Planck ! 7

La bouche sèche, le dos raide, tétanisé, encore plaqué contre le mur, le regard fixe et les traits pâles, Honoré Montcorget sentait le tissu glaireux contre son ventre et n’osait regarder l’étendue du baptême. Jamais il ne s’était senti plus honteux, plus humilié, plus amoindri. Jamais, paradoxalement à ce qui s’était produit, il n’avait saisi avec plus de justesse le sens du mot impuissance. Pour un peu il en aurait pleuré. Ce n’était pas tant d’avoir été quasiment violé, ni même l’éruption hâtive qui l’anéantissait de la sorte, que la subite conscience qu’au sein même de sa chair résidait un traître. Une parcelle de caractère rebelle à son contrôle, un reliquat indésirable qui, en dépit de toutes ces années passées dans l’ombre, en dépit de son extrême prudence, du zèle qu’il mettait en tout à n’être remarqué en rien, sommeillait en lui un ennemi indifférent à ses efforts et qui, pour tout dire, et, pour reprendre la pensée de Montcorget, cédait à la première pute venue. Et d’où venait-elle d’ailleurs celle-là ? Qui lui avait fait ce « cadeau » ? Quand ses pensées commencèrent à retrouver leur organisation, cette question afflua rapidement vers le centre de ses préoccupations immédiates et n’eurent aucun mal à localiser l’origine du mal. Ça ne pouvait être que cet énorme et ridicule personnage que la compagnie associée dans « l’affaire » leur avait attribué. Et parlons- en de cette fameuse « affaire », rien que l’énoncé de ce mot arrachait une grimace de mépris à son visage déjà tordu par l’indignation. Une escroquerie oui ! Une escroquerie fumante qui n’avait même pas embarrassé son collègue, même pas effleuré le directeur du département commercial alors qu’il était évident qu’on ne pouvait attendre autre chose de la part des nègres et particulièrement de leurs rois. Prudemment, il se décolla du mur, tentant d’ignorer la sensation de froid et de mouillé qui auréolait sa braguette encore close, et marcha jusqu’à sa chambre d’un pas handicapé, encombré par un appareil génital que les années de mise en berne et le réveil éruptif et soudain, avait rendu douloureux. Puis il se changea, en veillant bien à ne jamais regarder le désastre, allant jusqu’à rouler en boule son pantalon, comme on se défait d’un passé honteux, et s’empara une nouvelle fois du téléphone.

–          Allô ?

 

Giovanni Fabulous rentra au palais aussi soucieux que déprimé. Comme l’avait prédit le français, sa tentative de corruption par le sexe avait été un inestimable échec, et quand bien même l’on s’était ingénié à ne jamais le laisser joindre la France, la détermination qu’affichait le comptable, et qui s’était renforcée avec l’épisode sexuel, prédisait un nouveau fiasco quant à la signature du contrat. Cela, il ne pouvait se le permettre. Car c’était un tout autre mode de vie qui l’attendait s’il échouait une nouvelle fois, un mode de vie qui le répugnait d’avance, très loin des frasques de palais, de la comptabilité de ses stocks options, et des multiples occasions de jouir de l’existence que lui avaient jusqu’ici offert ce job à la D-Mart. Son père le lui avait encore rappelé avant son départ pour le Zorzor, la famille ne tolérait pas qu’il passe une année de plus dans le monde si ce monde ne voulait pas de lui. Et sans ce travail auprès de la compagnie, il y avait peu de chance qu’il puisse vivre autrement que selon les mœurs imposées par les siens, à savoir une vie de soumis, une vie d’esclave à la ramasse du progrès et des richesses. Cela coûtait si cher aujourd’hui de jouir…

Traversant le parc attenant au palais, il consulta sa montre puis regarda vers le ciel d’un air soucieux. Il ne lui restait plus que 57 heures avant son prochain rendez-vous téléphonique avec le grand patron, ce qui, contenu de la vitesse des échanges commerciaux de nos jours, était à la fois une éternité et son contraire. En 57 heures des empires pouvaient changer de main huit fois, des nations s’effondrer, des fortunes se multiplier, des vies tout entières se déliter dans la misère la plus froide, comme si elles n’avaient jamais existé. Dans le monde de la haute finance, le temps, l’histoire, les civilisations, n’étaient plus qu’un battement de paupière sur le visage d’un trader cocaïné. Pour Giovanni Fabulous il en allait de même. Et deux jours et demi pour convaincre l’être le plus intraitable qu’il n’ait jamais rencontré, lui semblaient d’autant plus insuffisants qu’il n’avait pas le moindre début d’une idée.

