Planck ! 8

Qu’est-ce qui passe quand on a à peu près tout oublié ? On pourrait être tenté de répondre rien, puisque justement on a tout oublié. Mais il se trouve que l’esprit humain n’est pas de ceux qui se contentent du peu et, la plupart du temps, devant le gouffre de l’oubli, il a une certaine propension à se pencher pour en apercevoir le fond. Ce qui, en toute logique, pousse certains à oublier tout le reste pour se souvenir d’un détail, et parfois les plonge dans une détresse infinie qu’ils n’oublieront pas de si tôt.

Dans le cas d’un homme qui s’évertue depuis son enfance à ne s’attacher à rien qui puisse perturber son maigre équilibre, l’empêcher de glisser sur tout, et convaincre ses habitudes les plus communes, l’oubli complet, le trou noir, pour autant qu’il puisse être perturbant, n’en reste pas moins un désagrément qu’il a appris à accepter, et d’ailleurs qu’il a tendance à rapidement effacer de sa mémoire. Cet homme là, à l’instar du poisson rouge dans son bocal, tourne sur lui-même et ça lui va très bien comme ça.

Pour celui qui veille à ne laisser aucune trace sur le monde et, de fait, à ne laisser celui-ci le marquer de la moindre empreinte, l’oubli est une chose généralement si consciente, si vitale, que, tout comme pour notre cœur ou notre respiration, le cerveau cesse d’y penser alors qu’il passe son temps à s’en souvenir.

Cependant, si d’aventure, pour une raison ou une autre, un maigre détail le plus souvent, l’esprit en vient à se circonvenir à sa propre coutume, si le poisson rouge remarque qu’il a déjà vu ce bocal quelque part, ou l’effacé à réaliser que cet oubli là n’est pas de son fait, alors, en proportion à la nature de chacun, l’équilibre sera rompu. Rompu par une rupture, pour ainsi dire, qui enfin lui fera connaître l’inconnu, ou du moins deviner la possibilité d’un autre monde, ce qui, pour autant, ne signifiera pas qu’il s’y plaira. Cependant, et malgré lui, l’incident attachera, comme le navire à la côte, son esprit, son être et même parfois sa chair à considérer ce possible, inexorablement obligé à ne plus jamais vivre sans cet horizon. Ce qui pour certains peut devenir une damnation et pour d’autre une bénédiction.

Il en va ainsi de toutes ces ruptures que l’on fait un jour avec un de ces soi-même que nous sommes au fil de la vie, et façonne ce que nous sommes aussi bien que ce que nous voulons, ou pas, devenir.

 

Maintenant, qui érige l’intelligence humaine en monument, à commencer par la sienne propre évidemment, allant parfois jusqu’à lui donner une figure précise, et même distincte parmi tous les hommes et toutes les femmes. Qui par exemple estimera que telle technique, ou tel art, ou telle philosophie peut avoir quoique ce soit de supérieur sur la nature elle-même, et, in extenso,en déduira la supériorité d’une civilisation sur une autre, ou d’une couleur de peau, ou d’une culture, aura bien du mal à subodorer, par essence, que sa science, son intelligence, quel qu’elle soit, puisse connaître un autre destin que celui prévu, par exemple : être réduit à néant par l’expérience humaine, un hiver malencontreux ou une découverte. Et, selon la profondeur de la dite intelligence, sera capable ou non, d’en tirer une autre leçon que celle circonscrite à ses convictions. Ainsi, un praticien idéologue, qu’il fût un philosophe incapable de remettre en question l’idée de Dieu (Descartes pour le citer), un scientifique inappétent à imaginer la possibilité d’un Dieu, ou un médecin nazi, aura souvent la tentation de s’obstiner dans sa déraison ne serait-ce que pour ne pas avoir tort. Les circonstances faisant que l’auteur n’a aucun philosophe sous la main, ni aucun scientifique, nous nous concentrerons ici sur le cas du médecin nazi.

 

Le docteur M. n’était plus à proprement dit un nazi. Sa foi invertie avait évolué vers une forme de normalisation, ou plutôt, d’un point de vue strictement historique, régressé vers la normalisation, un axe acceptable pour le plus petit dénominateur commun de l’espèce, sa bêtise et son ignorance : le fascisme. A savoir qu’en dépit de sa vénération au portrait d’Hitler, c’était vers les idées de Mussolini que sa raison allait, quand bien même la raison et Mussolini ont peu de chose en commun. Quoiqu’il en soit c’est faire bien cas d’un détail de peu dans la personnalité formatée d’un individu qui, en réalité, n’était autre que le fils non reconnu du divin docteur Mengele.

En effet, après avoir cédé au premier caractère de son idéologie, la veulerie ; en se réfugiant en Amérique du Sud, le bourreau d’Auschwitz, avait écumé celle-ci au fil des demandes d’expulsions et des tentatives de meurtre ou d’enlèvement, et bien entendu, puisque est ainsi la nature des femmes latines et des petits blancs dans les pays chauds, en était venu à se mélanger avec des femelles basanées, et ce en dépit d’un bon goût incontestable.

A vrai dire le docteur M. n’était pas tout à fait certain d’être le fils illégitime du docteur Mengele, mais peu importe puisque c’est cette figure là qu’il avait choisie comme père, après avoir torturé sa mère à mort pour lui faire avouer la vérité. Et c’était auprès de cet homme-ci qu’il avait vécu, physiquement et dans la dévotion, en se faisant engager comme boy tandis que le triste héros terminait ses jours au Paraguay.

