Planck ! 9

C’est un Honoré Montcorget différent que ramena Radji à son hôtel. Pas totalement bouleversé, après tout les principes et les réalités qu’avait évoqués sa majesté ne le surprenaient pas plus que ça et même confortaient ce qu’il avait toujours pensé du monde, mais la personnalité même du « roi nègre », sa franchise et ses buts avaient touché cet homme que rien ou presque n’avait jamais touché. Du coup il ne regardait plus le paysage autour de lui avec la même détestation mais plus avec une forme de commisération qui tenait autant du mépris que de la pitié. Si absorbé par sa réflexion, cette nouveauté qui se promenait dans son esprit, qu’il en oublia d’être affolé ou bien malade par la conduite du chauffeur et la circulation locale. En revanche, c’est un François Berthier beaucoup moins enthousiaste qui se réveilla le lendemain, d’autant plus qu’il avait passé sa nuit dans d’affreux cauchemars à base de lépreux, de cadavre de Morin et de mines, et il ne regardait plus tout à fait son environnement comme une icône pour dépliant touristique mais comme le reflet ensoleillé d’une noirceur à peine enfouie. Témoin direct d’une affreuse réalité que sa naïveté et son égocentrisme ne lui avait même pas donné l’occasion d’ignorer – ce qu’il se serait empressé de faire s’il l’avait soupçonné – il était bien incapable en l’état de l’oublier et ne craignait, désormais, rien de moins que de devoir rester dans ce pays encore un moment. Heureusement, se disait-il en son for intérieur, le comptable était déterminé à tout faire capoter, et si personne ne les tuait d’ici là, il y avait de forte chance qu’ils repartent très bientôt. On imagine bien le gouffre d’incompréhension dans lequel il fut précipité quand, ce matin là, devant un bon petit déjeuner, Montcorget daigna lui adresser la parole pour lui faire part de son intention de signer le contrat. En revanche, peut-être imagine t-on moins la joie de Fabulous quand il apprit la même nouvelle. On peut en avoir une certaine idée, compte tenu de ce qui a été raconté jusqu’ici, mais en réalité on ne la mesurera pleinement que, lorsque d’un geste décidé, le lecteur aura tourné la dernière page de cette seconde partie, ce qui n’est pas pour tout de suite.

 

La signature méritait sans doute une cérémonie. Celle-ci eu lieu devant les caméras et en la présence de la Zorzor Academy au grand complet, et d’un public choisi, au bord du lac rose, en pleine jungle, sur le site de la future Académie Mondiale du Show Business, et, plus bizarrement, en présence de cinq fontaines à eau disposées sur le bord du lac. Mais Montcorget et Berthier n’en étaient plus à une bizarrerie près et ils ne posèrent d’autant pas de question qu’en fait de cérémonie, il s’agissait plus d’un show à part entière, tout à la gloire de la Zorzor Academy.

Durant une heure, installés sur des chaises pliantes disposées autour de sa majesté, elle-même vautrée sur un modeste trône en plaqué or, ils subirent un florilège de chansons tirées de génériques télés célèbres, de spots publicitaires populaires, et de quelques airs locaux, le tout entrecoupé par les commentaires dithyrambiques du présentateur et les conseils avisés de célébrités zorzoriennes, et même un peu plus loin que locales. Puisqu’il se trouvait que par un concours de circonstances pas tout à fait fortuit, une véritable vedette internationale avait échoué momentanément sur l’île.

–          C’est ma femme, expliqua t-il désabusé à un Berthier ébahi, entre deux plages de publicités. Elle a reçu un mail de votre président là… la vedette désigna sa majesté, en pleine discussion avec Madame Rubstein. « Venez visiter un endroit où personne ne vous connaît » ça disait… Merde, c’est justement pour ça que j’avais acheté une île dans les Caïmans, pour qu’on me foute la paix… mais depuis qu’ils s’y sont tous installés…

–          Qui ça tous ?

–          Bah tous quoi, les Bernardins, Steve, David, Robin, Guy et sa femme, même ce putain de Travolta y a une maison !

–          Et alors ?

–          Et alors il avait raison, personne ne me connaît ici… mais avec ce truc, là, fit-il en désignant Nali qui brayait sur un air de Moby, c’est plus des vacances ! Et puis franchement, j’ai vu des coins plus marrants qu’ici. L’alcool de yaya c’est imbuvable et leur locale elle serait pas foutue de me recoiffer. Leur musique, je t’en parle pas, la bouffe c’est carrément une expérience interdite, les paysages, j’en ai vu des milliers des comme ça, non franchement…

–          Moi j’aime bien leur bouffe, fit remarquer Berthier en se souvenant du dernier déjeuner qu’il avait fait.

