Planck ! 6

Si Honoré Montcorget était maintenant définitivement convaincu qu’il n’existait rien de pire que la circulation zorzorienne, son 1er voyage en hélicoptère le fit incidemment douter que ses convictions puissent avoir quoique ce soit de définitif. C’était un peu comme de s’asseoir sur une montagne russe sans le moindre rail, ni autre forme de contrôle que l’habileté d’un pilote, au demeurant ici passablement ivre d’herbes exotiques. Au concours des gerbes que Montcorget avait poussées depuis son arrivée au Zorzor, celle avec laquelle il inaugura son arrivée au fameux village aurait sans doute reçu une médaille d’or. Ce qui, évidemment, le mit une nouvelle fois dans l’embarras et n’améliora pas une humeur déjà chroniquement massacrante.

 

Berthier, au contraire, tira de ce baptême d’hélicoptère, un sentiment d’appartenance, d’importance et de fierté, né de ces images de télévision où seuls les pompiers et les gens fortunés semblaient fréquenter ce type d’appareil. N’étant pas pompier, il en tira comme conclusion hâtive, qu’en dépit de son ignorance sur la question qui les avaient amenés ici, on le traitait avec le respect dû à ceux qui comptent.

Le village était typique du Zorzor. Avec ses murs en terre rouge, ses toits plats, planté au milieu d’une végétation dense et sous un soleil de plomb. Peu ou proue de véhicules, quelques boutiques approximatives, des bars, ça et là des villageois qui vaquaient à leurs occupations avec cette indolence qu’on prête aux tropiques.

L’apparition de l’hélicoptère ne provoqua pas un intérêt particulier, celle de Fabulous et de ses quatre compagnons, à peine une vague curiosité. Honoré Montcorget, qui avait comme élément de comparaison aussi bien les images de sa lucarne que les vagues souvenirs qu’il avait de son périple solitaire dans les rues de la capitale, s’étonna même de ne pas être précipité dans un essaim de petits mendiants crasseux, et soupçonna rapidement que ces visites impromptues étaient fréquentes. Puis passant les premières maisons ils furent surpris par la forêt de couscoussières couvertes d’aluminium dispersées sur les toits du village. Sur certaines étaient peints des portraits approximatifs de sa majesté, J.R et son stetson blanc, et d’inconnus connus, du moins des zorzoriens. Berthier trouva ça naturellement pittoresque, prit quelques photos, et déclara avec le ton de l’expert :

–          Vous autres au Zorzor vous avez vraiment un grand sens artistique, on peut en acheter ?

–          En acheter ? De quoi ? questionna le gigantesque représentant de la D-Mart.

Berthier désigna les couscoussières.

–          Pourquoi faire ? Vous avez besoin d’une antenne de télé ?

–          A ce sont des… euh… il jeta un nouveau coup d’œil aux couscoussières. Eh bien, eh bien… c’est incroyable comme les gens peuvent être débrouillards par ici !

–          Ouais, ouais, bon, pourquoi on est là ? coupa Montcorget.

–          Pour étudier un phénomène cher monsieur, venez, ça va bientôt commencer.

Précédé de Radji et Dumba, le cortège se dirigea vers un coquet bâtiment, repeint de neuf, le seul de son genre, et devant lequel se tenait un blanc rondouillard avec la peau couleur d’écrevisse écorchée et de petits yeux bleus et ronds plissés par un sourire éclairé.

–          Monsieur Mazore ! s’exclama Fabulous.

–          Mon ami !

Les deux individus se serrèrent cordialement la main.

–          Mon cher, laissez-moi vous présenter nos deux partenaires sur le projet que vous savez.

–          Ah oui, oui, bien, bien, enchanté ! Mazore sembla s’illuminer comme un sapin de Noël, il s’écarta de l’entrée. Je vous en prie, entrez dans mon modeste établissement.

