Planck ! 11

–          Vite, vite, dis-moi ! Bleu, vert jaune ?

Ses 71 yeux démesurément agrandis par ses lunettes télémétriques, Madame Yyyaalmmmgzzzlritou, dite «Olga » pour ses intimes, suivait la soucoupe du S.U.S traversant le ciel.

–          Euh… bleu je crois.

–          Tu crois où t’es sûr ? insista son mari dit «Olgon », farfouillant dans son coffre à armes.

Là-bas, le S.U.S laissait tomber son cachet sur le Zorzor.

–          Oui, oui, c’est bleu ! insista sa compagne en apercevant la surface irisée du cachet briller sous les étoiles, tandis qu’il disparaissait parmi la cime des arbres.

–          Des humains ! s’exclama son mari, que Frr soit béni !

Il tira un engin étrange de la malle, quelque chose à mi-chemin entre le fusil à eau, avec réservoir et la chaussure de plage. Sa femme le regarda, la mine incertaine.

–          T’es sûr que c’est une bonne idée ?

–          Ecoute ma chérie, c’est la seule espèce qui manque à ma collection, tu crois que je vais rater une occasion pareille ! ? Allez viens ! dit-il en se coiffant de son chapeau de chasse.

Quelques secondes plus tard, un petit appareil volant et non identifié du point de vue humain, traversait le bras de mer et atterrissait dans la forêt alors qu’une odeur de sapin artificielle envahissait peu à peu l’atmosphère de l’île. Honoré Montcorget, dont le sens olfactif était subordonné à ses préjugés, ne s’alerta pas de ce changement atmosphérique qu’il mit sur le compte déjà bien rempli des exotismes locaux. Pas plus qu’il ne s’alerta du bidule gros comme un poing qui lui passa au raz de la tête avec un bruit de moustique atomique, pour la bonne et simple raison qu’il ne le vit pas et crut chasser une mouche inopportune. Gottlieb, bien que ne comprenant toujours rien, fut beaucoup plus attentif au phénomène, surtout quand il en surgit deux espèces de paire de ballons jaunes superposés, dont un avec un truc qui lui sortait du ventre qui lui rappelaient une pantoufle qu’il avait bien connue. En bon chien, sa première réaction fut d’aboyer, montrer des dents, faire le gros dos et puis… et puis rien, il ne se souvint jamais de ce qui passa ensuite.

–          T’es sûr que c’est ça un être humain ? Ils sont pas sur deux tiges d’habitude ?

–          Il paraît qu’ils sont sur quatre quand ils sont jeunes, ça doit être un petit.

–          Avec tous ces poils ?

–          Bah, c’est peut-être une autre espèce d’humain, une race différente des autres. De toute façon, qu’est-ce que tu veux qu’il y ait d’autre ici que des humains ?

–          Ils ont peut-être des animaux, comme nous, tu crois pas ?

–          Des animaux ? Mais ce sont eux les animaux !

Olga Yyyaalmmmgzzzlritou approuva d’un dodelinement des ballons.

–          Oui, c’est pas faux c’que tu dis.

Dans le réservoir translucide de l’étrange arme, le caniche miniaturisé flottait dans une sorte de liquide aqueux et fluorescent attendant d’entrer dans l’histoire. Deux cent mètres plus loin Honoré Montcorget rentrait dans la sienne.

–          Mais qu’est-ce que… euh…

–          Eh tu peux pas faire attention papa !

Lubna était par terre, essoufflée, la jupe relevée jusqu’en haut des cuisses, le corset trempé d’humidité et de sueur, les genoux et les mollets aspergés de terre et de feuilles. Autour, les autres couraient, toute la smala, même sa majesté, l’air paniqué.

–          Qu’est-ce qui se passe ?

