Planck !10

3ème Partie

 

Toute création est une organisation autour du vide.

Lacan

 

 

La base du pilon avait la surface d’environ deux continents, une surface absolument lisse, à l’exception d’une minuscule fenêtre qui s’était ouverte exactement à10 puissance – 49 secondes de la fin. C’est par cette trappe que fut absorbée l’île du Zorzor tout entière, ses habitants, sa flore, sa faune, ses mœurs déjà étranges pour la planète terre. Concrètement, si l’on peut dire, le Zorzor n’y entra pas tel quel, solide, liquide et vivant au sens organique du terme, mais sous une forme subatomique, craché à une vitesse deux fois lumineuse dans les soutes du pilon, huit kilomètres et sept cent cinquante deux mètres au-dessus de ce qu’il restait de la planète, à savoir rien. Mais pour le Zorzor, sa faune, sa flore, et ses mœurs étranges, cela ne fit aucune différence. Et quand le pilon recracha l’île au beau milieu d’un autre océan, 24.000 années lumières plus loin et 16 minutes plus tard, Honoré Montcorget et François Berthier, ainsi que la majeure partie de l’assemblée était toujours là à applaudir une rangée de fontaine à eau. Enfin non, Honoré Montcorget n’applaudissait pas lui, parce que pour lui les choses avaient donc encore moins changé. On était toujours dans un pays de nègres, peuplés d’assez de cons pour applaudir des distributeurs.

–          Vous pouvez m’expliquer ce qui vous prend ? grogna le comptable à l’adresse de son collègue.

–          C’est fantastique non ? Dites donc elle a de sacrées moyens la télé ici hein !

–          Ouais, c’est bizarre même, grommela la vedette internationale à côté de lui. Chérie, j’ai bien l’impression que Spielby nous a devancés.

–          Impossible sweet, Steven est beaucoup trop occupé avec sa nouvelle maison au Tibet.

–          Si vous permettez que je vous confie mon sentiment, Monsieur, je pense qu’il s’agit d’un spectacle organisé par notre partenaire, expliqua sa majesté en désignant Fabulous, les mains en l’air. La D-Mart a d’impressionnants moyens vous savez.

–          C’est du plus mauvais goût, fit madame Rubstein d’un air renfrogné.

La pseudo diva avait de nombreuses raisons d’être renfrognée. La première, sa majesté avait cessé de l’écouter au sujet des miasmes et refusé que ses hôtes portent un masque. Ensuite, le spectacle,son spectacle, venait d’être interrompu par un autre spectacle, moins chantant et guère plus surréaliste. Enfin et surtout, propulsé par un coup de pied d’éléphant son Gottlieb, le caniche royal possédé, avait disparu dans les buissons.

–          Peut-être, concéda sa majesté, mais ça en jette.

 

Sur la rive, face à eux, les cinq fontaines à eau n’avaient pratiquement pas changé, à deux détails près. Elles parlaient et un bras mécanique qui avait tout l’air d’un tromblon de compétition était apparu simultanément de leur flanc. Ce qu’elles disaient, nul ne le comprenait. Ce que répondait Fabulous non plus. Pour ceux qui avaient tout à fait conscience de la scène, cela ressemblait furieusement à un concert de barrissements répondant à une orchestration à base de gazouillis, cliquetis métalliques, bouillonnements aquatiques et claquements de plastique. Pour Montcorget, qui n’entendait que Fabulous, ça avait la sonorité d’un film japonais entre aperçu sur Arte et il se demandait pourquoi ce clown s’adressait à des fontaines à eau en japonais. Puis le géant disparut dans un éclair et tout le monde fit «ooooh ». Cette fois, même le comptable applaudit à tout rompre, enfin un tour de magie utile…

Mais le spectacle n’était visiblement pas terminé. Les fontaines à eau se mirent à s’agiter, se cognant les unes dans les autres en glougloutant follement, et c’était comme à Guignol, tout le monde se mit à rire, excepté Montcorget, qui décréta qu’il en avait assez et tourna le dos à la scène pour s’enfoncer dans la forêt. Soudain un sifflement coupa l’air en deux et les fontaines à eau s’immobilisèrent autour de ce qui semblait être leur chef. Ce dernier les écarta, et s’avança vers le public, partagé entre l’incrédulité, l’émerveillement et un début de panique. Car plus cela s’approchait, moins on distinguait d’effets spéciaux, plus on apercevait les coutures de la réalité. Les coutures craquaient. Et elles craquèrent encore plus quand la fontaine à eau devenue créature, se mit à parler d’une seule voix, dans toutes les langues connues de l’assemblée. Les anglo-saxons entendirent une chose, les zorzoriens, la même, les français idem, les apprentis chanteurs itou, madame Rubstein, également, et même ses chihuahuas et l’autre caniche qui furent les premiers à céder à la panique, s’égayant avec des grognements de loup dans la forêt, tandis que l’on s’évanouissait et hurlait autour de sa majesté

–          Allons, allons mesdames, messieurs, calmez-vous, il n’y a aucune raison de paniquer, nous avons la situation en main.