Bien sûr il avait pensé le corrompre par l’argent, la D-Mart pouvait lui offrir des milliards, mais on le lui avait formellement interdit avant son départ. Il fallait que le contrat soit légal, inattaquable, sans quoi l’affaire serait enterrée et lui avec. Et la loi était formelle à ce sujet, aucun contrat ne serait considéré comme légal si la signature était obtenue par corruption financière. Le sexe on pouvait, les menaces physiques aussi du moment qu’on ne se faisait pas prendre, les petits cadeaux comme des mitrailleuses en or étaient même plutôt bien vus puisqu’ils faisaient vivre tout le monde, l’argent, niet ! C’était ridicule, mais c’était comme ça, Article B754 du Code des Droits Commerciaux, alinéa b2. La Close d’Honnêteté, c’est le nom que les avocats de la compagnie avaient cyniquement donné à cet alinéa et il figurait sur tous les contrats, impossible d’y déroger.

Restait la menace physique… Oui, peut-être avec un calibre sur la tempe… la promesse d’une fabuleuse correction… il voyait bien ça… la peur était un excellent levier, mais non. Son instinct lui disait que ce serait un nouvel échec, qu’il se ferait prendre d’une manière ou d’une autre. Il avait déjà essayé, ailleurs, et il s’en était fallu d’un cheveu pour que ça ne tourne pas à la catastrophe, la violence n’avait jamais été son fort, ce n’était pas dans sa nature.

 

Mais, tout à fait fortuitement, il se trouvait qu’aujourd’hui Giovanni Fabulous avait deux cerveaux. L’un, bien au chaud dans sa boîte crânienne, qui divaguait, l’autre sous sa semelle, aplati, qui extrapolait. Raoul, l’idée qui n’était plus dans l’air mais dans un chewing-gum, avait épousé tout entier sa nouvelle enveloppe jusqu’à ses moindres caractéristiques. Une idée avec une conscience élastique donc, mais, et c’est là un des désagréments de l’abus de chewing-gum, une propension chimique à faire chier. D’un autre côté, puisque Raoul était parti en croisade, c’était une magnifique arme à donner à son esprit, et en l’état il commençait à acquérir l’imagination d’un prince florentin. Cependant, tout est affaire de point de vue, toujours. Du haut de son trône, entouré de mille conseillers plus retords les un que les autres et d’une horde d’assassins assermentés, le duc était libre d’imaginer les pires cruautés politiques, les assassinats les plus alambiqués, donner à l’expression «faire chier » une dimension historique. Du point de vue d’un chewing-gum soudé à une semelle, on voyait forcément les choses d’une façon beaucoup plus terre à terre, pour ne pas dire mesquine. Les complots de Raoul avaient des ambitions de shampouineuse.

–          Tu pourrais lui faire manger de l’acacia, disait-il à haute voix en espérant que ça rendrait malade Montcorget.

–          Faudrait encore qu’il boive ! maugréait Fabulous, persuadé qu’il s’adressait à cette petite voix qu’on avait parfois dans la conscience et ignorait ce qu’était un acacia. Un vrai chameau ! J’ai fait remplir leur réfrigérateur, c’est son collègue qui a tout bu !

–          Ou alors tu l’enfermes, et tu l’empêches de manger.

–          Jusqu’à ce qu’il signe ? Il s’est bien capable de mourir avant ! Il est vieux, il est maigrichon, il est gris, il me rappelle mon oncle Bok !