Lubna secoua la tête et se releva. Le toisa puis repartit en courant. Il ne put s’empêcher d’observer sa croupe s’éloigner, avant d’être pris d’une envie inexplicable de courir à son tour. Ce n’était pas la croupe. La croupe ne l’aurait pas fait courir, elle le paralysait. C’était peut-être les autres ou quelque chose qu’il avait sentit à leur passage et qui allait chercher très loin dans son crâne, le temps qu’il se demande quoi, il se retrouvait au milieu d’une clairière en compagnie de Berthier, sa majesté, la vedette internationale, sa femme, madame Rubstein et le nain Rocco, tous à chercher la route des yeux.

–          La route a bougé ! s’exclama le commercial

–          C’est impossible !

–          Ah oui, et ce qu’on vient de voir c’est possible ?

–          La fin du monde, putain j’y crois pas, j’aurais vu ça de mon vivant ! fit la vedette rêveusement.

–          La fin du monde ? De quoi vous parlez ?

Tous les regards se tournèrent vers Montcorget.

–          Vous avez pas entendu les flics ? C’est la fin du monde !

–          Non c’était, corrigea Berthier, nous on est encore là, réimplantés comme ils disent.

Visiblement Madame Rubstein venait de comprendre car elle s’évanouit aussitôt. Pendant que le nain se précipitait à son aide, Montcorget demanda :

–          Flics ? Quels flics ? Où ça ?

–          Putain vous étiez pas là ou quoi ? s’exclama la star.

Le comptable ne répondit pas, visiblement il avait raté quelque chose d’important.

–          Les fontaines à eau, tenta de lui rappeler Berthier. C’était pas un trucage, c’était des vraies !

–          Bah oui et alors ?

–          Et alors ? Vous avez déjà vu des fontaines à eau qui parlent vous ?

–          Des fontaines à eau qui parlent ?… Montcorget lui jeta un regard soupçonneux. Vous avez pris de la drogue mon vieux ?

Mais Berthier ne l’écoutait déjà plus, il s’adressait à son voisin.

–          Je me disais bien que c’était bizarre toutes ces fontaines à eau quand même, au bureau c’est normal, mais au bord du lac là, maintenant je comprends…

–          Moi j’ai cru que c’était un genre de décor, pour faire original, répondit la vedette.

–          Tiens mais j’y pense, au bureau, vous croyez que s’en était ?

Mais personne n’avait de réponse à ça parce qu’en fait cela n’avait plus du tout d’importance. Un grand silence abattu s’empara du petit groupe.

–          La fin du monde, balbutia sa majesté au bout d’un moment. Et c’est moi qui en suis responsable… Il secoua la tête, l’air désespéré. J’aurais jamais dû quitter la quincaillerie…

–          On est responsable de rien ! observa Berthier. Comment on aurait pu savoir ! ?

–          En lisant le contrat bon Dieu ! éclata une voix derrière eux.

C’était Ronga, la belle et sévère ambitieuse, son plan de carrière, sa robe et son maquillage en berne, debout derrière un buisson, qui tenait à la main une noix de coco.

–          Salaud !

Elle jeta la noix au milieu du groupe qui s’éparpilla aussitôt, à l’exception de la vedette et de sa femme. Mais soit elle s’était trompée, soit la mine en forme de noix de coco avait cessé de fonctionner en traversant la galaxie. Berthier se releva et regarda l’engin de loin, puis l’apprentie chanteuse.

–          Non mais ça va pas ?

La jeune femme traversa la clairière comme une furie, toutes griffes dehors et se jeta sur lui.

–          Salaud ! Salaud !

Mais on n’avait pas passé sa vie à esquiver les responsabilités pour ne pas savoir comment se prévaloir du courroux féminin avec la célérité de l’aïkidoka. Ronga se vautra par terre avec un bruit de botte. Après quoi elle s’assit et se mit à l’insulter en zorzorien avant de fondre en larme comme une petite fille.

–          Mais c’est vrai ça, fit soudain Rocco qui avait compris ce qu’elle disait, qu’est-ce qu’on va devenir nous maintenant ? Il releva la tête et pointa un doigt accusateur vers sa majesté, c’est à cause de vous tout ça !

–          Et puis quoi encore ! s’emporta Berthier. Non mais dites donc, je vous rappelle que si vous êtes encore là c’est grâce à lui ! A nous !