Tout ceci pour dire, et en revenir à notre récit, que le docteur M. ne pouvait pas une seconde douter que sa potion d’oubli puisse agir autrement sur Berthier et Montcorget que comme un soulagement presque naturel. Ni qu’en l’état sa vénération maladive pour l’ordre et la beauté puisse précisément perturber le joli programme auquel était dédiée sa drogue. Conséquemment, quand il apprit ce qu’il apprit, il commença par se questionner sur la bonne formule de son produit, avant d’être à peu près certain de l’influence d’un climat indigent, pour ne pas dire indigène, sur le caractère génétiquement faible des français. Autrement dit ce n’était ni de sa faute ni de celle de sa drogue si ces deux sous-hommes n’avaient pas réagi à la perte de mémoire tout à fait comme prévu.

Et qu’est-ce qu’il apprit exactement ?

Et bin je vous le dirais pas.

 

Voilà, l’auteur ici vient de décider qu’il n’a pas envie de rentrer dans les détails, pas même dans l’essentiel, qu’il va, hop, oublier de s’emmerder et tout de suite sauter sur la suite de l’histoire, parce que ça le barbe de vous décrire les processus infinitésimaux qui menèrent respectivement Berthier et Montcorget à la dite suite. Il a parfaitement conscience de l’ellipse brutale qu’il propose ici à son lecteur, mais l’anacoluthe narrative, la rupture de ton et même de sujet, est une expérience que l’auteur comme le lecteur doit bien faire un jour, s’il espère, par la lecture ou l’écriture, rompre avec un de ces soi-même que l’on est au fil de notre vie de littéraire, et ainsi faire l’expérience d’un autre paysage qui nous façonnera, littérairement parlant, ou mieux, humainement.

 

Pouf, pouf…

 

Le hall de l’hôtel rayonnait ce soir là d’un charme mystérieux et exotique qui plongeait le voyageur dans l’évocation de ces romans d’espionnages des années 60, où, sous la froide apparence d’une guerre secrète, le héros en demi teinte des années Philby, découvrait la saveur un peu passée du marxisme sous les cocotiers. Quelque chose d’à la fois impalpable et latent qui donnait à la couleur lie de vin de sa moquette, et à l’immensité occlusive de son architecture monumentale, une saveur particulière auquel même un Berthier n’était pas insensible. Berthier qui pour autant n’avait jamais lu John le Carré, ne s’était jamais non plus intéressé à ces films où Michael Caine trimballait sa figure cynique et élégante au milieu des drames complexes de la Guerre Froide, insensible à quoique ce soit qui ne fut immédiat et plus vieux qu’une ou deux années, croyait pourtant se souvenir d’un passé de ce genre. Sans doute quelque chose dans ce décor lui donnait accès à ce fameux inconscient collectif qui, parfois, nous fait ressentir des émotions pour des choses que nous n’avons jamais connues. Toujours est-il qu’en foulant le grand vide qui tapissait le hall, il se plaisait à se prendre pour un genre de James Bond abandonné à une mission sans retour, inexorablement attiré par la nuit moite qui attendait au-delà des portes à tambour. Il ne savait même pas vraiment pourquoi il avait décidé de quitter sa chambre, ni comment il y était parvenu en dépit de la présence d’un Dumba derrière sa porte. Il se trouve simplement qu’il était comme à peu près tous les traumatisés, fugitivement capable d’un miracle et pour autant parfaitement incapable de se l’expliquer. Violenté par la drogue, un trop plein d’oubli, son esprit avait cessé de penser au danger ou à ce qu’il considérait jusqu’ici comme impossible, et, en l’état, Berthier aurait pu traverser des murailles de flammes sans se brûler un sourcil.

Une fine odeur de ciment frais et d’électricité statique parfumait le hall désertique et à demi éclairé. Le visage olivâtre et les lunettes à double foyer du réceptionniste ornaient la scène d’une pesanteur dérisoire pour l’intrépide aventurier qui présentement passait le tambour pour plonger au cœur de la musique cuivrée d’une nuit au sud de nulle part.

Sous les tropiques la nuit est une femme fatale qui passe devant vous en laissant traîner dans son sillage la fragrance dangereuse de sa sexualité torride. Sous les tropiques, la nuit est un alcool longuement distillé dans le sang, elle évoque mais ne montre pas, à travers son épaisse noirceur, mille et une couleurs, mille et un parfums, mille et une aventures, mille et une sauvageries, qui n’attendent que d’être fourrés, telle une belle courtisane à la peau matée, par le voyageur curieux. Et Berthier, debout à la lisière violemment éclairée du gigantesque hôtel, scrutait avec délice la moiteur nocturne et absolue qui se dressait devant lui, comme un grand mur noir et mou, promesse d’orgasmes à la chaîne, en se disant que ah ! Quand même c’était que’que chose, qu’à Paris, en France, il n’y avait rien de comparable. Tout à fait certain de vivre immédiatement la plus grande aventure de sa jeune existence, rien qu’en foulant le trottoir approximatif d’un pays du tiers monde. C’était aussi délicieux que de faire le mur, l’école buissonnière, une grande bleue, et partir à la rencontre de tous ses fantasmes de prisonnier, se dire qu’on allait d’un coup guérir toutes ses plaies, de toutes ses frustrations de petit blanc confiné à l’hypocrisie de sa civilisation.

Et dans cette perspective, Berthier serait sans doute parti depuis longtemps en Thaïlande ou à Cuba, jouer à l’aventurier membré, si jusqu’ici il n’avait pas cru que la vie commençait à la machine à café et se terminait au karaoké, raide bourré à chanter « I Will Survive ». Les circonstances ayant décidé que ça ne pouvaient durer, il réalisait un rêve qu’il n’avait même pas osé rêver, ce qui en soit n’est pas la moindre chance si l’on considère que la majorité de ceux de son espèce n’ont même pas loisir de voir leur rêve autrement qu’en photo, à la seconde page de leur quotidien, rubrique gagnant du loto.