Il s’agissait d’un petit restaurant, tout ce qui a de plus banal pour deux français, mais sans doute particulièrement luxueux pour le Zorzor où le revenu mensuel moyen ne dépassait pas celui d’un argentin endetté. Avec ses nappes blanches, sa mise en place bien ordonnée, ses quelques clients dont on devinait à leurs vêtements la fortune, du vin sur table dans des pichets transparents. Ils empruntèrent un escalier en colimaçon jusque sur un toit terrasse où quatre cerbères armés d’or encadraient le point de vue. Au milieu de la terrasse, sous un chapiteau de toile, il y avait une longue table pleine de mets divers, quelques bouteilles et des fruits en corbeille.

–          J’ai improvisé une petite collation pour ses messieurs, expliqua Mazore en s’excusant de ne pas avoir réussi à faire mieux.

De la viande froide, des toasts au saumon, un petit bol plein de caviar, deux poulets entier rôtis de frais, du champagne. Se sentant immédiatement chez lui, Berthier arracha une cuisse de poulet et accepta la coupe de champagne qu’on lui tendait, pendant que Montcorget regardait d’un air suspect la plaque en cuivre à ses pieds. L’inscription était en zorzorien, Fabulous traduisit.

–          « Ici Sa Majesté Président Docteur et Grand Sage a reçu la Révélation. »

–          Révélation ? Quelle révélation, grogna Montcorget en levant sur lui un visage aigre.

–          Eh bien celle qui nous a conduits au pouvoir ! fit Fabulous comme si tout cela était parfaitement évident.

–          Ah il a vu la Vierge Marie ou un truc comme ça ? questionna Berthier entre deux bouchées.

–          Oh non Monsieur, beaucoup mieux que ça… répondit Mazore en tendant une coupe à Montcorget. Champagne ?

–          Je suis pas venu ici pour me saouler, grogna le comptable en refusant la coupe, qu’est-ce qu’on fait là ?

–          Soyez patient, cela va bientôt commencer, conseilla Fabulous en faisant disparaître sous sa voilette une portion de caviar sur un blinis.

Berthier et lui continuèrent de s’empiffrer sous l’œil critique du comptable tandis que Fabulous babillait sur tout et rien. Puis au bout d’un moment il tira sa montre de son gilet multicolore et déclara que cela allait commencer dans 17 secondes exactement.

Il y aurait long à dire sur la montre de Fabulous, qu’elle ne donnait pas l’heure exacte pour commencer, mais qu’il savait comment la lire. Qu’elle ne tenait pas compte du Nord magnétique et se foutait de la gravité comme d’une guigne, et que pour cette simple raison son mécanisme était un défit à la raison, mais qu’en l’état seul Raoul aurait pu s’en apercevoir, si tant est que Raoul ait eu le moindre intérêt dans cette direction. Et puis de toute manière qui aurait écouté l’opinion d’un gnou, invisible de surcroît ?

–          10, 9, 8…

Non, le gnou avait mieux à faire. Tout frais de sa nouvelle conscience, Raoul se concentrait sur l’observation de son environnement (ici tout de suite un vieux chewing-gum oublié) et réfléchissait.

–          5,4,3…

Le petit village bruissait doucement comme un animal repu sous la morsure du soleil. Ça et là on apercevait un passant tranquille, une voiture qui se garait, une charrette lentement traînée par un très, très, vieil âne couturé, au museau d’argent. Puis soudain il y eut un silence complet, brutal, comme si la vie s’en été allée d’un coup, comme si le temps lui-même avait décidé de se poser sur une branche, histoire de voir ce qui se passait quand il arrêtait de voler.

Ça aurait pu faire Planck ! Mais c’était du vent et le vent ne fait pas Planck ! Il fait hourra.

Enfin non pas hourra.

 

Plutôt un truc comme ça…

 

HOURRRRRRAAAAAAH !

 

Voyez…

Un én-orme hourra.

Si énorme qu’il rebondit sur l’air humide comme une main géante claquant le ciel et vibrant jusque dans la forêt, avec une telle puissance qu’il traversa la cervelle de tous les animaux du périmètre. Singes, cochons, poules, vaches, mangoustes, serpents divers, eurent la fugitive certitude qu’ils étaient tous des stars, jusqu’à ce que n’explose le générique d’entrée dispersant le fantasme en énergie électrique de couleur rose d’où jaillissaient les notes d’un hymne tonitruant, que Berthier reconnu instantanément : Coupe du Monde 98 avant la gloire, Gloria Gaynor, «I Will Survive ».