–          Et si tu lui mettais des petits cailloux dans ses sabots pour qu’il puisse plus marcher.

–          De quoi ? Fabulous balaya cette idée bizarre d’un grand geste de la main. Non, non, faut quelque chose d’efficace, un truc imparable !

Raoul était un peu déçu, lui il la trouvait très bien son idée des petits cailloux.

–          Il pas l’air d’aimé être ici, t’as qu’à lui dire qu’il ne partira jamais !

Il arrive toujours un moment où, à force d’entendre la petite voix dans sa tête, on finit par se dire qu’elle divague encore plus que le reste, et on cesse de l’écouter, ce que fit Fabulous. Il le fit d’autant mieux que la carrière de Raoul comme comploteur allait bientôt prendre une autre forme. Décollé de la semelle par un rebord de marche un peu tranchant, il se retrouva bientôt à soliloquer sur le marbre, tandis que Fabulous s’en allait avec son problème.

–          Non vraiment, je sais pas pourquoi tu t’embêtes comme ça, j’en ai connu des comme toi qui faisaient moins de manières, tu le charges et puis voilà, finis les problèmes !

Il soliloquait toujours quand Gottlieb, l’un des caniches de Madame Rubstein, passait par-là pour son escapade quotidienne vers les cuisines du palais. Gottlieb était un caniche royal qui n’avait pas usurpé son titre. Parfaitement conscient de son ascendance de pure race, persuadé que l’on ne lui avait pas donné ce titre par hasard, il lui arrivait fréquemment de pisser sous la reproduction d’un portrait de Louis XIV au bout de la galerie des glaces, reconnaissant dans son allure et sa perruque une fraternité d’espèce. A vrai dire, Gottlieb se prenait parfois lui-même pour Louis XIV.

–          Dis donc, tu m’écoutes quand je te parle ? continuait le chewing-gum sur le même ton.

Gottlieb se tourna vers le chewing-gum avec l’air de dire « you talkin’ to me ? »

S’il y a bien une chose qui ne doit jamais arriver dans la vie, c’est la rencontre entre un chewing-gum parlant et un caniche psychotique. C’est sans doute pour ça que ça n’arrive pas souvent. Mais cette fois c’était arrivé. Cette fois une maille avait sauté dans le tissu de la réalité et la métaphore filait. Elle filait vers où ? On ne saurait trop dire, elle filait.

–          Bordel c’est bien ma veine, je suis tombé sur un sourd dingue !

Gottlieb pencha la tête de côté, le chewing-gum eut un moment de réflexion, il regarda dans ses molécules, chercha l’erreur et ne la trouva pas. Un petit bout de lui-même était parti avec la semelle de Giovanni Fabulous et il ne s’en souvenait même pas. Une fibre de cette semelle était restée avec lui, et il n’en avait aucune conscience.

–          Merde, où est-ce que j’ai mis mes clefs ? grogna le chewing-gum, tout en se demandant ce que c’était qu’une clé.

Gottlieb pencha la tête de l’autre côté.

 

Ce qui se passa ensuite ? Eh bien le chien fit comme l’aurait fait tous ceux de son espèce, il bouffa le chewing-gum. Pourquoi ? Parce qu’un chien est assez stupide pour grignoter un morceau de benzène décoloré et tout pourri étalé sur une marche ? Un chien non, mais un caniche à sa mémère oui. Et puis aussi pour lui faire fermer sa gueule. On ne s’adresse pas au Roi Soleil de la sorte, quand même !

Maintenant, vu comme ça, vous me direz, au regard de ce qui s’est déjà passé dans cette histoire, qu’une telle rencontre était sans doute prévisible, et finalement si banale dans cette ambiance, qu’on aurait pu se passer de la décrire, en profiter pour être désobligeant avec les caniches, et digresser comme on fait l’école buissonnière. Cela aurait signifié faire l’impasse sur un événement, qui tout anodin qu’il paraissait, allait un jour avoir des conséquences cataclysmiques, pour ne pas dire apocalyptiques et contre lequel le seul remède dans l’univers n’existait même pas.