Les mains dans les poches, il respirait à grandes goulées l’oxygène épicé et souriait comme un gosse à Noël. Pendant quelques secondes il regretta de ne pas avoir un couteau comme Rahan, pour choisir sa destination, tant pis, il s’en remettrait à l’inspiration. Il avança lentement dans la nuit, n’y voyant goutte, comme s’il avait glissé sa tête dans quelque oubli absolu et continua comme ça, sourire aux lèvres, le cœur battant, jusqu’à deviner dans le lointain les feux de la ville. Il pouvait la sentir d’ici, avec son parfum frustre de viande rôtie, de cumin, de fruit pourri, de piment, mêlée d’essence et de sel marin. Il devinait des silhouettes sombres qui allaient et venaient avec nonchalance sous les lampadaires, la clarté dansante des braseros, le bruit des verres qui tintaient, la musique, le charme lascif des femmes et des bars mal famés. Pendant un instant, il sentit qu’il vivait un moment magique, unique. Pendant quelques secondes, il ne fut plus François Berthier le petit commercial, mais François Berthier l’écumeur des Mers du Sud.

–          Donne-moi un Z, monsieur.

Cela venait de devant, dans un anglais rugueux. Berthier écarquilla les yeux pour mieux voir.

– Oui, je peux vous aider ? demanda t-il d’une voix virile et assurée.

Ça surgit à quelques centimètres de son visage, le noyant dans une violente odeur de fruit trop mûr. Ça n’avait plus de sexe, plus de il, ni d’ailes, plus de nez non plus, ni de bouche, deux trous, et la peau rongée tout autour, blanchâtre, suintante, des traits boursouflés, dépiautés, pelés. Berthier poussa un hurlement de terreur et repartit en détalant. Jamais Moïse Wonga n’avait vu de client plus pressé de retourner dans son établissement, jamais aucune Baba n’avait rencontré de client illustrant si bien l’expression « courir ventre à terre », jamais plus aucun lit n’accueillit de bipède plus terrorisé cette nuit là.

 

Que dire d’Honoré Montcorget ? Qu’il se sentait mal à l’aise ? Oui, à condition de pratiquer l’euphémisme. Qu’il avait envie de s’enfuir ? Rien de nouveau sous le soleil. Qu’il se sentait un petit peu écrasé aussi ? C’est possible oui. Planté tout au bout d’une très longue table en ébène, dans une gigantesque salle à manger, sous un fabuleux lustre en marbre rose et en cristal, il y avait de quoi. Mais c’était un petit peu nouveau comme sentiment aussi. Montcorget, jusqu’ici, n’avait jamais été surpris par rien. Le monde avait toujours été ni plus ni moins ce qu’il en avait cru et attendu, à savoir rien, et son séjour ici, n’avait guère dérogé en dépit de quelques curiosités, comme l’accoutrement de leur partenaire en affaire ou cette histoire d’antenne de télévision en forme de couscoussière. Mais il ne s’était jamais retrouvé en tête-à-tête, au bout de huit mètres de luxe dispendieux, où s’étalaient les plats les plus variés et les plus exotiques. Ni non plus invité unique d’un roi, tout nègre qu’il était. Il n’y avait personne d’autre dans la pièce, à l’exception d’une fontaine à eau. Mais une fontaine à eau est-il une personne ? Ça reste à voir deux minutes plutôt une cohorte de valets en livrée étaient venus apporter les plats fabuleux sur fond musical. Depuis, le silence, perlé du bruit des couverts du roi sur son assiette en or et pas un mot. Honoré Moncorget ignorait délibérément ses crevettes à la sauce au crabe. Peut-être avait-il peur d’un poison violent, peut-être était-il en train d’essayer de capter l’attention du roi, il ne savait pas trop, l’esprit était confus, il cherchait une raison à sa présence ici, il n’en trouvait aucune, il en cherchait une autre qui explique pourquoi il n’était ni vraiment furieux, ni réellement écœuré, mais passivement écrasé par la situation. Comme il n’avait jamais vécu ça, et aurait été parfaitement incapable de l’imaginer, en l’état son esprit était aussi parfaitement incapable de trouver une réponse cohérente, et subissait.

Deux minutes de silence.

Voilà ce qu’il subit.

Deux minutes de silence ponctuées par les coups de fourchettes et une mastication indécemment discrète pour un roi cannibale d’un pays ridicule. Puis le roi ridicule d’un pays cannibale leva les yeux vers lui et le fixa un long moment avant d’ôter ses lunettes.

–          Roi nègre hein ?

Montcorget ne sut quoi répondre. Non pas qu’il avait oublié quoique ce soit en fait, mais qu’est-ce que vous voulez répondre à ça ? Vous traitez de connard le chauffeur d’une mini et vous vous retrouver face à un colosse qui vous fait « connard hein ? », vous ne répondez rien, vous vous écrasez, ou c’est lui qui le fera. C’est un peu le sentiment qu’avait Honoré Montcorget enfin de compte, qu’il allait mourir. Peu importe pourquoi, comment, où, il allait mourir, parce que rien de ce qui lui était arrivé depuis trois jours qu’il était là – ou quatre ou peut-être un mois, il n’en savait plus trop rien.- ne pouvait s’expliquer autrement. Il était arrivé au bout de la ligne, et les évènements s’enchaînaient volontairement vers ce qui ne pouvait être qu’une destruction de sa vie, de ce qu’il était et avait été, une négation, autrement dit la mort. Montcorget était de ces hommes pour qui tout ce qui ne renforçait pas ses certitudes était forcément une négation de lui-même, à une autre époque il aurait fait brûler Darwin sur un bûcher.