–          Ah ouais ? T’as déjà mangé des huîtres de montagne ? Y paraît que c’est une très vieille recette espagnole qui remonterait du temps des romains…

Berthier réfléchit et se revit, en effet, au petit déjeuner, commander cette étrangeté dont l’appellation l’avait amusé. La curiosité s’était avérée panée et goûteuse, mais peut-être un peu trop lourde pour un petit déjeuner.

–          Tu sais ce que c’est ?

–          Non.

–          Des couilles de taureau.

 

L’animateur animait, entre deux chansons, s’adressant aux caméras comme s’ils étaient des dizaines de millions à regarder la télé, d’ailleurs, il ne faisait pas comme si, il le disait.

–          Vous avez été des millions à suivre à travers la Zorzor Académy, l’aventure qu’est la future Académie Mondiale du Show Business. Avec Nali, Ronga, Jean René, Superbe, Rocco et Lubna, vous avez partagé leurs espoirs de voir un jour ici naître une véritable école du spectacle, que d’autres après eux…

Montcorget se demandait si les gens d’ici le croyaient, ou bien s’ils acceptaient la farce comme ils semblaient accepter tout le reste. Mais il suffisait d’observer le comportement de la smala artistique pour comprendre à quel point la question ne se posait même pas. Ici, pas plus qu’ailleurs, on avait conscience du dérisoire de ces superlatifs promotionnels, ici comme ailleurs, on était au centre du monde, sans la moindre conscience qu’il en était de même, exactement, à New York, à Londres, ou à Fort de France.

La fête dura toute l’après-midi et jusqu’en milieu de soirée. Entre chaque coupure de publicité, soit environ tous les quarts d’heure, un chauffeur de salle s’assurait de maintenir le public dans un état d’exaltation proche de la messe tandis que des valets passaient entre les rangs distribuer des mignardises locales et autres boissons à base de sucre et de réconfort, de sorte que les ventres sonnaient toujours pleins, et que les cerveaux aient le content nécessaire de glucose et de calories pour produire de l’euphorie à jets continus, sans poser de questions. A la fin du spectacle, Montcorget et Berthier, comme à peu près tout le monde ici, étaient tellement abrutis de musique, d’effets sonores, de barres chocolatées, de sodas, de charcuterie et de vin doux que n’importe quoi pouvait arriver, ils l’auraient applaudi à tout rompre.

Et quand n’importe quoi arriva, c’est bien ce qu’ils firent, ils applaudirent.

 

Mais c’est quoi exactement, n’importe quoi ? Eh bien c’est beaucoup de choses.

 

C’est les crépitements des flashs qui se fixe dans le regard hypnotisé d’un caniche royal psychotique et dont les sucs gastriques peinent à se débarrasser d’un morceau de gomme arabique d’un genre particulier. C’est trois hommes qui s’approchent solennellement d’un très imposant contrat, épais comme une bible que leur soumet un géant avec un gilet psychédélique et un chapeau à large bord. C’est des fontaines à eau qui se mettent à bouillir sans raison. C’est une faune et une flore qui commence à trouver l’atmosphère étrange et inquiétante. C’est un stylo d’un genre particulier qui sort d’un gilet pas moins particulier. C’est une main noire qui s’empare du dit stylo et paraphe le bas du contrat avec des boucles et des arabesques. C’est des hourras débiles d’une foule éreintée de bonheur. C’est un petit commercial d’une grosse entreprise qui se fixe pour la postérité, le sourire presque hystérique. C’est un signal lancé à travers des sphères inconnues vers des dimensions guère plus connues, du moins pour le moment. C’est une bonne nouvelle pour certains, et la promesse d’une exécrable pour d’autres. C’est le vent doux du soir qui se charge d’un parfum étrange de désodorisant à base de sapin chimique. C’est un caniche royal saisi soudain d’une crise d’épilepsie qui le propulse non pas dans des abîmes mais vers la gorge d’un petit homme tout gris. C’est des dauphins qui se mettent à chanter sous la lune, des loups qui emballent leurs affaires et se préparent pour un long hiver, des singes qui contemplent le ciel avec une curiosité toute simiesque, attendant avec sagesse l’immense coup de pied au cul qui se prépare pour leurs cousins, tout là-haut, derrière les étoiles. C’est une amibe qui soupire en râlant : « oh non, merde, ça recommence ! ». C’est les crocs d’un caniche royal qui se referme sur la gorge d’un comptable, devant un parterre extatique. C’est un formidable coup de pied qui expédie l’animal dans le décor. C’est des fontaines à eau qui vibrent et bourdonnent tandis que d’attentionnés malabars redressent le comptable. C’est un stylo qui trace un nom d’une écriture presque enfantine, précédé de la mention abusive « lu et approuvé ». C’est les barrissements joyeux d’un colosse voilé de pourpre. C’est des cliquetis et des bourdonnements que seule une oreille enseignée par quelques récepteurs d’une technologie inconnue du genre humain, auraient pu traduire. C’est des barrissements qui passent de la joie à la panique. C’est un instant d’incrédulité qui se suspend dans un silence de bible. Puis c’est un gros bouillon de certitudes qui se précipite dans les consciences, celle d’avoir devant les yeux un effet spécial spielbergien. C’est un public et un monde tout entier à travers lui qui ne peut accepter autrement le réel qu’en lui prêtant des artifices. C’est l’esprit qui se protège comme il peut de peur de sombrer dans la folie. C’est un fantasme qui se démasque et montre qu’il n’en est pas un. C’est presque une farce, et une farce ce n’est pas tout à fait n’importe quoi, admettons le. C’est la fin du monde ou presque, et ça non plus ce n’est pas n’importe quoi, c’est « que’que chose », comme en témoignerait plus tard François Berthier à quelques créatures incrédules. Mais ça n’empêcha pas pour autant tout le monde d’applaudir à tout rompre l’annonce de sa fin, tandis qu’une onomatopée mystique éclatait si fort dans l’air que le temps d’un clin d’œil il apparut dans le ciel, en toutes lettres, rose vif.

