Planck ! 12

Résumons-nous, le Zorzor contenait maintenant sur son minuscule territoire : des zombies, des militaires prêts à renverser le pouvoir, des goules, un gang de racistes avec des tentacules et plein de têtes, un dictateur de pacotille en proie à une culpabilité historique, un chanteur de Reality-Show mort-vivant –ce qui ne changeait pas grand chose à son état habituel, reconnaissons-le, mais le maquillage était moins pimpant – un comptable catatonique, un commercial qui suivait le mouvement – ce qui ne changeait pas non plus grand chose, en fait même rien, à son état habituel, reconnaissons-le aussi, mais le maquillage était à peu près le même – une star internationale de la chanson paumée – ce qui ne changeait pas grand chose à son… blabla, on le reconnaît, baste ! – et quelques milliers de figurants passablement paniqués, mais presque. C’est ici qu’on distingue clairement la supériorité de la littérature sur le cinéma, puisqu’en quelques lignes on peut réunir la moitié du casting des deux tiers des productions Roger Corman exception faites des tarentules géantes et des monstres sadiques avec des machins coupants, mais considérant la population de la ville à côté et sa propension immédiate au courroux, il n’y aurait pas long avant que ce manquement ne soit comblé. Sans compter que tout cela coûte moins cher que le budget stock-shot du même Corman, ce qui devrait l’inciter à écrire des romans si le cinéma ne rapportait nettement plus que la littérature, mais c’est un autre débat. Et en fait, en la circonstance, un débat parfaitement stérile.

Pourquoi l’entamer me direz-vous ? Eh bien pour la même raison que l’univers tourne parfois en rond, parce que ce qui le constitue, son créateur en quelque sorte, la vie ou Dieu, si vous préférez mettre des barbes aux jolies choses, cherche une porte de sortie, un ressort, une réponse à un problème immédiat, la prolongation d’elle-même sous d’autre forme. Autrement dit si l’on peut comparer un roman à une réduction du même univers, et l’auteur à son Dieu, qui lui insuffle la vie, l’on peut raisonnablement avancer que ce même Dieu cherche une idée qui lui permettra de rebondir, virevolter, et ainsi que l’acrobate, retomber sur ses pieds, en dépit d’un nombre considérable de personnages et de situations propres à remplir une bibliothèque de bonne taille, et dont tout de suite, il ne sait que faire.

Or, en général, pour continuer à filer l’analogie plus que la métaphore, quand la vie ne sait plus quoi faire de quelque chose, elle s’en débarrasse. Les dinosaures sont priés de retourner à leurs chères études, les dodos pareillement et des civilisations entières disparaissent avec armes et bagages, laissant derrière eux de mystérieux tas de cailloux qui ne lassent pas d’interroger les civilisations suivantes. D’aucun pourrait penser que c’est une solution de facilité, quand bien même l’auteur ne voit pas pourquoi il n’en ferait pas de même, en attribuant avec une mauvaise foi particulière et bien humaine, la responsabilité à la sélection naturelle. Ayant pour se faire l’excellent prétexte d’une guerre ou à peu près, disons un beau bordel. Le chaos.

Et avec le même exercice de l’arbitraire que ce Dieu sans barbe et sans jugement qu’est la vie tout entière, l’auteur va immédiatement assassiner quelques idées, pas forcément mauvaises mais ayant la fâcheuse faculté de prendre trop d’importance pour la bonne continuation de son plaisir et les nécessités imposées par la structure immédiatement choisie, quoique légèrement imposée par l’urgence de ne pas s’emplafonner métaphoriquement dans une impasse littéraire. Car même métaphoriquement, c’est mortel.

 

L’auteur-Dieu, vêtu de noir pénétra dans l’anti chambre de son choix, et s’empara d’un stylo à lunettes, 9mm, à visée laser, prolongé d’un silencieux. Puis il se pencha sur son monde et chercha des yeux une cible. « Faire une liste, faut faire une liste » se dit-il, «tous les tueurs ont une liste » ajouta t-il avec sentence.