–          Vous avez raison monsieur, c’est ce que je suis. Un roi nègre.

Sa majesté poussa un long soupir et expliqua.

–          Quand les russes sont partis, notre pays s’est retrouvé au bord du gouffre. Les gouvernements qui se sont succédés après leur départ se sont montrés plus incompétents les uns que les autres, nous n’avions plus rien. L’histoire de notre pays est faite de hasard et d’oubli, de siècles d’oublis. Nous ne pouvions plus nous permettre ce luxe. Il y a huit ans de cela j’étais commerçant itinérant, je revenais ici de temps à autre, vendre des ustensiles de cuisine. Je ne suis zorzorien que par ma mère, voyez-vous, mon père est libanais, mais peu importe, le Zorzor est un grand pays de bâtards. Et puis un jour j’ai été « révélé » comme le dit la plaque… vous avez lu cette plaque n’est-ce pas ?

Montcorget sursauta.

–          Plaque ? Hein ?

Il était hypnotisé. Pour la première fois de son existence quelqu’un se confiait à lui. Pour la première fois de sa vie quelqu’un l’avait vu et lui parlait à lui.

–          Vous savez dans le « Village » comme dit Fabulous avec un V majuscule…

L’image des toits pleins de couscoussières peintes surgit au milieu de son front.

–          Ah oui… oui… la plaque… oui…

–          Il faisait un temps splendide ce jour là, mais on ne crève pas mieux de faim au soleil que sous la bruine, et les affaires ne marchaient pas fort. On se battait dans le pays, on en était à notre 37ème gouvernement en cinq ans, et puis tout d’un coup…

Ici le côté roi nègre reprit le dessus. Sa majesté se mit à brailler avec une voix de stentor :

–          DALLAAAAAS TON UNIVERS IMPITOYAAAABLEUUUUH !!!

Il reprit son sérieux et s’essuya la bouche.

–          A midi trente pile, tous les jours. Et à midi trente pile, tous les jours, plus un bruit, plus une détonation, plus un estomac qui gargouille… Panem et circenses, du pain et des jeux, disait-il ? ils avaient le jeu, il fallait trouver du pain. J’ai fait fortune dans la couscoussière, et j’ai investi dans la télé. Trois caméras, deux pauvres idiots que j’ai intitulés journaliste, tout à ma gloire, et des reportages, tout à la gloire des idées que je défendais. Quelle différence avec les autres hommes politiques n’est-ce pas ? Vous savez ce que proposait mon programme ? Du riz et le câble pour tous. Rien d’autre, et ça a marché… Ça vous étonne ?

–          Euh…

–          Vous avez raison « euh », je n’y croyais pas moi-même. J’ai été élu démocratiquement en pensant que ça allait m’aider à faire des affaires. Je suis un imbécile mon ami… du moins je l’étais. Voyez-vous j’étais sincère au fond, j’espérais sincèrement aider mon pays à s’en sortir et je voulais le faire le plus proprement possible. Nous avons présenté notre candidature pour être reconnu par l’ONU comme nation à part entière, j’ai envoyé des ambassadeurs pour que d’autres nations reconnaissent ce pays également, c’est le seul moyen pour être accepté par les Nations Unies. Il nous faut de la reconnaissance, mais hélas… hélas si vous n’êtes pas un besoin vous ne pouvez pas non plus être un désir. Notre pays n’avait rien à offrir en échange de cette reconnaissance, à part une mascarade. Je suis cette mascarade.

Il y eut un instant de silence durant lequel sa majesté reprit son souffle, et Moncorget contact avec le monde. Un instant où les mots cheminèrent sans un bruit, longtemps après avoir été prononcés, trouvant d’eux-mêmes une route qui ignorait sa propre existence.

–          La seule véritable richesse de ce pays, en dehors de ses cocotiers et de ses plages, c’est la merde d’oiseau. Le guano. A partir de cela vos industries chimiques produisent tout un tas de choses, et nous en avons des tonnes sur nos côtes. Mais il ne représente qu’une chiure de mouche pour le marché mondial, si j’ose dire. L’Argentine, le Chili, exportent des milliers de tonnes de guano chaque année ! Le seul moyen d’attirer vers nous les investisseurs était de rassurer, et quoi de plus rassurant qu’un bouffon ? C’est grâce à leur plus sanguinaire dictateur que les pays du tiers monde sont rentrés dans votre histoire. Grâce à Amin Dada, Mobutu, Pol Pot, Bokassa que vos écoliers savent que ces pays existent et que les ogres ne meurent jamais tout à fait. Les mangeurs d’enfants sont finalement les choses les plus rassurantes que le monde connaisse, face à eux les sociétés démocratiques peuvent s’enorgueillir de leur choix, justifier toutes leurs prudences, toutes leurs règles, et même les ériger en loi absolue. Fondre « démocratie » et « civilisation » en un seul et même mot, comme si la civilisation n’avait connu de progrès que lorsqu’elle s’était mise à voter. Face à l’ogre il n’est pas difficile de déterminer l’ennemi, ni le héros. Et puis, surtout, avec lui on sait comment s’y prendre, quoi lui promettre, de la chair fraîche, de l’or, n’importe quoi pourvu qu’on satisfasse les gourmandises du pourceau… Si vous saviez combien je me déteste parfois…

C’était un aveu comme il n’en avait jamais entendu, sauf peut-être à l’intérieur de lui-même. Pas comme un aveu qu’il se faisait, pas sous cette forme du moins, mais comme il avait rêvé d’en entendre au moins une fois. Une fois, comme une étoile filante qui passerait dans le ciel pour l’humanité tout entière, et qu’on chargerait de tous nos vœux de bonheur. L’étincelle d’un espoir que peut-être, il y avait quelque chose à sauver. Rêver sans y croire, bien entendu, comme pour l’humanité tout entière justement, attendant éternellement dans l’œil de l’autre ce miracle qu’on est incapable de s’offrir.

