Mon père disait souvent : « tant qu’il y a de la vie, y’a de l’espoir. » déclara le zorzorien qui s’était moqué des bombes atomiques.

–          Bien d’accord, approuva la vedette qui avait émis la même idée avant que des détonations ne contredisent l’assertion et motivent sa majesté à aller parler au peuple.

–          Vous faites de l’humour là ou quoi ? rétorqua Jean-René dont la joue béante était en train d’être grignoté par de minuscules cropophages.

–          Il n’y aura pas d’espoir tant que les capitalistes vivront ! s’emporta Wonga en se levant.

Il regardait toujours Berthier qui instinctivement recula. Mais Wonga avait d’autres idées en tête. Il dressa un doigt accusateur vers le ciel et hurla :

–          JE VOUS MAUDIS !

Après quoi il se tourna l’assemblée et déclara avec l’emphase d’un prophète encarté à la NRA :

–          J’ignore comment, j’ignore quand, mais je vous le jure, moi Moïse Tchombé Wonga, je leur ferais payer !

Sur quoi il disparut dans les buissons avec des grognements bizarres. L’assemblée garda quelques secondes le silence. Un silence dubitatif, puis tout le monde se remit à parler de plus belle, de trou et de rien. Quand une explosion retentit au loin. Les uns et les autres se regardèrent.

–          Vous croyez quand même pas que… hasarda Mazore.

Il y eu un grouiiiiik ! caractéristique du cochon apoplectique, et les uns les autres s’adressèrent un nouveau regard, mais cette fois il y brillait comme l’étincelle d’un couteau.

–          Vous avez pas faim vous ?

–          Si.

–          Ouais mais il est trop loin…

Quelques-uns un se levèrent et regardèrent autour d’eux.

–          Si y’avait pas ces foutues mines-cocos on pourrait bouffer des noix, maugréa un zorzorien debout.

–          J’aurais adoré vous inviter dans mon restaurant mais il a disparu dans ce cataclysme, expliqua le cuisinier.

Quand, paniqué et même hystérique, Moïse Wonga réapparut, poursuivi par un cochon à demi grillé et, pour tout dire, passablement furieux.

Po avait survécu. Oui, il avait survécu à l’explosion du bunker, à dix sept individus armés et en pleine panique, à un camion qui l’avait évité de peu pour aller s’emplafonner dans un mur. Il avait survécu à un mort-vivant rendu fou par sa condition et qui voulait sucer son sang, et à l’énorme rayon qui s’était contenté de lui désintégrer la queue. Il avait survécu la moitié d’une nuit et à l’aube, il tentait de se reposer à l’ombre des fougères, ignorant de sa phosphorescence et rendu à un état qu’il n’avait jamais connu, la vie sauvage. Quand, ce qu’il haïssait désormais le plus au monde, à savoir un bipède effrayé par sa couleur, lui balança une noix de coco qu’il espérait mine. Non, la mine était derrière le cochon, un peu trop loin pour l’endommager, mais pas le brûler une nouvelle fois. Pour Po, ce fut la goutte d’eau. Pour l’assemblée, ce fut le dîner.

Et comment arrête t-on un cochon en plein vol ?

D’un coup de bâton commercial. En pleine poire, mais avec le sourire.

–          Oh j’l’ai eu ! Je l’ai eu ! brailla Berthier aussi surpris par son exploit que par ses réflexes. D’où lui sortait ce bâton ?

Mazore s’approcha. Les soleils étaient plus hauts, le cochon ne phosphorait pas.

–          Hum, deux ans, cochon d’Asie… je crois que je pourrais en faire quelque chose… un cochon de lait à la thaï peut-être…

–          Mais vous n’y pensez pas ! s’emporta Wonga, c’est un des leurs, c’est un des leurs !

–          Un des leurs ? essayait de comprendre Superbe.

Wonga montra hystériquement le ciel limpide et les deux jumeaux qui les éclairaient.

–          Eux ! les martiens ! Les martiens capitalistes !

Tout le monde regarda le cochon occis puis le réceptionniste idéologue, enfin Ronga, qui avait faim et pas l’intention de conduire prochainement une révolution fit remarquer que d’une part on était sans doute pas sur Mars, d’autre part les trucs qu’ils avaient aperçus cette nuit étaient quand même beaucoup plus bizarres que ce norin martyr.

–          Il est vert ! Je vous dis qu’il est vert ! insista Wonga pas du tout convaincu par l’explication de la jeune femme.

Mais les deux jumeaux avaient effacé tout espoir qu’on l’entende. Wonga qui n’avait pas besoin d’être entraîné bien loin pour voir des complots partout eut désormais la certitude que le cochon en vérité rusait, peut-être n’était-il même pas plus mort que Jean-René, sans doute quelque chose de maléfique veillait en lui. Il repartit en jurant une nouvelle fois qu’il vengerait l’humanité. A ce stade, l’humanité avait d’autres cochons à fouetter.

 

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