A mesure qu’il faisait sa liste les personnages sentaient sur eux le voile noir de la mort les poursuivre en ricanant. L’œil posé sur son laboratoire intérieur, et l’oreille attentive, le lecteur l’entendait grommeler :

–          Louis-Archibald Papillon… dommage j’aimais bien son nom, mais trop sympa…

–          Jean-René ? Ah j’aime bien Jean-René…un zombie qui veut faire chanteur de reality-show…

–          Les extra-terrestres ? Ouais mais bon alors juste les rednecks… non, les goules aussi…

–          Moïse Wonga c’est obligatoire qui reste…

–          Bon… qui d’autre… Ah oui… je garde qui ?… euh bon…

–          

–          Font chier, je vais tirer dans le tas, ça va pas faire un pli.

 

Quoi ? Un massacre ? On a déjà effacé la terre entière et on voudrait en plus génocider cette magnifique contrée ? Notre Dieu est gourmand, fera remarquer le lecteur respectueux. Mais quand même, si l’on veut continuer, il faut bien en garder quelques-uns, ajoutera le lecteur attentif. Certes, répondra Dieu, ici même l’auteur –on suit au fond !- avec cette mansuétude qui le caractérise, faisant remarquer au passage la supériorité de sa bonté sur toutes les divinités monothéistes en ceci qu’aucun Jésus, Bouddha, Allah ou Yahvé ne vous a jamais convié de votre vivant dans son paradis pour assister à ses petites magouilles. Certes, donc, c’est pourquoi on éliminera sans viser personne en particulier. Que les personnages, chères créatures, ne s’en offensent pas, l’auteur n’a à leur endroit pas plus de grief personnel que la foudre en a en tombant sur l’imbécile et son parapluie. Mais comment me direz-vous allons nous y prendre pour tuer ? Dieu compte t-il accomplir un de ces miracles faciles mais spectaculaires à base de pyrotechnique de bazar comme dans les films hollywoodiens et les corans illustrés ? Ou bien faire intervenir une de ses habituelles digressions et badiner encore quelques kilomètres dans la jungle de son imagination ? Voire sortir de sa manche prodigieuse un mystérieux astronef de plusieurs kilomètres de long, en forme de pilon ? Non, Dieu vous rassure, il utilisera pour une fois ce qu’il a déjà sous la main, ou à peu près.

Mais pour se faire, déclencher le processus métronomique et funèbre propre au chaos et à toute création, même plus limitée, il manque un personnage à la galerie.

Non, que le lecteur éreinté se rassure, l’auteur ne compte pas glisser dans son menu une truffe en sus, cette histoire en contient déjà suffisamment, le lecteur éreinté pourrait éclater. Mais un personnage déjà connu, qui plus est membre honoraire et honorable du cinéma pas cher et des seconds programmes sus mentionné, bien logique dans le contexte d’un massacre : le savant fou. Ou plus exactement le savant nazi. Ou plus exactement fasciste…

Enfin bref, le docteur M.

 

Toute sa vie, au fond, le docteur M. aurait voulu, à l’égal de son idole, être Dieu. Décider de la vie, de la mort, décider de la nature elle-même, la remodeler à l’image torturée qu’il s’en faisait, et pourquoi pas, fonder un jour ce monde parfait d’ordre et de beauté dont avaient rêvé ces magnifiques esthètes qu’étaient Hitler, Mussolini, Franco, Salazar, Pinochet… etc. Le bon docteur Mengele lui avait enseigné quelques rudiments de médecine générale, pas tant par sympathie ou fierté réciproque, qu’il devenait gâteux et qu’il fallait bien que quelqu’un le soigne. Puis après sa mort il avait tenté de suivre un cursus scientifique. Mais s’il s’avéra un chimiste chanceux capable de fabriquer des poisons radicaux et des drogues surprenantes quoique peu récréatives, il fut toujours un médecin déplorable et un biologiste approximatif, à peine capable d’inoculer de l’acide dans une souris. Par exemple, ses multiples tentatives pour créer une arme absolue à partir d’animaux et de crustacés n’avaient eut jusqu’ici pour résultat que de faire crever la totalité de ses cobayes, humains compris, à l’exception de trois cochons récemment importés de Taïwan. Trop récemment à vrai dire pour qu’il n’ait commencé à leur triturer la couenne, d’autant moins, qu’à sa grande surprise, ces cochons là avaient un secret, un secret qui acheva l’immense désespoir qui s’était emparé de lui et de son idéologie depuis quelques heures, depuis qu’il s’était aperçu, comme un nombre notable des citoyens de ce pays, qu’il n’était, et à vrai dire n’avait jamais été seul.