 

             Assis dans sa chambre, Berthier relisait le dossier Z3000 et essayait de comprendre. C’était un très beau document sur papier couché brillant, mis en page et rédigé par une agence de publicité, à l’usage du comité directeur et des actionnaires. Un dossier qui commençait par se féliciter de la confiance de ceux ci, des progrès engagés par l’entreprise cette année, et enfin de ce nouveau partenariat avec un « pays émergeant » qu’on décrivait brièvement en deuxième page avec de très jolies photos de plages et de cocotiers. Suivait une série de tableaux chiffrés censés expliquer le financement et tous les bénéfices qu’on espérait en tirer, accompagnés d’une étude de marché à propos du Zorzor, ce que les gars du marketing appelaient une niche, fort prometteuse bien entendu. Rien sur la nature exact du projet.

Bien sûr ce n’était pas la première fois qu’il lisait ce genre de document, qu’il remarquait cet art consommé de la périphrase tel que les agences de publicité étaient sommées d’en produire à la chaîne, ni qu’en l’état, à peu près tous les projets adressés au comité directeur et aux actionnaires commençaient par des phrases comme :  « Cette année encore l’entreprise a connu une croissance de… » ou « Les enjeux économiques actuels, la compétitivité, nous obligent à donner le meilleur de nous-mêmes chaque années… ». Cela ne l’avait bien entendu jamais empêché de dormir, mais jusqu’ici il s’était toujours arrangé pour rester à la périphérie des évènements, et jamais il ne se serait imaginé plongé en plein cloaque avec un comptable bileux pour seul secours. En conclusion, il ne savait pas ce qui l’inquiétait le plus, les menaces de Montcorget de faire capoter toute l’affaire, ou la nature de l’affaire elle-même.

Il n’y avait pourtant pas grand chose à faire, demain ils devaient visiter le site de la future Zorzor Academy, ou plutôt de la Zorzor Academy du futur, car d’après ce qu’il avait compris, l’émission de télé n’était qu’un avant goût de ce que projetaient de faire sa majesté et la D-Mart. Mais il ignorait complètement si Montcorget allait accepter de se rendre sur place et craignait en conséquence les éventuelles réactions de sa majesté. Après tout Morin était mort, et Dieu sait comment. Mort pour un caprice de seigneur et Berthier n’avait aucune envie de finir rôti dans un four ou balancé aux requins, de son vivant tout au moins. C’est pourquoi il envisageait de plus en plus sérieusement la fuite comme mode de déplacement futur. Hélas deux choses s’opposaient à son projet, le dingue à la réception et Dumba derrière la porte d’entrée. Alors Berthier regardait l’horizon s’empourprer à travers la fenêtre de sa chambre, nostalgique d’une liberté qu’il n’avait à vrai dire jamais connue.

 