 

Enfin l’animateur s’anima.

 

–          NALI !  LUBNA ! JEAN-RENE ! ROCCO ! SUPERBE ! RONGA ! ILS SONT TOUS LA POUR VOUS CE SOIR !Ça FAIT DES SEMAINES QUE VOUS LES SUIVEZ ! ILS S’ENTRAÎNENT DUR ! ET CE SOIR VOUS ALLEZ CHOISIR CELUI QUI DOIT PARTIR ! BIENVENUE DANS LA ZORZOR ACADEMYYYYYYYEAH !

 

Le comptable sentit la nausée monter. La torture dura un quart d’heure. Quinze minutes de générique, de spots de pubs, d’hymnes sportifs chantés en bande ou individuellement par des aspirants au vedettariat dont il ne voyait rien mais pouvait deviner tout.

 

–          DALLAAAS TON MONDE IMPITOYAAAABLE ! EVERIBODI IZ TOQUING OV MIIIIIIiiiiiii !!!STARSKY ET HUTCH DEUX CHEVALIERS… ! OH LIVE AND LET DIE, TALALIN, TALALIN ! L’ARAIGNEE ! L’ARAIGNEE ! WE AAAARE ZE CHAAAMPION MY FRIIIEND !

 

Ça s’arrêta aussi brutalement que cela avait commencé. Berthier chantonnait.

–          And we’ll keep on fighting till the end… talatala… Bah quoi ?

Tout le monde le regardait.

–          Très intéressant, observa Fabulous.

Autour d’eux la ville avait repris son paisible quotidien.

–          Vous comprenez mieux n’est-ce pas messieurs.

–          Comprendre quoi ? maugréa Montcorget.

–          Mais ce miracle voyons ! s’exclama Fabulous en désignant Berthier, aussi immuable qu’un levé de soleil, aussi ponctuel qu’une horloge furfurienne !!

–          Furfur quoi ?

Berthier et Montcorget regardaient le gros homme de biais, il s’agita nerveusement sur ses jambes.

–          Oui… bon je m’emporte, mais tout de même mes amis, n’est-ce pas un phénomène merveilleux !

Moncorget grimaça.

–          De quoi ? Cette merde ?

–          Allons, la Zorzor Academy est une émission parfaite ! absolument parfaite mes amis ! La gloire, l’argent, le succès, le goût du travail, la discipline ! Tout est là ! Même le pouvoir de tuer !

–          De tuer ?

Berthier blêmit.

–          Oui ! Vous n’imaginez pas combien les zorzoriens dépensent pour voter par téléphone !

–          A vous voulez dire les SMS pour choisir le candidat qui devra partir du château.

–          Oui partir, éliminer, zapper, tuer, c’est fou le nombre de mots que vous autres utilisez pour dire la même chose.

–          Beuh !

L’argument avait conduit Berthier aux confins de sa pensée, c’est-à-dire pas très loin. Il était de ses organismes dont les confins et la surface se confondent. Avec un peu d’entraînement, on aurait pu en faire un surfeur.

–          Où vous voulez en venir ?

Montcorget avait rentré sa tête dans ses épaules, on aurait dit une tortue s’apprêtant à charger.

–          Eh bien au grand projet mon ami ! Fabulous lui assena une formidable claque dans le dos, au projet Z3000 !