Il faut en effet immédiatement se mettre d’accord ici sur un point essentiel, qui explique non seulement le geste qui allait bientôt suivre, mais le même acte de désespoir que commit Adolf Hitler sur son berger allemand, lui-même et sa femme -qu’il avait épousée exactement 1 heure avant, ce qui montre à quelle latitude cet homme finalement plein de bon sens situait le mariage- alors que des hordes de sous-hommes investissaient triomphalement la capitale des surhommes. Le nazisme, comme le fascisme et toute forme d’autoritarisme avec uniformes, bible et oriflammes, ne sont rien de plus que des tentatives d’élever l’égocentrisme de l’homo sapiens sapiens au rang de phénomène naturel. De contredire, avec ce côté obsessionnel qui caractérise le narcisse, la vérité que sous tendaient les découvertes de Galilée, Copernic, et autre juif relativiste, à savoir que l’homme n’est pas au centre de l’univers, pas même à côté ou dans sa proche banlieue, et qu’en conséquence il n’a aucune autorité sur toute forme de vérité avérée, ni beaucoup plus loisir de déterminer la grande marche du dit univers. Qu’en fait le bipède a autant d’incidence sur celui-ci que le doigt d’un enfant grattant le cul du cosmos. Qu’en conséquence, il peut se faire bêtement gazer par des français dans une tranchée, et que se venger sur des juifs, des tziganes, des homosexuels, des attardés mentaux et globalement tout ce qui dépasse de la dite tranchée, français compris, ne changera finalement rien : tôt ou tard les petits noirauds de vos cauchemars hallucinés dans un hôpital de campagne, finiront par violer vos compagnes et abreuver vos sillons d’un sang trop pur. Bref qu’aucune Machine à Ecrire, aucun Vatican, ou relique païenne élevée au titre d’objet saint – la Kabbah ou le Saint Suaire, par exemple – n’empêchera jamais votre bon goût d’être contrarié par la cruauté assassine de la mathématique cosmique. Ce qui est affreux, l’auteur veut bien l’admettre, surtout si on est maladivement certain d’être tout seul dans la vaste chambre du cosmos. Puisque au fond toutes ces idéologies à base d’exclusivité ne sont rien de plus que les symptômes pathologiques que l’on rencontre à une échelle plus réduite chez l’enfant unique et gâté face à son coffre à jouets.

Maintenant, si l’on voit bien à quelle violence fut soumis le sens esthétique du SS face à un ramassis de trisomiques affamés, mais juifs, l’on peut imaginer celle à laquelle fut contraint un homme tel que le Docteur M. quand il se retrouva, barricadé chez lui, alors que des choses à base de tentacules et de cagoules déboulaient dans son jardin en hurlant Dieu sait quoi mais sur un ton qui dispensait de toute traduction.