 

Fin du monde moins 6 secondes…

 

Plié de rire, et 18700 kilomètres plus au nord, Paul Robertson, contemplait le ciel de Londres, un Margarita à la main, tandis qu’un député travailliste, rescapé de l’époque où ce parti avait encore des inclinaisons sociales, et un jeune écologiste, rasta blond à l’œil de porcelaine, évoquaient l’apocalypse devant un membre conservateur du parlement, rigolard et suffisant. Dehors, un gigantesque nuage d’hydrocarbure voilait le ciel d’un linceul nocturne, depuis qu’une usine pétrochimique avait prit feu en banlieue. Le soleil n’allait pas briller avant longtemps sur la capitale anglaise, les maladies respiratoires connaissaient déjà une croissance aussi rapide que vertigineuse, mais Paul Robertson avait autant de raison de s’en réjouir que le conservateur de relativiser l’événement. L’un et l’autre venaient en effet d’acheter une part confortable d’actions dans l’industrie nucléaire, chaque mètre d’épaisseur gagné par le nuage était en train de multiplier leur valeur par dix. Il riait encore lorsqu’une pluie de tracts s’ajouta à la titanesque vision, elle-même digne d’une production hollywoodienne, et pourtant pas moins aussi tangible que ce qui tétanisait présentement François Berthier, 18700 kilomètres plus au sud.

Fin du monde moins 5 secondes…

 

Le corps raidi par la stupeur donc, le cerveau partagé entre l’euphorie et l’incrédulité, Berthier essayait de comprendre ce qu’il voyait, ce qu’il n’allait pas être un moindre effort, considérant l’envergure de son esprit et l’abîme qui séparait les capacités de son imagination de cette réalité là. Exactement ce que pensait un professeur de mathématique de son élève, alors que ce dernier tentait péniblement d’appréhender le théorème de Pythagore, quelque part au cœur d’un quartier cossu d’Europe.

–          Vous êtes débile ou quoi ? questionna l’impavide professeur.

Ce à quoi l’élève aurait bien répondu : « non et vous ? » si l’adolescence et une éducation égoïste et sans courage ne l’avaient pas démuni de la moindre assurance. Au lieu de cela il détourna les yeux et surpris par la fenêtre l’incroyable pluie de tracts qui traversait le ciel sans nuage. Pendant un instant, son esprit embrumé par les leçons crut qu’il s’agissait de flocons d’un genre particulier, des plumes peut-être, avant qu’une feuille ne vienne se coller sur la vitre et relativise aussi bien la connerie du professeur, Pythagore, que la nécessité de comprendre le résultat de ses recherches.