La seule personne qu’Honoré Montcorget avait aimée dans sa vie, en dehors de lui-même et de ses parents, Monsieur Santucci, son professeur de primaire, lui avait dit un jour : « si tu ne peux pas le dire, écrit-le. » Monsieur Santucci savait de quoi il parlait, il avait été journaliste en Algérie pendant l’indépendance, cet adage lui avait coûté la main. Ça n’avait jamais disposé Montcorget à tenir de journal intime, et encore moins à rédiger le moindre roman ou poème, mais aujourd’hui ce conseil prenait tout son sens. Un rapport écrit, voilà ce qu’il allait faire. Il y noterait tout, l’attitude irresponsable du directeur commercial et de son subalterne, la tentative de corruption – sans mentionner toute fois la nature sexuelle de la dite tentative – les évidentes et pitoyables mesures pour l’empêcher d’alerter Paris ou même de sortir de sa chambre, l’escroquerie que cachait le projet bien entendu, et en bonne place, la mort de Morin. Il s’était donc installé devant le petit bureau qui ornait sa chambre, avait monopolisé le papier à lettre de la suite, et s’appliquait présentement à rédiger d’une petite écriture fine et serrée le compte rendu des incidents précités. Au bout de deux heures de pénibles corrections et ratures, il s’aperçut, hélas, qu’il n’avait rien d’un rédacteur, et pire, que de revenir ainsi sur les événements le mettait invariablement en rage, incapable de prendre le moindre recul, acculé à la constatation qu’en l’état son esprit, tout son être, se révoltait de chaque seconde déjà passée dans ce pays de sauvage, de tout ce temps qu’on lui avait fait perdre à essayer de le faire participer à une histoire dont il n’avait que faire… ou presque… Car, invariablement, chaque fois qu’il tentait d’évoquer la tentative de corruption, une partie de son corps se durcissait d’elle-même. Constatation d’autant plus pénible que le reste de sa personne et de son esprit observait cette partie là avec scandale. Au final, Honoré Montcorget se coucha déprimé et avec, ce qu’il faut bien appeler, une gaule d’enfer.
Cependant, le lendemain, Montcorget n’avait pas complètement renoncé à son rapport, d’autant moins qu’il se réveilla « sur la béquille », expression qu’il ignorait puisque jusqu’ici son cerveau avait réussi à abolir les érections matinales, qu’en l’état son sexe était prié d’exprimer ses envies de vider sa vessie autrement que par une manifestation de vigueur. Quoiqu’il en soit, la rébellion de son ventre le déprimait autant qu’elle marquait sa détermination à rapporter dûment tous les désagréments dont il avait été victime, et bien entendu à faire tout son possible pour saboter les négociations. C’est pourquoi il accepta de suivre Berthier sur le site, tout à fait résolu à fournir le maximum de détails sur le sujet de ce qu’il appelait pour lui-même « la grande escroquerie ».

Cette fois il ne fut pas question d’hélicoptère ni de Mercedes, mais d’une escorte armée et de deux Hummers blindés qui bien entendu inquiétèrent immédiatement les deux français.

–          Allons, ce n’est rien, assura Fabulous avec sa bonhomie habituelle, simple mesure de sécurité.

–          Sécurité contre quoi ? demanda Berthier en lorgnant du coin de l’œil les malabars en treillis qui les accompagnaient.

Mais le géant ne se donna pas la peine de répondre, au lieu de ça l’un des balaises fit signe aux deux hommes de grimper dans l’autre Hummer, et plus vite que ça. Les deux français se dispensèrent sans mal de tout commentaire.

 

La route d’El Cordoba était d’une droiture absolue. Une saillie rougeâtre dans le vert, traversant l’île en diagonale, comme une cicatrice faite patiemment. Rien n’avait semblé la détourner de son but, depuis sa construction aux alentours de 1540. Rien, ou à peu près…

Elle devait son nom au conquistador sur le retour qui avait conduit l’expédition punitive contre les indiens rebelles, et l’implacable rectitude à son impatience à les pourchasser dans leur refuge. Puisque la ligne la plus courte entre deux points est paraît-il la ligne droite, rien n’avait résisté à sa volonté, ni les collines, ni les montagnes, ni même les lacs, enjambés par ce qui n’était plus aujourd’hui que des approximations de pont. Les russes en avaient reconstruit un, la rouille le mangeait debout, un cyclone avait à peu près dispersé le second, le troisième n’était plus qu’un souvenir d’enfance dans la tête des centenaires. Par endroit, émergeant de la boue, les roues des Hummers rencontraient un alignement de pavés espagnols sur lesquels on devinait encore l’éclat du vernis ancien, mais la plupart du temps cette route était plus droite dans sa forme que dans son relief. Une diagonale défoncée, cabossée, boueuse, un marasme sur lequel se frayaient les engins avec la grâce de l’hippopotame, balançant leurs occupants comme s’ils étaient assis sur un festival de rodéo pour, plus loin, rouler au pas entre des ravins de boues, tracés par des générations de véhicules divers. Quand on ne s’arrêtait pas pour dégager un tronc ou un troupeau de singes, des babouins. Et des moutons égarés aussi parfois.