–          Non, ils ont raison, intervint sa majesté en se relevant lentement. J’aurais dû lire ce contrat… c’était marqué en toute lettre, page 67865 : « les signataires déclarent par la présente céder tous leurs droits sur la Terre, sa faune et sa flore, ainsi que toute utilisation ultérieure qui pourra en être fait. » récita t-il de tête.

–          Ah oui ? Et même si vous l’aviez lu, vous y auriez cru vous ! ? Comment on aurait pu savoir que c’était du sérieux, hein ! ?

–          Au moins je me serais méfié, insista Louis-Archibald Papillon, visiblement décidé à endosser une responsabilité historique bien au-delà du pouvoir que ne lui avait jamais accordé l’Histoire.

–          Méfié, méfié, elle est bonne celle-là tient ! Comment on aurait pu savoir qu’on avait le moindre droit sur la Terre ! J’avais même pas le droit d’avoir une place de parking dans mon immeuble !

Plus personne ne dit rien, méditant un instant sur cette vérité.

–          ça va pas mec ? demanda soudain la star à un Moncorget si pâle qu’on aurait pu voir au travers.

Mais Honoré Montcorget ne répondit rien, il tomba tout droit sur son séant puis se mit à suffoquer.

–          Qu’est-ce qu’il a ? demanda quelqu’un.

–          Une attaque de panique, répondit la femme de la star en filant sur le comptable pour lui administrer une splendide paire de gifles. Ca lui est déjà arrivé à lui aussi, expliqua t-elle en désignant son mari, pour son 1er disque de platine. Puis elle se pencha vers Montcorget. Ca va mieux ?

Si Montcorget avait repris des couleurs c’était dans la zone très délimitée laissée par les deux gifles, quant à sa respiration, elle allait un peu mieux mais aucun son n’était encore capable de franchir les limites de ses cordes vocales. Il regardait fixement devant lui, toujours assis par terre.

–          Une attaque de panique, bon… mais pourquoi ? s’enquit Berthier.

–          Pourquoi ! ? Pourquoi ! ? se mit à hurler Ronga. Parce que vous avez signez ce foutu contrat ! Parce que la Terre a disparu ! Tout a disparu !

Et elle fondit une nouvelle fois en larme. Berthier, peu ému par cet éclat, haussa les épaules.

–          Ouais, peut-être bien, mais je vois pas à quoi ça sert de paniquer, c’est trop tard maintenant.

–          C’est comme ça mec, ça se contrôle pas, expliqua la star en regardant le pauvre comptable. Eh faut pas s’en faire vieux, nous on est encore là. Il lui tapota gentiment sur l’épaule, et comme on dit, tant qu’il y a de la vie, il y a de l’espoir.

Une rafale de mitraillette éclata au loin, puis une autre. Des tirs sporadiques et même quelques cris affolés, sa majesté se tourna vers le lointain et dit avec un ton décidément historique :

–          Le peuple est en train de comprendre… Il faut que je fasse une déclaration.

Tout le monde le regarda, partagé entre la compréhension et le questionnement. Il y avait le rituel, les obligations naturelles du chef d’état, tel que des années de reportages et de films sur la question l’avaient sans aucun doute conditionné, et il y avait aussi la réalité immédiate, concrète, qui en tout état de cause appelait au sauve qui peu général plutôt qu’à la posture. Berthier, qu’aucune posture n’avait jamais effleuré, sinon celle du lièvre détalant devant le chasseur, demanda avec naturel :

–          Et vous comptez faire comment ? on sait même plus où est la route.

–          Même pas où on est tu veux dire ! rétorqua la star. On est sur quelle planète là, hein ? Tu sens cette odeur ? T’as déjà senti une odeur pareille toi sur terre, je veux dire, à part dans un chiotte ?

Berthier hocha la tête.

–          Nan, à mon avis ça doit être une planète bizarre.

–          ça va pas nous dépayser beaucoup… fit remarquer une voix.

Tout le monde tourna la tête vers Moncorget. Il regardait vers le ciel, les yeux tristes et vides. La femme de la star s’approcha de lui et posa une main virile sur son épaule.