 

 

 

             Faisons quelques pas en arrière, car un autre événement, un autre phénomène pas moins extraordinaire s’était produit tandis que la foule hurlait sa joie. Pour autant nul n’en eu conscience sur la terrasse car il s’agissait de ces manifestations si subtile qu’elle était imperceptible aux sens atrophiés des humains, et incompréhensible à ceux plus aiguisés des autres mammifères. En fait il n’y eut que quelques insectes et divers micro organismes pour en avoir à peu près conscience. Ce qui perturba quelques nano secondes leur fonctionnement, mais guère plus peut-être que la basse pression annonçant la frénésie meurtrière des hirondelles. En cela l’on peut donc dire que certains moustiques se sentirent étrangement nerveux, tandis que ce qui n’était qu’une idée dans l’air était en train de prendre une forme plus concrète bien que très peu rationnelle, si tant est qu’on puisse établir un lien tangible entre le concret et le rationnel – un lynchage par exemple est une chose parfaitement concrète, surtout du point de vue la victime, il n’en reste pas moins le fruit étrange d’une réflexion parfaitement irrationnelle – Car il faut bien dire ce qui est, pour l’essentiel Raoul était une idée dans l’air. Au sens propre comme au figuré. Une idée de lui-même qui flottait librement dans l’atmosphère, mais également un accident de la création né d’une hypothèse, à savoir qu’aucune phrase n’est totalement innocente, qu’elle traverse l’esprit d’un comptable mal réveillé ou celle de son créateur, ici l’auteur de ces lignes. Ainsi l’anthropomorphisme que l’on accorde à un reflet dans un œil de verre n’est pas, dans certaine coutume, considéré comme tel, mais comme le reflet d’une autre réalité, observé d’un point de vue empirique certes, mais le vocable «anthropomorphisme » est après tout lui-même le fruit d’une observation quelque peu biaisée par le point de vue religieux En effet étymologiquement parlant, le terme désignant les hérétiques personnifiant Dieu sous la forme d’un animal –l’homme étant un animal on devrait d’ailleurs, si on obéissait à cette logique, brûler tous les crucifix avec petit Jésus inclus, logique qui n’a d’ailleurs pas dû échapper à Calvin et ses joyeux drilles- il s’est généralisé pour défendre l’idée qu’un individu se projetant dans une chose ou un animal finissait par y voir ce qu’il voulait y voir selon son état mental, voir son narcissisme. Explication rationnelle, assise sans trop le savoir sur une racine d’inspiration judéo-chrétienne, pour définir une forme déviante du raisonnement et pour autant fabriquée à partir d’observation pas moins empirique. Pour étayer cette assertion, on rappellera qu’il faudra que Charcot visite des hôpitaux psychiatriques et étudie empiriquement les dérèglements mentaux de ses patients pour commencer à définir quelques vérités comportementales, auxquelles plus tard on administrera tout un vocabulaire complexe à base de «syndrome », «trouble » et autre déviance du raisonnement et prédéfinition tendant à délimiter ce qui en vérité nous dépasse toujours ou presque, à savoir ce que l’on nomme communément la folie. Pour résumer, si de nombreuses cultures ont donné à toute chose un esprit (chou, caillou, mulet…) après l’observation d’un monde livré sans manuel, l’on peut raisonnablement émettre l’hypothèse que leurs théories, qualifiées plus tard de «primitives » et de «superstitions » par des civilisations ayant disséqué sans anesthésie des quantités d’individus dans le but avoué de «réparer les erreurs » d’un supposé Créateur, sont non seulement plus rationnelles que la pensée d’une foule de petits blancs du sud appelant à la supériorité de leur couleurs de peau, mais non moins admissible pour un physicien qui substituerait l’appellation «esprit » par celle, plus commune à sa science, de «longueur d’onde ».

L’émission d’une idée en soit est productrice d’énergie et quelques capteurs sur le front d’un rêveur ou d’un bonze en méditation ont depuis longtemps démontré que le cerveau émet des ondes dites alpha. Quant au travail de Jung, s’il n’a guère prouvé quoique ce soit, il a ouvert suffisamment d’hypothèse pour que des ethnopsychiatres n’occultent plus certaines coutumes sous la condescendance propre à cette spécialité née des mêmes études de Charcot, la psychiatrie. Spécialité censément médicale qui, rappelons-le, se propose de nos jours d’administrer à des dépressifs des médicaments ayant comme effets secondaires signalés par la posologie… de provoquer des envies de suicide.