Enfin, plus que des moutons, quelque chose qui se rapprochait plutôt d’un rasta sur quatre pattes, des rastas-moutons en quelque sorte, ou des descendants de mouton qui auraient bouffé trop de champignons bizarres. Adaptés au climat, pas tondus depuis dix générations, crasseux, la laine en paquets jaunâtres comme des dreads hirsutes, tombant sur leurs yeux étranges. Des moutons sauvages, plantés au milieu de la route, obstinés, à mâchonner un sac en plastique bleu.

 

C’était un australien, Jim Bradford, passionné d’égyptologie, aventurier hasardeux, et propriétaire non moins hasardeux d’un troupeau de moutons, qui avait eu l’idée d’introduire les deux espèces sur l’île, il y avait un peu plus de cent trente ans, quand il avait découvert que les égyptiens se servaient des babouins comme auxiliaires de police. Ce fut une des rares fois sur cette planète, sans doute, où des babouins furent chargés de garder des moutons. Expérience qui n’a pas dû se renouveler souvent, vu la propension des babouins à se foutre sur la gueule et celle des moutons à se foutre de la leur. D’ailleurs Jim Bradford y perdit sa fortune, un bras, termina alcoolique, et mourut d’une syphilis maupassienne. C’est dire le pouvoir de nuisance des babouins… et des moutons.

Ceux là, tous ensembles, avaient opté depuis longtemps pour un compromis avec les hommes, on leur laissait tout faire ou bien ils mordaient. Les malabars ne tirèrent pas en l’air pour les chasser, et même en n’en tuant un ou deux, on n’était pas certain de ne pas se mettre à dos toute une tribu, planquée dans les fourrés. Une embuscade en quelque sorte. Une embuscade de moutons. Ou bien de babouins. Bref, une route dangereuse, mais distrayante.

–          Ah ! la vie sauvage ! s’extasia Berthier en photographiant un babouin faire un bras d’honneur, avant de s’enfuir dans la jungle, un mouton sous le bras. C’est quoi cet animal à poil qu’il transporte ?

–          Un mouton, répondit Fabulous.

Là-bas les malabars ramassaient le cadavre d’un vieux mâle.

–          Ah ? J’aurais pas crû, une espèce locale sans doute.

–         Ça, à mon avis, y’a pas plus locale, fit soudain remarquer Montcorget avec une voix étonnement désabusée.

Il était pâle, luisant de transpiration, les yeux vagues, brillant d’un éclat sauvage dans lesquels on lisait une détermination de possédé.

–          Ça va aller mon vieux ? s’enquit Berthier.

Montcorget regarda vers la jungle où avaient disparu le babouin et son mouton, secoua la tête sans répondre et remonta dans le Hummer, résigné. Berthier s’en désintéressa et se dirigea vers les arbres, les poings sur les hanches, une auréole de transpiration divisait sa chemise en deux. Il ouvrit largement les poumons, avalant le parfum de vert qui suait du paysage inextricable, et sourit.

–          Ah quand même, c’est quelque chose ! s’exclama t-il en mitraillant les arbres avec son appareil photo de poche.

Il se retourna vers Fabulous et les malabars.

–          Magique ! Tout simplement magique !

–          Et de quoi mon cher ? s’enquit le géant.

–          Eh bien la jungle, ce paysage ! s’exclama Berthier en embrassant d’un seul geste les cathédrales de troncs qui s’élevaient devant lui. Vous savez à Paris on n’a quand même pas souvent l’occasion.

Il avança de quelques pas et s’enfonça jusqu’à la taille dans les fougères impériales et bleutées. Soudain, il y eut au loin une détonation, suivie d’un cri strident poussé par un cochon sauvage en pleine ascension. Berthier le suivit du regard, bouche bée, le cochon traça une courbe au-dessus de leur tête jusqu’à disparaître derrière une rangée de fromagers dans un fracas de branches brisées. Un des malabars hocha la tête.

–          Hum… mine-coco.

Berthier pâlit.

–          Une mine ? Il y a des mines par ici ?

Un autre malabar fit un signe en direction d’une noix de coco à un mètre de son pied droit.

–          Mine-coco.