–          Vous inquiétez pas, tout va aller bien.

Montcorget ne s’inquiétait pas, il était bien au-delà de ça, très, très loin même. D’ailleurs il n’écoutait même plus, le visage figé, les yeux fixes, plongé dans son silence intérieur. Une montagne aurait pu lui rouler dessus, il n’aurait même pas soupiré.

–          Je n’ai pas le choix, décida tout de même sa majesté en bombant le torse.

Les autres le regardèrent s’éloigner vers les arbres, puis dans un élan fraternel aussi humain dans ces circonstances particulières qu’une bonne rafale ou un viol collectif, la star s’exclama :

–          Attendez, on va venir avec vous !

 

C’est à des degrés divers que le Zorzor avait réalisé le basculement historique et même quasiment sémantique qui s’était produit dans la soirée. Par exemple, pour certains, rien n’avait changé, à l’exception du fait que la télévision ne marchait plus. Mais ce n’était pas la moindre des exceptions dans un pays qui avait élu un homme en échange de la promesse d’avoir du riz et le câble pour tous. La télévision nationale aurait dû crouler sous les coups de fils, si le téléphone avait encore fonctionné, mais en l’absence complète du moindre satellite dans le ciel… alors ce furent ses locaux qui rapidement se retrouvèrent prit d’assaut par une foule croissante d’usagers d’abord contrariés puis carrément furieux quand ils comprirent que non seulement aucun responsable n’était capable de fournir le plus petit début d’explication rationnel, mais surtout qu’il y avait de grandes chances pour qu’il n’y ait plus jamais de télévision. La radio, en revanche, qui dépendait d’une antenne installée sous le règne soviétique, continuait de fonctionner, même si en l’état, son émission était quelque peu perturbée par des sons parasites invraisemblables allant du chuintement classique, bruit de neige hertzienne à des caquètements bizarres qui, sans que personne ne se l’explique et puisse moins encore les traduire, avaient, pour l’oreille humaine, quelque chose dans leur rythme qui évoquait un langage articulé. Derrière leur micro, les animateurs étaient lancés dans un débat où chacun tentait de donner une explication à l’inexplicable, recevant à mesure des messagers débarquant dans les locaux, des nouvelles aussi variées que contradictoires, mais le plus souvent inquiétantes. Jusqu’à ce que l’armée estime plus prudent de couper tout, s’emparer des bureaux, et de remplacer les commentaires et leurs locuteurs par un programme de musique locale. L’armée zorzorienne, nantie d’une tradition issue de l’Union soviétique mais d’une discipline aussi exotique qu’on pouvait en attendre d’une telle nation, était partagée entre une relative anarchie et l’envie bien naturelle chez les uniformes de prendre le pouvoir. L’absence de chef créant un vide parfaitement anxiogène pour qui n’imagine pas sa vie sans chef, les quelques officiers qui structuraient sa hiérarchie se tâtaient pour savoir lequel d’entre eux allait dégainer le premier, prendre le pouvoir et faire fusiller les copains. Tandis que d’autres, un sous-officier et une poignée d’hommes, s’étaient, au contraire, lancés à la recherche de sa majesté dont on était sans nouvelle depuis que les émissions de télévision avaient cessé. Ailleurs, dans d’autres régions du pays, disons que la situation était moins systématique et attendue. Par exemple au camps de travail N°6, là où sa majesté avait fait parquer ses «défunts » les gardiens étaient face à une situation pour le moins paradoxale pour un camp de travail, à savoir des prisonniers soudain fort mécontents de leur situation, privés totalement de télé, mais également de leur travail habituel : ramasser des coquillages. C’était des coquillages parfaitement ordinaires, pas le moins du monde comestibles, mais que les «prisonniers » avaient tâche de ramasser, il fallait bien les occuper, puis d’en faire des colliers peints qui serait plus tard vendus sur l’île. Activité paisible dans laquelle cette population carcérale d’un genre particulier s’était faite une spécialité dont ils étaient très fiers en dépit du mauvais goût rare avec lequel ils peignaient.