 

 

 

 

Fin du monde moins 4 secondes…

 

Allongé sur un transat délavé, et taché de graisse, une sud africaine du nom de Georgia Oba, lisait l’autobiographie d’Angéla Davis, un joint au coin du bec, quand un tract chut sur la pelouse jaunâtre et pelé de l’arrière-cour où elle profitait de son chômage. Totalement absorbée par sa lecture, empreinte de l’indignation nécessaire à ce genre de littérature, elle ne remarqua tout d’abord rien, mais le ciel ce jour là était obstiné. Elle souleva la feuille qui s’était intercalée entre deux pages du livre, plissa les yeux auxquels sa coquetterie interdisait le port des lunettes et pensa quelques secondes qu’il s’agissait d’un complot des blancs. Assez de secondes en tout cas pour qu’elle en reste à cette théorie, ce qui de toute façon aurait été le cas si elle s’était éteinte 5 ans plus tard, comme son patrimoine génétique et le taux de mortalité moyen à Johannesburg le lui aurait non moins théoriquement autorisé, si on n’en était pas déjà à trois secondes de la fin.

 

Fin du monde moins 3 secondes…

 

                     Nier une évidence est une action à la portée du premier imbécile venu, l’imbécile ayant ceci de commun avec l’homme avisé qu’il peut prétendre au raisonnement, quand bien même ce qui raisonne chez lui sonne essentiellement creux. Sachant qu’à peu près tout chez l’homme est une construction intellectuelle forgée au fil des générations, ce qu’interprète son cerveau au contact de ses terminaisons nerveuses est soumis non seulement au bon fonctionnement de celles-ci, mais également à sa capacité à gérer les informations, ce qui, en revanche dépend moins de sa physiologie que de sa raison et de l’expérience qu’il a su tirer de l’existence. Car ce qui distingue le crétin de son voisin, n’est pas tant l’éventualité qu’il puisse intégrer ou non des notions contradictoires et des idées variées, mais la difficulté qu’il aura à ne pas les ramener systématiquement à sa vue étroite des choses, par mauvaise foi ou ignorance. Ainsi si un plus un fait parfois 3, chez un animal doué d’un peu de raison, seul l’abruti en tirera une conclusion définitive, imparable et aussi symétrique qu’un 2. L’imbécile ayant cette vertu qu’il peut rendre simple et uniforme les choses les plus complexes, non pas en niant leur complexité – ce qui serait trop simple, même et surtout pour lui – mais en ramenant celles-ci à son aune et à nulle autre, puisque chez le con, si tout peut commencer ailleurs, il s’arrête forcément à lui. Cette qualité pour la simplification fera d’ailleurs souvent croire, même à plus évolué, que les choses les plus simples et les plus évidentes sont à la portée de tous, comme de, par exemple, réduire les proportions d’un visage à quelques cubes ou peindre les arbres en rouge. Paul Robertson, par exemple, ne s’attarda pas sur la pluie de tracts, pas même quand l’un d’eux parvint par un entrebâillement jusqu’à son salon. Ce qu’il y lut le convint qu’il s’agissait d’une farce, probablement un trait de quelque écologiste militant. Le professeur de mathématique s’énerva, incapable de comprendre pourquoi son élève marquait soudain plus d’intérêt pour un bout de papier tombé du ciel que pour sa leçon, fermement convaincu que celle-ci déterminerait l’avenir de l’élève, là où le tract ne définissait rien sinon son ahurissante paresse intellectuelle. Pour Honoré Montcorget les choses étaient encore plus simples, il était aveugle à la réalité des autres, incapable de comprendre pourquoi ils regardaient tous en direction des fontaines à eau, le visage partagé entre l’incrédulité et l’extase enfantine, et encore moins pourquoi Fabulous se tenait, seul, patte en l’air, braillant dans une langue qu’il était sans doute seul à comprendre. Ici point de tract, d’ailleurs il y en aurait-il eut qu’il ne les aurait probablement pas vus non plus. Ramené tout entier à sa détestation par l’attaque du caniche, son esprit était essentiellement concentré sur l’idée que la signature du contrat allait lui permettre de retourner à Bondy, jouir d’un repos bien mérité devant sa lucarne.

 

Fin du monde moins 2 secondes…

 