–          Mais que voulez-vous, les résultats sont là, Fabulous, vous-même, votre entreprise ne se serait jamais intéressée au Zorzor si j’avais été un brave chef d’état, soucieux de son peuple, soucieux d’accéder à votre niveau de civilisation, de probité et d’ordre. Vous ne m’auriez même pas insulté, tout au plus vous m’auriez vu comme un ballot ou un doux naïf, ce qui est du pareil au même, et nous ne serions pas ici ce soir.

Une petite boule était en train de naître désagréablement dans l’estomac du comptable, une aigreur lancinante. La douleur d’une franchise qui pointait maintenant le doigt sur lui, le prix à payer des aveux sans calcul, la mise à nu. Un strip-tease qu’il ne pouvait même pas lui refuser, puisque faute avouée est à moitié pardonnée, et que son silence jusqu’ici avait déjà fait l’aveu de son pardon. Montcorget secoua la tête, comme si une partie de sa personne refusait ce qui allait suivre, ou bien qu’elle se résignait, puis il leva les mains en lui faisant signe d’arrêter, qu’il n’en pouvait plus.

–          Je n’ai pas demandé à être ici, dit-il d’une voix enrouée, avant d’avouer : je déteste tout ici, je méprise votre pays, je maudis votre climat, votre couleur de peau me dégoûte, je haïs ce que vous êtes, mais plus que tout, je déteste ceux qui m’ont obligé à me montrer tel que je suis. Mon mépris, ma haine y me tiennent chaud, sont à moi, vous comprenez à moi ! Et je voulais les garder rien que pour moi, que jamais on essaye de les changer, de me changer. Je sais que personne ne peut comprendre, je ne demande pas d’être compris non plus, je détesterais l’idée qu’on essaye de me trouver une raison, des excuses, c’est pourquoi je m’efface, partout, devant tout le monde, ça ne m’intéresse même pas que les gens sachent à quel point je les méprise, c’est bien plus jouissif que personne ne le sache. Et en fait…

Montcorget baissa les yeux tristement.

–          Oui ?

–          En fait… j’aurais préféré que vous me découpiez en rondelles plutôt que de me dire ce que vous venez de me dire. Vous venez de me prendre ma haine, et c’était ma seule amie.

Sa majesté garda un moment le silence. Montcorget ne savait plus quoi faire de ses dix doigts, il se sentait vide, du coup il eut besoin de se remplir et tendit la main vers un plateau de raisins énormes et blancs, pleins à craquer de jus.

–          Je vous le déconseille, tout sur cette table est factice.

Montcorget le regarda éberlué, sa majesté haussa les épaules.

–          J’ai un petit appétit, mais pas les ogres, mes cuisiniers le savent. Alors, chaque fois que je reçois nous faisons ce petit spectacle… C’est comme ce palais, ajouta t-il en levant les yeux vers le lustre, si vous saviez combien ça m’a coûté en décor de cinéma pour que tout ceci ressemble à une bonbonnière de tyran…

Montcorget était transparent, désemparé, et il lut dans son regard.

–          Désolé.

–          Alors vous n’avez tué personne ?

–          Personne ? Si, je le crains.

–          Morin ?

–         Ça fait partit du folklore… et puis croyez moi, j’ai vu des imbéciles moins arrogants… mais j’ai réussi à éviter les bains de sang jusqu’ici. Enfin, officiellement non, mais officieusement… Nous parquons les « morts » dans un coin de l’île en attendant que les investisseurs investissent. Quand ce sera fait, peut-être que je les laisserais repartir, mais ils sont bien là-bas vous savez, j’ai arrangé ça comme un grand camp de vacances, ils ont accès à la télé 24h sur 24… Pour le coup c’est vraiment le paradis pour un zorzorien.

–          Et les mines dans la forêt ?

–          Ça écarte les intrus, je ne tiens pas à ce qu’on découvre que les rebelles sont dirigés par mon cousin et que nous nous concertons pour savoir quelle farce nous allons jouer.

–          Et la grosse dame, et l’Académie machin chose !?

–          Du folklore mon ami, du folklore. Cette bonne femme est dingue, je l’ai rencontrée à Vienne, elle était parfaite pour moi. Quant à l’Académie machin chose comme vous dites, et bien disons que c’est un moyen de faire parler de moi, de montrer ma puissance. Quand vous parlez des émirs vous autres, vous ne parlez pas des fondations qu’ils financent, de l’argent qu’ils investissent dans votre technologie, des efforts d’alphabétisation qu’ils permettent à travers le monde musulman, vous parlez de leurs excès, vous parlez de leur démesure, de leur tyrannie. Et le comble, c’est que vous vous extasiez ! vous en redemandez, tous les jours dans vos rubriques people, un émir ou un prince bien dégénéré. Pour vous cela n’est pas un synonyme de chef d’état ou même d’homme d’affaire, c’est une expression qui remplace Crésus et Midas dans votre panthéon biblique. Et l’un et l’autre l’ont payé cher, ce qui bien entendu vous rassure… mais excusez moi monsieur, je parle comme si je vous accusais, vous n’y êtes pour rien.