–          Où y sont ?

–          Mais qu’est-ce que j’en sais moi ?

Celui que les prisonniers avaient délégué comme leur chef se tenait poings sur les hanches, face à la plage, l’air persuadé que les gardiens étaient responsables de la soudaine disparition des coquillages de cette partie du littoral.

–          Vous avez regardé partout ? hasarda un des gardiens.

–          Evidemment qu’on a regardé partout ! Ils ont disparu on vous dit ! Qu’est-ce que vous en avez fait ?

–          Quoi ? grogna le chef des gardiens, vous croyez peut-être qu’on les a cachés dans nos poches ! ?

–          Et pourquoi vous avez coupé la télé ! ?

–          Mais on a rien fait du tout !

–          Menteur ! cria un prisonnier.

–          Et les poissons ? Y sont où les poissons ? lança un autre.

–          Quoi les poissons aussi ?

Tout le monde approuva d’un vigoureux hochement de tête indigné. Plus de poisson, plus de coquillage, plus de télé, le camp de travail N°6 était au bord de l’émeute. Puis un exalté qui avait été converti au protestantisme évangéliste par une congrégation américaine de passage se mit à brailler en se mettant à genoux :

–          C’est de notre faute, c’est de notre faute à tous ! Jésus nous punit ! Prions mes frères ! Prions !

Il en est ainsi chez la plupart des humains, quand l’irrationnel s’invite, de convoquer des solutions pas moins irrationnelles. Mais les évangélistes n’avaient pas eu le succès escompté lors de leur passage au Zorzor, pas plus que les scientologues avant eux ou les raëliens qui avaient tenté de tirer profit de la crédulité locale en essayant de séduire sa majesté à coups de dollars. Cette dernière vivant depuis trop longtemps dans un pays historiquement surréaliste pour trouver le moindre intérêt à leurs prêches et autres théories fumeuses. A vrai dire, si la disparition du communisme, comme partout ailleurs, avait révélé le mysticisme local, c’était vers le culte de J.R que s’étaient tournées de nombreuses âmes et explique pourquoi, rapidement, les zorzoriens enfilèrent leur stetson blanc et se rendirent en forêt invoquer Baron J.R, en psalmodiant, des faux billets enflammés à la main.

C’est, curieusement, ce spectacle étrange qui persuada pour la première fois un des résidents de l’île que celle-ci avait basculé dans une dimension ayant peu, sinon aucun rapport avec les mœurs terriennes. Ainsi, Jean René, le jeune homme dont l’ambition ultime était d’apparaître dans un reality-show, et que la panique commune avait égaré dans la forêt, fut le premier français et sans doute le premier extra-zorzorien à assister à une de ces cérémonies secrètes, durant laquelle les adorateurs de John Ross Ewing, convoquaient leur idole et conjuraient le sort