 

Ici le lecteur critique pourra trouver la situation bien morale : des racistes extra-terrestres prêts à lyncher un confrère de l’autre camp, et faire remarquer que le cosmos n’a que le sens moral qu’on veut bien lui prêter, c’est à dire en vérité aucun, qu’en conséquence sa trouvaille catastrophique visant à entamer l’extinction de quelques personnages, est bien pitoyable comparé au faisandage dont est capable l’existence à l’encontre de nos plus imaginatives projections, et qui est si bien illustré, pour citer l’une des phrases qui introduit cet ouvrage, par la fameuse sentence : « l’imagination la plus vive n’aura jamais autant de ressource que la destinée ». Ce à quoi l’auteur répondra que non content de faire des phrases trop longues, imitant pitoyablement le style rare et unique de lui-même, le lecteur certes scrupuleux, mais critique, n’est pas très observateur. Que la vie courante est pleine d’histoires « morales » logiques, presque trop, parfaite ironie du sort. Qu’en tout état de cause, la vie se fout de notre gueule plus souvent qu’à notre tour, que c’est pas juste, mais que c’est comme ça : parfois, cela ressemble à de la justice, juste histoire de contredire tout ce que l’existence nous dit d’elle-même, à savoir qu’elle n’obéit aux lois que quand ça l’arrange et que son sens de l’humour est un peu particulier. En conséquence de quoi l’auteur peut revendiquer sans vergogne son statut de Dieu sur ce texte, et contredire, par là même, les mauvaises langues qui prétendent que les personnages et l’histoire sont en train de lui échapper.

 

Métaphysiquement désespéré le docteur M. réalisait donc qu’il existait quelque chose de pire qu’un bolchevik noir, juif, borgne et homosexuel, même s’il eut été bien incapable de dire quoi exactement, et qu’en tout état de cause le monde qu’il avait connu, celui où le surhomme attendait de prendre enfin la place qui lui revenait, avait basculé dans un inconnu où le même surhomme avait toutes les chances de n’être plus qu’un aimable figurant au fond du décor. Obéissant à son atavique méfiance, pour ne pas dire terreur, de tout ce qui était différent, il s’était réfugié dans la cave aménagée et bétonnée qu’il s’était fait construire afin de conduire ses expériences, avec la ferme intention de défendre chèrement sa peau. Ayant pour se faire à sa disposition un arsenal disproportionné à base de gaz chimique, bombes incendiaires, armes bactériologiques hasardeuses – en ceci qu’elles étaient fabriquées maison – fusils automatiques et munitions diverses, qu’il avait accumulés au fil des ans dans l’espoir, au mieux, d’équiper un jour une armée de surhommes, au pire d’éradiquer tous les noirauds qui, comme lui-même, n’avaient pas eu le bon goût d’adhérer à son idéologie. Il s’y trouvait en compagnie de ses trois cochons et d’un nombre raisonnable d’aliments divers, salés ou en conserve, qui lui aurait permis de tenir encore longtemps après que le X.P.C eut incendié sa maison, s’il n’avait pas eu, sous le coup d’une prudence qu’il espérait stratégique, la mauvaise idée d’éteindre la lumière de son bunker. En effet, les trois cochons taiwanais, avaient eux-mêmes été les cobayes d’une expérience passablement inutile quoique révolutionnaire du point de vue de la génétique – du moins si l’on en croie les déclarations dithyrambiques de certains scientifiques spécialisés – et qui non content d’achever de le terroriser, fit réaliser au brave docteur l’étendue de son inappétence en matière de biotechnologie, et le plongea dans un désespoir funeste. En effet, Han, Po, et Long, les trois cochons, avaient cette particularité d’être phosphorescents une fois plongés dans le noir, briller comme le vers luisant, ce qui, à ne pas en douter, constituait un spectacle passablement distrayant quoique anxiogène dans ces circonstances particulières. Le bon docteur décida de se suicider, et comme il était hors de propos pour lui de partir seul, qu’à l’instar du petit caporal de l’armée allemande, il estimait que puisque le monde ne se conformait pas à ses fantasmes, il ne méritait pas d’exister, il s’empressa de faire mourir le monde avec lui. Du moins l’espérait-il. Car ce monde, comme tous les autres, n’avait pas grand chose à faire de ce désespoir et était bien décidé à continuer sa route quoiqu’il advienne, que des produits chimiques du genre hostiles se mettent ou non à se répandre dans l’atmosphère comme des canailles s’évadant de la grand pyramide avec le masque du pharaon sous le bras.