Montcorget baissa la tête vers ses crevettes.

–          Si… parce que je suis un âne… C’est moi qui m’excuse.

–          Un âne n’est pas responsable de l’avoine qu’on lui donne.

A nouveau cette franchise qui le prenait à revers, comme un coup de poing.

–          Peut-être, mais…

–          Non, arrêtez, vous n’y êtes pour rien je vous dis, au plus tout cela aura nourri et même justifié tout ce que vous détestiez. Mais vous le dites vous-même, la haine est votre amie, vous n’avez pas besoin qu’on la nourrisse pour vous.

–          Mais qu’est-ce que cela va changer pour votre pays cette Académie truc ?

–          Rien, ou pratiquement, ça fera peut-être venir quelques candidats, on parlera de moi sur les plateaux télés, on se moquera, des producteurs auront peut-être l’idée saugrenue de trouver mon idée « géniale » ou « formidable », mais mieux vaut être bouffon à la cours qu’être roi chez les gueux, croyez-moi.

En l’état, finalement, Montcorget comprenait bien que ce qui changerait, était que son entreprise allait dépenser de l’argent pour parfaire un mensonge, participer financièrement à une farce pas spécialement drôle et il ne se sentait pas le courage de faire ça au seul homme qui ait été un jour aussi entièrement sincère avec lui, au seul individu qui ait réussi, sans même le chercher, à lui faire avouer quelque chose de lui-même. Et pire, quelque chose que lui-même n’avait jamais vraiment voulu s’avouer.

–          C’est impossible, je ne peux pas faire ça… balbutia t-il.

–          De quoi ?

Il jeta un coup d’œil misérable à sa majesté.

–          J’avais l’intention de faire un rapport… dénoncer cette escroquerie… vous comprenez… je… je.. je suis comptable… Nous fabriquons des pots d’échappement… je vous déteste… je déteste ce gros type là… Fabulous… mais je ne peux pas faire ça… ce n’est pas pour cette raison qu’il faut interdire ce projet… C’est pour vous qu’il faut le faire… tant pis, vous n’aurez pas votre machin, votre jouet là… mais il suffira qu’on en parle, qu’on fasse un peu de publicité autour de ça… Je sais ce que je dois faire, je dois envoyer ce rapport aux journaux, j’en ferais des tonnes, je vous décrirais comme le pire des salauds, je dirais que vous essayez d’escroquer notre société, que des voleurs chez nous sont prêt à vous aider pour ça… ça fera capoter le projet et ça me vengera des imbéciles qui m’ont envoyé ici !

Sa majesté laissa brutalement retomber ses mains.

–          Surtout ne faites pas ça, je vous en supplie.

Il avait soudain l’air désemparé, comme un enfant qui voit ses jouets favoris s’envoler. Pendant quelques instants, le comptable se demanda s’il ne s’était pas trompé de personne.

–          C’est pourtant comme ça que vous voulez qu’on vous voit non ?

–          Peu importe, il faut que l’Académie Mondiale du Show Business existe. Tout le Zorzor est au courant aujourd’hui, le peuple n’attend plus qu’elle, notre Hollywood à nous ! Vous comprenez, nous autres zorzoriens n’avons jamais été autre chose qu’un accident dans l’histoire, nous savons très bien que comparé aux autres nations nous n’avons rien pour nous. Notre culture, notre existence n’est composée que de hasards malheureux. Les gens ne sont jamais venus ici de leur plein gré, nous sommes si loin de tout que la plupart de ceux qui ont débarqué sur cette terre ne savaient même pas que cette île existait. Et la plupart de ceux qui sont restés, l’ont fait uniquement parce qu’ils étaient trop pauvres, ou trop fatigués pour repartir. Notre nation est à l’image de ce palais, un patchwork mal agencé sur lequel on a plaqué des décors de cinéma. Retirez les cocotiers et les plages et vous aurez face à vous un peuple qui parle toutes les langues et qui n’en parle aucune, croit en des choses qu’il est le seul à croire, n’a d’autochtones qu’une très ancienne tribu de bâtards mi-nordiques mi-polynésiens, et dont il n’existe plus aujourd’hui que deux ou trois représentants. Nous n’avons rien créé de notable, rien inventé qui puisse servir aux autres civilisations, nos richesses naturelles n’en sont pas vraiment, et notre culture n’est que le reflet déformé de toutes les autres. Au fond, vous savez, je crois que le peuple sait très bien comme moi que si ne nous faisons par remarquer d’une façon ou d’une autre, nous allons disparaître, et qu’il préfère être une farce de plus aux Nations Unies, qu’un détail qu’on finira par oublier à nouveau.

–          Moi ça me va très bien qu’on m’oublie, répondit Montcorget sur un ton à la fois boudeur et buté.

–          Vous avez fait un choix, pas nous. La plupart d’entre nous n’avons pas choisi de terminer ici, mais il se trouve que nous y sommes, que nous vivons ici tous les jours, c’est notre chez nous et repartir, abandonner cet endroit pour toujours reviendrait à nous nier, nier notre histoire, celle de nos parents, même s’il s’agit au fond de nier une farce. Une farce de la vie. Nous avons parfaitement vécu avec l’oubli pendant toute notre histoire, mais aujourd’hui, comme toutes les nations de cette terre, nous dépendons des autres. Les russes ont créé des besoins, nous roulons en voiture et nous trouvons ça parfaitement normal, nous aimons les nouveaux produits, les nouveaux gadgets comme autant de signes de progrès, incidemment leur dictat nous a donné une forme de personnalité, d’existence tangible, même auprès de nous autres qui n’avions jusqu’alors jamais vécu ici qu’en croyant que nous allions en repartir, que ce n’était qu’un mauvais moment à passer.