L’inconvénient majeur d’une cérémonie secrète c’est qu’en général les participants tiennent à ce qu’elle le demeure. La panique et la surprise ne prédisposant pas à la discrétion commando, Jean René déboula au milieu des adorateurs avec la pondération du sanglier poursuivi par une meute. Quelques secondes plus tard il comprenait, ainsi que le même sanglier au milieu de la dite meute, que son espérance de vie venait de diminuer de moitié. Ceci explique sans doute pourquoi il repartit aussi sec, hurlant à l’égal du bestiau, poursuivi par des types avec des chapeaux blancs. Moins comment il traversa quatorze kilomètres de forêt secondaire en pleine nuit et 67 autres kilomètres en zigzag jusqu’à la capitale, Cristobal, en exactement dix sept minutes. Dieu s’appelait-il Tex Avery cette nuit là ? Malheureusement point de grand barbu rigolo à l’horizon, nul Dieu, mythologie réduite d’une société monogame et forcément fanatique, rien, et même pas quelque aberration mécanique comme celle qui avait mis le nord au sud et vice versa. Non. Un temps différent, tout simplement. Un temps contracté, où rien, à commencer par les chaînes d’atomes et d’électrons qui composaient le monde sur lequel avait atterri l’île, ne se déplaçait à la même vitesse que sur terre. Si bien que sur ce qu’il en restait les choses commençaient à prendre une forme plus étrange, bien qu’aucun être humain n’en avait encore conscience. En fait, la structure était progressivement en train de muter, mais à des cadences différentes. L’île était diversement en proie à des poches de paradoxe, d’uchronie, où les trois temps se côtoyaient sans se mélanger. Où des hommes naissaient et grandissaient en trois heures, devant leur père qui mourraient desséchés en moins de temps. Où les arbres et les singes observaient la bizarrerie des étoiles en attendant que les hommes s’en aperçoivent. Où des rescapés d’une cérémonie continuaient de se comporter comme si rien ou presque n’avait changé, sous le regard curieux, conspirateur ou les deux, de quelques entités insensées qu’ils avaient encore peine à voir. Où certains virent un soleil à l’aube, d’autres deux et qu’il fallut une guerre de religion de onze minutes et 8578 morts pour qu’enfin la moitié du Zorzor n’en voit plus que trois, tandis que l’autre moitié en voyait quatre. Bien entendu onze minutes plus loin, tout le monde avait absolument tout oublié, les 8578 morts avaient été remplacés par le double de vivants, le cheptel réagissant ainsi qu’avant et à la fin de toute guerre il pond, qu’il en est conscience ou non.

Car oui, l’humanité ou ce qu’il en restait, allait, comme les fontaines à eau l’avaient prédit, très bientôt réaliser qu’elle n’était pas beaucoup plus que du bétail pour une bonne part de son voisinage, proche ou lointain. Ce qui accessoirement allait lui expliquer bien des choses. Mais puisque nous parlons d’accessoires, revenons-en à Jean René, surgissant dans Cristobal en gueulant : « des chapeaux blancs ! des chapeaux blancs ! » Alors que derrière lui ses poursuivants hurlaient «Dallas ! Dallas ! » comme on scande. Son irruption fut accueillie par une patrouille, probablement en marche vers quelques coups d’état, qui prit l’ensemble pour un assaut et tira immédiatement dans le tas. Cela eut pour effet immédiat, en plus du carnage attendu, de faire éclater au visage de l’innocent soldat, la purulence qu’avait jusqu’ici caché l’uniforme et une habile illusion de l’esprit. La chaleur des armes, l’odeur du sang, combinées aux effets paradoxaux que subissait le pays, révéla le vrai visage du sergent. Ses hommes avaient toujours pensé qu’il ressemblait à une goule, ça tombait bien, s’en était une. C’est donc un quiproquo entre un homme qui se croyait poursuivi par un genre de martien et d’autres qui n’y auraient de toute façon pas cru, que vivants et morts réalisèrent qu’ils avaient torts, horriblement torts. Les morts quand ils comprirent qu’ils ne l’étaient pas, les vivants quand ils pénétrèrent d’un seul coup l’arcane mystérieuse qui avait déterminé leur existence, les avait séparés de leurs ennemis comme de leurs plus chers et tendres, interrogé mille poètes, des princes et des religions toutes entières et qui là soudain, alors que le sergent révélait sa vraie nature, se délitait en interrogation futile et offrait au regard sa banale réalité, la relativité de toute chose, même de la mort.

Quoique banal ne soit peut-être pas le terme le plus approprié…

–          Qu’est-ce qui se passe ?

Jean-René, extirpant son doigt du trou que lui avait fait une des douze balles qui l’avaient atteint essayait de comprendre. Ce à quoi la goule répondit, en levant un regard furieux vers le ciel.

–          ça j’aimerais bien le savoir.

Après quoi, plus personne ne n’entendit ce qu’elle dit parce que tous s’éparpillèrent en hurlant de terreur. Venant de vivants, le spectacle étonnait à peine le Zorzor, en ces temps de disette télévisuelle, mais de morts… Des zombies hurlant au secours courant à travers les rues provinciales de la capitale, on comprend pourquoi le chaos se répandit à la vitesse d’une flaque d’essence enflammée, en ville et bientôt sur toute l’île.