C’était à prévoir, dans la débandade, il y eut également des coups de feu, des rafales de coups de feu. Les fontaines prouvèrent, en effet, qu’elles l’avaient bien en main. Tous ceux qui portaient une arme furent propulsés au milieu du lac par la force de leur bras-canon.

–          Nous ne vous voulons pas du mal ! brailla la fontaine en chef. Cette action ne vous concerne pas !

–          Mais qui êtes-vous, s’exclama soudain sa majesté, qu’est-ce que vous êtes ?

La fontaine pivota vers lui avec un léger bourdonnement.

–          Unité 7, P.I.G, Patrouille d’Investigation Galactique. La police si vous préférez.

–          Vous plaisantez ?

Pendant un instant, sa majesté aurait juré qu’elle le regardait d’un air dubitatif.

–          J’en ai l’air ?

–          Euh… mais vous êtes quoi ?

–          A quoi je ressemble ?

–          Euh… à une fontaine à eau avec un genre de bras.

–          Exactement, et vous en tirez quoi comme conclusion ?

–          Je ne sais pas… que c’est pas commun…

–          Oui, oui, fit la fontaine avec impatience, mais encore ? Je ne vous rappelle rien ?

–          Euh… une fontaine à eau ?

–          Vous parlez souvent avec des fontaines à eau vous ?

–          Non.

–          Donc…

–          Euh… vous n’êtes pas une fontaine à eau.

–          Biiien, on avance ! Et je suis quoi alors ?

–          Euh… un truc qui ressemble à une fontaine à eau, hasarda Berthier en sortant de son hébétude.

–          Ah, je vois l’intello de la bande c’est ça ! s’exclama la créature, oui, un truc, en effet mais quoi comme truc, hein ! ?

–          Euh… un robot, hasarda Lubna.

–          Non mademoiselle, fit l’autre en frémissant légèrement du réservoir, robot est un mot hongrois pour «ouvrier », moi je suis une entité biomécanique beaucoup trop sophistiquée pour serrer des boulons, si vous voulez mon avis. Bon c’est qui le chef ici ? Vous avez un chef ?

Tous les regards se tournèrent vers sa majesté.

–          Mouais, pas forcément le plus éveillé, toujours pareil avec vous autres, commenta la créature. Bon voilà le topo chef, votre planète a été détruite, réduction des stocks, problème économique, tout ça. Un dégraissage comme on dit dans le jargon. Je sais c’est dur mais rassurez-vous, c’est parfaitement légal. Le problème, c’est que la compagnie qui vous a racheté est soupçonnée de trafic de drogue et contrebande de viande. Légalement vous n’avez aucun droit d’être ici, parce que vous ne devriez plus être du tout.

–          La compagnie ? Quelle compagnie, de quoi parlez-vous ?

–          La D-Mart, vous venez bien de signer un contrat d’accession avec la D-Mart ?

–          Accession ? Accession à quoi ? s’exclama la vedette internationale.

–          A la propriété pardi ! Vous êtes aujourd’hui, légalement un produit de la D-Mart Intergalactic, vous n’allez pas me dire que vous l’ignoriez !

D’un coup de rayon invisible il souleva l’énorme contrat qu’avait abandonné Fabulous derrière lui, le porta haut au-dessus de sa tête et le fit retomber à la page 67865.

–          C’est marqué ici !

Sa majesté se pencha, chaussa ses lunettes et cria :

–          C’est une escroquerie ! Nous n’avons jamais signé ça.

–          Dites plutôt que vous ne l’avez pas lu, répliqua la fontaine à eau sentencieusement.

–          Attendez, attendez, intervint Berthier qui, phénomène rare, essayait de comprendre, vous voulez dire que la D-Mart a acheté ce pays ?

–          Pas ce pays, la terre tout entière, vous y compris.

–          Hein ? Mais personne ne peut acheter une planète !

–          Si on en a les moyens pourquoi pas ?