Montcorget voulait bien comprendre, lui, il n’avait jamais laissé personne le coloniser avec ses idées, ses besoins, mais lui il n’était pas un bout de terre que l’on pouvait fouler sans vergogne, il n’était pas un pays, il était un univers très étroit, tout entier, d’autant conscient de son exiguïté qu’il en avait dessiné lui-même les limites. Pourtant ça ne l’en laissait pas moins désemparé.

–          Mais comment je vais faire ?

–          Faire pour quoi ?

–          Maintenant que je sais tout ça sur vous… Vous êtes un honnête homme, et moi aussi, vous, vous avez de bonnes raisons de faire ce que vous faites, mais moi ? Pour vous aider il faudrait que j’aime ce pays moitié autant que vous et c’est impossible !

–          Dites-vous que vous ferez perdre de l’argent à ceux qui vous ont envoyé ici.

–          Et alors ? Ils en perdent tous les jours ! tous les jours je dois me batailler pour éviter que les commerciaux fassent passer leur déjeuner avec leur maîtresse dans les frais généraux. Tous les mois ils investissent dans des agences de publicité pour vanter des produits qu’ils n’ont pas réussis à vendre au public, ou faire croire qu’ils sont les numéros un du marché, ou qu’ils vont le devenir ! Perdre de l’argent c’est une chose normale pour eux, obligatoire même, du moment qu’ils ne perdent pas leur poste, et croyez moi, quand ça arrive, ou que ça risque d’arriver, ils s’empressent de licencier tous ceux qui coûtent le moins cher à l’entreprise !

–          Alors faites-le par haine. Pour vous venger, vous l’avez dit vous-même vous auriez préféré que je vous fasse découper en rondelles, vengez-vous de moi, permettez que je sois ce bouffon que je m’emploie à être tous les jours, qu’on me ridiculise, moi et mon île.

–          Si je voulais me venger de vous il faudrait que je dise partout que vous ne tuez pas vraiment les gens, que vous n’êtes pas celui que vous prétendez être, et ça ne serait même pas vraiment une vengeance.

Sa majesté garda le silence et l’observa quelques instants.

–          Si je comprends bien, ce qui vous manque c’est un véritable motif de haine. Que quelque chose dans ce projet soit vraiment susceptible de vous le faire haïr pour que vous ayez vraiment envie de le voir naître. Je me trompe ?

–          Quelque chose comme ça, fit Montcorget après un moment de réflexion.

Sa majesté sourit.

–          Alors j’ai ce qu’il vous faut, venez.

 

                 Ils étaient tous installés dans une des nombreuses ailes du château, la plus éloignée possible des appartements de sa majesté, dans une sorte de loft parfaitement insonorisé, décoré de couleurs gaies et criardes, avec piscine intérieure, salle de gym et salle de chant, toute la Zorzor Academy au grand complet. Sa majesté les présenta l’un après l’autre.

Nali était un natif, la peau claire mais naturellement bronzé, les cheveux blonds et longs, les dents refaites à neuf, le nez pareillement, le ventre plat, il était également un surfer réputé sur l’île. Les parents de Nali étaient de riches commerçants qui vouaient une adoration sans borne à leur unique enfant. Nali rêvait de devenir une star de cinéma, Marlon Brando, Al Pacino, des choses comme ça… Il était très fier d’être le premier et unique zorzorien à avoir jamais foulé les marches de l’Actor Studio à New York. Même s’il avait dû mentir sur sa nationalité, parce que là-bas personne ne l’aurait pris au sérieux, et même si son piteux talent ne lui avait pas permis de dépasser le hall d’entrée. Montcorget le détesta dès qu’il le vit.

Rocco était, comme son nom ne l’indique pas, autrichien. Un autrichien qui voulait qu’on le prenne pour un italien, tout comme son héros, Rocco Sifredi. Et tout comme Rocco Sifredi, il se vantait d’une exceptionnelle virilité. Pour se faire, il marchait le torse bombé, passait des heures à gonfler ses muscles, et portait des pantalons moulant mettant ses attributs en valeurs, et quand il chantait, souriait comme Eros Ramazzotti en essayant de prendre une voix de crooner. Voix qu’il prenait en fait à n’importe quelle occasion, en ne manquant jamais d’offrir son meilleur profil aux 152 caméras dissimulées dans la pièce. Le portrait aurait été à peu près parfait si Rocco n’avait pas été en réalité un nain. Tout comme son modèle certes, mais lui ce n’était pas seulement d’un point de vue figuratif. Le quota minorité, comme l’expliqua plus tard sa majesté.

Superbe, portait bien son nom. Une splendide antillaise béké, fraîchement débarquée sur l’île et recrutée par petite annonce. Elle avait la peau claire, presque laiteuse, les cheveux auburn, virant sur le doré, les yeux clairs, les lèvres épaisses et délicates, le sourire parfait, nacré. Ses seins étaient refaits, son attitude d’une obséquiosité calculée, elle avait des jambes de danseuse de revue mais ne dépasserait sans doute jamais le mètre 63, et puisqu’ils eurent la faveur d’un tour de chant, purent remarquer qu’en fait de chanter, elle savait très bien brailler en gardant un sourire apoplectique.

–          Je ne sais pas comment elle arrive à faire ça, j’ai essayé devant ma glace, confia plus tard sa majesté en reproduisant sa grimace, c’est merveilleux, ça plaît beaucoup, j’ai demandé à madame Rubstein de m’apprendre.