Bref l’idée dans l’air, «l’esprit » appelé Raoul peut être également appréhendée par une intelligence ouverte sous la forme d’un essaim d’électrons, de protons et d’atomes d’une densité particulière, obéissant aux mêmes variables que toute chose dans l’univers. Et si d’aventure l’intelligence se rétracte à cette supposition, elle peut en admettre la probabilité puisqu’elle en admet l’improbabilité – les contraires se définissant toujours l’un par rapport à l’autre – et se rassurer par le fait qu’après tout la base de la mécanique quantique repose sur le calcul des probables. Ce qui n’en donne pas moins des découvertes improbables et même qualifiées de «dégoûtantes » par le père de cette même science, Max Planck. Et si nous avons ici, plus qu’une «superstition » ou même qu’un trafic littéraire à but zygomatique, il est d’autant moins difficile d’admettre que l’on peut exciter cet essaim de particules comme on le fait de n’importe quelle émission d’énergie. Il faudrait pour cela un élément interne, une mécanique propice à l’excitation, et un élément externe dirigé, d’autres particules capables, par exemple, de faire cuire des saucisses.

Pour la partie interne, l’on en a assez parlé ici, Raoul avait le sang naturellement chaud, et ce qui restait de sa conscience de gnou en avait gardé un souvenir suffisant pour se structurer autour de l’idée de vengeance. Pour le côté externe, et la référence aux saucisses, l’on rappellera à toute fin utile que c’est en réalisant qu’une antenne radio pouvait très bien faire cuire un poulet que l’armée inventa le four à micro onde. Ainsi la configuration particulière des antennes de télévision locale, des couscoussières couvertes d’aluminium, eut cet effet échauffant sur «l’onde » Raoul, alors en profonde méditation, soit dans sa courbe optimum d’émission, la projetant avec force vers un point donné, l’objet de sa curiosité nouvelle, un chewing-gum.

Et que se passe t-il quand une «superstition » prend une forme concrète ? En général elle se venge. Prêtez crédit à la moindre de vos peurs, et il y a de forte chance pour qu’elle se précipite sur vous avec l’enthousiasme d’une bête féroce. Ça tombait bien, la vengeance était au programme de Raoul. Mais quelle vengeance pourrait bien lui offrir un vieux chewing-gum rose à demi fondu, collé sur du béton ? Eh bien tout simplement matière à en discuter.

C’est ainsi que la rencontre entre une hypothèse et un fait scientifique avéré se concluait sur un phénomène unique en son genre et qui le resterait avant longtemps : le premier chewing-gum parlant de l’univers connu.

–          Où vous voulez en venir ?

–          Eh bien au grand projet mon ami ! Fabulous lui assena une formidable claque dans le dos, au projet Z3000 !

–          Ahem

–          Vous voulez dire que nous sommes ici pour financer une émission ? s’exclama Berthier.

–          Oh beaucoup plus que ça mon cher, mon cher, beaucoup plus que ça !

–          J’ai dit «ahem » !

Berthier se sentit vaguement rassuré, mais pour Montcorget c’était une autre affaire.

–          C’est à dire exactement ? grinça t-il.

–          C’est à dire ? Eh bien vous allez avoir l’insigne honneur de permettre à cette nation, disons, de se développer comme jamais.

Le visage du comptable, naturellement gris, commençait à virer au gris foncé.

–          Vous nous prenez pour qui exactement ? l’Unicef ? Le Secours Populaire ?

–          Je ne connais pas ces entreprises, émit Fabulous d’une voix si onctueuse qu’on aurait pu croire qu’il faisait de l’ironie. Que fabriquent-elles ?

Trop onctueuse sans doute pour Montcorget qui poussa une sorte de cri étranglé avant de s’en aller d’un pas furieux.

–          Ça suffit ! J’en ai assez entendu ! Je vais immédiatement faire un rapport à Paris ! Ramenez-moi à mon hôtel !

Berthier et Fabulous le regardèrent partir un peu surpris, puis ce dernier dit au premier :

–          Je crains que notre petite démonstration n’ait pas convaincu votre collègue.

–          Non, ça… bougonna Berthier qui, bien qu’assez peu convaincu lui-même, et même largement perdu quant aux motifs exacts de leur venue ici, voyait de plus en plus son collègue comme un poids mort avec lequel on n’irait jamais nulle part.