–          Mais… mais c’est interdit ! c’est impossible, glapit quelqu’un dans l’assemblée.

–          Et pourquoi donc ?

–          Bah… la terre appartient à personne en particulier, proposa Berthier.

–          Oui et alors ?

–          Alors y’a pas de propriétaire je veux dire…

–          Si, ses habitants. C’est bien parce qu’elle n’appartient à personne en particulier qu’elle est à tout le monde en général. C’était bien votre planète non ? Pas celle du voisin n’est-ce pas ?

–          Euh…

–          Alors légalement, n’importe lequel d’entre vous en est autant propriétaire que son voisin ou ces singes là bas qui nous regardent.

–          Mais… mais… gémit Nali, l’apprenti chanteur.

–          Quoi encore ? râla la fontaine à eau en pivotant vers l’intéressé.

–          Mais les gens… ils appartiennent à personne ! On peut pas les acheter !

–          Les gens non, la nourriture si.

 

Honoré Montcorget, imperméable au changement jusqu’au très fond des limbes de son cerveau, le reptilien fièrement construit au fil d’une existence murée de certitudes, marchait dans la forêt, plus déterminé que jamais à retrouver la route qui l’avait entraîné jusqu’ici. Ce qu’il ferait après, il n’en avait aucune idée. Peut-être continuer à pied, si quelque part il ne craignait quelques nouvelles aventures exotiques, sans doute espérait-il rencontrer une voiture qui l’emporterait loin d’ici, et même pourquoi pas jusqu’à un avion direction Paris. Quoiqu’il en soit, ce qui se passait autour de lui, lui restait parfaitement invisible, enfermé derrière le mur que sa conscience, son moi, son ça, son Surmoi, son subconscient et son inconscient avaient, tous ensemble, non seulement contribué à dresser, mais réorganisaient à chaque seconde comme une boucle de Moebius dressée pour tuer. Tuer toute forme d’idée nouvelle, variation de température dans la conception méfiante et tiède qu’il se faisait du monde, toute forme de changement qui ne se circonvienne pas à l’expression très étroite qu’il avait de la vie. La seule chose qui avait un tout petit peu changé chez lui, c’était ses pas. Il n’était plus mû par la colère ou la peur, mais par une forme de hardiesse dont il n’avait qu’une conscience physique, il se sentait plus léger, et plus déterminé dans ses choix que jamais. Débarrassé de ses inquiétudes vis à vis de ce pays par les aveux de son roi, il ne prêtait même plus attention aux cris, gloussements, jacassements, bris de branche, qui, croyait-il, sonorisaient sa route, ni plus aux moustiques qu’aux singes ou à ce caniche royal qui le suivait de loin, avec les yeux d’une hyène psychotique. Tout au plus se contentait-il d’éviter d’approcher des noix de cocos. L’inconvénient de tout cela est que l’île n’avait pas été replacée selon son orientation initiale, mais le nord au sud et vis versa, et qu’en tout état de cause Honoré Montcorget n’avait pas quitté la berge du lac rose pour la route, mais suivait celle-ci, plongeant un peu plus chaque mètre au cœur de la forêt qui certes n’était pas grande, comparée à une amazonienne, ni même à une rambolitaine, mais à l’échelle de l’homme et du comptable avait tout d’une noyade.

 

Gottlieb, caniche royale empoisonné par l’esprit d’un gnou enfermé dans un chewing-gum, tout au fond de ses tripes, animal gigogne, l’œil possédé donc, et la bave qui n’était pas loin de poindre sur ses canines tartrées, au contraire de son hydre, sentait tout, voyait tout, même s’il ne comprenait rien. Les milliers de cellules olfactives qui structuraient sa truffe captaient les infimes traces d’ammoniaque qui pelliculaient l’air d’une odeur acide, la terre chargée d’ozone qui recrachait ses trop pleins sous forme gazeuse. Son ouïe percevait les bruits inaudibles d’une ville ou d’une machine qui grommelait très loin, mais pas assez loin pour que ça s’explique naturellement, et la forêt qui n’était plus comme un grand vacarme, tel que Montcorget l’entendait toujours, mais ouaté de silence, hasardant par-ci par-là un sifflement, un cri aigu, une branche qui pète, puis des cavalcades désordonnées, comme si le bestiaire qui avait toujours vécu là se cachait à la façon des enfants. Même les bousiers et les mille-pattes avaient l’air d’avoir compris. Nulle part sous ses coussins, rien, même les moustiques, qui semblaient attendre, planqués dans les entrelacs des racines, même les arbres. La forêt s’était arrêtée de respirer et au creux de son crâne, quelque part dans sa cervelle de caniche, son Nord magnétique s’affolait. C’était comme s’il sentait l’imminence d’un raz de marée sans être capable d’en déterminer la direction, et donc conséquemment où fuir. Tout cela poussé par l’irrépressible mais inexplicable détermination à égorger le petit bonhomme tout gris qui marchait là-bas. Rien de moins.