 

– Gouverneur, selon vous, les animaux sont-ils en train de devenir fous ?

Assis devant le multi-écran de son vaste bureau, le Gouverneur Valier lança un de ses sourires dont il avait le secret et qui lui avait valu d’être élu avec 98% des suffrages. C’était un sourire de seize mètres de long, dévoilant 8974562 dents à l’éclat séducteur, et qu’en vérité il brossait deux fois par jour avec de la gelée de Pam-pam, ce qui constituait une tricherie électorale scandaleuse mais qu’aucun journaliste n’avait révélée de son vivant.

–          Je ne crois pas non, assura t-il, contredisant les images qui défilaient sur l’écran, et où le Zorzor semblait être entré dans un film de George Roméro. C’est une réaction naturelle que nous avons observée bien des fois chez les espèces de ces régions là, mentit-il sans vergogne. Tout est sous contrôle.

–          D’aucuns prétendent que les humains pourraient être atteints de maladies graves et contagieuses.

–          D’aucuns feraient mieux de ne pas répandre ce genre de mensonge sur ma planète, répondit sévèrement le gouverneur.

–          Oui mais leur odeur…

–          C’est une idée fausse ! L’odeur n’a rien à voir avec la maladie, c’est leur nature de puer, pourquoi croyez-vous que nous avons immédiatement fait intervenir le S.U.S ?

–          Que répondez-vous, en ce cas, à ceux qui demandent l’extraction immédiate de cette implantation ?

–          Que nous devons apprendre à vivre sans inquiétude, les risques de cette implantation sont nuls.

–          Vous pouvez le garantir ?

Le gouverneur lança un de ses gigantesques pouces en avant, comme sur les affiches électorales et déclama son slogan de campagne :

–          Je vous le garantis à 200% !

Mais tout le monde n’était pas aussi convaincu. De l’autre côté de la baie qui séparait le Zorzor de ses nouveaux voisins, une population étrange à base de mandibules, pinces, tentacules, antennes, et autres appendices inédits sur terre, manifestait sur le port, brandissant des écriteaux sophistiqués sur lesquels on pouvait lire dans des alphabets indescriptibles, des slogans hostiles, invitant au départ immédiat des humains, voir à leur extermination pure et simple. Les unités diversement biomécaniques chargées de la sécurité de la cité ne savaient plus où donner du circuit, d’autant que comme à peu près partout dans l’univers, quelques excités plus convaincants que d’autres, avaient ameuté autour d’eux assez de désœuvrés pour déclarer un petit génocide ou au moins un bon lynchage, et qu’en l’état plusieurs appareils s’étaient déjà envolés pour aller régler son compte à ce qui restait des représentants de la planète terre. Bien heureusement le Gouverneur Valier n’était pas un démocrate, et il fit promptement abattre tout ce qui volait sans autorisation dans l’atmosphère. Certaines mouches aventurières, échappées de l’île, et qui n’avaient pas plus entendu parler de la nanotechnologie que les habitants de cette planète avaient entendu parler des mouches, se retrouvèrent ainsi prises pour des mini astronefs à propulsion quantique, tirées à vue par des canons à photons fabriqués pour détruire les appareillages les plus exigeants et les plus solides. Pour bien expliquer la disproportion, il faut essayer d’imaginer nos généraux tentant d’éradiquer le même diptère avec la totalité des têtes nucléaires stockées entre New York et Vladivostok. Ou mieux, pour bien en saisir les conséquences, visualiser l’effet d’une très grosse mitrailleuse sur une toute petite pièce avec plein de monde dedans. La moitié de la ville fut ravagée, il y eut des milliers de morts, mais au moins, plus personne ne s’aventura dans les airs sans autorisation, pas même les mouches. Surtout pas les mouches en fait.