A vrai dire, les premières victimes ne venaient même pas de ce monde là, mais elles étaient physiquement trop proches du monde tout de suite décrit pour être épargnées des effets, jusqu’ici inconnus, d’une bonne vieille haine à la terrienne : sarin, essence phosphore et chlorate de soude, avec plein de truc métalliques dedans qui fendirent l’air avec des bruits terrifiants de bouilloire incandescente, déchiquetant tout sur leur passage ou à peu près, à savoir tout ce qui avait conservé la même densité et la gravité terrienne. Pour la partie avec des tentacules les choses se passèrent différemment. Le gang de furieux encaissa le choc à la façon d’un gigantesque morceau de gélatine expansif. Des individus qui ne devinrent soudain plus qu’un, un truc avec des tentacules partout, des cagoules déchirées, et pas assez de bouches pour hurler leur dégoût d’être soudain mélangé. L’effet de masse disparaissant, la chose retomba sur le décor calciné, fumante, décolorée par le phosphore et remplie de milliers d’échardes de métal.

–          Meeerde qu’est-ce que c’est ? demanda une bouche à une autre.

–          Je sais pas, tu crois que c’est un genre de maladie ? répondit une autre bouche.

Une tentacule quelque part examinait le morceau de métal qui dansait sous la gélatine.

–          Saloperie d’humains ! Ils vont nous le payer ! hurla une troisième.

–          Ouais ! approuvèrent les autres.

–          Ah ouais, et vous comptez faire comment pour les faire payer hein ? grogna quelqu’un dans le tas.

–          Beuh… on a qu’à se remettre comme avant, on s’divise, fit une bouche en clignant d’un oeil

–          On « s’divise » hein ? l’autre cria à la cantonade : EH A QUI ELLE EST CETTE TENTACULE ?

–          A moi ! fit quelqu’un.

–          Non à moi !

Il y eut un silence consterné.

–          On « s’divise » hein ? Vous comprenez pourquoi maintenant faut jamais se mélanger ?

–          On sait plus à qui est la tentacule…

–          Eh non !

Ils avaient tous reconnu la voix de leur chef.

–          Bon alors qu’est-ce qu’on fait ?

–          On s’tire.

La fumée aussi se tirait, dans l’autre sens, et Po, cochon grillé mais phosphorescent et rescapé, s’échappait en couinant suivant le voile épais qui mollement s’en allait vers le sud. Dans la banlieue de Cristobal, deux bébés moururent d’intoxication au sarin, et trente sept personnes furent hospitalisées pour diverses complications respiratoires. Po fut pris pour cible dix sept fois, une partie de la ville était livré à la folie collective, les quelques oxydes coincés sur place se régalaient, les plus dingues pouvaient entendre leur œil faire des bruits de succions réjouis. Les volutes nocives tuaient au hasard ou épargnaient, le mélange astringent de sarin, de chlorate et de caoutchouc brûlé laissait sur son passage un linceul de soie jaunâtre, une caresse grasse qui flétrissait parfois le feuillage, ou cloquait les chairs, vous traînait un cancer à rebours sur les muqueuses, parfumant son passage au remugle de sapin chimique, pollution nocturne d’un ange infernal qui continuait son chemin vers la côte, pesant, benoît.

–          Majesté ! Majesté ! Vous voilà enfin !

Le sous-officier et ses hommes exultaient, leur courage et leur fidélité avaient été récompensé. Sa majesté était toujours de ce monde, harassée, mais vivante, entourée de quelques-uns uns de ses invités d’honneur.

–          Ah mes amis ! s’exclama le roi en écartant les bras.

Et ce fut son dernier mot.