 

–          La nourriture ? répéta Berthier.

–          Oui. Ça ne vous est jamais venu à l’esprit ? répondit le policier à l’eau.

Pendant quelques secondes on aurait juré qu’elle aurait secoué la tête si elle en avait eut une.

–          C’est bien les humains ça ! Vous êtes tellement obnubilés parce que vous appelez votre intelligence que ne vous êtes persuadés d’être tout en haut de l’échelle alimentaire. Bin j’ai deux mauvaises nouvelles pour vous les bipèdes, non seulement vous n’étiez pas la 1er et seule espèce intelligente de votre planète, pas même la seconde, mais qui plus est vous représentez un apport non négligeable de calories pour environ 78542 autres espèces à travers les galaxies. Et je ne vous parle pas de la drogue.

–          Drogue ? interrogea la star internationale, revenu soudain sur un terrain connu et peut-être plus rassurant.

–          A part l’eau de quoi est composée votre planète, comme vous-même et tout ce qui nous entoure ici ?

–          Euh… je ne sais pas, sel ? hasarda le roi.

–          Non.

–          Argile ? proposa la vedette.

–          Sel, argile, ah la la mais arrêtez un peu avec votre symbolisme biblique ! Non, de carbone et le carbone s’oxyde vous comprenez ? C’est ce que vous appelez le vieillissement C’est pour cela que certains appelaient ça chez vous les Vieux et que nous nommons ça Oxyde.

–          Oxyde ?

Le bras-canon pointa dans la direction des arbres.

–          Oxyde.

Définir ce que c’était précisément, personne n’aurait pu le faire avec certitude. C’était environ haut de trois mètres, taillé comme un cyclone, flottant au-dessus du sol, dans une matière cartilagineuse, humide et noire duquel dépassait un genre de furoncle orangé. Ça couinait, caquetait et ça oscillait légèrement. Mais pendant un instant tout ce que leur hurla leur cerveau fut empreint de la même absolue terreur

–          CE N’EST PAS VRAI TU DEVIENS FOU !

Certains le devinrent, en effet, d’autres s’évanouirent ou moururent sous le choc, mais Berthier, sa majesté et quelques autres restèrent tétanisés, yeux grands ouverts et le truc se mit à caqueter de plus belle. Devenant lentement transparent sans atteindre pour autant la complète invisibilité, il flotta jusqu’à un coin plus obscur du paysage et tenta de s’y noyer. Le bras-canon fléchit légèrement, cracha une drainée d’énergie d’un blanc bleuté et la chose disparut dans un crépitement de chaleur, abandonnant derrière elle une vague odeur de caoutchouc brûlé.

–          Qu’est-ce que c’était ? balbutia au bout d’un moment Rocco le nain.

–          Un accro au carbone 14, comme quelques milliers d’autres espèces entre ici et Alpha du Centaure. Le carbone 14 est une drogue dure pour ces races là, 16 fois plus puissante pour elle que n’importe quelle drogue sur votre planète pourrait l’être pour vous. Son commerce et sa fabrication sont interdits dans toutes les galaxies. Trop de problème sanitaire.

–          Vous voulez dire qu’on nous prend notre carbone ? s’écria sa majesté horrifiée.

–          Quelque chose comme ça, les oxydes appellent ça vous fumer.

–          Mais comment font-ils ?

–          Facile, en vous manipulant. Vous avez entendu son message n’est-ce pas ? « Ce n’est pas vrai, tu deviens fous » C’est leur façon de vous persuader de ne pas les voir. Si vous acceptez le message, vous deviendrez effectivement fou, si vous résistez, vous les verrez et vous les ferez fuir. La peur, la folie, toutes les formes de dérèglements hormonaux sont très riches en déperdition de carbone. Il est tout à leur avantage qu’ils vous terrorisent.

Quelque chose vibra dans le ciel, comme un orage qui se déplace à grande vitesse, tous levèrent les yeux, les étoiles avaient une autre disposition, une fontaine à eau se mit à glouglouter et cliqueter.

–          Vaisseau en approche.