C’est avec une certaine stupeur que les habitants de la dite lucarne accueillirent dans le monde entier la pluie de tracts qui s’abattait sur la terre depuis 4 secondes. D’autant plus que par les vertus de la technologie, il en fallut un peu moins de deux pour que les uns et les autres se contactent et confirment qu’à l’ouest comme à l’est, du nord comme au sud, le temps s’était invraisemblablement déréglé, balayant à peu près toutes les prévisions en la matière, du réchauffement de la planète à l’ouverture des portes de l’Enfer, sur fond de come-back prophétique. Stupeur d’autant plus énorme qu’une poignée de secondes ne permettait pas d’organiser d’édition spéciale et encore moins de demander leur avis aux sommités qui veillaient depuis leurs chapelles, de la Sixteen à la Maison Blanche, de la Mecque en passant par le Kremlin et Beijing, aux destinées de leur vérité à travers le monde. Tout au plus, donnait-on le la pour quelques publicités déjà programmées, et de brefs et mélodramatiques numéros d’acteur de la part des journalistes, vedettes, et hommes politiques à l’antenne au moment des événements. Sans compter, qu’en dépit de leur propension naturelle à se penser différents de ceux qu’ils surnommaient « les vrais gens », à savoir tous ceux qu’on ne voyait jamais à la télé, sauf au 20h, les professionnels de la profession, pour une bonne part, et même devant les caméras, réagirent comme à peu près n’importe quels vrais gens de part le monde à l’instant T ; à l’exception du Zorzor : ils cédèrent à la panique. Ceux qui, parmi leur public, restèrent hébétés devant leur poste, un tract à la main, assistèrent ainsi à des scènes d’hystéries collectives, si soudaines et si ahurissantes qu’il leur fut, de toute façon, impossible de les comprendre. On vit des cameramen violer des journalistes vedettes, des chanteurs s’entre-tuer sur un air de disco, des agnostiques s’agenouiller pour prier, un archevêque sodomiser le pape, des imams goûter du jambon, des souris danser le tango.

 

Fin du monde moins 1 seconde…

 

Kévin n’écoutait pas les hurlements de son professeur, pas plus qu’il n’aurait écouté un prêche ou les derniers mots du président, les yeux rivés sur la feuille qui, agrippée au verre, masquait partiellement le ciel de papier, il lisait, l’esquisse d’un sourire rêveur dessinée sur les lèvres.

 

Madame, Monsieur,

 

La compétitivité, l’universalisation du marché et la libération des échanges intergalactiques, entraînent chaque jour un peu plus notre entreprise à innover, créer, produire et nous diversifier dans tous les domaines. Or, aujourd’hui, le secteur du food connaît une saturation, due à une trop grande uniformisation des produits alimentaires. Nos clients en veulent plus, ils veulent mieux. Ils veulent une alimentation saine, certes, mais également qui les soigne, ralentisse le vieillissement, leur donne du tonus et, par-dessus tout soit garantie d’origine certifiée, et si possible, 100% naturelle, élevée en plein air. Une telle attente réclame une nouvelle approche du secteur, une approche scientifique, technologique, et bien entendu économique, la technologie moderne coûte cher. Il était donc impératif de faire un choix : délocaliser 60% de notre parc industriel vers Alpha du Centaure, et par la même priver la région de millions d’emplois, ou dégraisser notre stock. Vous comprenez bien que la décision n’a pas été facile, les ingénieurs de D-Mart SuperFarmä, notre branche alimentation, sont aussi attachés à leurs bêtes que n’importe quel fermier, sans doute pourquoi tant de clients nous font aujourd’hui confiance, et pourquoi D- Mart REALfoodä est aussi diversement appréciée de part l’univers.

C’est donc avec regret que nous vous annonçons notre décision de nous séparer de votre planète et de procéder à sa destruction dans une seconde exactement. Toutefois, nous conserverons un pourcentage de notre cheptel, comme nous y oblige l’article H654 du Code de Biodiversité Intergalactique, en attente de pouvoir le réimplanter ailleurs. Croyez bien que nous ferons tout pour que cette péripétie dans l’histoire de votre élevage soit temporaire et que bientôt, grâce à D-Mart Intergalactic ä le label Terre® reste synonyme d’excellence.

 

Votre dévoué Master D,

Président Directeur Général de D-Mart Intergalactic .

 

Fin du monde.

« » écrivit Youri Selevskalenchko sur son clavier quand Moscou lui demanda de décrire ce qu’il voyait sur les écrans de contrôle de la station spatiale Mir. A savoir le titanesque engin qui allait bientôt l’absorber, lui et la planète autour de laquelle la lune et quelques milliers de satellite orbitaient. Ça avait la forme d’un pilon, un pilon de plusieurs kilomètres de long, tournant lentement sur lui-même. Tout en bas, sur la terre, le ciel avait cédé à la nuit, une nuit universelle. On entendait dans l’air le mugissement des machines monstres, on aurait même pu deviner les flancs cuivrés du titan qui remontait tout en haut dans les étoiles, cône irisé des rayons du soleil déjà mourants, anéanti par ses radiations. Le monstre se souleva légèrement, marquant son élan, l’air redevint brièvement respirable, le temps se suspendit enfin pour de bon, ni passé, ni présent, plus aucun futur, et tout en même temps, puis il retomba avec un vacarme industriel.

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