Puis il y avait Ronga, le visage sévère, les cheveux noués en chignon, qui, visiblement s’était auto promulguée chef du groupe. Ronga était née au Zorzor mais elle avait suivi toutes ses études devant la télé. Incollable en feuilletons, en émissions de variété, elle connaissait parfaitement la gestuelle que les personnages de sit-com employaient pour signifier leur joie, leur désarroi ou leur colère. Savait où se placer par rapport à une caméra avec une science quasi professionnelle, et comme le lui avaient appris J-Lo, Beyonce Knowles et Lucy Ewing, elle se maquillait avec un soin d’esthéticienne et avait déjà planifié sa carrière au millimètre. Plan qu’elle se fit un plaisir d’exposer aux deux hommes, quand sa majesté s’enquit de ses projets d’avenir. Elle s’attendait une réponse à base de famille, d’enfants et de bon mari, moins à une idée si précise sur quels agents appeler, qui voir, quel compositeur de chanson solliciter, avec le pedigree de chacun à l’appui. La somme de renseignements que la jeune femme avait accumulés sur les carrières de ses vedettes favorites était impressionnante, un bottin professionnel n’aurait pas été plus détaillé.

Jean-René était le produit banal d’une enfance en banlieue, un brun avec des traits réguliers légèrement empâtés, un visage pas vraiment intéressant, mais pas non plus complètement oubliable, une grosse bouche bien rouge et épaisse, un timbre de voix anodin, une intelligence qu’on devinait moyenne, comme ses opinions, ses désirs, ses rêves de gloire. Il n’y avait encore que sa démarche qui faisait exception.

–          Vous vous rendez compte, ils n’ont pas voulu de moi au Bachelor, ils m’ont jeté du casting de la Nouvelle Star, et pareil pour la Star Academy, alors je me suis présenté pour Temptation Island à Los Angeles, bin même là ils ont pas voulu de moi. Mais je sais qu’un jour ils le regretteront, je sais qu’en fait je le vaux bien, d’ailleurs les gens savent bien ici, ils ont tous voté pour moi au dernier prime.

–          Je te l’ai déjà dit darling, intervint Ronga, depuis que tu t’es coupé les cheveux tu es beaucoup mieux, les cheveux longs c’est si démodé… je ne dis pas ça pour toi chéri, ajouta t-elle en lançant un sourire vers Nali qui répondit par une espèce de rictus dans laquelle on aurait juré entendre des os craquer.

–          Et maintenant je vous présente une de nos vedettes…

Montcorget blêmit en apercevant la créature.

–          Qu’est-ce qu’elle fait là cette p…

Le regard que lui rendit Lubna aurait suffit à lui faire prendre feu. C’est comme si elle lui avait jeté un sort. Montcorget devint instantanément pivoine et plus un mot ne sortit de sa bouche, paralysé par ce qui se passait dans son pantalon.

–          Ça ne va pas mon ami ? s’enquit sa majesté en le prenant par le bras.

–          Je veux sortir d’ici, tout de suite ! murmura Montcorget dans un souffle.

–          Je vous comprends, concéda sa majesté, qui commençait à en avoir assez de subir les tours de chant des académiciens, chaque fois qu’il devait leur rendre visite. Alors qu’en pensez-vous ? demanda t-il une fois sorti, détestable non ?

Fermant les yeux pour essayer de détourner son esprit de ce qui s‘agitait dans le secret de sa braguette, il dit :

–          J’en avais déjà vu à la télé… mais en vrai… très impressionnant. Surtout ce Jean-René… il est venu jusqu’ici pour être admis dans une émission de télé-réalité !

–          Oui, et pas n’importe laquelle, l’émission probablement la moins connue au monde… On imagine pas la misère fondamentale de certaines personnes tant qu’on ne l’a pas un jour rencontré. Et les chansons, comment avez-vous trouvé ?

–          Insupportable, vous êtes sûr qu’ils chantent ? On dirait qu’ils gueulent.

–          En fait c’est l’inconvénient majeur de leur enfermement. Ça les rends un peu exaltés, sans compter la perspective de la célébrité, croyez moi, ces jeunes gens sont au sommet du monde. La dernière fois que j’ai rencontré des personnes aussi ivres de bonheur, aussi pleins d’amour, il s’agissait d’une congrégation évangéliste venue spécialement d’Amérique pour nous apporter la « Vérité de Jésus ». La même hystérie.

–          Ils s’en rendent compte ? Je veux dire ça leur arrive de redevenir lucide ?

–          Oui, bien entendu, quand le public les rejette, en général ils font une grosse déprime qui leur rend une partie de leur lucidité. Alors on les invite dans certaines émissions où ils peuvent dénoncer les trucages, ce dont tout le monde se fiche en réalité, mais ça fait parler et eux ça leur donne l’impression d’exister quand même dans les médias.

–          Comme chez nous alors.

–          Exactement comme chez vous. L’inconvénient d’avoir le câble, les gens comparent et au final ils veulent la même chose. Vous n’avez jamais regardé nos chaînes nationales ?

–          Non, avoua Montcorget.

–          C’est dommage, nous avons ici un animateur qui ne s’habille qu’en noir et adore les remarques cyniques, ça ne vous rappelle rien ?

–          Euh… peut-être… vous savez je ne regarde pas la télévision pour m’en souvenir.

–          Son modèle est un animateur de chez vous, mais je ne me souviens pas de son nom. L’inconvénient c’est qu’en fait le nôtre ressemble à ce qu’il est, une pâle imitation de province. Votre animateur, j’en suis sûr, adorerait l’avoir dans son émission.

 

 

 

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