Un singe d’une quinzaine de kilos, chenu et au cœur fragile, tué par le nuage, chutant depuis une vingtaine de mètres à travers les branches, les plus fines éclatant à son passage, s’écrasa violemment sur le prince. Quelques kilomètres plus loin, juchée sur un rocher à la densité ramollie, et qui sifflait comme un ballon qui se dégonfle en crachant une mousse de molécules argentées, une goule observait le ciel enfumé sous l ‘œil sévère d’une autre. Leur parlé avait les intonations d’un hachoir cognant sur des os de bœuf. C’était plein de k et de h râpé, de voyelles à circonflexe craquées, entrecoupé d’aboiements de chien. Une oreille humaine aurait pris ça pour de l’allemand SS ou de l’arabe terroriste, du russe cosaque, du sergent Marines, du tortionnaire Utu, n’importe quoi qui sonnait comme de la terreur et de la barbarie à l’état pur. Et c’était bien ce que c’était d’une certaine manière.

–          Tu vois quelque chose ?

–          Ils arrivent, je les vois, trois koodas.

–          Je ne te demande pas ça, je demande si tu vois leurs couleurs ?

–          L’emblème des Charognards de la Baltique, qu’Azrott soit loué !

L’autre goule dansa une petite gigue.

–          Alaya ! Alaya ! On est sauf !

Quatre croissants de lune bardés de canons fendaient l’horizon, les hurlements aigus de leur turbine retentissaient en écho sur les falaises couvertes de guano, où Berthier et les autres observaient la côte qui leur faisait face et où brillait apparemment mille feux électriques. Comment le défunt roi et ses invités s’étaient retrouvés là ? Le temps, les kilomètres, et une géographie qui se cherchaient encore. Le sous-officier regarda le cadavre, impuissant, puis la cité là-bas, atterré.

–          Mais qu’est-ce que c’est que ça ?

–          Nous ne sommes plus sur terre, expliqua quelqu’un.

–          Plus sur terre ?

Il eut une expression incrédule. La femme de la star secoua la tête négativement.

–          Alors où sommes nous ?

On lui expliqua.

–          Vous voulez dire qu’on a voyagé dans l’espace ? s’exclama le sous-officier en les regardant à nouveau, tour à tour. Berthier haussa les épaules.

–          Faut croire.

–          Mais comment ?

–          ça j’en sais rien, ils ne nous l’ont pas expliqué.

–          Ils ? Qui ça ils ?

Lentement, mué par sa propre logique, la fumée s’évaporait dans l’atmosphère, grésillant au-dessus de l’océan, les appareils de surveillance qui flottaient sur les vagues se mirent à clignoter des signaux d’alerte, on aurait dit des boules disco miroitant sur la ligne d’horizon. Puis une énorme sirène retentit, emplissant tout entier l’espace aérien. Mais ce n’était pas une sirène. Pas pour les appareils auditifs locaux, pas pour le langage commun à cette planète. Seulement pour le reste de l’humanité qui soudain fut tout à fait certain qu’elle avait basculé dans le délire.

–          Alerte, Sécurité des Frontières, appareils Orcnos vous violez un espace aérien neutre, repliez-vous immédiatement où nous faisons feu.

–          Par le Nazgül, allez vous faire foutre ! rugit le chef d’escadrille, en poussant les turbines du chasseur koodas.

Les appareils arrivaient par le sud, masqués par l’alignement d’arbres qui bordait la falaise, tirant à feux nourris sur la surveillance. Ahuris, les mains plaquées sur les oreilles, le petit groupe cherchait une issue rapide à sa panique, s’égayant dans la nature. Et à peu près tout le monde sur l’île, quand il n’était pas cloué sur place par une violente quinte de toux, en faisait de même, morts-vivants compris.