–          Ah merde, grogna la fontaine à eau en chef. Planète habitée…Eh bien messieurs, dames, nous vous souhaitons bonne chance et bonne continuation. Allons-y les enfants, ajouta la créature en retournant vers les siens.

–          Eh attendez !

Les machines étaient en train de disparaître entre les arbres quand un triangle d’acier large comme un petit pays survola la scène. Pour bien comprendre ce qui suivit, il faut imaginer des vaches réalisant la précarité de leur existence au contact d’un avion passant en raz motte au-dessus de leur près. Du point de vue du pilote c’était très rigolo. Il repassa une seconde fois, faisant hurler les réacteurs nucléaires au-dessus de la forêt, tout en bas, les vaches s’enfonçaient dans les bois, et d’autres se noyaient.

–          Eh mec arrête ça, c’est pas marrant, ronchonna le copilote.

–          Bah quoi, c’est pas grave, c’est juste des bêtes.

–          Eh mec, elles ont un cœur comme toi les bêtes. Tu crois que ça leur fait du bien que tu leur fasses peur comme ça ?

–          Tu parles, qu’est-ce qu’on s’en fout mec !

Le monstre triangulaire repartit en direction de la côte, traversant le bras de mer qui séparait le Zorzor de ses nouveaux voisins. Trois mille mètres au-dessus de lui, un bolide elliptique s’immobilisait à l’aplomb de l’île.

–          Disposition sanitaire en place.

–          Disposition bien reçue. Ordonner déposition.

–          Bien reçu, déposition engagée.

L’ellipse, refermée autour d’une sorte de gros cachet bleu, brillait doucement sous les étoiles. Ses flancs barrés des initiales : S.U.S. Service d’Urgence Sanitaire. Le cachet se désolidarisa avec un soupir de machine outil et tomba lentement vers la terre. L’humidité ferait le reste.

–          Déposition.

–          Bien reçu, demande ordonnance.

–          Départ.

–          Bien reçu.

L’ellipse repartit comme elle était venue, tout en bas le cachet avait écrasé des arbres et des animaux, et même un village tout entier. Il bouillonnait présentement au milieu de la désolation, exhalant un parfum de désodorisant bon marché, sous les regards hallucinés des survivants. Quelque part sur l’écran intérieur d’une fontaine à eau, le visage doux d’un vieillard apparut.

–          Où on en est ?

–          On en est mon commandant qu’on est dans la merde !

–          Qu’est-ce qui se passe ?

–          Fabulous nous a échappé, il avait un Pouce, ce n’est pas tout, la planète est habitée mon commandant.

–          Ah merde en effet !

Derrière, quelque part dans les buissons, quelqu’un couina.

–          J’ai vu Dieu, j’ai vu Dieu !

–          Mon commandant, changez de fréquence s’il vous plaît, vous interférez avec leur cervelle.

Les fontaines à eau continuèrent leur chemin, suivant le rivage.

–          Eh attendez !

Berthier courait derrière eux, la fontaine à eau en chef se retourna et le regarda sévèrement. Du moins est-ce l’impression qu’eut le commercial.

–          Qu’est-ce que vous voulez encore ?

–          Où allez-vous ?

–          Nous retournons à notre quartier général, nous risquons un blâme pour ingérence.

–          Quartier général ?

–          Oui vous savez, commissariat, tout ça…

–          Mais et nous ?

–          Quoi vous ?

–          Qu’est-ce qu’on va devenir ? Ça y est le contrat est signé, faut que je rentre à Paris moi.

–          Euh… vous n’avez pas l’air d’avoir bien compris… votre planète n’existe plus… fini, kaput, plus de Paris…

–          Mais… mais… c’est toujours le Zorzor ici !

–          Oui, en effet, enfin jusqu’à ce que vos nouveaux voisins n’en décident autrement.

–          Nouveaux voisins ?

–          Le truc dans le ciel tout à l’heure, vous voyez ? Vos nouveaux voisins… Vous avez été réimplantés… c’est obligatoire, article H654 du Code de Biodiversité, toute personne ayant l’autorisation de détruire une planète doit conserver une partie de sa flore et de sa faune en attendant de la réimplanter ailleurs… enfin ça le serait si le contrat était légal… mais on verra ça plus tard. Allez, salut.

Cinq rayons lumineux tombèrent du ciel, enveloppant les fontaines à eau, elles disparurent comme si elles n’avaient jamais existé. Soudain François Berthier se sentit seul, très, très seul.

 

 

 

 

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