Berthier regarda son pied puis la noix, mortellement anonyme, avant de faire un bond en arrière.

–          Vous auriez pu me prévenir ! lança t-il à Fabulous sur le ton du reproche. Pourquoi des mines ? Il y a eu une guerre par ici ?

–          Une petite guérilla que nous organisons pour sa majesté, répondit Fabulous sur un ton badin en faisant signe aux autres d’embarquer.

–          Que vous quoi ! ?

Mais il n’eut pas d’explication, un des malabars lui fit signe de réintégrer le Hummer, Berthier n’insista pas plus cette fois que la première.

Quelques kilomètres plus loin, le cortège bifurqua sur un chemin plus étroit et pas moins chaotique, pour déboucher au bord d’une plage de sable blanc, devant laquelle s’étendait un lac uniformément rose. Sa majesté les attendait là, avec ses hommes, protégés par deux half-tracks lourdement armés. Pour l’occasion, il avait revêtu un uniforme plus chargé en médailles qu’un général soviétique, et cette fois il n’y eut aucune obligation concernant le port du masque. Aucun des deux français ne chercha à savoir pourquoi et personne ne chercha non plus à leur expliquer. Il les accueillit à bras ouverts, clamant d’une belle et forte voix :

–          Messieurs, bienvenus sur le futur site de l’Académie Mondiale du Show Business !

Comme les deux français ne réagissaient pas, tous deux aussi affligés, mais pas pour les mêmes raisons, sa majesté embraya en désignant les arbres derrière eux.

–          Ici il y aura un studio d’enregistrement, là-bas se sera un plateau de cinéma et de télé pour entraîner les candidats à la comédie, et là, un centre de science footbalistique.

–          De quoi ? fit Berthier « science footbalistique » kesako ?

–          Eh bien entraînement sportif, cours pour commenter les matchs, devenir arbitre, ou manager de joueur…

–          Mais où est le rapport entre le foot et le show biz’ ?

–          Mon ami, la question serait plutôt quel rapport n’entretient pas le football avec le show business, répondit doctement sa majesté en le regardant de haut.

Berthier aurait sans doute réfléchi à la question si ça n’avait pas risqué de lui faire mal au crâne, mais à vrai dire ce qui le préoccupait présentement c’était plutôt son avenir, contenu du fait qu’il semblait lier à ce qui avait toutes les apparences d’une erreur d’appréciation.

–          Excusez-moi, mais si je comprends bien vous comptez sur nous pour construire cette… euh… académie.

–          Construire ? Bien sur que non ! Pour la financer voyons ! Votre entreprise fabrique des pots d’échappements si je me souviens bien, vous n’avez aucune compétence en matière de show business n’est-ce pas, c’est votre argent qui nous intéresse.

–          C’est bien ce que je craignais, marmonna Berthier en jetant un regard malheureux aux arbres.

Puis il y eut comme un ricanement, un ricanement qui ressemblait à s’y méprendre au bruit d’une scie sauteuse dérapant sur l’étau d’un établi. Un ricanement de glaciale satisfaction, tout chargé d’amertume et de haine, le genre de ricanement qu’aurait pu avoir le diable en découvrant la duplicité de Dieu, et qu’ils n’eurent pas de mal à localiser. Montcorget se tenait les épaules voûtées, les mains dans les poches, fixant sa majesté avec l’air d’un dément. S’il était parti dans le but avoué de démolir par un rapport toute forme d’accord commercial, la fatigue de la route et l’aveu sans remord de ce qu’il apparentait à un personnage de carnaval avait eu raison de sa réserve conspiratrice.

–          Plus la peine de se cacher hein ?… allons-y, escroquons, volons, c’est l’heure de la curée… vous croyez quoi ? Que je vais vous laisser faire hein ? Vous croyez que je vais vous laisser manipuler ma comptabilité pour vos projets de malade ? Espèce de roi nègre, vous croyez que vous pouvez tout vous permettre hein ?