–          Crocodile !

–          Je vous demande pardon ? s’étonna Fabulous.

–          Hein ? J’ai rien dit, répondit Berthier qui n’avait pas entendu.

–          J’ai dit «crocodile » ! z’êtes sourd ou quoi ? s’exclama le chewing-gnou pour qui les crocodiles avaient toujours été une insulte au bon goût.

Fabulous et Berthier se regardèrent, visiblement aussi interloqués l’un que l’autre.

–          C’est pas vous qui avez parlé ?

–          Non.

–          Nan c’est moi nom d’une bouse ! Rhoooo !

Les deux hommes cherchèrent autour d’eux, mais même les gardes semblaient surpris. Fabulous eut une espèce de petit rire précieux.

–          Comme c’est amusant, nous entendons tous les deux des voix !

Berthier jeta un œil vers les couscoussières.

–          C’est peut-être une télé….

–          Peut-être…

–          Une télé ? ! Les boites qui parlent avec de la lumière dedans, là ? Non mais est-ce que j’ai une gueule de télé franchement ?

Cette fois Berthier pâlit.

–          Vous avez entendu la même chose que moi ?

–          Je le crains… Mazore ?

–          Non je n’ai rien dit non plus ! s’exclama l’intéressé, avant d’ajouter avec un sourire, c’est tout le mystère de l’Afrique ça…

–          Oui, sauf qu’on est pas en Afrique, raisonna Berthier, à sa grande surprise.

–          Non c’est vrai, mais elle n’est jamais loin vous savez, rétorqua Mazore qui avait passé assez d’années sur le continent pour le voir partout où les plantes tropicales s’épanouissaient.

–          Oui, oui, sans doute… venez mon cher, il faut que nous trouvions une solution pour convaincre votre collègue, déclara Fabulous en entraînant Berthier à sa suite.

Le chewing-gum aurait bien ajouté quelque chose mais le géant l’aplatit distraitement sous sa semelle, et Raoul fut si surpris que ça lui coupa la parole pour un bon moment.

 

            « Hein ? Mais non je n’ai pas demandé une pizza ! Raccrochez tout de suite ! Vous encombrez ma ligne ! … Quoi ? Comment ça c’est moi qui encombre ? ! Non mais je vais t’apprendre la poli…. »

La communication fut brutalement coupée, Honoré Montcorget adressa un regard assassin à son combiné puis écrasa la touche 0 et joignit une nouvelle fois la réception.

–          Vous vous fichez de moi ou quoi ? ! Qu’est-ce que c’est que ce bordel ? J’ai demandé le 01 42 35 53 20 et je n’arrête pas de tomber sur des conversations téléphoniques qui ne me concernent pas !

–          Je suis désolé monsieur, gémit la voix de Moïse Wonga à l’autre bout du fil, les communications sont très mauvaises en ce moment.

–          SANS BLAGUE ! hurla Montcorget avant de raccrocher violemment. Puis il marmonna pour lui-même, le visage luisant, à bout de souffle, calme toi Honoré, calme toi…

Plus il s’énervait, plus il avait chaud. A sa décharge, l’atmosphère s’était considérablement alourdie depuis la fin de l’après-midi, depuis qu’il tentait vainement de joindre son entreprise. Bien qu’il n’y voyait aucun rapport de cause à effet, et qu’il ne croyait même pas en ce genre de phénomène, il ne pouvait s’empêcher de penser qu’il y avait là une forme de malédiction, que depuis qu’il avait mis les pieds sur cette île, tout concourait à le rendre un peu plus fou de rage à chaque seconde. Bien entendu ce n’était pas une surprise, qu’aurait-il pu attendre d’autre d’un pays de bamboula ? Ça n’en restait pas moins hautement désagréable, pour ne pas dire désespérant. Il prit le mouchoir sur la commode et s’essuya le front une nouvelle fois quand on frappa à la porte.

–          QUOI ? aboya t-il à l’adresse de celle-ci.