 

Posé sur son fauteuil de gouverneur comme une flaque de mou, Valier contemplait sur l’un des écrans de contrôle le résultat bref mais intense de sa sage décision d’épargner au Zorzor une invasion plus vraiment extra-terrestre, mais presque, tandis que sur un autre, des caméras espions transmettaient les images d’un Zorzor toujours en plein film d’épouvante. Exception faite que les morts ne se jetaient pas sur les vivants pour leur manger le cerveau, et qu’en l’état, il était difficile de savoir qui avait le plus peur de l’autre, des vivants ou des morts. Le gouverneur poussa un profond soupir et se retourna vers son invité.

–          Master D nous a mis dans un drôle de pétrin ! J’espère qu’il a une solution !

–          Je vous rappelle que c’est vous qui avez délivré l’autorisation de réimplantation.

–          Oui ! Mais je ne pensais pas que vous alliez réimplanter des humains ! De toutes les races de l’univers vous me ramenez celle qui sent le plus mauvais ! Comment voulez-vous que le peuple tolère ça ! Une pareille pollution ! Et je ne parle pas de leur réputation… comestible mais voleur, menteur, tricheur, à peine domesticable !

Giovanni Fabulous se tenait devant lui, sans voilette, son gilet psychédélique semblait être vivant, les couleurs flamboyaient et s’entremêlaient.

–          Là vous exagérez, quand on les laisse faire, ils savent très bien se domestiquer entre eux.

–          Oui, mais il faut qu’ils s’entre-tuent d’abord ! C’est du désordre ! Non, Master D doit chercher une autre solution.

–          Et vous proposez quoi ? Qu’on les réimplante ailleurs ? C’est impossible.

–          Pas si le Conseil de Sécurité vote un nouvel emplacement.

–          Quoi ? Vous voulez présenter l’affaire devant le GAG ?

Treize mains de seize doigts et deux pouces balayèrent le mur d’écran tactile qui composait le système de contrôle.

–          Que voulez-vous que je fasse d’autre ! Je ne pourrais pas les empêcher éternellement de monter sur cette île. Sans compter ceux qui étaient déjà sur place au moment du départ… d’ailleurs qu’est-ce que font les oxydes là-bas ? Je croyais qu’on leur avait interdit l’accès à cette galaxie ? Et depuis quand les Orcnos ont des autorisations de chasse sur une planète de catégorie 3 ? Vous avez vu le bordel ? Non, mon vieux, Master D ferait mieux de contacter ses amis à la Grande Assemblée Galactique dès maintenant, je suis obligé de demander un règlement, de toute façon mes opposants le feront tôt ou tard !

–          Comme vous voulez, mais Master D ne va pas apprécier… et vous savez comment il est…

Le gouverneur lâcha un sourire fétide.

–          Ne vous faites pas plus gros que vous ne l’êtes Fabulous, vous n’êtes qu’un éléphant rose, et vous le resterez toute votre vie. Vos menaces ne me font pas peur, vous ne seriez pas ici si vous soupçonniez le moindre espoir de violence à mon encontre. Et je ne suis pas ici, à ce poste, parce que Master D pensait que j’étais un agneau ou un imbécile. Master D est intelligent et par-dessus tout c’est un homme d’affaire, il sait que négocier a toujours coûté moins cher que de faire la guerre.

Malheureusement, si peu démocrate qu’il fut, rusé, tordu, impitoyable qu’on l’imaginait, le gouverneur Valier avait, comme n’importe quel crypto dictateur, une police et une armée par forcément infaillible, en dépit de toute sa technologie et toute sa férocité. Car s’il est facile de bâillonner l’intelligence il est impossible d’empêcher complètement les imbéciles de s’exprimer. Ainsi, pendant qu’on essayait de faire taire les critiques à coups de tisonnier biotechnologique dans la gueule, des revanchards dont on ne sait quelle vengeance imaginaire, défenseurs de leur race et de ses angoisses, tous membres du Xénophobe Psychotic Club, un genre de Ku Klux Klan local mais avec beaucoup plus de cagoules et pas du tout de croix, franchissaient clandestinement le cordon militaro-sanitaire installé autour de l’île, et pénétraient avec tentacules, armes et bagages dans la forêt zorzorienne, bien déterminés à chasser de l’humain.

 

 

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