Ici, et pendant quelques secondes, Fabulous et Berthier commencèrent à suer à grosses gouttes. Le premier parce qu’il s’était bien gardé de faire part de la réaction du comptable sur le sujet de la Zorzor Academy et du projet Z3000 en général, le second parce que ce qu’il redoutait, à savoir l’influence de l’humeur du même comptable sur leur relation avec le bourreau de Morin, était en train de prendre une forme si concrète qu’il lui semblait déjà entendre les coups de feu claquer. Mais une nouvelle fois, sa majesté surprit tout le monde. Après avoir fixé Montcorget d’un air étrange, il fit signe à sa garde qu’on s’en allait, puis, avant de tourner les talons, lança vers Fabulous en désignant l’intéressé :

–          Je veux cet homme ce soir en mon palais !

–          Mais bien entendu majesté, susurra le géant.

–          De quoi ? Mais vous croyez que je suis à vos ordres peut-être ! hurla Montcorget.

Mais d’une part les half-tracks étaient déjà en route, d’autre part le regard que lui jeta Dumba, Radji Berthier, et la cohorte de malabars aurait suffit à le disloquer dans l’acide. Pendant quelques secondes Montcorget tenta de leur tenir tête, tout à sa colère, Fabulous siffla :

–          Ne m’obligez pas à devenir désagréable voulez-vous…

Il l’avait dit sur un tel ton, dégageant soudain une aura de parfaite malfaisance, que même les malabars semblèrent un moment effrayés. Fabulous n’avait pourtant pas bougé, et rien dans sa personne n’évoquait autre chose qu’une espèce de gigantesque farce, mais cette farce là était mauvaise, elle irradiait la détermination et la détestation. Berthier était si pâle qu’on aurait pu voir à travers, quant à Montcorget sa brusque colère était en train de s’étioler comme un feu sous la pluie.

–          Montez dans ce véhicule, et dorénavant vous ferez tout ce que sa majesté vous ordonnera, c’est compris ?

Qu’est-ce qui passe par la tête des gens ? C’est une remarque qui souvent nous passe par la tête, quand ce qui passe par la tête des autres fait un grand détour pour éviter la nôtre. C’est une remarque qui, pourtant, dénote généralement que nous avons reconnu la dite chose, parce qu’elle est déjà passée par notre tête, ou l’a si bien effleurée qu’on ne saurait l’ignorer. Et c’est en effet une remarque qu’on aurait droit de se faire au regard de la soudaine réaction de Berthier.

–          Non mais dites donc on est quand même pas vos prisonniers ! Il fait ce qui veut !

Mais d’un autre côté si cette chose fait, ici, un si grand détour pour éviter de nous passer par la tête, c’est que ni vous ni moi ne sommes dans la position de Berthier, un homme effrayé qui cherchait partout un refuge en lui, un moyen de défense ou de fuite, quand il tomba soudain sur cet aspect conscient de sa personne, qu’il était français, né libre et égal, avec la ferme conviction qu’il avait des droits, venu ici plus ou moins de son plein gré, et libre, à priori, d’en partir quand bon lui semblait. Autant de choses que nous sommes donc capables de reconnaître, soit qu’elles nous aient effleuré sinon traversé à l’instant propice. Ce qui ne nous empêchera pas de poser la question et nous tenir, pour ainsi dire, devant le mur de l’incompréhension, avec la conviction plus ou moins avouée que soit a) Berthier déraisonnait, b) l’auteur prête à son personnage une déraison bien supérieure à ses faibles moyens. C’était mal connaître Berthier.

–          Je vous demande pardon ? fit Fabulous en se tournant vers lui.

–          Euh… écoutez, soyons raisonnable ! Ce n’est pas des manières !

Il insistait, et pendant une brusque mais courte seconde, Fabulous se posa la même question que nous tous, ce qui n’était pas une mince affaire puisque ses préoccupations étaient à des années lumière des nôtres, et c’est pas peu dire. La seconde suivante, un geste de sa part et les malabars s’emparèrent de nos deux malheureux compères, les assommèrent, bâillonnèrent et les jetèrent sans plus de formalité dans les véhicules.

 

 

 

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