 

Au loin les boules disco se désintégraient dans des orages de flammes cuivrées. Puis le bruit énorme des canons de la Sécurité des Frontières retentit à son tour depuis l’espace, clouant le ciel sous un déluge invisible de projectiles de plasma qui ondoyaient sur les écrans latéraux de la cabine de pilotage du koodas de tête. Les croissants de lune virevoltaient entre les jets d’énergie, implacables, rapides, comme des han shi gigantesques, des shorikens sous une pluie de balles de mille tonnes.

–          Non mais ils sont devenus complètement fou !? s’exclamait le gouverneur Valier, rampant dans la salle de contrôle, encore fumant du bain de vapeur relaxante que venait d’interrompre l’alerte générale.

Sur les écrans, une des 11 stations en forme de méduse qui gravitaient autour de la planète, vrombissait des ronflements de ses canons, poursuivant les koodas de sa vindicte.

–          Marshall Kill-gore, je vous ordonne de cesser le feu immédiatement !

L’intéressé apparut dans une lucarne, coin gauche, sur les écrans. C’était un bipède, assurément, il se tenait sur deux jambes, avait deux bras, une paire de pouces mais la comparaison avec l’espèce humaine s’arrêtait là. Globalement il ressemblait à un gigantesque paquet de viande dans un sac en plastique fermé par un capuchon en forme de bulbe. Un capuchon avec une bouche pleine de petites dents aiguisées.

–          Mes respects Gouverneur, ne vous inquiétez pas nous avons la situation en main, ces Orcnos n’iront nulle part !

–          Je ne vous demande pas s’ils vont quelque part, je vous ordonne de cesser le feu !

–          Mais gouverneur ils violent notre espace aérien ! couina le Marshall.

–          Laissez-les violer ce qu’ils veulent ! Cette île est la propriété de la D-Mart ! Si un de vos canons l’abîme nous allons droit vers la catastrophe !

–          Oups… fit une voix derrière le Marshall.

–          « Oups » ? Qui a fait « oups » ? s’exclama Valier.

Un ingénieur de combat type R7CPO apparut sur l’écran en cliquetant timidement.

–          Euh il semblerait qu’il vient d’avoir un incendie sur l’île…

–          Et ?

–          Euh… eh bien une de nos visées a analysé le nuage de fumée comme une ruse Orcnos…

–          Et ?

–          Euh…

Un million de kilojoules venait de s’abattre malencontreusement au beau milieu du Zorzor, oblitérant l’île comme un gigantesque poinçon. Tout ce qui s’était trouvé en son centre avait immédiatement fondu sans le moindre effet de masse, déplacement d’air ou de chaleur, aspiré dans un chaos moléculaire qui laissa derrière lui un cratère froid et fumant, au fond duquel on pouvait apercevoir l’océan sur lequel reposait désormais l’île et qui grésillait tout doucement, ses courbes aquatiques napées d’étincelles électriques, unique et fugitif relief du paysage qui s’était trouvé là.

–          Et meeeerde, grommela le gouverneur.

–          Gouverneur ? Pourrais-je avoir votre attention, susurra une créature qui venait d’apparaître sur un des écrans.

Il reconnut une de ses secrétaires en chef, Madame Monokomonoporzzzzz.

–          Qu’est-ce qui se passe encore ?

Elle effleura sa table de commande d’un de ses 52 doigts, Kill-gore et elle-même disparurent simultanément au profit d’une seule et unique image, estampillée du logo G.B.N Galactic Bad News, la chaîne d’actualité du milliardaire Milius Brainn, opposant direct au gouverneur lors des dernières élections, et qui ne rapportait que les mauvaises nouvelles de la galaxie. Le journaliste raillait :

–          Encore un coup de pas de bol pour la planète Velda, après la fusillade massive dans les rues de Calista suite à l’interdiction de voler décidée par notre bon vieux gouverneur, l’invasion Orcnos et ses conséquences sur une des propriétés des industries D-Mart, un nuage de fumée de composition inconnue, est en train d’envahir le ciel de la même Calista, décidément victime désignée des décisions hasardeuses du comité de réimplantation.

 

 

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