Mais personne ne répondit, on se contenta de frapper une nouvelle fois. Au comble de l’exaspération, Montcorget se dressa de sa chaise et marcha vers l’entrée en se demandant ce que ça pouvait être encore. Il ouvrit la porte à la volée et tomba nez à nez avec ce qui avait toutes les apparences d’une mauvaise idée.

–          Qu’est-ce que vous voulez ? ! aboya t-il

Lubna le toisait de derrière ses seins lourds et hauts, moulée dans une robe incendiaire qui s’arrêtait juste en dessous de ligne des fesses.

–          Cadeau, dit-elle en l’écartant doucement de son chemin, pénétrant dans la suite d’une démarche de panthère.

–          De quoi ? grogna le comptable en suivant l’invasion d’un regard désapprobateur.

La jeune femme apprécia l’endroit, l’œil mi-clos, puis se tourna vers lui et pointa un doigt effilé vers sa bouche de velours.

–          Moi.

Montcorget ne comprenait toujours pas.

–          Quoi vous ?

–          Cadeau, répéta Lubna en écarquillant un sourcil dubitatif.

Mais le cerveau du comptable, dont la libido était tout au plus une peinture rupestre sur une des parois de son crâne, tout au fond, très loin, refusait toujours de se connecter. Lubna décida de passer en mode manuel. C’était une main chaude et soyeuse qui semblait onduler comme des flammes. Une main qui vous aspirait, s’agglutinait à votre anatomie, cimentait la moindre de ses aspérités sous la caresse incandescente de ses doigts fuselés, à la fois ferme et fluide, ostensible et secrète. Une main d’orfèvre qui ciselait le désir avec science, égrainant les secondes tel un million de délicieux supplices, tandis qu’elle vous fixait de ses yeux verts comme si elle pouvait contempler le très fond de votre crâne et y lire vos pensées les plus intimes. Malgré lui, le sang affluait de tout son corps, sans céder un millimètre carré à l’incertitude, laçant autour des bourses une nasse de fils ardents, nouant le périnée, surchargeant de ferveur la plus petite capillarité, gonflant la chair, la déformant, colorant chacun de ses pores d’une teinte cramoisie. L’œil vide et rond, le teint pâle, Montcorget était comme un lapin pris par la danse du cobra. Le temps pour lui s’était arrêté, les sens en exergue, il entendait le crissement soyeux du tissu sous la paume, sentait chaque molécule du chaud parfum qu’exhalait la peau satinée de la jeune femme, percevait le moindre mouvement de ses lèvres, et quand celles ci s’entre ouvrirent, découvrant l’amorce d’une langue rose et brillante, son cœur cessa un instant de battre.

 

Dans le hall, à quelques pas de la réception, Giovanni Fabulous, Radji et François Berthier attendaient. Derrière eux, Moïse Wonga roulait des yeux affolés vers Dumba qui lui avait quasiment planté le canon de son arme dans l’oreille.

–          A mon avis c’est une grosse erreur, commenta Berthier.

–          Mais non, mais non, assura Fabulous en agitant devant lui ses gros doigts en cuir rose. Vous allez voir…

La jeune femme sortit de l’ascenseur et marcha nonchalamment vers eux.

–          C’est fait, dit-elle dans sa langue.

–          Voyez je vous l’avais dit ! lança Fabulous triomphant tandis qu’elle s’éloignait sous le regard ahuri du commercial.

–          J… j’y crois pas… il l’a baisée ? Il jeta un coup d’œil à sa montre. Merde ! Il a même pas mis dix minutes !

–          Oh vous savez le temps est une affaire très relative, et le plaisir le rend encore plus relatif, fit le géant avec philosophie. Allons venez, nous allons fêter ça, ajouta t-il en le poussant vers le bar.

Dumba désolidarisa le canon de son arme de l’oreille de Wonga et les suivit.

–          Euh… qu’est-ce que je fais si y rappelle ? chevrota ce dernier.

–          Rappeler ? Ça m’étonnerait, rétorqua Fabulous avec assurance.

On avait vu des erreurs d’appréciation moins vertigineuses.

 

 

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